Préfaces et manifestes littéraires
Part 1
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PRÉFACES ET MANIFESTES LITTÉRAIRES
PAR
EDMOND ET JULES DE GONCOURT
PARIS
G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
1888
TABLE DES MATIÈRES
ROMANS ET NOUVELLES
En 18..
Charles Demailly
Renée Mauperin
Germinie Lacerteux
La Fille Élisa
Les Frères Zemganno
La Faustin
Chérie
Quelques Créatures de ce temps
THÉÂTRE
Henriette Maréchal
La Patrie en danger
Théâtre: Henriette Maréchal.--La Patrie en danger
AUTOBIOGRAPHIE
Journal des Goncourt
HISTOIRE
Histoire de la Société française
Portraits intimes du XVIIIe siècle
Histoire de Marie-Antoinette
Les Maîtresses de Louis XV
La Femme au XVIIIe siècle
Sophie Arnould
Madame Saint-Huberty
ART FRANÇAIS
La Peinture à l'Exposition de 1855
L'Art du XVIIIe siècle
Gavarni
La Maison d'un Artiste
JAPONISME
L'Art industriel japonais
AVANT-PROPOS
Aujourd'hui que l'OEuvre des deux frères est terminé--l'un étant mort depuis des années, l'autre se trouvant trop vieux pour entreprendre à nouveau un travail d'imagination ou même un travail d'histoire de longue haleine,--il a paru intéressant au survivant de réunir, dans un volume, les préfaces et les manifestes littéraires, jetés en tête des diverses éditions de leurs livres.
En effet c'est donner comme les bulletins des batailles que, depuis près de quarante ans, les deux frères ont livrées sur le terrain du roman, de l'histoire, du théâtre, de l'art français et japonais. C'est faire apprécier au lecteur l'ensemble de toutes les tentatives, dans lesquelles les auteurs se sont essayé à voir avec des yeux autres que ceux de tout le monde; à mettre en relief les grâces et l'originalité des arts mis au ban par les Académies et les Instituts; à découvrir le _caractère_ (la beauté) d'un paysage de la banlieue de Paris;--à apporter à une figure d'imagination la _vie vraie_, donnée par dix ans d'observations sur un être vivant (RENÉE MAUPERIN, GERMINIE LACERTEUX); à ne plus faire éternellement tourner le roman autour d'une amourette; à hausser le roman moderne à une sérieuse étude de l'amitié fraternelle, (LES FRÈRES ZEMGANNO) ou à une psychologie de la religiosité chez la femme (MADAME GERVAISAIS);--à introduire au théâtre une _langue littéraire parlée_;--à utiliser en histoire des matériaux historiques, restés sans emploi avant eux, (les lettres autographes, les tableaux, les gravures, l'objet mobilier);--tentatives enfin, où les deux frères ont cherché _à faire du neuf_, ont fait leurs efforts pour doter les diverses branches de la littérature de quelque chose, que n'avaient point songé à trouver leurs prédécesseurs.
EDMOND DE GONCOURT.
Auteuil, septembre 1888.
ROMANS ET NOUVELLES
EN 18..[1]
HISTOIRE D'UN PREMIER LIVRE QUI A SERVI DE PRÉFACE À LA DEUXIÈME ÉDITION
Le 1er décembre 1851, nous nous couchions, mon frère et moi, dans le bienheureux état d'esprit de jeunes auteurs attendant, pour le jour suivant, l'apparition de leur premier volume aux étalages des libraires, et même assez avant dans la matinée du lendemain, nous rêvions d'éditions, d'éditions sans nombre... quand, claquant les portes, entrait bruyamment dans ma chambre le cousin Blamont, un ci-devant garde du corps, devenu un conservateur _poivre et sel_, asthmatique et rageur.
--Nom de Dieu, c'est fait!--soufflait-il.
--Quoi, c'est fait?
--Eh bien, le coup d'État!
--Ah! fichtre... et notre roman dont la mise en vente doit avoir lieu aujourd'hui!
