"Præterita": souvenirs de jeunesse

Part 7

Chapter 73,761 wordsPublic domain

Je m'essayai en prévision d'un voyage à Douvres dont ma mère berçait les ennuis d'une maladie que je fis en 1829; je vois encore mon premier album de croquis, un petit in-octavo tout en hauteur, fort incommode, à couverture moirée et flexible. Le papier en était d'un blanc pur, un peu grenu; il est rempli d'ébauches jetées au hasard sur le papier, que j'ai gâtées en essayant de les terminer, des vues des châteaux de Douvres et de Tunbridge et aussi de la tour principale de la cathédrale de Canterbury. J'ai mis de côté pour les conserver ces croquis et une très bonne étude de Battle Abbey[24] avec quelques parties de détail séparées; le premier croquis que j'aie réellement fait d'après nature est celui de la première maison d'une rue de Sevenoaks. Ces tentatives me donnèrent peu de satisfaction et ne me valurent aucun encouragement; pourtant on y retrouve l'instinct inné de l'architecture et cela peut être intéressant à noter pour ceux qui aiment à remonter aux sources des choses. J'ai donné deux petits dessins au crayon du porche sud et de la tour centrale de Canterbury à Miss Gale de Burgate House, Canterbury, et ce qui restait du carnet lui-même a Mrs Talbot de Tyn-y-Ffynon, Barmouth--deux de mes très chères amies.

Mais alors, et avant tout, mon plus grand bonheur était de regarder la mer. Il m'était défendu d'aller en bateau, surtout en bateau à voile; il m'était même défendu de me promener seul sur le port. De sorte que je n'appris alors, des choses de la marine, rien qui vaille; mais je passais tous les jours quatre ou cinq heures, plongé dans une extase d'admiration et d'étonnement à regarder les vagues, occupation qui a fait mes délices jusqu'à ma quarantième année. Sur une plage, n'importe laquelle, j'étais heureux; il me suffisait de regarder les vagues monter en courant, d'entendre leur voix, d'aller au-devant d'elles ou de me sauver à leur approche; par contre, je n'ai jamais pris goût à l'histoire naturelle des coquillages, des crevettes, des algues ou des méduses. Les galets, quand il y en avait, c'était différent. Autrement, je restais des heures à suivre le va-et-vient puissant du flot ourlé d'écume. Comme un serin, à ce qu'il me semble aujourd'hui, j'ai gâché les années précieuses de ma jeunesse dans la rêverie et l'admiration béate; peut-être retrouverait-on là un certain accent byronien, qui n'est pas sans signification sans doute; mais que de temps perdu!

Nous n'avons pas dû nous absenter pendant l'été de 1832, car l'album suivant ne contient que des esquisses d'arbres, des arbres de Dulwich, et la vue d'un pont sur l'Effra, aujourd'hui comblée, à l'endroit où passait la route de Norwood. Cette route, d'où l'on suivait le cours de la jolie petite rivière, forme maintenant une sorte de marécage fangeux, en contre-bas du chemin de fer, non loin de la station de Herne Hill. Ce croquis est le premier qui me valut quelques compliments de la part des miens. Mais c'est le jour de mes treize (?) ans, le 8 février 1832, que l'associé de mon père, Mr Henry Telford, m'ayant donné l'_Italie_ de Rogers, décida de ma vie.

À cette époque, c'est à peine si je connaissais le nom de Turner; je me souvenais pourtant avoir entendu dire à Mr Runciman que «le monde s'était récemment laissé éblouir et dévoyer par quelques idées brillantes de Turner». Mais je n'eus pas plutôt jeté les yeux sur les illustrations de Rogers que je ne voulus plus avoir d'autre maître, et je me mis à les copier d'aussi près que possible, à la plume.

