"Præterita": souvenirs de jeunesse
Part 3
Quoi qu'il en soit, Mr Telford, si étrange que cela paraisse, eut une grande influence sur mon éducation. C'est, lui qui me fit cadeau, sur le conseil de ses sœurs, je crois, de l'_Italie_ de Rogers, édition illustrée, au moment où elle parut. Et ce fut ce livre qui me donna l'occasion d'étudier attentivement le travail de Turner; je puis donc dire, en toute justice, que c'est ce cadeau qui a décidé ma vocation. Mais la grande erreur des biographes superficiels est de prendre l'accident pour la cause, quand la cause seule a de l'importance. Le point essentiel à noter et à expliquer, c'est que je fusse en état de comprendre l'œuvre de Turner dès que je la vis, et non par quel hasard, ou en quelle année, je la vis pour la première fois. Le pauvre Mr Telford, en tout cas, a toujours été tenu responsable, par mon père aussi bien que par ma mère, de toutes les folies que m'a inspirées Turner.
Il fut mon bienfaiteur plus directement encore. Car avant que mon père ne se crût en droit de louer une voiture pour notre petit voyage de vacances, Mr Telford nous prêtait son «chariot».
Or, le vieux chariot anglais, cette voiture légère à deux places, est, sans contredit, la plus confortable des voitures de voyage quand on est deux et même trois, surtout quand le troisième voyageur est un enfant de trois à quatre ans. Haut suspendu, ce chariot permettait de voir par-dessus les parapets de pierre et les haies qui bordent les routes: il est vrai que, pour y monter, il fallait déplier un petit marche-pied capitonné qui rentrait à l'intérieur de la portière. Ce marche-pied était pour moi une des grandes joies du voyage, le voir baisser et relever par les garçons d'écurie un délice--joie et délice, il est vrai, gâtés par le désir, dirai-je l'ambition, de le baisser et le relever moi-même. Cette ambition, ai-je besoin de le dire, ne fut jamais satisfaite, ma mère craignant que je ne me pinçasse les doigts.
Le «dickey» (je m'étonne de n'avoir jamais eu l'idée de rechercher l'origine de ce mot, et aujourd'hui il m'est impossible d'y arriver), est ce siège élevé qui, dans la malle-poste royale, est occupé par le conducteur de la diligence, siège devenu légendaire, même pour les amateurs de littérature moderne, grâce à l'immortel colloque de Bob Sawyer et de Sam; le «dickey», très en arrière dans la voiture de Mr Telford, permettait d'allonger confortablement les jambes quand il vous prenait fantaisie de respirer l'air du dehors par un jour de beau temps. Sous le siège, il y avait place encore pour un grand coffre où l'on fourrait au dernier moment quantité de petits paquets et de sacs. Ce département des bagages était confié aux soins d'Anne, ma bonne; elle emballait, surveillait, aussi habile à plier une robe qu'à faire sauter des crêpes. Je vous prierai de remarquer que la précision et l'adresse demandent autant d'esprit que d'invention et que, pour faire une malle, comme pour diriger une bataille, la précision ne va pas sans prévoyance.
Parmi tous ceux qui manquent à l'appel, combien y en a-t-il, hélas! quand on a passé la cinquantaine? Une des personnes que je regrette le plus, après mon père et ma mère (je ne veux parler ici que des pertes sérieuses, non des imaginaires), celle qui me manque, encore tous les jours, c'est cette Anne, la vieille bonne de mon père et la mienne. Entrée à quinze ans à la maison, elle y passa sa vie et consacra tous ses talents à nous servir. Anne avait un goût naturel et la spécialité de faire les choses les plus désagréables; elle excellait dans le soin des malades et triomphait quand quelqu'un d'entre nous était dans son lit. Mais Anne avait non seulement la spécialité de faire les choses désagréables, elle avait encore celle de les dire; on pouvait s'en rapporter à elle. Elle commençait par voir tout au pire, par le déclarer très haut, avant de rien faire pour y remédier. Elle avait, de plus, une répugnance honorable et toute républicaine à exécuter les ordres tels qu'on les lui donnait, si bien que, lorsque ma mère et elle eurent vieilli ensemble, qu'avec les années ma mère fut devenue un peu exigeante, qu'elle attachait une certaine importance à ce que sa tasse de thé fût posée à tel endroit sur la petite table ronde, Anne avait toujours grand soin de la mettre du côté opposé. Aussi ma mère me déclarait-elle gravement tous les matins à déjeuner que, s'il y avait femme au monde que l'esprit malin possédât, c'était bien la vieille Anne.