--Votre roman... un roman... la France se fout pas mal des romans... aujourd'hui, mes gaillards!--et par un geste qui lui était habituel, croisant sa redingote sur le ventre, comme on sangle un ceinturon, il prenait congé de nous, et allait porter la triomphante nouvelle, du quartier Notre-Dame-de-Lorette au faubourg Saint-Germain, en tous les logis de sa connaissance, encore mal éveillés.
Nous nous jetions à bas de nos lits, et bien vite nous étions dans la rue.
Dans la rue, les yeux aussitôt aux affiches--et égoïstement, nous l'avouons,--au milieu de tout ce papier fraîchement placardé, proclamant un changement de régime pour notre pays, nous cherchions «la nôtre d'affiche», l'affiche qui devait annoncer à Paris la publication d'EN 18.., et apprendre à la France et au monde, les noms de deux hommes de lettres de plus: _MM. Edmond et Jules de Goncourt_.
L'affiche manquait aux murs. Et la raison en était ceci: Gerdès, qui se trouvait à la fois, ô ironie! l'imprimeur de la REVUE DES DEUX MONDES et d'EN 18..; Gerdès, dont l'imprimerie avait été occupée par la troupe, hanté par l'idée qu'on pouvait prendre certaines phrases d'un chapitre politique du livre pour des allusions à l'événement du jour, et au fond tout plein de méfiance pour ce titre bizarre, incompréhensible, cabalistique, et dans lequel il craignait qu'on ne vît un rappel dissimulé du 18 brumaire; Gerdès, qui manquait d'héroïsme, avait, de son propre mouvement, jeté le paquet d'affiches au feu.
C'était vraiment de la male-chance pour des auteurs de publier leur premier volume[2] juste le jour d'un coup d'État, et nous en fîmes l'expérience en ces semaines cruelles, où toute l'attention du public est à la politique.
Et cependant nous eûmes une surprise. Le monde politique attendait curieusement le feuilleton de Janin. On croyait à une escarmouche de plume, à un feuilleton de combat des DÉBATS, sur n'importe quel thème, à un spirituel engagement de l'écrivain orléaniste avec le nouveau César. Par un hasard qui nous rendit bien heureux, le feuilleton de J. J. était consacré à EN 18.., spirituellement battu et brouillé avec LA DINDE TRUFFÉE de M. Varin, et LES CRAPAUDS IMMORTELS de MM. Clairville et Dumanoir.
Jules Janin parlant tout le temps de notre livre, nous fouettait avec de l'ironie, nous pardonnait avec de l'estime et des paroles sérieuses, et présentait notre jeunesse au public en l'excusant, en lui serrant la main: une critique à la fois très blagueuse et très paternelle. Il disait:
Encore un mot, un mot sérieux, si je puis parler ici aux deux frères, MM. Edmond et Jules de Goncourt. Ils sont jeunes, ils sont hardis, ils ont le feu sacré; ils trouvent parfois des mots, des phrases, des sons, des accents! je les loue et les blâme! Ils se perdent de gaieté de coeur! Ils abusent déjà, les malheureux, des plus charmantes qualités de l'esprit! Ils ne voient pas que ces tristes excès les conduisent tout droit à l'abîme, au néant! Ils ne comprennent pas que pour un curieux de ma sorte, un enthousiaste, un fanatique de style qui se trouve content et satisfait, si par hasard il rencontre en quelque tarte narbonnaise, un mot vrai, un mot trouvé, le commun des lecteurs, le commun des martyrs, rassasié de ces folies du style en délire, aussitôt les rejette et n'en veut plus entendre parler, une fois qu'il a porté à ses lèvres ce breuvage frelaté où se mêlent sans se confondre les plus extrêmes saveurs. À quoi bon les excès de la forme que ne rachète pas la moralité du fond? Que nous veulent ces audaces stériles, et quel profit peuvent retirer de ces tentatives coupables, deux jeunes gens que l'ardeur généreuse du travail et le zèle ardent de l'inspiration pourraient placer si haut? Comment ce défi cruel à leurs maîtres! Comment cette injure aux chefs-d'oeuvre!...
... Eh Dieu! il y a pourtant une page enchanteresse dans votre livre, une certaine description du _Bas-Meudon_ qu'on voudrait enlever de ces broussailles pour la placer dans un cadre à part, à côté d'un paysage de Jules Dupré.
