"Præterita": souvenirs de jeunesse
Part 6
«Vous dites pourtant que vous n'aviez peur de rien», m'écrit un ami qui s'inquiète, et qui ne voudrait pas que la véracité de ces souvenirs pût être mise en doute. En effet, j'ai dit que je n'avais peur ni des revenants, ni du tonnerre, ni des animaux, entendant par là les choses qui habituellement font la terreur des enfants. Mais chaque jour, la vie m'apprenait qu'il est raisonnable d'avoir peur; sans cela, comment aurais-je pu, dans les pages qui précèdent, me présenter comme la personne la plus sensée que je connaisse? C'est ainsi que jamais il ne m'est arrivé, même en ces années d'insouciance funeste, de passer sans ressentir quelque émoi devant les tourbillons noirs, que ne trouble aucun flocon d'écume, où la Tay se recueille, semblable à Méduse[22], et je ne dis pas non plus que je me promènerais dans un cimetière la nuit (ni même le jour) comme si ses pierres tumulaires n'étaient que des pavés mis debout. Tout au contraire. Mais il est très important, afin que le lecteur n'ait aucune inquiétude au sujet de certains de mes écrits qui ont paru extra-sensitifs et émotifs, qu'il sache bien que je n'ai jamais été sujet à me créer des fantômes, à me faire des illusions, peut-être devrais-je dire avec regret que je n'en ai jamais été capable et que je n'ai jamais été sujet non plus à avoir les nerfs ébranlés par la surprise. Lorsque j'avais cinq ans, nous avions à Herne Hill un gros terre-neuve que j'aimais beaucoup. Revenant de voyage, un été, ma première pensée fut de courir dire bonjour à Lion. Ma mère me laissa aller à l'écurie avec notre unique domestique mâle, Thomas, lui recommandant bien de ne pas me laisser approcher du chien qui était à la chaîne. Thomas, pour plus de sûreté, me prit dans ses bras. Lion, qui mangeait sa pâtée, ne fit pas la moindre attention à nous; je demandai alors la permission de le caresser. Cet imbécile de Thomas se baissa pour que je pusse toucher le chien qui se jeta sur moi, m'enlevant un morceau de la lèvre. On me remonta par l'escalier de service, saignant abondamment mais nullement effrayé, et n'ayant qu'une crainte, c'est qu'on ne se débarrassât de Lion. Il fallut en effet s'en séparer, mais ma mère ne renvoya pas Thomas, elle lui pardonna car elle savait à quel point il regrettait sa maladresse qu'elle se trouvait d'ailleurs seule à blâmer dans la circonstance. La morsure du chien a laissé une trace qui ne s'est jamais effacée, déformant la bouche (alors réellement jolie), mais la blessure fut vite cicatrisée. Je me souviens que les derniers mots que je prononçai, avant d'être réduit par le Dr Aveline à un silence qui devait durer quelques jours, furent ceux-ci: «Maman, si je ne peux pas parler, je peux jouer du violon». On ne fut pas de cet avis à la maison, et je ne fis aucun progrès sur cet instrument, digne pourtant de mon génie. Cet accident ne diminua en rien mon amour pour les chiens, et jamais ils ne m'inspirèrent la moindre crainte.
Je ne sais si je courus un vrai danger dans cette même écurie un jour où, me trouvant seul, je tombai la tête la première dans une grande cuve pleine d'eau qui servait à l'arrosage du jardin; j'aurais été en assez mauvaise posture si je ne m'étais servi du petit arrosoir que je tenais à la main pour toucher le fond et me donner un bon élan; après quoi, de la main gauche, je saisis le bord de la cuve. Cet exploit me valut, après coup, de grands éloges; on vanta ma présence d'esprit, ma décision. En songeant aux rares occasions où j'ai eu à faire preuve de sang-froid, je constate que j'ai toujours trouvé ma tête lucide quand j'en ai eu besoin, et que je suis beaucoup plus exposé à me laisser troubler par un accès d'admiration soudain que par un danger imprévu.