En dépit de ces aspirations violentes mais brèves vers la liberté et l'indépendance, la pauvre Anne fut toute sa vie la femme la plus serviable; elle n'eut d'autre occupation, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à celui de soixante-douze, que de faire la volonté des autres, de s'oublier elle-même: je n'ai pas entendu dire qu'elle ait jamais fait mal à personne au monde, si ce n'est peut-être en économisant quelques milliers de francs que ses héritiers se disputèrent après sa mort; la pauvre femme n'était pas enterrée qu'ils étaient tous brouillés.
Le siège en question, réservé à Anne, était assez large pour que mon père pût y monter quand le temps était beau et le paysage engageant. La voiture toute chargée, bagages et le reste, roulait aisément enlevée par de bons chevaux sur les routes très bien entretenues des malles-poste; courir la poste, en ce temps-là, était si répandu qu'aux relais, dans quelque pays qu'on se trouvât, au cri de: «Des chevaux! des chevaux!» on voyait apparaître, sous la porte cochère, le postillon en bottes et en veste de couleur voyante, monté sur ses chevaux caparaçonnés qui trottaient gaiement. Pas de siège par devant, pas de cocher; mais quatre larges vitres qui fermaient hermétiquement, glissant l'une sur l'autre, et qui se baissaient aussi sans la moindre peine. Ces glaces formaient un large cadre mouvant, une sorte de fenêtre en saillie à travers laquelle on pouvait voir la campagne. De ma place, la vue était plus étendue encore. J'étais assis sur la malle qui contenait mes vêtements, une petite caisse solide sur laquelle on avait fixé un coussin, et qui était posée de champ, devant mon père et ma mère. Je ne les gênais pas et la vue de ce siège haut perché était aussi étendue que possible. Lorsque le paysage n'offrait rien de particulièrement intéressant, je trottais à califourchon sur ma caisse, suivant les mouvements du postillon; le coussin me tenait lieu de selle et les jambes de mon père, de chevaux; au début, cela n'avait été qu'un simulacre, mais mon père m'ayant imprudemment fait cadeau d'un fouet de postillon à manche d'argent, la chose devint plus sérieuse; les jambes de papa pourraient le certifier.
Ces vacances d'été, si délicieuses grâce à la bonté de Mr Telford, commençaient en général vers le 15 mai--la fête de mon père était le 10, et nous ne pouvions partir avant que cette solennité fût accomplie. Ce jour-là, on me permettait de cueillir les groseilles à maquereau, celles d'un certain groseillier contre le mur du nord, avec lesquelles on faisait la première tarte de l'année--vacances, si l'on veut, qui consistaient en une tournée chez les clients pour prendre les commandes. Nous parcourions ainsi la moitié des comtés de l'Angleterre; si c'était les comtés du Nord, nous poussions jusqu'en Écosse pour voir ma tante.
Notre manière de voyager était aussi méthodique, aussi réglée que notre vie ordinaire. Nous faisions de quarante à cinquante milles par jour, nous mettant en route d'assez bon matin afin d'arriver, sans nous presser, pour le dîner de quatre heures. En général, nous partions vers six heures, quand les prairies sont encore couvertes de rosée et que les aubépines embaument l'air du matin. Si, dans notre course d'après-midi, on pouvait visiter quelque château, surtout celui d'un lord ou mieux encore d'un duc, mon père faisait dételer et nous conduisait, ma mère et moi, à travers les appartements de gala. Je nous vois, dans ce cas, parlant à voix basse à la femme de charge, au majordome ou à toute autre autorité en fonction et recueillant pieusement leurs récits.
