"Præterita": souvenirs de jeunesse
Part 25
«On a glacier, half way up to heaven. Taking my final rest[57].»
Que serait-il arrivé? Seules les Parques, divinités mystérieuses et muettes, pourraient le dire. Pour moi, je sais seulement ce qui n'aurait pas dû arriver; je sais que, rendu à la liberté après avoir quitté Leamington, je n'aurais pas dû me remettre à manger des pommes de terre frites et des tartes, et, au lieu d'apprendre à nager et à faire des ascensions, recommencer à écrire des vers pathétiques ni, à cette crise très absurde de ma vie, essayer de peindre des crépuscules dans la manière de Turner. Je n'étais pas assez sot pour tâcher de l'imiter en plein jour, mais je m'imaginais que je pourrais faire quelque chose dans le genre du _Château de Kenilworth_ au coucher du soleil, avec la laitière et la lune.
Je n'ai point parlé de ce que le lecteur considérera sans doute comme l'un des plus grands événements de ma vie: ma présentation à Turner, par Mr Griffilhs, au dîner de Norwood, le 22 juin 1840.
Mon journal dit: «Présenté aujourd'hui à l'homme qui, sans contredit, est le plus grand homme de notre époque, le plus grand par l'imagination, par la science de la mise en scène[58], et en même temps un grand peintre et un grand poète: J.-M.-W. Turner. On m'avait dit que l'homme était commun, bourru, même grossier, pas le moins du monde intellectuel. Mais je savais que cela n'était pas possible et, en effet, je me trouvai en présence d'un homme quelque peu excentrique, aux manières tranchantes, le gentleman anglais positif; de bonne humeur certes, mais aussi de mauvais caractère, détestant les prétentions de toute sorte, fin, peut-être un peu égoïste, très intellectuel, avec de l'esprit, mais un esprit qui ne cherche pas à briller, qui se trahit par un mot, un regard.» Portrait fort complet, et très exact, si l'on songe qu'il fut écrit le soir même, aussitôt après cette première entrevue.
Par un hasard assez singulier, _Kenilworth_ fut l'une des œuvres du maître que Mr Griffilhs tira de son portefeuille après dîner; ce me fut l'occasion de dire quelques sottises, de déclarer entre autres que c'était une des «plus puissantes de la série anglaise», ce qui dut déplaire à Turner, car il n'y avait rien qu'il eût en horreur comme de voir les gens s'exalter sur tel ou tel dessin particulier. Cela signifiait simplement, pour lui, qu'ils ne comprenaient rien aux autres.
Quoi qu'il en soit, il ne daigna pas ouvrir la bouche et la conversation générale se continua comme s'il n'avait pas été là. Cependant, il me souhaita le bonsoir avec bienveillance, et je ne le revis plus qu'à mon retour de Rome. Si seulement il m'eût demandé de venir le voir le lendemain, s'il m'eût montré un de ses croquis au crayon, s'il m'eût laissé voir comment il posait une teinte! Il m'eût épargné dix ans de travail et ses dernières années n'en eussent pas été moins heureuses. Mais que faire à cela? Il n'y a qu'à s'incliner et à dire: Ce n'était point écrit. Chaque âme a sa bataille à livrer avec la malechance et doit découvrir pour elle-même l'invisible.
Je reviens à Leamington, où j'essayais de peindre Amboise dans le crépuscule et où je méditais sur les _Poissons fossiles_ et sur Michel-Ange. Mon traitement terminé, j'allai passer quelques jours chez mon ancien professeur Walter Brown, qui était maintenant recteur de Wendlebury, petit village situé dans les plaines, à onze milles d'Oxford. Je dis bien des plaines, non des marais: de beaux pâturages salubres, coupés de haies avec ici et là une meule et une barrière. Le village se composait d'une douzaine de maisonnettes couvertes de chaume, et du presbytère, un bâtiment carré qui s'élevait au milieu d'un jardin. L'église, toute proche, avait à peine quatre mètres de haut sur vingt de long; elle se terminait par une tour carrée surmontée d'un coq qui servait de girouette.