Mais en dépit du feuilleton de J. J., si en faveur encore dans ces années, et si lu pendant ce mois de décembre 1851, nous vendions en tout, et pour tout, une soixantaine d'exemplaires de l'infortuné EN 18..
Quelques mois après, l'éditeur Dumineray, le seul éditeur parisien qui avait consenti à mettre son nom sur la couverture de notre bouquin, nous priait de le débarrasser du millier d'exemplaires restant, dont l'emmagasinement le gênait. Et l'édition rapportée chez nous, et jetée sur le carreau d'une mansarde, deux ou trois années après, comme nous étions montés dans cette mansarde, je ne sais plus pourquoi, nous nous mettions, chacun dans un coin, assis par terre, à relire un exemplaire ramassé dans le tas--et nous trouvions, ce jour-là, notre premier roman, si faible, si incomplet, si enfantin, que nous nous décidions à brûler le tas.
* * * * *
Aujourd'hui que plus de trente ans se sont passés depuis l'autodafé d'EN 18.., je n'estime pas beaucoup meilleur le volume, mais je le regarde, ainsi que Mme Sand m'a appris à le considérer, comme un intéressant embryon de nos romans de plus tard, comme un premier livre, contenant très curieusement en germe, les qualités et les défauts de notre talent, lors de sa complète formation,--en un mot, comme une curiosité littéraire, qui peut être l'amusement et l'instruction de quelques-uns.
C'est mal fait, ce n'est pas fait, si vous le voulez, ce livre! mais les fières révoltes, les endiablés soulèvements, les forts blasphèmes à l'endroit des religions de toutes sortes, la crâne affiche d'indépendance littéraire et artistique, le hautain _révolutionnarisme_ prêché en ces pages! Puis quelle recherche de l'érudition, quelle curiosité de la science,--et dans quelle littérature légère de débutant, trouverez-vous ce ferraillement des hautes conversations, cette prestidigitation des paradoxes, cette verve qui, plus tard, tout à fait maîtresse d'elle-même, enlèvera les morceaux de bravoure de CHARLES DEMAILLY et de MANETTE SALOMON;--et encore ce remuement des problèmes qu'agitent les bouquins les plus sérieux, et tout le long du volume, cet effort et cette aspiration des auteurs vers les sommets de la pensée? Oui, encore une fois, c'est bien entendu, un avorton de roman, mais déjà fabriqué à la façon sérieuse des romans d'à présent.
Oh! ce qui fait le livre mauvais, je le sais mieux que personne! C'est une recherche agaçante de l'esprit, c'est un dialogue, dont la langue parlée est faite avec des phrases de livre, c'est un _caquetage_ amoureux d'une fausseté insupportable, insupportable. Quant à notre style, il est encore bien trop plaqué du plus beau romantisme de 1830, de son clinquant, de son _similor_. On y compare le plus naturellement du monde la blancheur de la peau des femmes avec l'amalgatolithe, et les reflets bleuâtres de leur chevelure noire avec les aciers à la trempe de Coulauxa, etc., etc.
Il existe un vice plus radical dans le style de ce roman d'EN 18.. Il est composé de deux styles disparates: d'un style alors amoureux de Janin, celui du frère cadet; d'un style alors amoureux de Théophile Gautier, celui du frère aîné;--et ces deux styles ne se sont point fondus, amalgamés en un style personnel, rejetant et l'excessif sautillement de Janin et la trop grosse matérialité de Gautier: un style dont Michelet voulait bien dire plus tard, qu'il donnait à voir, d'une manière toute spéciale, les objets d'art du XVIIIe siècle, un style peut-être trop ambitieux de choses impossibles, et auquel, dans une gronderie amicale, Sainte-Beuve reprochait de vouloir rendre _l'âme des paysages_, et de chercher à attraper _le mouvement dans la couleur_, un style enfin, tel quel, et qu'on peut juger diversement, mais un style arrivé à être bien un.
Au fond, la grande faiblesse du livre, veut-on la savoir? la voici: quand nous l'avons écrit, nous n'avions pas encore la _vision directe_ de l'humanité, la vision sans souvenirs et réminiscences aucunes d'une humanité apprise dans les livres. Et cette vision directe, c'est ce qui fait pour moi le romancier original.