En analysant, plus haut, les impressions que m'ont laissées ces expéditions, j'ai été un peu vite, j'ai anticipé le résultat, à savoir qu'il est infiniment préférable de vivre dans une petite maison que dans une grande. Ce qui est certain c'est que, jusqu'à ce jour, tandis qu'il m'est impossible de passer devant un cottage couvert de roses et de verdure sans désirer en être le propriétaire, je n'ai pas encore rencontré le château qui m'ait fait porter envie au châtelain. Et, bien qu'au cours de ces pèlerinages pieux, j'aie recueilli quantité de renseignements d'art et de nature qui m'ont été infiniment précieux, je constate qu'ils n'ont eu aucune influence sur mon caractère, et que mon goût personnel, mon instinct naturel avaient reçu une empreinte indélébile bien avant cette époque; je restais attaché aux scènes modestes et simples de ma petite enfance entrevues sous les toits rouges et bas de Croydon, au bord des petits cours d'eau pleins de cresson au fond duquel dansait le sable d'or et où filaient les vairons, en amont des sources de la Wandel.
[Note 1: La Cie de Saint-George a été fondée pour l'encouragement de la vie rurale, au détriment de la vie des villes; je ne concevais de prospérité pour l'Angleterre, comme pour tout autre pays d'ailleurs, quelle que fût la vie qu'on y menât, que si l'on y savait découvrir des hommes capables d'exercer la Souveraineté royale, et si l'on savait leur obéir.]
[Note 2: Car l'Écosse, mon chéri, est là devant tes yeux. Avec ses filles aux pieds nus et ses montagnes bleues.]
CHAPITRE II
HERNE HILL. LES AMANDIERS EN FLEUR
Lorsque j'eus quatre ans, mon père se trouva en situation d'acheter une maison à Herne Hill, jolie colline verdoyante qui se trouve à quatre milles au sud du «Standard in Cornhill», dont la solitude ombragée n'a pas changé de caractère, au moins dans ses grandes lignes: certaines splendeurs gothiques, auxquelles quelques-uns de nos plus riches voisins se sont abandonnés en ces dernières années, sont les seules innovations; encore sont-elles si gracieusement dissimulées par les beaux arbres de leurs parcs que le passant inoffensif n'en est pas offusqué; et lorsque je me promène sur la route, entre la taverne du Renard et la station du chemin de fer, je pourrais m'imaginer que j'ai encore quatre ans.
Notre maison était la dernière, côté nord, du petit groupe perché sur la crête même de la colline, là où le terrain s'aplatit et forme une sorte de plate-forme semblable à celle où, sur le sommet du Mont-Blanc, les neiges s'accumulent; mais il redescend bientôt par une pente rapide jusqu'à notre vallée de Chamonix (ou plutôt de Dulwich); la descente du côté de «Cold Harbour Lane»[3] est beaucoup moins raide.
Au sud, la colline dévale à travers un joli pays jusque dans le vallon de l'Effra (Effra pour Effrena, sans doute, qui signifie «débridée»; pauvre petite rivière que l'on a, j'ai le regret de le dire, tout récemment canalisée, murée, pour la plus grande commodité de Mr Biffin, pharmacien, et autres); au nord, au contraire, elle se prolonge en pente douce sur une longueur d'un demi-mille, prend sur la paroisse de Lambeth le nom héroïque de «Champion Hill» et finit par se perdre dans les plaines de Peckham et la barbarie rurale de Goose Green.
