"Præterita": souvenirs de jeunesse

Part 9

Chapter 93,784 wordsPublic domain

Mrs Cockburn, encore mieux née, le type de la grande dame écossaise de la vieille école, était indulgente pourtant aux idées modernes. On disait que Lord Byron l'avait aimée, qu'elle était la première de ses premières grandes passions, la Mary Duff de Lachin-y-Gair. Quand je l'ai vue pour la première fois, elle était encore extrêmement belle, bien que d'un certain âge, pleine de bon sens, et, en dépit d'une certaine austérité un peu hautaine, parfaitement bonne.

Les Cockburn avaient deux fils, Alexandre et Archibald, tous deux dans les affaires de leur père, tous deux intelligents et énergiques, mais tous deux parfaitement décidés--et en cela ils se conformaient au désir de leurs parents--à être avant tout des gentlemen, des marchands ensuite; disposition de tout point respectable et digne d'être encouragée de nos jours, et où, dans leur cas particulier, il n'entrait ni orgueil, ni pose. Ces deux Cockburn étaient bien de vrais gentilshommes, nés gentilshommes, et plus à leur aise dans leurs montagnes qu'à leur bureau où néanmoins ils s'occupaient en conscience de leurs affaires. Elles ne se développèrent pas cependant, comme elles eussent pu le faire, si elles eussent été entre des mains moins aristocratiques.

Alexandre et Archibald dînaient souvent chez nous. Le premier avait beaucoup de l'humour de son père; le second était un beau et jeune Highlander aux cheveux noirs, que ma passion pour Walter Scott avait touché; aussi était-il toujours disposé à causer pêche et chasse avec moi. Car, dès l'enfance, j'ai aimé les récits d'aventures, bien que je ne fusse rien moins qu'aventureux. J'ai lu tous les romans du capitaine Marryat, sans que cela m'ait jamais inspiré la moindre envie de m'embarquer; j'ai visité le champ de bataille de Waterloo sans songer un instant à me faire soldat; je me suis passionné pour les récits de pêche d'Isaac Walton sans avoir jamais jeté la mouche; je savais par cœur le _Deerslayer_ et le _Pathfinder_, de Cooper, sans avoir jamais eu encre les mains autre chose qu'un pistolet à bouchon et sans avoir découvert d'autres sentiers que ceux des solitudes de Gipsy Hill. S'il m'est arrivé de me raconter des histoires merveilleuses de batailles dont j'étais le général victorieux, cavernes où je découvrais des filons d'or, ce n'était que jeux d'imagination, rêves sans rapport avec la réalité. Dès cette époque, je redoutais de grandir, de vieillir; je n'aspirais pas à être plus sage. Quant aux projets d'avenir, je n'en faisais pas plus qu'un jeune ver à soie perdu au milieu de sa première feuille de mûrier.

[Note 25: Montagne du Pays de Galles. (Note du traducteur.)]

[Note 26: James Hogg, poète écossais. (Note du traducteur.)]

CHAPITRE VI

SCHAFFHOUSE ET MILAN

La visite au champ de bataille de Waterloo, à laquelle il est fait allusion dans le chapitre précédent, eut lieu lorsque j'avais cinq ans, à l'occasion des fêtes du couronnement de Charles X. Nous passâmes quelques semaines à Paris dans une pension de famille tranquille, et ensuite quelques jours à Bruxelles, mais je n'ai gardé aucun souvenir des stations intermédiaires. Lorsque je reviens sur ces souvenirs lointains, je m'aperçois que j'étais lent à émouvoir, que mes impressions s'éveillaient avec peine, et que j'avais besoin de séjourner deux ou trois jours dans une ville pour en avoir la plus légère idée; il est vrai que l'idée une fois formée était généralement juste. Il m'est rarement arrivé d'avoir à modifier ces premières impressions, et celles qui s'y ajoutaient n'étaient pas aussi durables. D'où, ce que les gens appellent mes préjugés et qui seraient plutôt des _après-jugés_, c'est-à-dire tout le contraire. (Je n'ai pas la prétention d'introduire le mot dans la langue, mais il m'est commode pour l'instant; il épargne du temps et de l'encre.)

