"Præterita": souvenirs de jeunesse

Part 26

Chapter 261,123 wordsPublic domain

Peut-être ma mère avait-elle parfois--à Hampton Court, à Chatsworth ou à Isola Bella--permis à son âme paisible de rêver d'un plus grand jardin. De temps à autre quelque camarade d'Oxford à gland d'or venait de Cavendish ou de Grosvenor Square pour me voir; dans ces cas-là, nous n'avions à lui offrir, pour s'y laver les mains, que la petite pièce du fond, en face de la nursery. Les affaires prospérant, mon père lui-même vint à penser que cela ferait bon effet, sur les clients de la campagne, si on leur offrait leur sherry dans une pièce où ils eussent la place d'étendre leurs jambes. Et maintenant que j'étais majeur, bachelier des arts d'Oxford, etc., n'avais-je pas besoin, _moi_ aussi, d'une installation plus importante?

Eh bien! non, mon cher lecteur, la maison me satisfaisait pleinement telle qu'elle était; mais depuis ma plus tendre enfance, dès le jour où j'avais su me servir d'une bêche, j'avais rêvé de creuser un canal, et d'y établir des écluses comme Harry, dans _Harry et Lucy_. Or, dans la prairie, derrière la maison de Denmark Hill--heure de faiblesse, heure de tentation--je voyais la possibilité de creuser un canal avec autant d'écluses que l'on voudrait dans la direction de Dulwich.

Évoquant tous ces vieux souvenirs, je constate avec surprise à quel point j'étais enfant, extraordinairement enfant; je m'amusais d'un rien. Et en même temps, à certains égards, je voyais plus loin que tous les rois de Naples et tous les cardinaux de Rome.

Néanmoins, nous hésitâmes longtemps, pesant le pour et le contre, discutant les avantages et les inconvénients de Denmark Hill. Ma mère, très sagement et un peu tristement, disait que cela venait bien tard pour elle. À son âge, pourrait-elle s'occuper d'un grand jardin? Et mon père, qui sentait qu'à côté de très bonnes raisons il y avait une question d'amour-propre, était presque aussi troublé que lorsqu'il s'était agi d'acheter son premier Copley Fielding.

Enfin, le bail de la plus grande maison fut signé et chacun de s'écrier que nous avions eu bien raison; ma mère jouissait vraiment de ranger ses pots de fleurs sur les gradins de la serre, et la vue des fenêtres de la salle à manger, sur de belles prairies verdoyantes, était adorable. Nous achetâmes trois vaches; nous écrémions notre lait et faisions notre beurre. Il y avait aussi une écurie et une cour de ferme avec une grande meule de foin et une étable à porcs; et une loge, si bien que le concierge pouvait arrêter les indiscrets avant qu'ils ne vinssent sonner à la porte.

Hélas! en dépit de toutes ces raisons d'être heureux, nous ne le fûmes jamais autant qu'à Herne Hill, nous ne nous sentîmes plus jamais «at home».

À Champagnole, au contraire, comme à Chamonix, à l'hôtel de la Cloche à Dijon, à l'hôtel du Cygne à Lucerne, nous étions chez nous. C'était encore un peu de notre vie d'autrefois. Bien que nous ayons connu de belles années dans la maison de Denmark Hill, notre nouvelle manière de vivre ne nous plaisait pas autant que l'ancienne: les pêches que l'on récoltait à pleins paniers n'avaient pas la même saveur que les douze ou vingt pêches du vieux jardin; et toutes les pommes du grand verger ne valaient pas les quelques pommes de Sibérie de Herne Hill.

Et après tout, je n'ai pas creusé mon canal! L'idée d'Harry, construisant des écluses à lui tout seul, m'avait toujours semblé trop grandiose, inimitable, sinon incroyable; de plus je n'avais jamais, jusqu'au jour où ce fut nécessaire, essayé de calculer le débit de l'eau. Les jardiniers réclamaient pour la serre tout le contenu des réservoirs. Je vis que tout ce que je pourrais obtenir, ce serait un fossé sans eau, incommode pour les vaches, et j'y renonçai, mais l'idée séductrice continua de hanter mon cerveau et, vingt ans plus tard, je fis installer quelques jets d'eau à l'instar de Fontainebleau.

L'année suivante, il ne fut pas question de voyager; nous nous contentâmes d'arpenter en tous sens les allées de nos nouveaux jardins. Et puis, pendant l'hiver, je fus occupé du premier volume des _Modern Pointers_ et pendant l'été, je dus à plusieurs reprises aller à Oxford: ainsi le voulait le règlement. Rien dans mon journal de cette époque ne mérite d'être relevé, si ce n'est un court passage sur le vitrail de l'église de Camberwell, qui se rapporte à des choses qui se sont passées beaucoup plus tard.

Le premier volume des _Modern Pointers_ a dû paraître le jour de la fête de mon père; le succès en fut assuré dès la fin de l'année, et le 1er janvier 1844, mon père, «comme cadeau de jour de l'an, m'offrit le _Slaver_». Il n'hésitait plus maintenant, il savait ce qui me ferait plaisir. Je l'accrochai au pied de mon lit dès le lendemain, comme mon propre _Loch Achray_ d'autrefois. Le plaisir que donne à son auteur une première œuvre, un premier tableau, chacun peut le deviner; mais les joies que me procurait un nouveau Turner, personne ne saurait les imaginer, et je renonce à les décrire.

Pour achever mon second volume (qui n'était nullement destiné à être ce qu'il est devenu), j'avais besoin de retourner à Chamonix. Ce voyage devait être exclusivement un voyage de montagnes--dans les Alpes centrales--et le Ier juin 1844 nous nous trouvions une fois de plus, et avec quelle joie, sur les bords du lac Léman.

_La jeunesse de Ruskin est finie. Viendront ensuite les journées de son adolescence, où sa pensée continuera de se développer, où se préciseront ses théories d'esthétique, et puis ce sera la vie. Mais, tout entière, cette vie se ressentira de la formation de sa sensibilité et de son intelligence dans la petite maison de Herne Hill, sous les amandiers en fleurs du jardin, ou dans la berline qui le mène vers les Alpes, Rome, Venise, le Campo Santo... Les années de jeunesse sont celles qui contribuent pour la plus large part à la formation du tempérament et du caractère, et ce récit tout imprégné de fraîcheur, d'éveil passionné à la vie, nous fait comprendre le maître de Brantwood mieux que ses livres les plus réputés._

_Contraste frappant: c'est tout chargé d'années que Ruskin écrivit ces_ Præterita _qui se poursuivent par le récit de son existence jusqu'après la mort de son père. Et lorsque la plume lui tomba des mains, en 1900, laissant inachevé ce document précieux pour tous ceux qui ont senti et compris le charme de cet esprit à la fois si ingénieux, si vaste et si original, Ruskin était bien près de fermer les yeux aux splendeurs des arts et de la nature qu'il avait tant aimés._

[Note 57: Sur un glacier, à mi-chemin du ciel, Dormant mon dernier sommeil.]

[Note 58: Voulant dire par là, je suppose, le sentiment de ce qui pouvait le mieux faire tableau.]

[Note 59: On peut être «simplement» reçu à son examen de baccalauréat ou en sortir avec des «honours» dont il y a plusieurs classes. (Note du traducteur.)]

[Note 60: Ecclésiaste, III. 11.]