Le groupe dont faisait partie notre maison se composait de deux maisons jumelles couplées avec jardins, dépendances, le tout absolument identique. Ce sont encore aujourd'hui les plus hautes; on les aperçoit de Norwood; si bien que de la maison, une maison à trois étages avec greniers, on avait, en ces jours bénis où les fumées n'obscurcissaient pas complètement le ciel, une vue très étendue sur les collines de Norwood où le soleil se levait en hiver; de l'autre côté s'étendait la vallée de la Tamise. Avec une longue-vue on pouvait apercevoir Windsor dans le lointain et à l'œil nu Harrow, quand le temps était clair, à l'heure du coucher du soleil. Devant la maison et derrière, s'étendaient deux jardins de taille moyenne. Celui du devant était planté d'arbustes à feuilles persistantes, de lilas et de faux ébéniers; le jardin du fond, qui pouvait avoir soixante mètres de long sur dix-huit de large, était renommé aux alentours pour ses poires et ses pommes, lesquelles étaient l'orgueil de notre prédécesseur (honte à moi, j'ai oublié le nom d'un homme auquel je dois tant). Il y avait encore un vieux mûrier trapu, un grand cerisier qui donnait des cerises à chair blanche, un merisier du comté de Kent, et, tout autour, une haie ininterrompue de groseilliers à grappes et de groseilliers à maquereau. Surchargées quand venait la saison (car le terrain était excellent) de fruits merveilleux que l'on voyait passer du vert le plus doux à l'ambre doré et au rouge vermillon, leurs branches épineuses s'inclinaient sous le poids des grappes de perles ou de rubis. Quelle joie de les découvrir sous leurs belles et larges feuilles, qui rappelaient celles de la vigne!
La seule différence pour moi, entre ce jardin et celui du Paradis, tel du moins que je me le représentais, c'est que dans le jardin de Herne Hill, _tous_ les fruits étaient défendus, et ensuite qu'il n'y avait pas d'animaux avec lesquels on pût lier amitié; mais, sous tous les autres rapports, ce petit coin était vraiment pour moi le Paradis; le climat (était-il plus clément alors?) me permettait d'y passer la plus grande partie de ma vie. Ma mère, qui me faisait travailler, s'arrangeait pour que, si j'y mettais de la bonne volonté, toutes les leçons fussent finies à midi. Mais si je ne savais pas ma leçon à midi, tant pis pour moi, je restais jusqu'à ce qu'elle fût sue; en général, et cela même quand la grammaire latine vint s'ajouter aux Psaumes, j'étais libre avant le dîner d'une heure et pour le reste de la journée.
Ma mère, qui adorait les fleurs, jardinait, taillait auprès de moi, du moins s'il me convenait de rester avec _elle_. Mais, si sa présence n'était pas pour moi une gêne (car jamais je n'aurais eu l'idée de faire en cachette quoi que ce soit que je n'eusse fait devant elle) elle n'était pas non plus un très grand plaisir; habitué à vivre seul, j'étais toujours occupé par une foule de petites affaires personnelles; à sept ans, j'avais déjà une mentalité trop indépendante, même vis-à-vis de mon père et de ma mère, et comme, en dehors d'eux, personne ne s'occupait de moi, je m'étais organisé une petite vie très égoïste, très heureuse, dans une suffisance de jeune coq et l'indépendance solitaire d'un Robinson Crusoë, vie qui m'apparaissait (comme il est naturel à tout animal à l'esprit géométrique) comme le centre de l'univers.
Ceci tenait en partie à l'extrême modestie de mon père, en partie à son orgueil. Il avait une telle confiance dans le jugement de ma mère, qu'il considérait, dans les choses de ce genre, comme très supérieur au sien, qu'il ne se serait jamais avisé de la contrecarrer en rien au sujet de mon éducation; d'autre part, avec l'idée fixe de faire de moi un prélat aux grandes manières, ayant accès dans les coteries les plus raffinées, les plus huppées, aussi bien dans les milieux mondains que dans les milieux ecclésiastiques, les visites à Croydon, où j'étais tout le jour avec la chère et simple tante et les petits cousins boulangers, se firent de plus en plus rares. Pour voisiner avec les habitants de la colline, il eût fallu risquer de troubler notre vie si doucement égoïste; de sorte que, somme toute, il n'y avait pas un être vivant à qui j'eusse pu m'intéresser de façon enfantine, si ce n'est moi-même, quelques fourmilières que le jardinier dérangeait sans cesse et un ou deux oiseaux à demi apprivoisés, car je n'ai jamais eu ni le talent, ni la persévérance d'en apprivoiser un tout à fait. Il est vrai de dire qu'à peine y en avait-il un qui prenait assez confiance pour s'approcher, les chats le happaient.