J'ai raconté cette histoire tant de fois que je ne sais plus au juste à quelle date la situer, et je regrette bien que Mr Telford n'ait pas mis mon nom en tête du livre; c'est mon père qui a écrit sur la première page: «Donné par Henry Telford Esq.», et il n'a pas, ce qui est tout à fait extraordinaire de sa part, pensé à ajouter la date, et, à une année près, cela a peu d'importance. Ce qui est certain c'est que, dès le printemps de 1833, Prout publiait ses croquis de Flandre et d'Allemagne. Je me vois encore entrant avec mon père chez le libraire qui recevait les souscriptions, et m'arrêtant devant la gravure spécimen, une fenêtre à tourelle sur la Moselle, à Coblentz. Le volume nous arriva à Herne Hill un peu avant l'époque où chaque année nous partions en voyage; et ma mère, témoin du plaisir que mon père et moi éprouvions devant ces paysages merveilleux, suggéra l'idée qu'il ne serait pas impossible d'aller les voir en réalité. Mon père hésita un moment, et puis, les yeux brillants, fit: «Pourquoi pas?» Il y eut alors deux ou trois semaines de préparatifs, d'agitation délicieuse. Je me souviens que, le même soir, je descendis mon gros livre de géographie, un de mes plus précieux trésors encore à l'heure actuelle, (au moment où j'écris ces lignes, je l'ouvre et, pour la première fois, je pense à mettre mes propres initiales sous le nom de mon père, à la première page), que je regardai avec Marie le contour du Mont-Blanc d'après Saussure, et que je lus l'information très curieuse sur les Alpes que ce dessin sert à illustrer. Ce qui prouve que la Suisse, dès le premier moment, fut comprise dans le plan du voyage, voyage qui s'accomplit bientôt le plus heureusement du monde, et qui eut les meilleures conséquences, grâce à Dieu. Nous gagnâmes Cologne par Calais et Bruxelles; puis nous remontâmes le Rhin jusqu'à Strasbourg; ensuite, par la Forêt-Noire, à Schaffhouse; puis, traversant rapidement la Suisse au nord par Bâle, Berne, Interlaken, Lucerne, Zurich, jusqu'à Constance. Là, nous suivîmes de nouveau le Rhin jusqu'à Coire; et, passant le Splugen, nous allâmes à Côme, Milan et Gênes, avec l'intention, je m'en souviens très bien, de pousser jusqu'à Rome. Mais la saison était déjà avancée, et la chaleur à Gênes nous avertit qu'il y aurait imprudence à aller plus loin; nous fîmes volte-face et revînmes par le Simplon jusqu'à Genève, en visitant Chamonix; retour par Lyon et Dijon.

Faire ce long voyage de la seule façon qui fût possible alors, c'est-à-dire en chaise de poste et avec des bateaux à rames pour la traversée des lacs, exigeait que chaque jour l'étape fût minutieusement calculée. Mon père aimait à arriver de bonne heure à l'endroit où nous devions passer la nuit, et il ne permettait jamais que sous aucun prétexte on s'arrêtât. Impossible donc de prendre le moindre croquis en cours de route (le petit pourboire supplémentaire qu'il eût fallu donner y était aussi pour quelque chose). Je pris ainsi la très mauvaise habitude, qui a eu ses avantages quelquefois, de tracer quelques lignes à la hâte, de prendre des notes pendant que la voiture marchait et de les mettre au point le soir, de mémoire. J'arrivai ainsi, pendant ce premier voyage, à noircir une trentaine de feuilles de papier: c'était presque toujours de petits croquis à la plume ou à l'encre de Chine, il en tenait quatre ou cinq sur la même page. Quelques-uns ne manquaient pas de grâce, mais la plupart étaient lourds, témoignaient d'un travail pénible et n'avaient ni variété, ni esprit, ni originalité.