Une autre disposition étrangement tenace chez moi, c'est cette impossibilité de m'intéresser à autre chose qu'à des choses proches ou tout au moins visibles et présentes. J'imagine que les enfants sont souvent ainsi, mais cette disposition est demeurée chez moi et c'est un des traits de mon tempérament d'homme fait.

De cette première visite à Paris, je garde surtout le souvenir des coussins de plume garnissant les fauteuils de velours rouge de l'hôtel, que l'on n'arrivait pas à aplatir même lorsqu'on était assis dessus depuis une demi-heure; du parquet bien frotté du salon et du brave «Boots», de «Brosse» pour parler plus correctement, qui s'escrimait sur les dits parquets chaque matin si bien qu'ils étaient aussi polis, aussi luisants qu'une table d'acajou; de la jolie cour plantée de fleurs et d'arbustes sur laquelle s'ouvraient les fenêtres de notre rez-de-chaussée; du gentil petit groom nègre au service d'une autre famille qui attrapait le chat de la maison, et me le mettait dans les bras; et d'une non moins gentille femme de chambre, très bonne fille, qui d'ordinaire me le reprenait dans la crainte que je ne lui fisse mal (l'expérience qu'elle avait des garçons, et des garçons anglais en particulier, l'inclinant à se méfier de la pureté de mes intentions). Je me souviens de ces choses, de certaines personnes, des Tuileries, et des jardins de «Tivoli» où mon père me fit monter sur les montagnes russes et où j'ai vu le plus beau feu d'artifice du monde; mais, par contre, j'ai parfaitement oublié la Seine et Notre-Dame, et tout ce qui tient à la ville ou aux environs, excepté les moulins à vent de Montmartre. De même à Bruxelles j'ai perdu tout souvenir de l'Hôtel de Ville, des rues spacieuses; il ne semble pas que j'aie été ému de rien, ni même surpris, tandis que je n'ai pas oublié un détail de la course en voiture jusqu'à Waterloo et de la promenade à pied à travers la plaine. On n'avait pas encore construit l'horrible levée de terre qui l'a déshonorée; neuf ans s'étaient à peine écoulés depuis la bataille, et chaque monticule, chaque pli du terrain racontait fidèlement les charges en avant ou les mouvements en arrière. Gravée dans mon esprit par des lectures postérieures, cette vision de la terrible lutte est restée parfaitement distincte, alors que le souvenir d'une visite plus récente, faite depuis la construction de la digue, s'est pour ainsi dire effacé.

À noter aussi que le ravissement que m'avait causé une promenade en bateau à vapeur, et dont j'ai parlé dans ma dernière lettre, est plus récent. Quand j'étais enfant, je préférais à la vaste mer elle-même la plage où venaient mourir les vagues, et le sable fin où l'on pouvait creuser des trous. Il n'y a pas eu pour moi de «première vue» de la mer; je n'avais pas plus de trois ans quand, pour aller en Écosse, nous nous embarquions sur le cutter du capitaine Spinks, qui faisait alors un service régulier, et que je jouais sur le pont comme si j'eusse été sur la terre ferme. Il faisait d'ailleurs toujours beau. La grandeur de l'Océan, je ne l'ai sentie pour ainsi dire que du dehors; j'ai eu la vision du géant qui fait trembler la terre, en entendant la voix des vagues rouler sur la grève, ou soupirer sur le sable.

J'avais l'intention de consacrer ici quelques lignes au souvenir d'une autre pauvre parente, Nanny Clowsley, une bonne vieille créature toujours souriante, qui vivait entre une horloge hollandaise et quelques tasses à thé ébréchées, dans une seule chambre à alcôve. Cette seule chambre était au troisième étage d'une des maisons à pignon qui faisaient partie de ce pâté de vieilles constructions que l'on vient de démolir près du pont de Battersea, du côté de Chelsea. Mieux vaut réserver ce que j'ai à dire sur Chelsea pour une autre fois, grouper tous ces souvenirs. Seulement, en parlant de galets, je ne puis taire l'importance qu'a eue pour moi l'espèce de vue de mer que l'on avait des fenêtres de Nanny Clowsley, d'où l'on pouvait guetter le flux et le reflux de la Tamise, voir les barques danser avec le flot ou se coucher à sec à marée basse.

