Préfaces et manifestes littéraires
Part 2
Pauvre fille! C'est donc fini! Je savais bien qu'elle était condamnée; mais l'avoir vue jeudi, si vivante encore, presque heureuse, gaie... Et nous voilà tous les deux marchant dans le salon avec cette pensée que fait la mort des personnes: Nous ne la reverrons plus!--une pensée machinale et qui se répète sans cesse au dedans de vous. Quel vide! quel trou dans notre intérieur! Une habitude, une affection de vingt-cinq ans, une fille qui savait notre vie, ouvrait nos lettres en notre absence, à qui nous racontions nos affaires. Tout petit, j'avais joué au cerceau avec elle, et elle m'achetait, sur son argent, des chaussons aux pommes dans nos promenades. Elle attendait Edmond jusqu'au matin pour lui ouvrir la porte de l'appartement, quand il allait, en cachette de ma mère, au bal de l'Opéra... Elle était la femme, la garde-malade admirable, dont ma mère en mourant avait mis les mains dans les nôtres... Elle avait les clefs de tout, elle menait, elle faisait tout autour de nous. Depuis vingt-cinq ans, elle nous bordait tous les soirs dans nos lits, et tous les soirs c'étaient les mêmes plaisanteries sur sa laideur et la disgrâce de son physique... Chagrins, joies, elle les partageait avec nous. Elle était un de ces dévouements dont on espère la sollicitude pour vous fermer les yeux. Nos corps, dans nos maladies, dans nos malaises, étaient habitués à ses soins. Elle possédait toutes nos manies. Elle avait connu toutes nos maîtresses. C'était un morceau de notre vie, un meuble de notre appartement, une épave de notre jeunesse, je ne sais quoi de tendre et de grognon et de _veilleur_ à la façon d'un chien de garde que nous avions l'habitude d'avoir à côté de nous, autour de nous, et qui semblait ne devoir finir qu'avec nous. Et jamais nous ne la reverrons! Ce qui remue dans l'appartement, ce n'est plus elle; ce qui nous dira bonjour le matin, en entrant dans notre chambre, ce ne sera plus elle! Grand déchirement, grand changement dans notre vie, et qui nous semble, je ne sais pourquoi, une de ces coupures solennelles de l'existence où, comme dit Byron, les destins changent de chevaux.
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_Dimanche_ 17 _août._--Ce matin, nous devons faire toutes les tristes démarches. Il faut retourner à l'hôpital, rentrer dans cette salle d'admission, où, sur le fauteuil contre le guichet, il me semble revoir le spectre de la maigre créature que j'y ai assise, il n'y a pas huit jours. «Voulez-vous reconnaître le corps?» me jette d'une voix dure le garçon. Nous allons au fin fond de l'hôpital, à une grande porte jaunâtre sur laquelle il y a écrit en grosses lettres noires: _Amphithéâtre_. Le garçon frappe. La porte s'entr'ouvre au bout de quelque temps, et il en sort une tête de garçon boucher, le brûle-gueule à la bouche: une tête où le belluaire se mêle au fossoyeur. J'ai cru voir au Cirque l'esclave qui recevait les corps des gladiateurs,--et lui aussi reçoit les tués de ce grand cirque: la société. On nous a fait, un long moment attendre, avant d'ouvrir une autre porte, et pendant ces minutes d'attente, tout notre courage s'en est allé, comme s'en va, goutte à goutte, le sang d'un blessé s'efforçant de rester debout. L'inconnu de ce que nous allions voir, la terreur d'un spectacle vous déchirant le coeur, la recherche de ce visage au milieu d'autres corps, l'étude et la reconnaissance de ce pauvre corps, sans doute défiguré, tout cela nous a fait lâches comme des enfants. Nous étions à bout de force, à bout de volonté, à bout de tension nerveuse, et quand la porte s'est ouverte, nous avons dit: «Nous enverrons quelqu'un», et nous nous sommes sauvés... De là nous sommes allés à la mairie, roulés dans un fiacre qui nous cahotait et nous secouait la tête, comme une chose vide. Et je ne sais quelle horreur nous est venue de cette mort d'hôpital qui semble n'être qu'une formalité administrative. On dirait que dans ce phalanstère d'agonie, tout est si bien administré, réglé, ordonnancé, que la Mort y ouvre comme un bureau.
