"Præterita": souvenirs de jeunesse
Part 8
Étant donné le régime de précaution dont j'ai parlé plus haut, il va de soi que, lors de mes visites à Croydon, il ne m'était jamais permis de sortir avec mes cousins, dans la crainte qu'ils ne m'entraînassent à mal, et je ne connaissais pas de plaisirs plus aventureux que mes promenades, avec Anne ou ma mère, sur la route à l'endroit où le petit ruisseau qui sort de l'étang de Scarborough la traverse ou, dans les prairies de Duppas Hill, que de regarder mon père dessiner--je serais resté des heures ainsi--ou de contempler, sans jamais me lasser, la pompe et le ruisseau, de l'autre côté de la rue ou plutôt de la ruelle, car il n'y avait certainement pas trois mètres d'un mur à l'autre. Il n'est donc point étonnant--lorsqu'il fut décidé que Charles viendrait à Londres et entrerait en apprentissage chez Smith, Elder et Cie, avec l'insigne privilège de venir dîner à Herne Hill tous les dimanches--il n'est donc point étonnant que la présence de mon cousin Charles fût pour moi un sujet de vive surexcitation, car c'était, en fait, une révélation, la révélation des activités de la jeunesse, et je m'attachai sincèrement à lui.
Je n'étais pas un enfant amusant pour un jeune homme, ni même pour personne, en dehors de papa, de maman et de Mrs Richard Gray (dont il sera parlé ultérieurement), car je n'étais, en vérité, rien de plus qu'un petit singe encombrant, suffisant et sans intérêt. Charles n'en fut pas moins très gentil, très affectueux toujours; il répondait fraternellement à l'admiration que j'avais pour lui.
Chez Smith et Elder, ce fut bientôt, au dire de tous, un commis exemplaire; il connaissait aussi bien ses livres que ses clients. Comme tout bon employé, il s'enorgueillissait personnellement de tout ce qui se faisait dans la maison, de tout ce qui en sortait. Il nous apportait, le dimanche, un volume ou deux, spécimens des derniers parus; choisissant, de préférence, à cause de moi, des livres à gravures. C'est ainsi que je connus Stanfield et Harding bien avant de posséder, moi-même, une seule de leurs œuvres; mais le plus précieux cadeau que j'aie reçu à cette époque, celui dont l'effet a été le plus profond et le plus durable, je le dois à ma tante de Croydon, ce fut le _Forget me not_, de 1827, avec la belle gravure d'après le «Tombeau de Vérone» de Prout.
Étrange, n'est-il pas vrai, que la première impulsion donnée aux instincts les plus raffinés de mon esprit me soit venue de cette sœur de ma mère, si bonne, si droite, mais sans aucune culture.
Mais des résultats plus magnifiques furent dus aux relations de Charles avec la littérature, grâce à l'intérêt que nous portions tous au petit in-octavo, relié de façon cossue et doré, que Smith et Elder publiaient, chaque année, sous le titre de _Friendship's Offering_. Il était composé par un pieux missionnaire écossais et poète, _poeta minor_, très _minor_, Thomas Pringle, dont il est parlé, une ou deux fois, avec quelque éloge, dans la _Vie de Scott_, de Lockhart. Homme d'une conscience rigide, d'une méthode inflexible, mais de connaissances bornées, avec toute la suffisance écossaise, le goût des voyages, et le courage aventureux d'un Park ou d'un Livingstone; avec aussi, quelques jolies touches de romantisme, des velléités philosophiques qui tempéraient son austérité. Pringle était admis, bien qu'il n'y jouât qu'un rôle modeste, dans les meilleurs cercles littéraires et lié--ne fallait-il pas, pour composer le petit in-octavo doré sur tranche, s'adresser à toutes les personnalités littéraires?--avec toutes sortes de gens du haut en bas de l'échelle, jusqu'à moi, pauvre dernier petit échelon. Scott l'avait protégé; il était en correspondance polie avec Wordsworth et Rogers, en très bons termes avec le Berger d'Ettrick[26], et avait, lui-même, commis un livre en vers, sur l'Afrique, dans lequel les antilopes étaient appelées _springboks_, et où les mœurs et coutumes de l'Afrique étaient soigneusement observées.