Mais j'ai déjà trop tardé, il faut en venir aux premières impressions que m'a données la vue de certaines choses.

J'ai dit que, pour nos voyages en Angleterre, Mr Telford nous prêtait le plus souvent sa voiture. Mais quand nous allions en Suisse, Mary nous accompagnant toujours maintenant, il nous fallait des roues plus solides et plus de place; pour ce voyage et pour ceux qui suivirent, il fallut donc, premier bonheur, choisir une voiture parmi celles que louait Mr Hopkinson, de Long Acre.

Les pauvres imbéciles, les pauvres esclaves modernes qui se laissent traîner comme du bétail ou du bois coupé à travers des pays qu'ils s'imaginent visiter, ne peuvent se faire une idée des joies innombrables qui accompagnaient le choix et l'agencement d'une voiture de voyage autrefois. Il y avait d'abord les considérations techniques de force, de bon roulement, d'équilibre et de sécurité pour les personnes et les bagages; l'air cossu qui doit en imposer aux modestes passants; l'habile disposition des coffres à provisions sous les banquettes, les tiroirs secrets sous les glaces de devant, les poches invisibles dissimulées sous les coussins capitonnés à l'abri de la poussière, et auxquelles on ne pouvait atteindre que par des fentes imperceptibles ou des trappes dignes d'un sorcier ou d'Aladin lui-même; l'assujettissement des coussins pour qu'ils ne glissent pas, l'arrondi des coins qui permet un repos délicieux; le fonctionnement aisé des stores, le bon état de leurs ressorts et cordons, la fermeture hermétique des glaces, mille choses dont le confort d'une voiture de voyage dépend; l'installation de tous ces détails, pour le plus grand bien-être de ceux qui doivent occuper cette petite boîte, et pendant cinq ou six mois en faire virtuellement leur home. N'est-ce pas déjà voyager en imagination, avoir tous les plaisirs, et aucun des ennuis du vrai voyage?

Pour ce premier tour sur le continent, qui devait durer au moins six mois, on fit choix d'une voiture avec un siège par devant, ou plutôt on le fit ajouter, siège destiné à mon père et à Mary; plus, un autre siège par derrière assez grand, pour qu'Anne et le courrier pussent y tenir, et encore quatre places à l'intérieur: celles du devant, un peu exiguës, étaient réservées à papa et à Mary en cas de mauvais temps. Je me souviens que, lorsque nous eûmes enfin arrêté notre choix, Mr Hopkinson, le loueur, un homme extrêmement poli, au fait sans doute de ma réputation littéraire naissante, me demanda (à la plus grande joie de mon père) si je pouvais traduire la devise du précédent propriétaire de notre berline qui était peinte sous l'écusson armorié: _Vix ea nostra voco._ J'y réussis sans peine, et j'eus l'esprit d'ajouter que si la devise appartenait de droit à l'ancien propriétaire, elle pouvait plus justement encore s'appliquer à nous. Une voiture de famille aussi vaste, très solidement construite, avec les bagages et son chargement de six personnes, exigeait, cela va sans dire, quatre chevaux; on trouvait d'ailleurs à tous les relais cinq ou six attelages de rechange.

Le lecteur moderne a peut-être autant de peine à réaliser ces méthodes de locomotion primitives--qui datent pourtant d'hier--que celles des Saxons et des Goths migrateurs, et il ne se plaindra pas si j'entre dans quelques détails.