Cet état de choses donné, tout ce que je pouvais avoir d'imagination se reportait sur les objets inanimés: ciel, feuilles, cailloux, tout ce que l'on pouvait observer entre les murs du Paradis; ou encore, sous les prétextes les plus futiles, mon imagination s'élançait dans les régions de la fiction, du moins celles qui étaient compatibles avec les réalités objectives de l'existence au XIXe siècle, aux environs de Camberwell Green.
Par bonheur, je trouvai sur ce chapitre, en mon père, un guide excellent, et toujours disposé à se prêter à ma fantaisie lorsqu'il pouvait le faire sans enfreindre aucune des règles instituées par ma mère. Un de mes grands plaisirs était de le voir se raser; j'avais la permission de monter dans sa chambre tous les matins (celle qui est au-dessous de celle où j'écris à l'heure actuelle), et j'assistais, immobile et muet, à cette grave opération.
Je vois encore, au-dessus de la toilette, une aquarelle exécutée par mon père sous la direction de Nasmyth père, à l'École supérieure d'Édimbourg, je crois. Elle était faite dans la manière primitive que le Dr Munro enseignait à Turner au moment même où mon père était au «High school»; c'est-à-dire dans ces demi-teintes à base de bleu de Prusse ou d'encre ordinaire, et lavées en couleurs vives dans les lumières. Elle représentait le château de Conway à l'embouchure de la rivière, avec, au premier plan, une chaumière, un pêcheur et une barque amarrée au bord de l'eau[4].
Quand mon père avait fait sa barbe, il me racontait une histoire dont l'aquarelle fournissait le sujet. Pure affaire de hasard, sans aucune préméditation de la part de mon père, la curiosité que m'inspirait ce pêcheur n'étant jamais satisfaite. Habitait-il la petite maison? Où allait-il dans son bateau? On était convenu une fois pour toutes, et pour avoir la paix, qu'il demeurait dans la chaumière et qu'il allait pêcher du côté du Château. L'histoire ensuite se corsait de souvenirs tirés de la tragédie de _Douglas_ et du _Château Fantôme_, deux pièces que mon père avait jouées dans sa jeunesse à Édimbourg devant quelques amis et devant ma mère, alors dans toute l'austérité de ses vingt ans et de son rôle de «housekeeper» modèle. Elle avait, ce jour-là, fait taire les pieuses préventions que lui inspiraient toutes espèces de représentations théâtrales, et celle-ci lui avait laissé des souvenirs ineffaçables; elle ne se lassait pas, quand je fus plus âgé, de me dire combien mon père était beau dans son costume de Montagnard avec la haute plume noire au bonnet.
Mon père rentrait de ses affaires tous les jours à la même heure. Il dînait à quatre heures et demie dans le salon du devant. Ma mère, assise à ses côtés, se faisait raconter les événements de la journée, donnant son avis, l'encourageant, car mon père était de nature inquiète et toujours prêt à se décourager dès que les commandes de vin de Xérès faiblissaient le moins du monde. À cette époque je restais confiné dans la nursery, je n'ai donc pas entendu les conversations de mon père et de ma mère, mais je les imagine facilement; car, entre quatre ans et six ans, j'eusse commis la plus grave inconvenance si je m'étais seulement approché de la porte du salon! Plus tard, le dîner achevé, en été, nous restions au jardin jusqu'à la nuit, et nous prenions le thé sous le cerisier; en hiver, ou quand il faisait mauvais, on servait le thé à six heures dans le salon. On m'apportait, à moi, une tasse de lait et une tartine de pain et de beurre que je mangeais dans un petit renfoncement à côté de la cheminée, devant lequel on plaçait une table; c'était mon sanctuaire. Je restais là toute la soirée, comme une idole dans sa niche, pendant que ma mère tricotait et que mon père faisait la lecture pour elle et pour moi, s'il me plaisait d'écouter.