Les sombres profondeurs de la Tay, point de départ de ce petit accès de vantardise, se trouvaient sous la rive escarpée, à l'extrémité du North-Inch. Nous prenions rarement le sentier qui les côtoie, si ce n'est au temps de la moisson, quand, pour nous amuser, nous allions glaner dans les champs. Au retour, Jessie et moi nous écrasions le grain des épis dans le moulin à poivre de la cuisine et nous en faisions des gâteaux au poivre qui n'auraient certainement pas trouvé d'acheteurs.
Si minutieux que puissent paraître ces détails, je m'élève avec toute l'indignation que permettent les bonnes manières contre l'imputation de partialité pour ces souvenirs. Ils ne me plaisent pas seulement parce qu'ils sont de ma jeunesse. Cependant, j'hésite a enregistrer comme une vérité établie l'impression que je garde de mes courses à travers champs avec Jessie à la suite des glaneurs: à savoir que les gerbes d'Écosse sont plus dorées que celles de tous les autres pays du monde et qu'il n'y a nulle part des moissons qui font plus songer au «froment du Ciel» que celles de Strath-Tay et de Strath-Earn.
[Note 11: Ruskin avait ici commis deux fautes en écrivant _takeing_ pour taking (prenant). Note du traducteur.]
[Note 12: Ruskin avait ici commis deux fautes en écrivant _unintelligable_ pour _unintelligible_ (inintelligible). Note du traducteur.]
[Note 13: Le passage original est comme suit, vol. VI, édit. 1821, p. 138:
«Le Dr Franklin parle d'un phénomène très remarquable que Mr Wilke, le célèbre électricien, a eu l'occasion d'observer. Le 20 juillet 1758, à trois heures de l'après-midi, il remarqua un gros nuage de poussière qui s'élevait de terre; ce nuage couvrait la plaine et une partie de la ville qu'il habitait alors. Il n'y avait pas un souffle de vent et la poussière flottait doucement vers l'est, où l'on apercevait une nuée noire qui impressionnait, très nettement, son appareil électrique dans le sens positif. Cette nuée se dirigeait vers l'ouest, le nuage de poussière la suivit et continua de monter plus haut, toujours plus haut, jusqu'à former une épaisse colonne ayant la forme d'un pain de sucre, qui, à la fin, sembla prendre contact avec la nuée. À quelque distance, venait un autre gros nuage, suivi de plus petits, qui électrisa son appareil au négatif; lorsque ces nuages se trouvèrent en contact avec le nuage positif, on vit un éclair traverser le nuage de poussière; après quoi les nuages négatifs couvrirent le ciel et se fondirent en pluie, ce qui éclaircit l'atmosphère.»]
[Note 14: Quand furieuse, venant des mines, l'eau s'échappe Et débarrasse de ses scories le minerai.]
[Note 15: Mais ceux qui ne connaissent pas cette lumière N'y songent pas; et dans toute cette lueur Ils ne distinguent pas une seule couleur.]
[Note 16: Étrange manière, par besoin de la rime, de dire que les roses sont souvent trop lourdes pour leurs tiges.]
[Note 17: Quand les colères du ciel envahirent le monde, Que rochers, collines, montagnes furent emportés Par les eaux montantes, que les mers débordèrent-- Alors les montagnes croulèrent et des vallées, inconnues [jusqu'ici,] Prirent leur place. Combien différente la Terre À cette seconde naissance, lorsque les flots se retirèrent. Maintenant passons à ses produits! Toi, reine des fleurs, ô rose! Dont les pétales tendrement colorés répandent un si suave [parfum.] Il faut te nommer devant tes sujets, Pour ta beauté, pour ta douceur si connues. Tu es à la fois la fleur de l'Angleterre et la fleur De la beauté--celle du berceau embaumé de Vénus. Tu verseras tes parfums alentour, Et parfois te baissant, tu cacheras ton visage contre terre. Puis c'est le lis, qui se dresse si fier Au-dessus de la foule bariolée, Ici pointillé de noir sur un fond écarlate Au milieu de ses feuilles acuminées.]