Le bon Walter Brown, après avoir épousé une femme excellente, ni belle ni jeune mais pleine de vertus, était venu s'installera Wendlebury pour travailler au salut de ses habitants; point n'était besoin, pour cela, de tant de science et de dons si rares! Il s'était mis pourtant de tout cœur à l'ouvrage, bêchait lui-même son jardin et prenait en pension un ou deux écoliers qu'il préparait aux examens d'Oxford. À ses moments perdus, il étudiait l'_Histoire naturelle de l'Enthousiasme_; il vécut ainsi heureux et satisfait jusqu'à la fin de ses jours.
Comme je le voyais très fier de son église et de son coq, je lui en fis un dessin où je mis tous mes soins; j'avais choisi l'heure du coucher du soleil et l'heure aussi où la lune se levait derrière l'église. Il se récria un peu d'abord, déclarant que j'avais mis le ciel à l'envers, avec les teintes bleues les plus foncées en bas, de manière à bien faire ressortir l'église; mais, pour une raison ou pour une autre, je commençais à avoir de l'autorité, et on pensait qu'en fait de dessin on ne pouvait pas m'en remontrer. Ce bon Brown avait la patience de m'écouter pendant des heures pérorer sur Michel-Ange et expliquer la série des gravures du _Jugement Dernier_ que j'avais rapportées de Rome, où les muscles tracés sur le corps rappellent les lignes de chemin de fer sur une carte de géographie; je m'en étonne aujourd'hui, et cela me paraît tenir du miracle. À cette heure où je sais quelque chose, je ne rencontre plus de gens aussi doux ni aussi patients.
Mr et Mrs Brown se montrèrent, à tous égards, excellents pour moi; ils semblaient heureux de m'avoir. Peut-être n'y avait-il là que de la politesse, car je ne vois pas trop ce que l'on pouvait trouver d'agréable en moi à cette époque, si ce n'est le désir que j'ai toujours eu de plaire, autant que je pouvais le faire honnêtement, et de dire ce qui pouvait faire plaisir à mon interlocuteur.
En quittant Wendlebury, je rentrai à la maison pour achever, avec l'aide de Gordon, la préparation de mon examen du printemps. Je trouve dans mon journal cette note: «_16 novembre 1841, Herne Hill._--Enfin, j'ai terminé mes rangements; me voilà réinstallé, je me remettrai au travail demain matin avec méthode, mais sans excès.» M'installer, arranger mon intérieur a toujours été pour moi, à tous les âges, un très grand plaisir; mais, hélas! je ne suis jamais arrivé à maintenir, pendant plus de trois jours, l'ordre obtenu avec tant de peine.
Le _17 novembre_, je relève ceci: «Pourquoi la gelée blanche se forme-t-elle en plus larges cristaux sur les nervures des feuilles et sur les bords que sur les autres endroits», c'est-à-dire sur les autres parties de la feuille? question que j'avais cru poser pour la première fois dans mon étude de 1879 sur la glace et qui n'a point encore reçu de réponse.
La note du lendemain mérite aussi d'être conservée: «Suis dans l'admiration de Clementina dans _Sir Charles Grandison_; n'ai jamais rien lu qui m'ait fait une si profonde impression; pour le moment, je suis tenté de mettre cette œuvre au-dessus de toutes les œuvres de fiction que je connais. C'est très, très beau, et il me semble que je n'ai jamais rien lu qui ait produit sur moi un effet plus salutaire.»
C'est à cette époque que je pris mes premières leçons avec Harding, leçons délicieuses, bien que je me rendisse compte de ce qui lui manquait. Mais c'était charmant de le voir dessiner, et jusqu'à un certain point, et à certains égards, c'était la perfection. Il connaissait bien la structure, la forme des arbres, il les avait regardés, vus, et bien vus, et rendus avec sincérité et originalité. Il ne fallait pas, par exemple, lui parler de la vieille école hollandaise, il l'avait en horreur; et c'est lui, je crois, qui le premier m'a déclaré qu'il n'y avait là que «des ivrognes, des joueurs, des débauchés qui se plaisaient aux réalités de la taverne plus encore qu'à leur reproduction». Idées toutes nouvelles, qui m'ouvraient des horizons et ne pouvaient avoir sur moi qu'une très salutaire influence.