Pendant que nous étions à faire inscrire le décès,--que de papier, mon Dieu, griffonné et paraphé pour une mort de pauvre!--de la pièce à côté un homme s'est élancé, joyeux, exultant, pour voir sur l'almanach, accroché au mur, le nom du saint du jour et le donner à son enfant. En passant, la basque de la redingote de l'heureux père frôle et balaye la feuille de papier, où l'on inscrit la morte.
Revenus chez nous, il a fallu regarder dans ses papiers, faire ramasser ses hardes, démêler l'entassement des choses, des fioles, des linges que fait la maladie... remuer de la mort enfin. Ç'a été affreux de rentrer dans cette mansarde où il y avait encore, dans le creux du lit entr'ouvert, les miettes de pain de son repas. J'ai jeté la couverture sur le traversin, comme un drap sur l'ombre d'un mort.
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_Lundi_ 18 _août._--... La chapelle est à côté de l'amphithéâtre. À l'hôpital, Dieu et le cadavre voisinent. À la messe dite pour la pauvre femme, à côté de sa bière, on en range deux ou trois autres qui bénéficient du service. Il y a je ne sais quelle répugnante promiscuité de salut dans cette adjonction: c'est la fosse commune de la prière... Derrière moi, à la chapelle, pleure la nièce de Rose, la petite qu'elle a eue un moment chez nous, et qui est maintenant une jeune fille de dix-neuf ans, élevée chez les soeurs de Saint-Laurent: pauvre petite fillette étiolée, pâlotte, rachitique, nouée de misère, la tête trop grosse pour le corps, le torse déjeté, l'air d'une Mayeux, triste reste de toute cette famille poitrinaire attendue par la Mort et dès maintenant touchée par elle,--avec, en ses doux yeux, déjà une lueur d'outre-vie.
Puis, de la chapelle, au fond du cimetière Montmartre, élargi comme une nécropole et prenant un quartier de la ville, une marche à pas lents et qui n'en finit pas dans la boue... Enfin les psalmodies des prêtres, et le cercueil, que les bras des fossoyeurs laissent glisser avec effort, au bout de cordes, comme une pièce de vin qu'on descend à la cave.
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_Mercredi_ 20 _août_.--Il me faut encore retourner à l'hôpital. Car entre la visite, que j'ai faite à Rose le jeudi, et sa brusque mort, un jour après, il y a pour moi un inconnu que je repousse de ma pensée, mais qui revient toujours en moi: l'inconnu de cette agonie dont je ne sais rien, de cette fin si soudaine. Je veux savoir et je crains d'apprendre. Il ne me paraît pas qu'elle soit morte; j'ai seulement d'elle le sentiment d'une personne disparue. Mon imagination va à ses dernières heures, les cherche à tâtons, les reconstruit dans la nuit, et elles me tourmentent de leur horreur voilée, ces heures!... j'ai besoin d'être fixé. Enfin, ce matin, je prends mon courage à deux mains. Et je revois l'hôpital, et je revois le concierge rougeaud, obèse, puant la vie comme on pue le vin; et je revois ces corridors où de la lumière du matin tombe sur la pâleur de convalescentes souriantes...