À l'aide de ces barbouillages pris à la volée, je faisais, quand nous passions quelques heures dans une ville, des dessins plus finis à la plume ou au crayon, dont cinq ou six, tout au plus, méritent d'être conservés. Mon père était très fier d'une étude que j'avais faite ainsi de l'église Renaissance de Dijon, à tours jumelles. Elle est à Brantwood, accrochée à côté d'un Hôtel de Ville de Bruxelles, encore plus laborieux. Le dessin du même Hôtel de Ville, qui est à Oxford, est une copie de celui de Prout que j'avais faite pour illustrer un volume où j'avais commencé, en vers, le récit de notre voyage, car ce voyage avait surexcité au plus haut point mes pauvres petites facultés; il m'a procuré des jouissances dont l'essence doit être absolument insaisissable pour ceux qui n'ont rien éprouvé d'analogue, des joies plus nombreuses, en trois mois, que n'en ont goûté pendant toute leur vie la plupart des gens. Je tâcherai de dire, plus tard, l'impression que me causèrent les Alpes que j'aperçus pour la première fois de Schaffhouse et aussi Milan et Genève; mais, pour le moment, il me faut poursuivre mon récit.

L'hiver de 1833, et les instants de loisir que je pus dérober à mes études en 1834, furent consacrés à rédiger, à mettre au net et à décorer de vignettes le fameux compte rendu poétique de notre voyage, à l'imitation de l'_Italie_ de Rogers. Les dessins, sur feuilles séparées, étaient collés dans les cahiers; beaucoup ont été enlevés depuis, d'autres y sont encore, mais les vers qui devaient les expliquer n'ont jamais été écrits, car mon inspiration était épuisée bien avant que nous eussions gagné les bords du Rhin. Cette folie inachevée est aux mains de Joanie, afin qu'elle ne puisse tomber que sous des yeux amis.

Mon père et ma mère, qui s'étaient enfin aperçus que le Dr Andrews ne pouvait pas plus me préparer à l'Université qu'aux devoirs du Haut Sacerdoce, m'envoyèrent comme externe à l'école du Rév. Thomas Dale, dans Grove Lane, non loin de Herne Hill. Chargé de mon sac de livres, je trottinais aux côtés de mon père qui me conduisait chaque matin après le déjeuner; je revenais pour le dîner d'une heure, n'ayant plus, le soir, qu'à préparer mes leçons du lendemain.

Dans ces conditions, je voyais peu mes camarades de classe, les deux fils de Mr Dale, Tom et James; et trois pensionnaires: le fils du colonel Matson, de Woolwich, le fils de l'alderman Key, de Denmark Hill, et un beau garçon plein d'entrain, Willoughby Jones, depuis Sir W..., qui vient de mourir, ce qui m'a fait beaucoup de peine.

Je passais aux yeux de ces garçons pour un pur imbécile, et ils me traitaient, j'imagine, comme ils auraient traité une petite fille. Ils ne me rossaient pas, cela n'en valait pas la peine; ils ne me blaguaient pas non plus, ayant découvert, dès le premier jour, que la raillerie n'avait aucune prise sur moi. Le plus souvent, je ne comprenais pas ou, si je comprenais, je n'y attachais pas d'importance: la très haute idée que j'avais de ma valeur, dans le fond de mon cœur, me maintenait dans une sérénité inaltérable, me défendait contre toute appréciation défavorable, qu'elle vint d'un professeur ou d'un camarade. D'intelligence ouverte, aimant les livres, ayant de plus une mémoire prompte et sûre, je savais toujours admirablement mes leçons et, comme les autres élèves n'en apprenaient jamais que le moins possible, bien que je fusse très en retard sur beaucoup de points, j'avais presque toujours les meilleures notes. J'ai déjà raconté dans le premier chapitre de _Fiction Fair and Foul_ que Mr Dale avait traité ma chère vieille grammaire latine si claire de «vieillerie écossaise». Ce geste, du même coup, m'éloigna à jamais de lui et, de ce jour, je n'appris les leçons qu'il me donnait que par devoir.

En même temps que je travaillais les lettres, j'étudiais les mathématiques avec un professeur que l'on avait découvert encore dans ce malencontreux Walworth. Mr Rowbotham était de tout point méritant, recommandable et instruit dans sa partie; aidé par sa femme, et bien qu'encombré d'enfants, il tenait une «Académie pour jeunes gens» non loin de «The Elephant and Castle» dans une de ces maisons qui étalent sur le bord de la route de Walworth une petite bande de gazon pelé derrière une grille de fer.