[Note 18: Je chante le Pin qui couronne la cime du pays suisse, Et souverainement s'élève sur son lit de rochers, Au-dessus de gouffres profonds, de falaises si hautes Que celui qui tenterait de les franchir défierait la mort.]
[Note 19: Par opposition avec les yeux dont l'iris seul est noir, ce qui les fait ressembler à des cerises noires.]
[Note 20: Rien ne prouve mieux la dégénérescence du puritanisme moderne que l'incapacité où il est de comprendre les admirables portraits que Scott nous a laissés des Covenantaires. Rien que dans _les Puritains_, il y en a quatre d'absolument parfaits: le plus typique, Elspeth, pure et sublime; le second, Ephraïm Macbriar, qui met en lumière le côté le plus connu du caractère: l'exagération et la folie ascétique; le troisième, Mause, si vivant, qui prête un peu à rire, mais qui est si absolument sincère et pur. Enfin le dernier, Balfour, d'un si puissant intérêt, où se révèle la foi puritaine dans toute sa sincérité, greffée sur une disposition naturellement cruelle et basse. Si l'on ajoute à ces quatre portraits, dans ce seul roman, ceux du _Heart of Midlothian_ et ceux de Nicol Jarvie et d'Andrew Fairservice dans _Rob Roy_, on aura une série d'analyses théologiques qui dépassent de beaucoup en portée philosophique tout ce qui a jamais été écrit, à ma connaissance, à n'importe quelle époque.]
[Note 21: Dodone, en Epire, sanctuaire de Zeus dont les prêtresses étaient appelées: πελείαδες; (colombes) (Note du traducteur).]
[Note 22: Je me représente toujours la Tay comme une déesse et la Greta comme une nymphe.]
CHAPITRE IV
SOUS DE NOUVEAUX MAÎTRES
Vers l'âge de huit ou neuf ans, je fus assez gravement malade, à Dunkeld. Je ne sais si cette fièvre mit mes jours en danger, mais je sais qu'elle me causa des malaises insupportables. Je me mis au lit au retour d'une longue promenade pendant laquelle j'avais cueilli quantité de digitales que je m'amusais à effeuiller pour prendre les graines et les examiner. On crut d'abord que je m'étais empoisonné, ce qui était absurde; néanmoins l'impression que me faisaient les tourbillons de la rivière s'étendit aux clairières tapissées de digitales pourpres. C'est vers cette époque que ma cousine Jessie mourut. J'eus beaucoup de chagrin; moins à cause de ce qu'une affection d'enfance peut avoir de force que parce que je sentais que les jours de bonheur suprême à Perth ne reviendraient plus jamais, puisque Jessie n'était plus.
Avant que sa maladie n'eût pris une tournure inquiétante, avant même, je crois, qu'elle ne se fût déclarée, ma tante avait eu un de ses rêves prophétiques dont l'interprétation ne pouvait être plus claire--vision si claire, en tout cas, qu'il était impossible de ne pas comprendre. Ma tante s'apprêtait à traverser à gué une rivière aux eaux sombres, lorsque la petite Jessie la rejoignit en courant et, la dépassant, passa la première. Ma tante la suivit. Une fois de l'autre côté, se retournant, elle aperçut à quelque distance la vieille Mause. Quelques jours plus tard, Jessie tombait malade et mourait; une année après, c'était le tour de ma tante, puis, deux ou trois ans plus tard, celui de Mause qui, n'ayant plus rien à faire en ce monde, maintenant que sa maîtresse et Jessie n'étaient plus là, pensa que le mieux était d'aller les retrouver.
J'étais à Plymouth avec mon père et ma mère lors de la mort de ma tante. Je me souviens que, ce jour-là, j'avais joué sur la petite colline qui, du côté est de la ville, domine le port et la jetée. En rentrant, je trouvai mon père qui sanglotait; c'était la première fois que je le voyais ainsi.