La série des romans de Waverley, qui touchait alors à sa fin, faisait les délices de tous les milieux quelque peu littéraires; je ne puis pas plus me souvenir du temps où je ne les connaissais pas que du temps où je ne lisais pas la Bible; et je vois aussi nettement que si c'était hier l'expression à la fois chagrine et dédaigneuse avec laquelle mon père laissa tomber le _Comte Robert de Paris_, après en avoir lu les trois ou quatre premières pages, disant: «C'est la fin de Walter Scott»; sentiment très complexe chez mon père et très amer: mépris pour le livre lui-même, mais surtout pour les misérables qui tourmentaient et trafiquaient du pauvre cerveau malade; mépris aussi, s'il faut tout dire, pour l'improbité, cause première de cette ruine. Mon père n'a jamais pu pardonner à Scott de n'avoir pas avoué son association avec Ballantyne.
Tels étaient les purs plaisirs de Herne Hill. Mais il me faut dire aussi toute la reconnaissance que je dois à ma mère pour ses leçons inexorables, grâce auxquelles les moindres mots de la Sainte Écriture chantaient familièrement dans mon cœur, musique respectée en dépit de cette familiarité, comme devant dominer toute pensée et régler toute action[5].
Ma mère avait obtenu ce résultat non par des discours ou en usant de son autorité personnelle, mais en m'obligeant à lire le livre à fond, moi-même. Aussitôt que je sus lire couramment, nous commençâmes une série de lectures de la Bible qui ne furent jamais interrompues, jusqu'au jour de mon entrée à Oxford. Alternativement, elle et moi lisions un verset; elle veillait sur ma façon de dire, corrigeant chaque intonation fausse jusqu'à ce que j'aie compris le sens du verset s'il était à ma portée, que j'en aie bien senti toute la force. Il se pouvait que cela passât au-dessus de ma tête, elle ne s'en inquiétait pas, elle savait que le jour où je comprendrais, ce serait compris comme cela devait l'être.
Nous commençâmes par la Genèse, allant d'un bout à l'autre jusqu'aux derniers versets de l'Apocalypse--mots barbares, chiffres, loi Lévitique, et le reste--recommençant par la Genèse dès le jour suivant, sans prendre le temps de respirer. Si on se heurtait à un nom terrible, tant mieux, c'était un excellent exercice de prononciation; si le chapitre était ennuyeux, quelle admirable leçon de patience! S'il était répugnant, quelle occasion d'exercer sa foi et de dire: tout est préférable au mensonge. Après la lecture des chapitres (deux ou trois par jour selon leur longueur, séance qui avait lieu tout de suite après le déjeuner, et que les domestiques ne devaient interrompre sous aucun prétexte; s'il venait des amis à cette heure, ils devaient se résigner à écouter ou attendre dans le salon; en voyage seulement, le règlement changeait) je devais aussi apprendre quelques versets par cœur, et repasser ce que j'avais déjà appris afin de ne pas l'oublier. En même temps, il me fallait me mettre dans la tête toutes les belles et vieilles paraphrases écossaises, de bons vers, sonores et puissants, auxquels, sans parler de la Bible elle-même, je dois l'éducation première de mon oreille au point de vue du son.
Ce qui est extraordinaire, c'est qu'entre toutes les parties de la Bible que j'appris ainsi avec ma mère, celle que j'eus le plus de peine à retenir, celle qui choquait le plus mon imagination d'enfant--le CXVIIIe psaume--est celle qui m'est devenue la plus précieuse en raison de cet amour pour la Loi de Dieu dont il est plein, en opposition avec l'abus que font les prédicateurs modernes de ce qu'ils se figurent être Son évangile.
Ce n'est que par un effort de volonté que j'évoque le souvenir de ces longues matinées de travail, aussi régulières que le lever du soleil, de travail très dur de part et d'autre, pendant lesquelles, années après années, ma mère me forçait à apprendre paraphrases et chapitres (le huitième du Premier des Rois entre autres; essayez-en, cher lecteur, un jour que vous aurez une heure de loisir!) sans qu'il fût permis de changer fût-ce une syllabe; me faisant répéter et répéter chaque phrase jusqu'à ce que l'intonation lui donnât complète satisfaction. Je me souviens d'une lutte entre nous qui dura plus de trois semaines, à propos de l'accent sur le «of» de ces vers:
Shall any following spring revive The ashes _of_ the urn?[6]