Il savait la grammaire latine, allemande, française; enseignait «l'usage des sphères» tout au moins dans la limite nécessaire à une école préparatoire, et en fait de mathématiques en savait bien plus qu'il n'en fallait pour me donner des leçons. En dehors de cela, par exemple, il ne fallait pas lui demander grand'chose. Il ne savait rien des hommes ni de leur histoire, rien de la nature, ne s'étant jamais demandé si elle avait un sens; au résumé, un pauvre être borné et triste, incapable de gaieté et de fantaisie, considérant les mathématiques comme la seule occupation digne d'un cerveau humain, asthmatique au dernier degré et sujet à des crises de suffocation que rien ne parvenait à soulager. Avec cela, pas le sou et aucun espoir de sortir de cette misère, en dépit de tous ses efforts, car, son dur labeur de pion terminé, il passait encore toute sa soirée à rédiger des manuels d'algèbre et d'arithmétique, à compiler des grammaires françaises et allemandes, qui n'étaient pour les éditeurs qu'autant d'occasions de le voler, ajoutant à grand'peine au bout de l'année, parce travail supplémentaire, quatre ou cinq cents francs à son revenu. Jamais l'Angleterre, en ce siècle, ne vit éclore plus triste fleur dans la serre chaude de la métropole, créature plus misérable, plus innocente, plus patiente, plus inerte, plus insipide et plus malheureuse.

Sous la direction de Mr Rowbotham, deux fois par semaine, le soir, (on lui offrait toujours un thé substantiel, réconfort dont le pauvre asthmatique sentait la nécessité après avoir gravi la rude montée de Herne Hill), je fis des progrès sensibles en français. J'en avais grand besoin. Jusque-là, c'est à peine si, écorchant un mot par ici ou par là, j'arrivais à demander mon chemin; et je ne sais vraiment pas comment, un jour à Paris, allant au Louvre avec Salvador, notre courrier, je réussis à me tirer d'affaire. Je m'étais mis en tête de faire un croquis des _Disciples d'Emmaüs_, de Rembrandt. Salvador s'était adressé à un gardien, car il faut une permission spéciale, mais on lui avait répondu que j'étais trop jeune pour qu'on pût me donner une carte, quinze ans étant l'âge exigé; devant ma mine déconfite, le brave homme ajouta que si j'allais moi-même au «Bureau», si je parlais au chef, peut-être obtiendrais-je l'autorisation. Je demandai à être mené sur l'heure devant les autorités, et le gardien, me prenant sous sa protection, m'introduisit; là, dans mon mauvais français, j'exposai ma requête à quelques messieurs d'aspect très grave. J'obtins gain de cause et fis un croquis du _Souper d'Emmaüs_ d'un sentiment vraiment assez juste, dont je fus extrêmement fier.

Mais cette connaissance bornée de la langue, bien que suffisante en pareille affaire, fut l'occasion pour moi d'un grand chagrin et d'une profonde humiliation au dîner, au fatal dîner chez M. Domecq. J'avais l'air fort piteux sans doute, car la petite Élise, qui avait alors neuf ans, et l'âme compatissante, ayant remarqué que ses grandes sœurs ne s'occupaient pas de moi, fut touchée de mon abandon; elle traversa tout le salon, s'assit à côté de moi et, posant familièrement son coude sur mes genoux, se mit à gazouiller. Elle babilla ainsi pendant plus d'une heure, ne demandant pas qu'on lui répondît--elle voyait d'ailleurs que j'en aurais été incapable--parfaitement satisfaite de l'attention respectueuse et reconnaissante que je lui prêtais et de l'intérêt plein d'admiration qu'excitait en moi non peut-être ce qu'elle disait, mais la manière dont elle le disait. Elle me fit par le menu l'historique de sa pension, me parla des maîtresses, qui étaient parfaitement désagréables, et de ses petites compagnes qui étaient charmantes, et des punitions qui pleuvaient, mais aussi c'est si amusant de faire ce qui est défendu, et de revenir aux Champs-Élysées pendant les vacances et d'habiter Paris, un vrai paradis! Cette heure passa comme un rêve et me laissa bien résolu à faire tout mon possible pour apprendre le français.