Dans un coin reculé, je sonne à une porte aux petits rideaux blancs. On ouvre et je me trouve dans un parloir, où, entre deux fenêtres, une Vierge est posée sur une sorte d'autel. Aux murs de la pièce exposée au nord, de la pièce froide et nue, il y a, je ne m'explique pas pourquoi, deux vues du Vésuve encadrées, de malheureuses gouaches, qui semblent, là toutes frissonnantes et toutes dépaysées. Par une porte ouverte derrière moi, d'une petite pièce où le soleil donne en plein, il m'arrive des caquetages de soeurs et d'enfants, de jeunes joies, de bons petits éclats de rire, toutes sortes de notes et de vocalisations fraîches: un bruit de volière ensoleillée... Des soeurs en blanc, à coiffe noire, passent et repassent; une s'arrête devant ma chaise. Elle est petite, mal venue, avec une figure laide et tendre, une pauvre figure à la grâce de Dieu. C'est la mère de la salle Saint-Joseph. Elle me raconte comment Rose est morte, ne souffrant pour ainsi dire plus, se trouvant mieux, presque bien, toute remplie de soulagement et d'espérance. Le matin, son lit refait, sans se voir du tout mourir, soudainement elle s'en est allée dans un vomissement de sang qui a duré quelques secondes. Je suis sorti de là, rasséréné, délivré de l'horrible pensée qu'elle avait eu l'avant-goût de la mort, la terreur de son approche.
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_Jeudi_ 21 _août._
... Au milieu du dîner rendu tout triste par la causerie qui va et revient sur la morte, Maria, qui est venue dîner ce soir, après deux ou trois coups nerveux du bout de ses doigts sur le crépage de ses blonds cheveux bouffants, s'écrie: «Mes amis, tant que la pauvre fille a vécu, j'ai gardé le secret professionnel de mon métier... Mais maintenant qu'elle est en terre, il faut que vous sachiez la vérité.»
Et nous apprenons sur la malheureuse des choses qui nous coupent l'appétit, en nous mettant dans la bouche l'amertume acide d'un fruit coupé avec un couteau d'acier. Et toute une existence inconnue, odieuse, répugnante, lamentable, nous est révélée. Les billets qu'elle a signés, les dettes qu'elle a laissées chez tous les fournisseurs, ont le dessous le plus imprévu, le plus surprenant, le plus incroyable. Elle entretenait des hommes, le fils de la crémière, auquel elle a meublé une chambre, un autre auquel elle portait notre vin, des poulets, de la victuaille... Une vie secrète d'orgies nocturnes, de découchages, de fureurs utérines qui faisaient dire à ses amants: «Nous y resterons, elle ou moi!» Une passion, des passions à la fois de toute la tête, de tout le coeur, de tous les sens, et où se mêlaient toutes les maladies de la misérable fille, la phtisie qui apporte de la fureur à la jouissance, l'hystérie, un commencement de folie. Elle a eu avec le fils de la crémière deux enfants, dont l'un a vécu six mois. Il y a quelques années, quand elle nous a dit qu'elle allait dans son pays, c'était pour accoucher. Et à l'égard de ces hommes, c'était une ardeur si extravagante, si maladive, si démente, qu'elle--l'honnêteté en personne autrefois--nous volait, nous prenait des pièces de vingt francs sur des rouleaux de cent francs, pour que les amoureux qu'elle payait, ne la quittassent pas. Or, après ces malhonnêtes actions involontaires, ces petits crimes arrachés à sa droite nature, elle s'enfonçait en de tels reproches, en de tels remords, en de telles tristesses, en de tels noirs de l'âme, que dans cet enfer, où elle roulait de fautes en fautes, désespérée et inassouvie, elle s'était mise à boire pour échapper à elle-même, se sauver du présent, se noyer et sombrer quelques heures dans ces sommeils, dans ces torpeurs léthargiques qui la vautraient toute une journée en travers d'un lit, sur lequel elle échouait en le faisant. La malheureuse! que de prédispositions et de motifs et de raisons, elle trouvait en elle pour se dévorer et saigner en dedans: d'abord le repoussement par moments d'idées religieuses avec les terreurs d'un enfer de feu et de