Sans doute, cette mort de ma tante me causait de la peine, mais à cette époque (et pendant de longues années encore) je vivais surtout dans le présent, comme un petit animal, et je me souviens que le sentiment qui dominait en moi, c'était l'ennui, étant à Plymouth, de passer une soirée si pénible!
Ce fut la fin de nos séjours en Écosse. Mary, la seule cousine qui me restât, vint vivre avec nous. Elle avait quatorze ans alors, et moi dix.
Les heureux jours de Perth se terminent donc avec la première décade de ma vie. Mary était une assez jolie fillette aux yeux bleus, un peu lourde, très bonne, très affectueuse et très douce. Elle n'avait pas des moyens exceptionnels, mais beaucoup de bon sens, des principes, de la piété et une grande égalité d'humeur, sans rien, il est vrai, de cette grâce, de cette fantaisie qui font le charme des jeunes filles.
L'harmonie familiale se trouva, grâce à elle, enrichie d'une aimable teinte neutre, rien de plus. Mary lisait la Bible avec ma mère et moi, le matin, et, dans l'après-midi, elle allait comme externe dans une pension du voisinage. En voyage, elle jouait auprès de moi un rôle de demi-institutrice. On nous permettait de sortir ensemble sans bonne, mais, le plus souvent, nous emmenions la vieille Anne; nous trouvions cela plus amusant.
Il était maintenant d'une certaine importance de faire un choix, de décider à quelle église j'irais, le dimanche matin. Mon père, dont la santé demandait des ménagements, ne pouvait assister au très long office de l'église d'Angleterre et, ma mère étant très protestante, le plus souvent mon père se résignait à nous accompagner à la chapelle de Beresford, à Walworth, où le Rév. Dr Andrews faisait tous les dimanches un sermon ingénieux, quelque peu exagéré et grandiloquent, mais qui ne l'ennuyait pas; on lisait les prières de l'office anglican, abrégées, et, vu notre haute situation sociale, nous étions autorisés, au grand scandale des membres plus zélés de l'assistance, à n'arriver que quand ces prières étaient à moitié dites. Dans l'après-midi, Mary et moi rédigions un court résumé de l'office. Ce n'était point obligatoire, mais Mary le faisait par esprit de devoir, et moi pour montrer que je pouvais le faire et le bien faire. Jamais nous ne retournions à l'église dans la journée ni le soir. Je me souviens encore d'avoir été tout à fait abasourdi--comme d'une vision annonçant le Jugement Dernier--en entrant, un an ou deux plus tard, pour la première fois, dans une église éclairée, le soir.
Pas de prières en commun à la maison, ce qui n'empêchait pas ma mère de veiller sur ses servantes avec sollicitude; elle en avait très soin, ce qui n'est pas toujours le cas dans les maisons les plus religieusement démonstratives. Elle les aimait jeunes, et les choisissait de préférence sortant de familles à elle connues. C'est ainsi que nous avons eu des séries de sœurs et jamais une mauvaise domestique.
Le dimanche soir, mon père nous lisait quelque sermon de Blair ou, parfois, nous avions à dîner un employé de la maison ou un client. Dans ce cas-là, la conversation, par politesse sans doute, roulait toujours sur les vins en général, et le sherry en particulier.