Les chevaux français, et en général tous ceux que l'on trouvait sur les grandes artères européennes, étaient de vigoureux chevaux de ferme, trottant bien, ayant du cœur, frustes de poil, et portant la queue longue; des chevaux gais, hennissant, toujours prêts à folâtrer entre eux à l'occasion; à part cela, faisant très sagement leur besogne, obéissant le plus souvent à la voix, la rêne n'intervenant que pour préciser l'ordre; le fouet, qui ne les effleurait jamais, ne servait par ses claquements retentissants qu'à traduire l'orgueil professionnel du postillon, à faire garer les voitures qui encombraient la route et à prévenir tous les habitants des villages que l'on traversait, que des personnages de distinction leur faisaient l'honneur de visiter leur pays. Règle générale, les quatre chevaux étaient menés par un seul postillon qui montait le limonier; mais si les chevaux étaient jeunes, ou le postillon inexpérimenté, un second postillon conduisait les chevaux de volée. Le plus souvent, on n'avait qu'un homme pour quatre chevaux; les chevaux étaient paisibles, l'homme qui s'enivrait rarement était ordinairement un très jeune homme, les hommes faits trouvant un meilleur emploi de leurs forces; un jeune cavalier, tant soit peu adroit, qui pouvait conduire de bonnes bêtes bien dressées, avait encore l'avantage de ne pas les charger. La moitié du poids du postillon, si ce n'est plus, était dans ses bottes, de larges bottes souvent jetées au travers de la selle comme deux seaux; le postillon, une fois les chevaux mis à la voiture, gagnait sa place par le timon et produisait ses jambes dans ses bottes.

Un personnage non moins important que le postillon, dans les voyages en poste, était le courrier ou, pour parler correctement, l'avant-courrier, dont la fonction consistait à précéder la voiture à cheval, et à faire préparer les relais de façon à perdre le moins de temps possible; poste de toute confiance, car c'était le courrier qui passait les marchés, payait les notes, évitait à ses maîtres mille soucis, sans compter la peine et la honte de massacrer le français ou toute autre langue. Un bon courrier savait quelle était la meilleure auberge dans chaque ville, et les chambres les plus confortables dans chaque auberge, de sorte qu'il pouvait écrire d'avance et les retenir il devait, s'il était intelligent, savoir ce qu'il y avait d'intéressant à visiter dans les villes que l'on traversait, et au besoin, par des moyens à lui, faire voir des choses rares, inaccessibles au vulgaire. Murray, que le lecteur ne l'oublie pas, n'existait pas dans ce temps-là; le courrier était un Murray privé, il devinait, quand il avait de l'esprit, ce qui devait vous intéresser tout particulièrement. Question de tact. Le courrier accompagnait les dames lorsqu'elles avaient des emplettes à faire, il les conduisait aux bons endroits, marchandant lorsqu'il le jugeait nécessaire. Enfin, il était lié avec tous les autres courriers sur la ligne et il pouvait vous nommer, pour peu que vous en eussiez la curiosité, les voyageurs de marque qui se trouvaient à l'hôtel en même temps que vous.

Mon père eût considéré comme révolutionnaire, c'eût été, à ses yeux, une sorte d'empiétement sur les privilèges de la noblesse de nous faire précéder par un courrier à cheval; très large d'ailleurs pour tout ce qui regardait le confort et l'agrément, il n'eût jamais consenti, par ostentation, à payer un cheval supplémentaire. On faisait commander les chevaux d'avance, quand c'était possible, par le postillon de quelque voiture partie avant nous, sinon, nous nous résignions à attendre le temps nécessaire pour qu'on les harnachât.