Pour faire plaisir au gentil commis de chez Smith, si bon garçon, qui racontait des merveilles de son livresque petit cousin, et aussi parce qu'il était constamment à la recherche de compositions légères pour boucher les interstices de la maçonnerie de l'_Offering_, le digne Mr Pringle vint nous voir à Herne Hill. Mis au courant de ma vie littéraire, il voulut bien s'intéresser à ses progrès et, de temps à autre, il emportait quelques vers de ma composition. Il fut le premier à déclarer franchement à mon père et à ma mère qu'il ne voyait, jusqu'à présent, aucune raison de penser que je ferais oublier Milton ou Byron; aussi, aucun de nous n'attachait-il grande importance à son opinion. Mais il reconnut, bien qu'oblitérées souvent par la vanité paternelle, les facultés naturelles, véritablement supérieures de mon père, la sensibilité d'un romantisme exquis dont il était doué et aussi l'admirable foi de ma mère dans cet Évangile qu'il avait choisi de prêcher. Il devint un des convives les plus respectés de nos dîners du dimanche et l'on prenait toujours son avis dans les questions touchant mon éducation. Intéressé par l'amour véritable que j'avais pour la nature, par ma facilité à faire les vers, il lut, avec attention, quelques-unes de mes élucubrations, m'en dit le fort et le faible, et un jour--véritable initiation Eleusinienne, pèlerinage Delphique--il me prit par la main et me conduisit chez le poète Rogers.
Le grand homme, préalablement averti des titres qui, aux yeux de Mr Pringle, me permettaient d'aspirer à l'honneur d'une telle présentation, se montra suffisamment gracieux, bien que les soins à donner au génie naissant n'aient jamais été regardés par Rogers comme une occupation agréable pour un génie à son zénith. Il faut bien le dire aussi, je fus très maladroit dans le choix des réflexions que je crus pouvoir faire, en réponse à l'intérêt qu'il voulut bien me témoigner et dont j'essayais de me montrer digne. Je lui fis des compliments enthousiastes sur la beauté des gravures qui illustraient ses poèmes, sans peut-être manifester un intérêt suffisant pour les poèmes eux-mêmes. Le fait est que Mr Pringle détourna la conversation de façon un peu brusque et se mit à parler de l'Afrique, sujet plus fait pour intéresser le raffiné ménestrel de Saint-James's Place. Ici, nouvelle sottise, je me laissai entièrement absorber, au point de ne pouvoir en détacher mes yeux, par les tableaux accrochés aux murs tendus de damas rouge. Ce dont Mr Pringle prit texte, lorsque nous nous fûmes retirés, pour me conseiller à l'avenir, lorsque je me trouverais en présence d'hommes supérieurs, d'écouter plus attentivement ce qu'il leur plairait de dire.
Ces événements littéraires (j'ai raconté ailleurs la visite que nous fit James Hogg, amené par Mr Pringle) ne me faisaient pas abandonner les études scientifiques qui me ravissaient et pour lesquelles j'avais un goût naturel. J'ai raconté plus haut leurs débuts pendant les promenades minéralogiques de Matlock; les affaires de mon père l'entraînaient quelquefois aussi du côté de Bristol; dans ce cas-là, il nous installait, ma mère, Mary et moi, à Clifton. L'histoire de Miss Edgeworth, _Lazy Lawrence_, et la visite de Harry et Lucy à Matlock donnaient un charme romantique à la minéralogie dans ces vallées; et le morceau d'oxyde de fer diamanté--sous le n° 51 de la collection Brantwood--fut, je crois, la pierre par laquelle débutèrent mes études sur la silice. Ses reflets s'éclairent de mille associations encore, car de Clifton nous passions généralement à Chepstow, et j'avais le bonheur sans pareil d'aller en bateau. La traversée ne durait pas plus d'une heure, mais c'était une heure de plaisir suprême où se concentraient toutes les joies que procure le canotage aux autres garçons, tout le long de l'année. Nous revenions ensuite par Tintern et Malvern, dont les collines délicieuses par elles-mêmes l'étaient doublement pour moi; on me permettait d'y courir librement, car elles ne recélaient ni précipices dans lesquels on pût tomber, ni rivières dans lesquelles on pût se noyer. Elles avaient, de plus, le charme d'éveiller mes souvenirs classiques à travers le _Henry Milner_ de Mrs Sherwood, livre que j'ai adoré, lu et relu et pour lequel j'ai encore, à l'heure actuelle, beaucoup de respect. C'est ainsi que, par un hasard assez étrange, en ces années de jeunesse, mon imagination trouvait toujours à s'appuyer sur la réalité des choses et que la réalité se spiritualisait au contact plus brillant, plus entraînant de la fiction.