Tous ces défauts, je suis le premier à les reconnaître, mais aussi que de manières de voir, de systèmes, d'idées en faveur, à l'heure présente, auprès de l'attention publique, commencent à prendre voix, à balbutier dans ce méchant petit volume. On y rencontre et du _déterminisme_ et du _pessimisme_, et voire même du _japonisme_.
Non vraiment, on ne peut nier aux auteurs un certain flair des goûts futurs de la pensée et de l'esprit français, en incubation dans l'air. Et, pressentiment bizarre, l'héroïne de ce livre se trouve être une espionne prussienne!
Donc, après m'être longtemps refusé à la réédition de ce premier livre, sur une toute récente lecture, je me suis rendu aux aimables et pressantes instances du vaillant éditeur belge, désireux de le joindre dans sa bibliothèque aux premiers livres des _jeunes_ de ce temps.
Je demande seulement comme une grâce à mon lecteur de demain, qu'au lieu et place de «_Kistemaeckers, Bruxelles_, 1884,» il veuille bien s'imaginer lire, sur la couverture du volume, le titre de la première édition:
PARIS
CHEZ DUMINERAY, ÉDITEUR,
RUE RICHELIEU, 52.
1851
EDMOND DE GONCOURT.
Château de Jean d'Heurs, août 84.
CHARLES DEMAILLY[3]
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
«Je dis en effet ce que je dis, et nullement ce qu'on assure que j'ai voulu dire, et je réponds encore moins de ce qu'on me fait dire, et que je ne dis point.»
LA BRUYÈRE[4].
RENÉE MAUPERIN
PRÉFACE DE L'ÉDITION ILLUSTRÉE[5]
RENÉE MAUPERIN, est-ce le vrai, est-ce le bon titre de ce livre? LA JEUNE BOURGEOISIE, le titre sous lequel mon frère et moi annoncions le roman, avant qu'il fût terminé, ne définissait-il pas mieux l'analyse psychologique que nous tentions, en 1864, de la jeunesse contemporaine? Mais à l'heure qu'il est, il est vraiment bien tard pour débaptiser le volume. Et, il m'est donné seulement aujourd'hui, de prévenir le lecteur que l'affabulation d'un roman à l'instar de tous les romans, n'est que secondaire dans cette oeuvre.
Ses auteurs, en effet, ont, préférablement à tout, cherché à peindre, avec le moins d'imagination possible, _la jeune fille moderne_, telle que l'éducation artistique et garçonnière des trente dernières années l'ont faite. Les auteurs se sont préoccupés, avant tout, de montrer _le jeune homme moderne_; tel que le font au sortir du collège, depuis l'avènement du roi Louis-Philippe, la fortune des doctrinaires, le règne du parlementarisme.
EDMOND DE GONCOURT.
Ce 24 janvier 1875.
GERMINIE LACERTEUX
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[6]
Il nous faut demander pardon au public de lui donner ce livre, et l'avertir de ce qu'il y trouvera.
Le public aime les romans faux: ce roman est un roman vrai.
Il aime les livres qui font semblant d'aller dans le monde: ce livre vient de la rue.
Il aime les petites oeuvres polissonnes, les mémoires de filles, les confessions d'alcôves, les saletés érotiques, le scandale qui se retrousse dans une image aux devantures des libraires: ce qu'il va lire est sévère et pur. Qu'il ne s'attende point à la photographie décolletée du Plaisir: l'étude qui suit est la clinique de l'Amour.
Le public aime encore les lectures anodines et consolantes, les aventures qui finissent bien, les imaginations qui ne dérangent ni sa digestion ni sa sérénité: ce livre, avec sa triste et violente distraction, est fait pour contrarier ses habitudes et nuire à son hygiène.
Pourquoi donc l'avons-nous écrit? Est-ce simplement pour choquer le public et scandaliser ses goûts?
Non.