Mary et moi, nous passions la soirée du dimanche comme nous pouvions avec le _Pilgrim's Progress_, la _Holy War_ de Bunyan, les _Emblems_ de Quarles, le _Book of Martyrs_ de Foxe, la _Lady of the Manor_, livre terrifiant pour moi, plein d'histoires de jeunes personnes dépravées qui, après avoir été au bal, étaient incontinent emportées par une maladie, et _Henry Milner_, de Mrs Sherwood, le _Youth' Magazine_, _Alfred Campbell_, the _Young Pilgrim_, et encore, concession à la dureté de nos cœurs, la _Natural History_ de Bingley. Personne de nous ne se souciait de chanter des cantiques ou des psaumes, en tant que cantiques ou psaumes, et nous étions trop honnêtes pour les chanter simplement pour la musique qui, d'ailleurs, ne nous semblait pas divertissante. Mon père et ma mère, tout en témoignant au Dr Andrews leur intérêt pour ses œuvres sous forme de chèques et, à Noël, leur admiration pour ses sermons et la pureté de sa doctrine sous la forme de dindes et de boîtes de raisins secs, n'avaient jamais essayé d'entrer en relations avec leur pasteur et ne se souciaient pas du tout que, au cours de visites pastorales, on vînt s'enquérir de l'état leur âme. Néanmoins, Mary et moi nous subissions son charme, même à distance, et souvent nous nous promenions de long en large avec Anne sur la route de Walworth dans l'espoir de le voir passer. Un jour, grâce spéciale de la Providence, nous le croisâmes; très pressé, et se heurtant contre moi, il faillit se jeter par terre. Anne, tandis qu'il se remettait de son émotion, lui fit une profonde révérence; sur quoi il s'arrêta, demanda qui nous étions et se montra des plus gracieux. Nous rentrâmes à la maison fort surexcités, annonçant à ma mère, qui ne manifesta pas un grand enthousiasme, que le docteur viendrait nous voir un de ces jours. C'est ainsi que cette bienheureuse relation s'établit. Je pouvais avoir onze ou douze ans. Miss Andrews, la sœur aînée de «The Angel in the House», était une jeune fille de dix-sept ans, extrêmement jolie; elle chantait _Tambourgi, Tambourgi_[23] avec beaucoup d'entrain et une voix magnifique; au temps des mûres, elle venait en cueillir avec nous sur les haies de Norwood, et ses visites me laissaient sous l'impression que les jeunes filles sont des êtres incompréhensibles mais étrangement séduisants.
La sympathie que j'éprouvais pour le docteur et la réputation de fin lettré qu'il avait (à Walworth) décidèrent mon père à lui demander de me donner quelques notions de grec. Le docteur, on s'en aperçut plus tard, ne savait pas beaucoup plus de grec que l'alphabet et les déclinaisons, mais il savait en tracer fort joliment les caractères et son oreille était très sensible au rythme. Nous commençâmes par les odes d'Anacréon, qu'il me fit scander ainsi que mon Virgile avec une extrême précision. De temps en temps, pour me reposer, il me récitait des passages de Shakespeare qu'il disait avec force et justesse. Le mètre anacréontique m'enchantait aussi bien que l'inspiration. J'appris la moitié des odes par cœur pour mon plaisir; et je sus ainsi, ce qui m'a été utile plus tard lorsque j'ai étudié l'art grec, que les Grecs aimaient les tourterelles, les hirondelles et les roses, autant que moi.
Dans l'intervalle de ces leçons qui ne me surmenaient pas, je m'amusais à écrire de méchants vers, à dessiner des cartes ou à copier les illustrations, par Cruikshank, _des Contes de Fées_ de Grimm, ce que je faisais avec une exactitude qui paraît extraordinaire à bien des gens. Le bonheur a voulu qu'une de ces copies, faite lorsque j'avais onze ou douze ans, ait été conservée. Quant à moi, je n'ai jamais vu travail d'enfant qui témoigne d'aussi peu d'originalité. J'étais incapable, littéralement, de dessiner quoi que ce soit, pas même un chat, une souris, un bateau, _de tête_; et, fort heureusement alors, ni mes parents, ni mon professeur n'avaient l'idée de me faire dessiner d'après la tête des autres.
Cependant Mary qui, à son externat, prenait des leçons de dessin comme toutes ses petites compagnes, parlait avec enthousiasme de son professeur; la facture libre et primesautière des dessins qu'il lui donnait à copier intéressa mon père; il fut encore plus content lorsque Mary, pendant une de ses absences, eut copié au crayon, mais de manière à donner l'impression de la gravure à l'eau-forte, une petite aquarelle de Prout qui représentait une chaumière au bord de la route, et qui fut la première de notre collection. Nous n'avions à cette époque que cette seule aquarelle et deux miniatures sur ivoire. Lorsque je repense à la bonne exécution de cette étude de blanc et noir, je me dis que Mary serait arrivée à d'excellents résultats avec son dessin si elle avait eu de bonnes leçons et plus d'encouragement; mais il ne fallait rien lui demander d'après nature. Cet été-là (1829) à Matlock, où nous étions installés, tout ce qu'elle put faire, ce fut un croquis du nouvel hôtel des Bains.