Il y avait toutefois un district, celui des lacs de Cumberland, qui n'avait pas besoin d'ajouter à son charme réel ceux de l'association. J'ai dit quelque part que mon premier souvenir est attaché au Friar's Crag sur le Derwentwater; voulant dire par là, je suppose, la première impression de choses qui me sont devenues par la suite particulièrement précieuses. Ce qui est certain, c'est que je connaissais Keswick avant de connaître Perth, et quand les jours de Perth prirent fin, ma mère et moi nous passions plusieurs semaines soit au Chêne Royal, soit à l'auberge de Lowwood, ou encore à Coniston Waterhead pendant que mon père voyageait dans le Nord pour ses affaires. L'auberge de Coniston était située à l'extrémité supérieure du lac, sur la route qui longe le bord de l'eau; la vue de ce beau lac paisible, avec sa ceinture de collines boisées, avait pour mon père le charme plein de douceur qu'il goûta plus tard sur les bords des lacs d'Italie.
L'auberge de Lowwood n'était alors qu'un modeste cottage, et Ambleside un tout petit village; mais la paix délicieuse, le silence, la félicité dont on se sentait enveloppé--pour peu qu'on eût l'amour des collines vertes et des eaux profondes--à chaque tournant de rive et de rocher, ne ressemblaient à rien de ce qui m'était connu ailleurs soit par la vue, soit par la lecture.
La première fois que j'eus devant les yeux un spectacle plus grandiose, c'est dans le Pays de Galles; j'ai décrit, trop longuement peut-être, toute cette route de Hereford à Rhaiadyr, et celle sous Plynlimmon jusqu'à Pont-y-Monach, les délices d'une promenade avec mon père, une après-midi de dimanche vers Hafod, troublée seulement par le vague sentiment que ce n'était pas bien d'être aussi heureux, de courir les champs quand on aurait dû être à sa table occupé à copier un sermon. Car la présence de mon père, et son attitude, ne suffisaient pas à me rassurer: nous avions conscience l'un et l'autre d'être des âmes bien profanes et même quelque peu révolutionnaires, comparées à celle de ma mère.
De Pont-y-Monach, nous nous dirigeâmes vers le nord, ramassant des cailloux sur la plage d'Aberystwith, gravissant le Cader Idris sur des poneys. Le Cader Idris fut, pendant des années, pour moi et à juste titre, le roi des monts. Puis, ce fut Harlech et ses sables, Festiniog, la passe d'Aberglaslyn, le merveilleux détroit de Menai et son pont suspendu que je regardais--en digne élève de Miss Edgeworth--avec une grande admiration pour le génie mécanique de l'homme. Je ne pensais pas alors, pauvre innocent que j'étais, à l'usage que l'homme ferait de ce génie dans l'espace d'un demi-siècle.
C'était le _pont_ du Menai--notez-le bien, cher lecteur, non le _tube_--avec son chemin en planche qui se balançait entre des fils de fer aussi légers que des fils de la Vierge, d'un pilier à l'autre.
Ainsi jusqu'à Llanberis, et par le Snowdon, dont l'ascension demeure pour moi à jamais mémorable; c'est là que, pour la première fois de ma vie, j'ai moi-même trouvé un vrai «minerai», un morceau de pyrite de cuivre! Mais l'impression que m'ont laissée, dès le premier jour, les formes des montagnes du Pays de Galles a été si nette et si claire que les voyages que j'y ai faits plus tard n'y ont rien changé et n'ont fait que la confirmer.