Vivant au XIXe siècle, dans un temps de suffrage universel, de démocratie, de libéralisme, nous nous sommes demandé si ce qu'on appelle «les basses classes» n'avait pas droit au Roman; si ce monde sous un monde, le peuple, devait rester sous le coup de l'interdit littéraire et des dédains d'auteurs, qui ont fait jusqu'ici le silence sur l'âme et le coeur qu'il peut avoir. Nous nous sommes demandé s'il y avait encore pour l'écrivain et pour le lecteur, en ces années d'égalité où nous sommes, des classes indignes, des malheurs trop bas, des drames trop mal embouchés, des catastrophes d'une terreur trop peu noble. Il nous est venu la curiosité de savoir si cette forme conventionnelle d'une littérature oubliée et d'une société disparue, la Tragédie, était définitivement morte; si dans un pays sans caste et sans aristocratie légale, les misères des petits et des pauvres parleraient à l'intérêt, à l'émotion, à la pitié, aussi haut que les misères des grands et des riches; si, en un mot, les larmes qu'on pleure en bas, pourraient faire pleurer comme celles qu'on pleure en haut.
Ces pensées nous avaient fait oser l'humble roman de SOEUR PHILOMÈNE, en 1861; elles nous font publier aujourd'hui GERMINIE LACERTEUX.
Maintenant, que ce livre soit calomnié: peu lui importe. Aujourd'hui que le Roman s'élargit et grandit, qu'il commence à être la forme sérieuse, passionnée, vivante, de l'étude littéraire et de l'enquête sociale, qu'il devient, par l'analyse et par la recherche psychologique, l'Histoire morale contemporaine; aujourd'hui que le Roman s'est imposé les études et les devoirs de la science, il peut en revendiquer les libertés et les franchises. Et qu'il cherche l'Art et la Vérité; qu'il montre des misères bonnes à ne pas laisser oublier aux heureux de Paris; qu'il fasse voir aux gens du monde ce que les dames de charité ont le courage de voir, ce que les Reines autrefois faisaient toucher de l'oeil à leurs enfants dans les hospices: la souffrance humaine, présente et toute vive, qui apprend la charité; que le Roman ait cette religion que le siècle passé appelait de ce vaste et large nom: _Humanité_;--il lui suffit de cette conscience: son droit est là.
Paris, octobre 1861.
* * * * *
PRÉFACE DE L'ÉDITION ILLUSTRÉE[7]
22 _juillet_ 1862.--La maladie fait, peu à peu, dans notre pauvre Rose, son travail destructeur. C'est comme une mort lente et successive des manifestations presque immatérielles qui émanaient de son corps. Sa physionomie est toute changée. Elle n'a plus les mêmes regards, elle n'a plus les mêmes gestes; et elle m'apparaît comme se dépouillant, chaque jour, de ce quelque chose d'humainement indéfinissable qui fait la personnalité d'un vivant. La maladie, avant de tuer quelqu'un, apporte à son corps de l'inconnu, de l'étranger, du _non lui_, en fait une espèce de nouvel être, dans lequel il faut chercher l'ancien... celui dont la silhouette animée et affectueuse n'est déjà plus.
* * * * *
31 _juillet_.--Le docteur Simon va me dire, tout à l'heure, si notre vieille Rose vivra ou mourra. J'attends son coup de sonnette, qui est pour moi celui d'un jury des assises rentrant en séance... «C'est fini, plus d'espoir, une question de temps. Le mal a marché bien vite. Un poumon est perdu et l'autre tout comme...» Et il faut revenir à la malade, lui verser de la sérénité avec notre sourire, lui faire espérer sa convalescence dans tout l'air de nos personnes... Puis une hâte nous prend de fuir l'appartement, et cette pauvre femme. Nous sortons, nous allons au hasard dans Paris...; enfin, fatigués, nous nous attablons à une table de café. Là, nous prenons machinalement un numéro de l'ILLUSTRATION, et sous nos yeux tombe le mot du dernier rébus: _Contre la mort, il n'y a pas d'appel!_
* * * * *