soufre; puis la jalousie, cette jalousie toute particulière qui, à propos de tout et de tous, empoisonnait sa vie; puis, puis... puis le dégoût que les hommes, au bout de quelque temps, lui témoignaient brutalement pour sa laideur, et qui la poussait de plus en plus à la boisson, l'amenait un jour à faire une fausse couche, en tombant ivre-morte sur le parquet. Cet affreux déchirement du voile que nous avions devant les yeux, c'est comme l'autopsie d'une poche pleine d'horribles choses dans une morte tout à coup ouverte... Par ce qui nous est dit, j'entrevois soudainement tout ce qu'elle a dû souffrir depuis dix ans: et les craintes près de nous d'une lettre anonyme, d'une dénonciation de fournisseur, et la trépidation continuelle à propos de l'argent qu'on lui réclamait et qu'elle ne pouvait rendre, et la honte éprouvée par l'orgueilleuse créature pervertie, en cet abominable quartier Saint-Georges, à la suite de ses fréquentations avec de basses gens qu'elle méprisait, et la vue douloureuse de la sénilité prématurée que lui apportait l'ivrognerie, et les exigences et les duretés inhumaines des maquereaux du ruisseau, et les tentations de suicide qui me la faisaient un jour retirer d'une fenêtre, où elle était complètement penchée en dehors... et enfin toutes ces larmes que nous croyions sans causes;--cela mêlé à une tendresse d'entrailles très profonde pour nous, à un dévouement, comme pris de fièvre, dans les maladies de l'un ou de l'autre.
Et chez cette femme, une énergie de caractère, une force de volonté, un art du mystère auxquels rien ne peut être comparé. Oui, oui, une fermeture de tous ces affreux secrets, cachés et renfoncés en elle, sans une échappade à nos yeux, à nos oreilles, à nos sens d'observateur, même dans ses attaques de nerfs, où rien ne sortait d'elle que des gémissements: un mystère continué jusqu'à la mort et qu'elle devait croire enterré avec elle.
Et de quoi est-elle morte? d'avoir été, il y a de cela huit mois, en hiver, par la pluie, guetter toute une nuit, à Montmartre, le fils de la crémière qui l'avait chassée, pour savoir par quelle femme il l'avait remplacée: toute une nuit passée contre la fenêtre d'un rez-de-chaussée, et dont elle avait rapporté ses effets trempés jusqu'aux os avec une pleurésie mortelle!
Pauvre créature, nous lui pardonnons, et même une grande commisération nous vient pour elle, en nous rendant compte de tout ce qu'elle a souffert... Mais, pour la vie, il est entré en nous la défiance du sexe entier de la femme, et de la femme de bas en haut comme de la femme de haut en bas. Une épouvante nous a pris du double fond de son âme, de la faculté puissante, de la science, du génie consommé, que tout son être a du mensonge...
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Ces notes, je les extrais de notre journal: JOURNAL DES GONCOURT (_Mémoires de la vie littéraire_); elles sont l'embryon documentaire sur lequel, deux ans après, mon frère et moi composions GERMINIE LACERTEUX, étudiée et montrée par nous en service chez notre vieille cousine, Mlle de Courmont, dont nous écrivions une biographie véridique à la façon d'une biographie d'histoire moderne.
EDMOND DE GONCOURT.
Auteuil, avril 1886.
LA FILLE ÉLISA
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[8]
Mon frère et moi, il y a treize ans, nous écrivions en tête de GERMINIE LACERTEUX:
Aujourd'hui que le roman s'élargit et grandit, qu'il commence à être la grande forme sérieuse, passionnée, vivante de l'étude littéraire et de l'enquête sociale, qu'il devient par l'analyse et la recherche psychologique l'Histoire morale contemporaine; aujourd'hui que le roman s'est imposé les études et les devoirs de la science, il peut en revendiquer les libertés et les franchises.
En 1877, ces libertés et ces franchises, je viens seul, et une dernière fois peut-être, les réclamer hautement et bravement pour ce nouveau livre, écrit dans le même sentiment de curiosité intellectuelle et de commisération pour les misères humaines.