Ah! si seulement alors mon père et ma mère avaient su discerner les véritables capacités et les faiblesses de leur petit John; s'ils m'avaient mis sur le dos de quelque poney au poil rude, laissé au soin d'un bon guide gallois, et de sa femme pour le cas où j'aurais eu besoin d'être dorloté et soigné, ils auraient fait de moi un homme qui eût réjoui leur cœur et qui fût devenu probablement le plus grand géologue de son époque.
Si seulement! mais cela leur était aussi impossible que de me jeter, comme mon cousin Charles, la tête la première dans le canal de Croydon, en comptant sur l'instinct de la conservation pour me tirer d'affaire.
Au lieu de cela, nous rentrâmes à Londres et mon père, si occupé qu'il fût, trouva le temps, une fois ou deux par semaine, de me conduire dans une sorte de prison entourée de planches, éclairée par le haut, et garnie d'une épaisse couche de sciure de bois, qu'on appelle un manège. C'était du côté de Moorfields. L'odeur seule, quand nous passions la porte, me remplissait d'horreur et de terreur; là on me hissait sur de grands chevaux qui sautaient, ruaient, tournaient en rond, s'en allaient toujours du côté qu'il ne fallait pas et me déposaient par terre le plus souvent, au plus grand désespoir de ma famille et à ma plus grande confusion. Enfin, m'étant un jour foulé l'index de la main droite (il est toujours resté un peu crochu depuis), on renonça au manège et mon père m'acheta un poney des Shetland, très sage, avec lequel, l'un portant l'autre, nous allions sur les routes de Norwood tenus en laisse par un professeur d'équitation. Je m'en tirais à peu près dans la ligne droite, mais si par malheur j'avais des distractions et que survînt un tournant, j'étais par terre. Peut-être avec de la patience serais-je arrivé à me tenir à peu près en selle, mais pour cela il n'aurait pas fallu que mes moindres chutes prissent aux yeux de ma mère la forme de véritables catastrophes. Comme cela, je devenais tous les jours plus nerveux et plus maladroit. Il fallut renoncer à faire de moi un cavalier; mes parents se consolèrent de cette déconvenue en se disant que l'impossibilité où j'étais d'apprendre à monter à cheval devait être la marque d'un génie particulier.
Le reste de l'année se passa en travaux sédentaires. C'est vers cette époque que mon goût pour la minéralogie reçut une impulsion nouvelle, grâce à un ami qui, depuis, est devenu un des familiers de la maison, mais dont je n'ai pas encore parlé.
Lorsque j'avais été malade à Dunkeld, j'avais été soigné par deux médecins: ma mère et le Dr Grant, un tout jeune licencié. Où mes parents l'avaient-ils connu? Je n'en sais rien; mais je sais que mon père, qui l'aimait beaucoup, avait été à même de l'aider au début de sa carrière. Père et mère n'en parlaient jamais qu'avec la plus vive tendresse, regrettant qu'il ne sût pas mettre en valeur tous les dons qu'il possédait.
Pour moi, le nom du Dr Grant est resté longtemps associé au souvenir d'une poudre brune, rhubarbe ou autre, âcre, amère, qui raclait la gorge, et qu'il fallait pourtant avaler. Son nom avait toujours pour mon oreille un son rude, granuleux et ses visites me causaient une profonde terreur, d'autant qu'il ne riait jamais, qu'il avait un visage pâle, triste, tanné, ridé, rhubarbesque en un mot. À part cela, le meilleur et le plus consciencieux des hommes, tendrement attaché à mon père, auprès duquel il assumait le rôle de conseiller médical aussi bien des dispositions psychiques que des dispositions physiques de son client.