Dans le même temps, parmi le gravier étincelant, les spaths semés de galène des allées du jardin, dans les boutiques du joli village, dans nos promenades, je poursuivais avec délices mes études minéralogiques sur le fluor, le carbonate de chaux, le minerai de plomb; ma joie ne connaissait pas de bornes quand je pouvais descendre dans une mine. En me permettant ainsi de m'abandonner à ma passion souterraine, mon père et ma mère témoignaient d'une bonté dont je ne pouvais me rendre compte alors; car ma mère avait horreur de tout ce qui était sale, et mon père, très nerveux, rêvait toujours d'échelles rompues, d'accidents, ce qui ne les empêchait pas de me suivre partout où j'avais envie d'aller. Mon père est même venu avec moi dans la terrible mine de Speedwell, à Castleton, où, pour une fois, je l'avoue, je ne suis pas descendu sans émotion. De Matlock, nous dûmes aller dans le Cumberland, car je retrouve cette inscription de la main de mon père: «Commencé le 28 novembre 1830, terminé le 11 janvier 1832» sur la première page de l'«Iteriad» un poème en quatre livres que je composai à cette époque et dont le sujet m'avait été inspiré par notre voyage sur les lacs. J'y reviendrai peut-être plus tard.
Ce doit être au printemps de 1830 que l'on prit l'importante résolution de me donner un maître de dessin. Comme Mary était incapable de reproduire d'après nature le plus petit coin de paysage, et que je m'en désolais en voyage, je manifestai le désir d'apprendre moi-même. Sur quoi, l'aimable professeur de Mary, que mes parents eurent le bon sens de ne pas rendre responsable du peu de dispositions de leur nièce, fut prié de venir me donner une heure de leçon par semaine.
Pour qu'un professeur s'impose au public, il faut sans doute qu'il ait une manière, un genre, qu'il s'y tienne et qu'il n'enseigne pas autre chose. Néanmoins, je ne puis pardonner à Mr Runciman de n'avoir pas développé les dispositions vraiment extraordinaires que j'avais pour le dessin à la plume. Tout ce que je fis dans ce genre fut seulement pour me divertir; Mr Runciman n'a jamais su que me faire copier et recopier ses propres dessins maniérés et imparfaits: il m'a gâté et la main et l'esprit. Il m'a pourtant appris beaucoup de choses, suggéré plus encore. Il m'a enseigné la perspective très consciencieusement et en même temps très simplement, ce qui fut pour moi une acquisition d'une valeur incalculable. C'est grâce à lui aussi que je suis arrivé à une dextérité de main qui m'a été précieuse; il est vrai que ç'a été quelquefois au détriment de la puissance, de la fermeté du trait. Il a développé en moi, je devrais plutôt dire créé, l'habitude de chercher d'abord les points essentiels, de les détacher de façon décisive; il m'a expliqué la signification et l'importance de la composition, bien qu'il fût lui-même incapable de rien composer.
Les deux années qui suivirent furent deux années particulièrement heureuses. Je dessinais au crayon, cela va sans dire, infiniment moins bien que Mary; chacun reconnaissait sa supériorité, ce qui était un juste hommage rendu à sa persévérance et à son travail. Comme, toutefois, elle ne composait pas de poèmes en vers, qu'elle ne collectionnait pas de minéraux, qu'elle ne montrait de dispositions extraordinaires dans aucun genre, elle était en train de tomber beaucoup trop bas dans l'estimation de mon orgueil. Mais, pendant quelque temps, je ne pus prétendre l'égaler dans la copie et, quant à mes premiers essais d'après nature, ils parurent chez nous très peu faits pour flatter l'orgueil paternel.