Notre courrier donc montait sur le siège de derrière, à côté d'Anne, et il nous était, dans l'accomplissement de toutes ses autres fonctions, aussi indispensable qu'agréable. Indispensable d'abord, étant donné que nous ne parlions que très peu le français, à peine assez pour demander notre route; lorsqu'il s'agissait de discuter des prix ou de demander des renseignements un peu détaillés, nous ne pouvions pas nous en tirer, même en France; en Suisse et en Italie, je ne saurais nous comparer qu'à un troupeau de moutons ou d'oies de passage. Indispensable aussi à la tranquillité de mon père qui, quoique très généreux de tempérament, avait horreur d'être surfait et refait. Il savait bien que le courrier touchait une commission, mais il savait aussi que son courrier ne se laisserait pas mettre dedans et il avait toute confiance en lui. Non par vanité, mais par goût et aussi pour le plaisir d'un changement, mon père aimait les grandes chambres, et ma mère, fidèle à ses habitudes, exigeait une propreté scrupuleuse; des chambres propres et spacieuses, implique une bonne auberge, et le premier étage. Mon père tenait aussi à la vue; il disait avec raison: «À quoi bon voyager, si ce n'est pas pour en voir le plus possible», ce qui voulait dire: le premier sur le _devant_. Mon père, délicat et très petit mangeur, avait besoin d'une cuisine soignée et ma mère n'admettait que la viande de premier choix; ce qui signifiait le dîner servi à part, rien du prix fixe, bien entendu. Enfin, mon père, bien que n'allant jamais dans le monde, aimait à côtoyer avec discrétion et sans s'imposer, cela va sans dire, les gens du monde, j'entends de la noblesse, car il méprisait les purs mondains, et il éprouvait un sensible plaisir à se dire que Lord et Lady un tel habitaient sur le même palier, et qu'à tout moment il était exposé à les rencontrer et à les croiser dans l'escalier. Salvador, dûment averti, ou ayant avec finesse deviné les petites faiblesses paternelles, lesquelles d'ailleurs ne pouvaient que le flatter, avait carte blanche pour tous les arrangements, locations, etc. Partout nous trouvions les meilleures chambres préparées, de bons chevaux attendant, et propriétaires et garçons chapeau bas à l'arrivée et au départ. Salvador donnait son compte toutes les semaines, et mon père le réglait sans jamais faire la plus petite observation.

À toutes ces conditions de confort et d'agrément, le moderne touriste à la vapeur doit, en imagination ajouter celle qui domine toutes les autres, ne jamais avoir à se presser, pouvoir partir à l'heure qu'on veut, et, si on est en retard, faire attendre les chevaux. En général, nous déjeunions à huit heures, et à neuf heures on se mettait en route. Entre neuf et trois de l'après-midi, à sept milles à l'heure, en comptant les relais et en ne nous pressant pas, nous faisions nos quarante ou cinquante milles dans la journée; nous dînions à quatre heures et, après dîner, j'avais encore le temps de faire une longue promenade solitaire et délicieuse; je rentrais exactement à sept heures pour le thé, après quoi je mettais au point mes esquisses et, à neuf heures et demie, au lit. Quand l'étape à fournit était particulièrement longue, on partait à six heures du matin et on faisait ses vingt milles avant le déjeuner, mais on s'arrangeait toujours pour arriver pour le dîner de quatre heures. Ce n'était que tout à fait exceptionnellement que nous faisions un second arrêt; alors nous dînions dans quelque jolie auberge de village et nous n'arrivions que pour le thé, après avoir fait quatre-vingt ou quatre-vingt-dix milles. Mais nous ne faisions ces longues trottes que lorsque nous voulions arriver pour le dimanche dans quelque ville-cathédrale ou quelque joli village des Alpes. Jamais nous ne voyagions le dimanche; mon père et moi, le plus souvent, nous assistions--en philosophes--à une messe matinale, et ma mère, uniquement pour nous faire plaisir (car j'ai rarement vu trace de curiosité féminine chez elle), nous accompagnait l'après-midi dans quelque promenade en voiture sur le Corso ou autre lieu profane. Mais ce que nous préférions à tout, c'était une promenade à pied aux environs d'un village dans les Alpes.

J'ai menacé mon lecteur, quelques pages plus haut, d'un complément de détails sur mes premières impressions en Suisse et en Italie en 1833. J'aurai aussi à parler de Calais. Je note ici seulement que nous avons remonté le Rhin jusqu'à Strasbourg où, en dépit de ses miracles d'architecture, j'étais déjà assez intelligent pour trouver que la cathédrale avait de la raideur, comme si elle eût été bâtie en fer; ce qui me fit le plus d'impression, ce furent les hauts toits et les riches façades de ses maisons de bois qui font déjà pressentir la Suisse et surtout de trouver encore intacte la vue si admirablement rendue par Prout à la 36e planche de ses Flandres et Allemagne. C'est dans le salon de l'hôtel, à Strasbourg, que nous tînmes conseil avec Salvador pour savoir si--c'était un vendredi après-midi--le lendemain nous pousserions jusqu'à Schaffhouse ou jusqu'à Bâle afin d'y passer le dimanche. Que de choses pour moi dépendaient de cette décision, si jamais quoi que ce soit «dépende» de quelque chose! Salvador inclinait à prendre la route directe qui suit le Rhin, ce qui nous permettait d'arriver aux Trois Rois à l'heure du coucher du soleil. Mais à Bâle, il fallait bien en convenir, il n'y a ni vue sur les Alpes, ni bruit de chutes d'eau. Salvador, pour être juste, nous avait honnêtement proposé une autre magnifique combinaison qui permettait de gagner, par la Forêt-Noire, les portes de Schaffhouse avant l'heure de leur fermeture.