Ce fut sans doute en raison de sa situation de famille--il était, dans tous les sens du mot, un parfait gentleman--que le Dr Grant fut nommé médecin à bord d'une des frégates de Sa Majesté qui s'en allait faire une croisière sur la côte ouest de l'Amérique du Sud. La santé du bord ayant très heureusement laissé beaucoup de loisirs au docteur, il put consacrer la plus grande partie de son temps à l'étude de l'histoire naturelle de la côte du Chili et du Pérou. Un des plus importants résultats de cette expédition fut la prise du plus beau cerf-volant qu'on ait jamais vu. Il avait d'énormes pinces très curieuses--j'oublie ce que «chiasos» signifie en grec--mais sa mâchoire était chiasique. Il arriva à la maison admirablement emballé dans du coton, et lorsqu'on ouvrit la boîte, il excita l'admiration de tous les assistants; on l'appela le «Chiasognathos Grantii». Autre résultat de l'expédition: la collection véritablement complète de toutes les espèces de colibris de Valparaiso dont il fit un choix et dont il offrit à ma mère--merveilleuse envolée de pourpre et d'or--de quoi remplir deux vitrines aussi grandes que celles de la collection Gould au British Museum. Elles firent l'ornement du salon de Herne Hill et me donnèrent par la suite des modèles parfaits de plumage, souplesse et couleur. Elles sont maintenant à la place d'honneur, dans une des salles les mieux éclairées de l'école paroissiale de Coniston.
Le troisième résultat de l'expédition fut plus important encore. De riches Espagnols, propriétaires de mines importantes dans l'Amérique du Sud, avaient offert au Dr Grant des échantillons très curieux des plus beaux Lions de Copiapo. Ce fut pour moi, alors dans toute l'ardeur de ma passion minéralogique, un événement considérable que de voir la table du salon chargée de lamelles d'argent et d'or arborescent. Ce ne fut pas seulement l'homme de science, mais ce fut l'avare qui sommeillait en moi qui, en une heure ou deux, se développa prodigieusement! Je comptais, grain par grain, mon trésor dans les fragments que le Dr Grant m'avait donnés; et je me souviens encore de l'indignation que j'éprouvai en voyant que l'enthousiasme de mon cousin Charles n'était nullement au diapason du mien, lorsque je l'informai que la mince couche supérieure d'un modeste spécimen, et dont la grosseur pouvait équivaloir à la seizième partie d'une pièce de «six pence», était de «l'argent brut».
Ce fut au retour de ce voyage que le Dr Grant s'installa à Richmond, où il ne tarda pas à se faire une bonne clientèle. De temps à autre, par une jolie matinée d'été, ou par une après-midi ensoleillée d'hiver, nous traversions les landes de Clapham et de Wandsworth et nous allions, papa, maman, Mary et moi, déjeuner à l'auberge du «Star and Garter» avec le Dr Grant. Déjeuners qui faisaient époque dans ma vie, non seulement en raison de la jolie vue que l'on avait des fenêtres de la salle à manger, mais surtout parce que, en ces grandes circonstances, on me permettait de manger du pain frais, pain français, moi qui, même en voyage, ne mangeais jamais que du gros pain rassis.
Mais, laissant le Dr Grant au milieu de ces agréables souvenirs, il faut que j'en arrive aux amis qui, en dehors de ma parenté, ont eu la plus grande influence sur ma vie d'enfant, à Mr et Mrs Richard Gray.
Mon père, à ses débuts, avait souvent habité l'Espagne, pour y apprendre les méthodes de fabrication du sherry et de la mise en cave; il avait vécu à Xérès, à Cadix ou à Lisbonne. À Lisbonne, il s'était lié avec un jeune Écossais, employé dans une maison de commerce espagnole, mais qui n'avait rien de l'esprit rond-de-cuir. Au contraire, Richard Gray renchérissait sur son ami en sentiment romantique et partageait cette passion pour la meilleure littérature qui s'alliait assez étrangement avec les habitudes rangées de l'homme d'affaires qu'était mon père. Aussi énergique, aussi actif, aussi pur, l'enthousiasme de Mr Gray flambait souvent sans profit, surtout si on le comparait à celui de mon père; on aurait pu dire de cette flamme ce que Carlyle disait du feu des Français à Dettingen par opposition avec le feu des Anglais, que c'était «fagot contre anthracite». Je ne jurerais pas toutefois que mon père ne se soit pas laissé entraîner quelquefois par l'ardent Richard dans quelque folle équipée à Cintra, quelque fête de village et même quelque course de taureau, ce qui pourrait paraître en contradiction avec ce que j'ai dit plus haut, à savoir que, pendant neuf années, mon père n'avait pas pris un seul jour de congé! Toujours est-il que les deux jeunes gens s'étaient liés d'une amitié très tendre qui eut sur le caractère de mon père une influence égayante et bienfaisante. Amitié véritablement fraternelle et qui ne fut en rien diminuée lorsque, peu temps avant de quitter l'Espagne, Mr Gray épousa une jeune Écossaise aussi belle que bonne, Mary Monro.