Ce livre, j'ai la conscience de l'avoir fait austère et chaste, sans que jamais la page échappée à la nature délicate et brûlante de mon sujet, apporte autre chose à l'esprit de mon lecteur qu'une méditation triste. Mais il m'a été impossible parfois de ne pas parler comme un médecin, comme un savant, comme un historien. Il serait vraiment injurieux pour nous, la jeune et sérieuse école du roman moderne, de nous défendre de penser, d'analyser, de décrire tout ce qu'il est permis aux autres de mettre dans un volume qui porte sur sa couverture: _Étude_ ou tout autre intitulé grave. On ne peut, à l'heure qu'il est, vraiment plus condamner le genre à être l'amusement des jeunes demoiselles en chemin de fer. Nous avons acquis depuis le commencement du siècle, il me semble, le droit d'écrire pour les hommes faits, sinon s'imposerait à nous la douloureuse nécessité de recourir aux presses étrangères, et d'avoir comme sous Louis XIV et sous Louis XV, en plein régime républicain de la France, nos éditeurs de Hollande.
Les romans, à l'heure présente, sont remplis des faits et gestes de la prostitution _clandestine_, graciés et pardonnés dans une prose galante et parfois polissonne. Il n'est question dans les volumes florissant aux étalages que des amours vénales de dames aux Camélias, de lorettes, de filles d'amour en contravention et en rupture de ban avec la police des moeurs, et il y aurait un danger à dessiner une sévère monographie de la prostituée _non clandestine_, et l'immoralité de l'auteur, remarquez-le, grandirait en raison de l'abaissement du tarif du vice? Non, je ne puis le croire!
Mais la prostitution et la prostituée, ce n'est qu'un épisode,--la prison et la prisonnière: voilà l'intérêt de mon livre.
Ici, je ne me cache pas d'avoir, au moyen du plaidoyer permis du roman, tenté de toucher, de remuer, de donner à réfléchir. Oui! cette pénalité du _silence continu_, ce perfectionnement pénitentiaire, auquel l'Europe n'a pas osé cependant emprunter ses coups de fouet sur les épaules nues de la femme, cette torture sèche, ce châtiment hypocrite allant au delà de la peine édictée par les magistrats et tuant pour toujours la raison de la femme condamnée à un nombre limité d'années de prison, ce régime américain et non français, ce système Auburn, j'ai travaillé à le combattre avec un peu de l'encre indignée qui, au XVIIIe siècle, a fait rayer la torture de notre ancien droit criminel. Et mon ambition, je l'avoue, serait que mon livre donnât la curiosité de lire les travaux sur la _folie pénitentiaire_[9], amenât à rechercher le chiffre des _imbéciles_ qui existent aujourd'hui dans les prisons de Clermont, de Montpellier, de Cadillac, de Doullens, de Rennes, d'Auberive; fît, en dernier ressort, examiner et juger la belle illusion de l'amendement moral par le silence; que mon livre enfin eût l'art de parler au coeur et à l'émotion de nos législateurs.
Décembre 1876.
LES FRÈRES ZEMGANNO.
PRÉFACE[10]
On peut publier des ASSOMMOIR et des GERMINIE LACERTEUX, et agiter et remuer et passionner une partie du public. Oui! mais, pour moi, les succès de ces livres ne sont que de brillants combats d'avant-garde, et la grande bataille qui décidera de la victoire du réalisme, du naturalisme, de l'_étude d'après nature_ en littérature, ne se livrera pas sur le terrain que les auteurs de ces deux romans ont choisi. Le jour où l'analyse cruelle que mon ami, M. Zola, et peut-être moi-même, avons apportée dans le peinture du bas de la société, sera reprise par un écrivain de talent, et employée à la reproduction des hommes et des femmes du monde, dans des milieux d'éducation et de distinction,--ce jour là seulement, le classicisme et sa queue seront tués.