_Lundi_ 11 _août_.--La péritonite s'est mêlée à la maladie de poitrine. Elle souffre du ventre affreusement, ne peut se remuer, ne peut se tenir couchée sur le dos ou le côté gauche. La mort, ce n'est donc pas assez! il faut encore la souffrance, la torture, comme le suprême et implacable finale des organes humains... Et elle souffre cela, la pauvre malheureuse! dans une de ces chambres de domestiques, où le soleil, donnant sur une tabatière, fait l'air brûlant comme en une serre chaude, et où il y a si peu de place, que le médecin est obligé de poser son chapeau sur le lit... Nous avons lutté jusqu'au bout pour la garder, à la fin il a fallu se décider à la laisser partir. Elle n'a pas voulu aller à la maison Dubois, où nous nous proposions de la mettre: elle y a été voir, il y a de cela vingt-cinq ans, quand elle est entrée chez nous; elle y a été voir la nourrice d'Edmond qui y est morte, et cette maison de santé lui représente la maison où l'on meurt. J'attends Simon, qui doit lui apporter son billet d'entrée pour Lariboisière. Elle a passé presque une bonne nuit. Elle est toute prête, gaie même. Nous lui avons de notre mieux tout voilé. Elle aspire à s'en aller. Elle est pressée. Il lui semble qu'elle va guérir là. À deux heures, Simon arrive: «Voici, c'est fait...» Elle ne veut pas de brancard pour partir: «Je croirais être morte!» a-t-elle dit. On l'habille. Aussitôt hors du lit, tout ce qu'il y avait de vie sur son visage, disparaît. C'est comme de la terre qui lui monterait sous le teint. Elle descend dans l'appartement. Assise dans la salle à manger, d'une main tremblotante et dont les doigts se cognent, elle met ses bas, sur des jambes comme des manches à balai, sur des jambes de phtisique. Puis, un long moment, elle regarde les choses avec ces yeux de mourant qui paraissent vouloir emporter le souvenir des lieux qu'ils quittent, et la porte de l'appartement, en se fermant sur elle, fait un bruit d'adieu. Elle arrive au bas de l'escalier, où elle se repose un instant sur une chaise. Le portier lui promet, en goguenardant, la santé dans six semaines. Elle incline la tête en disant un oui, un oui étouffé... Le fiacre roule. Elle se tient de la main à la portière. Je la soutiens contre l'oreiller qu'elle a derrière le dos. De ses yeux ouverts et vides, elle regarde vaguement défiler les maisons, elle ne parle plus... Arrivée à la porte de l'hôpital, elle veut descendre sans qu'on la porte: «Pouvez-vous aller jusque-là?» dit le concierge. Elle fait un signe affirmatif et marche. Je ne sais vraiment où elle a ramassé les dernières forces avec lesquelles elle va devant elle. Enfin nous voilà dans la grande salle, haute, froide, rigide et nette, où un brancard tout prêt attend au milieu. Je l'assieds dans un fauteuil de paille près d'un guichet vitré. Un jeune homme ouvre le guichet, me demande le nom, l'âge... couvre d'écritures, pendant un quart d'heure, une dizaine de feuilles de papier, qui ont en tête une image religieuse. Enfin c'est fini, je l'embrasse... Un garçon la prend sous un bras, la femme de ménage sous l'autre. Alors je n'ai plus rien vu.
* * * * *
_Jeudi_ 14 _août_.--Nous allons à Lariboisière. Nous trouvons Rose, tranquille, espérante, parlant de sa sortie prochaine,--dans trois semaines au plus,--et si dégagée de la pensée de la mort, qu'elle nous raconte une furieuse scène d'amour qui a eu lieu hier entre une femme couchée à côté d'elle et un frère des écoles chrétiennes, qui est encore là aujourd'hui. Cette pauvre Rose est la mort, mais la mort tout occupée de la vie.
Voisine de son lit se trouve une jeune femme qu'est venu voir son mari, un ouvrier, et auquel elle dit: «Va, aussitôt que je pourrai marcher, je me promènerai tant dans le jardin, qu'ils seront bien forcés de me renvoyer!» Et la mère ajoute: «L'enfant demande-t-il quelquefois après moi?
--Quelquefois, comme ça», répond l'ouvrier.
* * * * *
_Samedi_ 16 _août_.--Ce matin, à dix heures, on sonne. J'entends un colloque à la porte entre la femme de ménage et le portier. La porte s'ouvre. Le portier entre tenant une lettre. Je prends la lettre; elle porte le timbre de Lariboisière. Rose est morte ce matin à sept heures.