La Forêt-Noire! la chute du Rhin à Schaffhouse! la chaîne des Alpes! à quelques heures. Nous y serions dimanche! Quel dimanche au lieu du dimanche ordinaire à Walworth et de la promenade dans les prairies de Dulwich! Mes véhémentes supplications finirent par l'emporter et, aux premières heures du jour, nous traversions au trot égal de nos chevaux le pont de bateaux de Kehl. Je vois encore dans la lumière grise du matin se dessiner la ligne sombre des montagnes de la Forêt-Noire qui se précisaient et s'élevaient à mesure que nous traversions la plaine du Rhin. «Portes des Collines» qui s'ouvraient pour moi sur une vie nouvelle, et qui ne devaient plus se fermer que lorsque s'ouvriraient les Portes des Collines d'où l'on ne revient pas.

Nous atteignîmes ainsi la partie basse de la Forêt-Noire, et pénétrâmes dans un vallon qui montait en pente raide; moins d'un quart d'heure plus tard, nous apercevions le premier «chalet suisse»[27].

Quelle signification pour nous tous, et pour moi quelle vision en quelque sorte prophétique! Il n'est pas un voyageur moderne qui puisse comprendre ce que cela voulait dire pour moi, dussé-je passer des années à le lui expliquer. Un hurlement de joie triomphante--semblable à tous les sifflets de locomotive s'échappant à la fois de la gare de jonction de Clapham--s'est élevé de toute l'imbécillité de l'Europe pour applaudir à la destruction de la légende de Guillaume Tell. Pour nous, chaque mot en était vrai, que dis-je! mythiquement éclairé d'une vérité surnaturelle, et là, sous les bois sombres, nous en retrouvions le témoignage visible, tangible et charmant sur le bois pourpre de mélèze, sculpté sous l'inspiration des joies de la vie rurale, de cette vie toujours la même, toujours immuable à l'ombre des grands pins sur le sol ancestral, dans la bénédiction ta sainte pauvreté et la paix de Dieu.

Ah! la légende de Guillaume Tell est détruite! Et vous avez creusé un tunnel sous le Gothard, vous voulez combler la baie de Uri--et c'est pour vous, pour l'amour de vous, que les grappes de raisin dans pressoir de Saint-Jacob ont rendu des gouttes de sang et que la massue de bois a renversé cheval et heaume dans le vallon de Morgarten?

Il est difficile d'imaginer l'époque déjà lointaine et bénie où la Suisse appartenait aux Suisses, et où les Alpes n'avaient été foulées par le pied d'aucun mortel. On ne connaissait pas encore la vapeur, si ce n'est à bord de certains bateaux qui ne s'aventuraient que lorsque le temps était calme (Y avait-il alors des paquebots qui traversaient l'Atlantique? Je ne m'en souviens plus). En tout cas, les routes de terre n'étaient point contaminées; et une fois que nous eûmes pénétré dans ce paradis des montagnes, nous circulâmes au milieu de ses vallées embaumées, de ses chalets blottis au fond de prairies étincelantes de rosée. Vers midi, nous atteignions des hauteurs moins fertiles; les côtes se faisaient plus abruptes; une ou deux fois, au relais, nous dûmes attendre les chevaux, si bien qu'au coucher soleil, il nous restait encore vingt milles à faire pour gagner Schaffhouse.