Ce roman réaliste de l'élégance, ça avait été notre ambition à mon frère et à moi de l'écrire. Le Réalisme, pour user du mot bête, du mot drapeau, n'a pas en effet l'unique mission de décrire ce qui est bas, ce qui est répugnant, ce qui pue; il est venu au monde aussi, lui, pour définir, dans de l'écriture _artiste_, ce qui est élevé, ce qui est joli, ce qui sent bon, et encore pour donner les aspects et les profils des êtres raffinés et des choses riches: mais cela, en une étude appliquée, rigoureuse et non conventionnelle et non imaginative de la beauté, une étude pareille à celle que la nouvelle école vient de faire, en ces dernières années, de la laideur.
Mais pourquoi, me dira-t-on, ne l'avez-vous pas fait, ce roman? ne l'avez-vous pas au moins tenté. Ah! voilà... Nous avons commencé, nous, par la canaille, parce que la femme et l'homme du peuple, plus rapprochés de la nature et de la sauvagerie, sont des créatures simples et peu compliquées, tandis que le Parisien et la Parisienne de la société, ces civilisés excessifs, dont l'originalité tranchée est faite toute de nuances, toute de demi-teintes, toute de ces riens insaisissables, pareils aux riens coquets et neutres avec lesquels se façonne le caractère d'une toilette distinguée de femme, demandent des années pour qu'on les perce, pour qu'on les sache, pour qu'on les _attrape_,--et le romancier du plus grand génie, croyez-le bien, ne les devinera jamais, ces gens de salon, avec les _racontars_ d'amis qui vont pour lui à la découverte dans le monde.
Puis autour de ce Parisien, de cette Parisienne, tout est long, difficile, diplomatiquement laborieux à saisir. L'intérieur d'un ouvrier, d'une ouvrière, un observateur l'emporte en une visite; un salon parisien, il faut user la soie de ses fauteuils pour en surprendre l'âme, et confesser à fond son palissandre ou son bois doré.
Donc ces hommes, ces femmes et même les milieux dans lesquels ils vivent, ne peuvent se rendre qu'au moyen d'immenses emmagasinements d'observations, d'innombrables notes prises à coups de lorgnon, de l'amassement d'une collection de _documents humains_, semblable à ces montagnes de calepins de poche qui représentent, à la mort d'un peintre, tous les croquis de sa vie. Car seuls, disons-le bien haut, les documents humains font les bons livres: les livres où il y a de la vraie humanité sur ses jambes.
Ce projet de roman qui devait se passer dans le grand monde, dans le monde le plus quintessencié, et dont nous rassemblions lentement et minutieusement les éléments délicats et fugaces, je l'abandonnais après la mort de mon frère, convaincu de l'impossibilité de le réussir tout seul... puis je le reprenais... et ce sera le premier roman que je veux publier. Mais le ferai-je maintenant à mon âge? c'est peu probable... et cette préface a pour but de dire aux jeunes que le succès du réalisme est là, seulement là, et non plus dans le _canaille littéraire_, épuisé à l'heure qu'il est, par leurs devanciers.
Quant aux FRÈRES ZEMGANNO, le roman que je publie aujourd'hui: c'est une tentative dans une réalité poétique[11]. Les lecteurs se plaignent des dures émotions que les écrivains contemporains leur apportent avec leur réalité brutale; ils ne se doutent guère que ceux qui fabriquent cette réalité en souffrent bien autrement qu'eux, et que quelquefois ils restent malades, nerveusement, pendant plusieurs semaines, du livre péniblement et douloureusement enfanté. Eh bien! cette année, je me suis trouvé dans une de ces heures de la vie, vieillissantes, maladives, lâches devant le travail poignant et angoisseux de mes autres livres, en un état de l'âme où la vérité trop vraie m'était antipathique à moi aussi!--et j'ai fait cette fois de l'imagination dans du rêve mêlé à du souvenir.
EDMOND DE GONCOURT.
23 mars 1879.
LA FAUSTIN
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[12]
Aujourd'hui, lorsqu'un historien se prépare à écrire un livre sur une femme du passé, il fait appel à tous les détenteurs de l'intime de la vie de cette femme, à tous les possesseurs de petits morceaux de papier, où se trouve raconté un peu de l'histoire de l'âme de la morte.