Et voilà pourquoi, ainsi que je l'ai déjà dit, je donnai entière satisfaction à Mr Rowbotham, sous ce rapport. J'étudiai aussi avec lui les trois premiers livres d'Euclide; et, en algèbre, j'arrivai jusqu'à l'équation du second degré. Mais là, je m'arrêtai et pour toujours. Dès que j'en arrivai aux sommes des séries, aux symboles qui expriment des relations, et non la grandeur réelle des choses--en partie parce que je n'étais pas doué, en partie parce que cela me dégoûtait et que j'avais déjà l'horreur saine des choses vétilleuses et vainement intangibles--je regimbai ou bien restai abasourdi. Plus tard, à Oxford, on me fit malgré moi passer par quelques sections coniques dont les figures dessinées me furent précieuses et qui m'apprirent autant de trigonométrie que j'avais besoin d'en savoir pour dessiner les élévations et plans de mes montagnes. En géométrie élémentaire, je réussissais bien, j'étais même fort pour un écolier; et, ma suffisance se développant avec perversité à mesure que je m'apercevais de la médiocrité de mes professeurs, je pris le parti de travailler à ma façon; pendant cette année de 1835, je passai beaucoup de temps à diviser un angle en trois parties égales. Que d'heures d'application ainsi gaspillées! J'en avais déjà le sentiment sans me rendre compte que j'aurais à me reprocher par la suite des heures plus mal employées encore.

Tandis que l'éducation faisait de moi un petit spécimen d'arbuste forcé, quelques coups de gelée me dépouillaient des quelques rares fleurettes qui avaient poussé autour de moi, pour mon plus grand bonheur.

[Note 23: Mélodies hébraïques.]

[Note 24: Battle Abbey près de Hastings. (Note du traducteur).]

CHAPITRE V

LE PARNASSE ET LE PLYNLIMMON[25]

Dans le chapitre précédent, je me suis complu à récapituler mes exploits d'enfant, à énumérer mes talents, et cela m'a entraîné au delà des années de mon enfance les plus fécondes en événements bons et mauvais. Je ne me fais pas scrupule d'en faire l'historique, car personne, en dehors de moi, ne pourrait le faire. Pour ce qui s'est passé plus tard, mes amis, à certains égards, me connaissent mieux que je ne me connais moi-même.

La seconde décade de ma vie se trouva coupée brusquement, séparée de l'heureux temps de mon enfance, par la mort de ma tante de Croydon, morte de froid littéralement en se livrant à quelque savonnage domestique par un méchant vent d'est. Son grand épagneul brun taché de blanc, Dash, resta couché sur son cercueil tant qu'on voulut bien l'y laisser, après quoi on l'amena à Herne Hill où il fut mon fidèle et unique compagnon, jusqu'au moment où Mary vint vivre avec nous.

La mort de ma tante de Croydon, qui survint aux environs de mes dix ans, mit un terme à mes courses sur les bords de la Wandel comme aussi sur les bords de la Tay. Nous ne quittions guère Herne Hill que pour voyager et nous menions une vie sans grand horizon.

Ma tante de Croydon laissait quatre fils, John, William, George et Charles, et deux filles, Margaret et Bridget; c'étaient de beaux garçons et de jolies filles; mais Margaret, dans sa jeunesse, avait été victime d'un accident, et elle était restée infirme. Intelligente, spirituelle comme sa mère, elle ne m'intéressait cependant pas, bien que j'eusse pour tous mes cousins de Croydon des sentiments quasi fraternels. Mais je n'ai jamais beaucoup aimé les malades--le goût ne m'en est pas venu encore--et, qui plus est, Margaret se coiffait en boucles, ce que je n'ai jamais pu souffrir.