Absolument bonne, et bonne avec grâce, très simple, très aimante et très sérieuse, elle n'avait pas assez d'esprit pour être méchante, et trop de cœur pour être sotte. Enthousiaste, elle l'était presque autant que son mari. Tous deux d'une piété évangélique ardente qui n'était jamais agressive; tous deux religieusement autant que passionnément épris l'un de l'autre. Le ménage des Gray est le ménage le mieux assorti qu'il ait été donné de voir en ce monde où l'on a la manie d'arranger les mariages. Hélas! le destin a voulu qu'ils eussent le chagrin de ne pas avoir d'enfants. Aussi, la principale occupation de Mrs Gray fut-elle bientôt de _me_ gâter. À l'époque où j'étais en âge de l'être, Mr Gray, qui avait fait d'assez bonnes affaires en Espagne, était venu s'installer à Londres avec sa femme, la mère de sa femme, et la caniche blanche de la mère de sa femme, Mrs Monro, qui répondait au nom de Petite. Ils vivaient tous quatre dans une belle maison de Camberwell Grove. L'heureuse famille! La vieille Mrs Monro, aussi charmante que sa fille, avec un peu plus de sens pratique; Richard heureux entre elles et les aimant de tout son cœur, et enfin Petite, qui avait de bon sens à elle seule plus que deux au moins des membres de la famille, qui faisait leur joie et qu'ils adoraient à qui mieux mieux.
Leur maison était située au bout de l'avenue, une avenue de beaux arbres en ce temps-là, longue de près de trois quarts de mille, montant en pente rapide et offrant une admirable perspective, telle la nef d'une cathédrale gothique; les arbres, ormes, sycomores, trembles, mêlaient leurs branches les plus élevées, qui s'entrecroisaient; toutes les maisons de l'avenue avaient un chemin dallé qui accédait au perron, en passant entre de petits carrés de gazon frais tondu. Maisons de trois ou quatre étages, le plus souvent groupées sur des plans en terrasses, bâties en briques d'un ton foncé avec des toits d'ardoise hauts et raides, le tout bien conditionné, bien tenu, bien balayé, bourgeoisement cossu et vulgaire et un air parfaitement content de soi qui ne demande rien à personne. Près de deux kilomètres de route charmante séparaient Berne Hill du Grove; Mrs Gray et ma mère, sous le moindre prétexte, montaient ou descendaient l'une chez l'autre; la maison de Mr Gray nous était ouverte à toutes les heures du jour ou de la nuit, nous y étions chez nous. Je ne pourrais pas en dire autant de Herne Hill, pour les Gray, notre demeure gardant toujours une sorte d'inviolabilité sacrée. Cette distance observée et maintenue fait que, durant toute mon enfance, j'ai eu le sentiment que nous étions, de façon ou d'autre, des êtres supérieurs à nos amis ou à nos parents; nous les protégions plus on moins, nous leur faisions la grâce de leur donner des conseils, nous les instruisions par notre exemple, tout en étant tenus, aussi bien par notre dignité que par la hiérarchie sociale, à éviter toute familiarité.
Il y avait pourtant une exception; et c'est là un souvenir que j'ai le plus grand plaisir à évoquer. Dans le premier chapitre de l'_Antiquaire_, l'aubergiste de Queen's Ferry offre à un hôte de distinction une bouteille du meilleur porto de Robert Cockburn; porto dont Robert Cockburn ne laissait jamais manquer Sir Walter, car il était à cette époque sinon le plus gros, du moins le premier importateur des grands vins de Portugal, comme mon père des grands vins d'Espagne. Mr Cockburn était d'une des bonnes familles d'Édimbourg et il avait fait acte de condescendance en entrant dans le commerce; d'une grande intelligence, d'un esprit vif et mordant, il était reçu dans la meilleure société d'Édimbourg, et se trouvait lié à mon père par mille souvenirs de «la vieille ville». C'était sans contredit le plus noble, le plus important des convives de nos agapes marchandes.