Bridget ne ressemblait pas à sa sœur; elle avait les yeux noirs ou, pour parler plus exactement, couleur de noisette foncée; elle était svelte, très animée, avec des traits trop pointus pour être tout à fait jolie, des articulations trop anguleuses pour être tout à fait gracieuse; fantasque, un peu personnelle, mais pourtant assez agréable pour qu'on l'ait invitée à venir une ou deux fois à Perth pendant que nous y étions, et à passer quelques semaines à Herne Hill; sans toutefois qu'elle s'attachât beaucoup à nous, ni nous à elle. Je la trouvais un peu encombrante à la nursery qui était devenue, à mesure que j'avais grandi, ma salle d'étude; et cela ne l'amusait pas de travailler avec moi dans le jardin, ou peut-être ne le lui permettait-on pas.

Les quatre fils étaient tous de bons garçons, sérieux et travailleurs. L'aîné, John, plus habitué aux affaires que les autres, s'embarqua bientôt pour l'Australie. Il y réussit. Le second, William, finit aussi par s'en tirer à Londres.

Le troisième frère, George, qui était le meilleur des enfants et des hommes, n'avait pas beaucoup de moyens. Un type de George IV rural: belle santé, bonne humeur, en un mot l'Anglais dans sa meilleure expression. Il était entré dans les affaires de Market Street où il secondait son père, et tous deux nous témoignaient une affection qui faisait notre joie. D'une honnêteté scrupuleuse, ils étaient l'un et l'autre aussi incapables d'indélicatesse que d'habileté. Je les abandonnerai ici pour l'instant, occupés qu'ils sont à traîner gaiement leur charrette remplie de pains de quatre livres.

Le quatrième, le plus jeune, Charles, était, comme dernier-né dans les contes de fées, gai, vermeil, brillant, ne manquant ni de sens commun ni de _bon_ sens, affectueux comme tous les autres membres de la famille. Élève modèle à l'école, il respectait les règles de la grammaire et même celles de la politesse; aussi se trouvait-il très à son aise dans le cercle raffiné de Herne Hill. Son frère aîné avait dirigé son éducation de plus importantes matières encore: tout enfant, il lui avait fait enfourcher à poil un poney avec, pour toute recommandation, la menace d'une bonne fessée s'il se laissait tomber; aussi n'était-il pas tombé. Même procédé pour la natation. Dès la première leçon, John avait lancé le gamin, comme une pierre, au beau milieu du canal de Croydon, s'y jetant à sa suite, bien entendu; mais l'enfant avait regagné la rive sans secours, m'a-t-on dit. Il n'était pas «plus haut que cela» qu'il était déjà passé maître dans l'art de l'équitation et de la natation.

Ma mère prenait d'autant plus de plaisir à conter ces deux histoires qu'elle-même, dans l'éducation de son fils, avait sacrifié l'orgueil qu'elle eût éprouvé à le voir héroïque à la crainte de l'exposer au moindre danger: défense expresse d'approcher seulement du bord d'un étang ou d'entrer dans une prairie où il y aurait eu un poney en liberté. Ma mauvaise étoile avait voulu, de plus, qu'aux environs de la maison il n'y eût pas la plus petite ferme, pas la moindre mare qui aurait pu obliger à modifier ces ordonnances. Mais j'ai déjà noté, avec reconnaissance, tout le bien que je devais à l'étang aux têtards de Croxted Lane; j'ai dit aussi qu'il y avait, entre la maison et l'école, une prairie élyséenne, sorte de lande en friche. Et à l'extrémité de cette lande, il y avait un étang, un grand étang, dont jamais personne n'avait sondé la profondeur, cette profondeur allant, même en été, jusqu'à trois pieds au milieu; la sombre couleur de ses eaux ajoutait du danger à leur mystère. Au bord du grand étang, sur la rive droite, s'élevait un orme majestueux. On racontait que d'une de ses branches--et personne n'osait mettre en doute la véracité du récit, pieusement accepté--un dimanche, un mauvais petit garçon était tombé dans l'eau, et que, du même coup, son âme était tombée dans un gouffre plus noir et plus profond encore.

Un des grands bonheurs de ma petite enfance, c'était lorsqu'il m'était permis d'aller avec ma bonne contempler, de la route, l'étang vengeur. La disparition de cet étang, lorsque, par mesure sanitaire, on a converti la lande de Camberwell en un square bien soigné, est encore, pour moi, un sujet de lamentation.