Ainsi commença l'année 1842. Ses brumes matinales me réservaient bien des surprises. C'est au printemps de 1842 que s'opéra dans l'esprit de Turner une grande révolution. Non seulement il était décidé à faire désormais des aquarelles qui lui plussent, mais encore qui pussent se vendre. Il remit à Mr Griffilhs quinze esquisses dont il se proposait d'exécuter les aquarelles. Il obtint neuf commandes; parmi ces aquarelles, mon père m'avait autorisé à en choisir une. Ensuite, à force de cajoleries, j'obtins qu'il me permît d'en prendre deux. Turner reçut encore, de tous les coins du monde, des ordres pour sept autres. Aux croquis l'on avait joint quatre aquarelles achevées qui servaient d'échantillons et qui étaient aussi à vendre.
L'un de ces dessins, le _Splugen_, me tentait extrêmement. J'espérais décider mon père à l'acheter; malheureusement il était alors absent, en voyage d'affaires. Je voulus, par déférence, attendre son retour: lorsqu'il revint, le _Splugen_ était vendu, ainsi qu'un adorable _Lac de Lucerne_, à Mr Munro de Novar.
La chose fut l'occasion pour moi de graves réflexions. Dans un roman de Miss Edgeworth, le père fût revenu à point nommé, eût enlevé le _Splugen_ des mains hésitantes de Mr Munro et l'eût donné au fils soumis, avec un autre par-dessus le marché. Je découvris, après de longues méditations, que les voies de Miss Edgeworth ne sont pas toujours celles du monde ni de la Providence. Je m'aperçus, et ce fut la leçon que je tirai de l'aventure, que lorsqu'on fait une sottise on en souffre toujours, et qu'il importe peu, en la faisant, qu'on ait obéi à un bon sentiment ou à un mauvais. Je savais, à n'en point douter, que cette aquarelle était la meilleure vue de Suisse qui eût jamais été faite, qu'il était tout naturel que ce fût _moi_ qui l'eusse, et même qu'il était tout à fait inopportun qu'elle appartînt à quelqu'un d'autre. J'aurais dû m'en assurer sur l'heure, quitte après à demander pardon bien tendrement à mon père de ma hardiesse. Il se serait fâché peut-être au premier moment, il eût été surpris, peiné, mais il ne m'eût pas moins aimé pour cela; en fin de compte, il eût reconnu que j'avais raison et eût été enchanté. Quant à moi, j'aurais été gêné pendant quelques jours, mais j'aurais redoublé de tendresse vis-à-vis de mon père, me sentant des torts envers lui; et, la chose étant bonne en soi, j'aurais fini par être heureux, et même content de moi.
Au contraire, le _Splugen_ fut ainsi de part et d'autre, pendant des années, une cause de chagrin, une épine douloureuse, mon père essayant toujours de le rattraper, Mr Munro, soutenu par les marchands, faisant monter le tableau de quatre-vingts à quatre cents guinées, jusqu'à ce qu'excédés, nous y renonçâmes après avoir épuisé de part et d'autre les meilleurs sentiments.
Mais, me dira-t-on, est-ce ainsi que vous observez le «Tu ne désireras pas», etc.? Cher lecteur, si vous voulez absolument trouver une réponse à cette question, consultez mes ouvrages philosophiques. Ici, il n'y a place que pour des faits. La loi est formelle: si vous faites une sottise vous en souffrirez, quel qu'ait pu être votre mobile. Non que je prétende que le mobile, en soi, ne puisse être puni ou récompensé selon son mérite. En tout cas, cette histoire ne nous procura qu'ennuis et chagrins.
J'essayais cependant de supporter avec courage ma déconvenue et de jouir des esquisses, en attendant les aquarelles. Fort heureusement, elles me fournissaient plus de sujets de réflexion encore que ma mésaventure. Je vis que c'était des impressions directes de nature, sans rien d'artificiel, comme dans les tableaux de Carthage et de Rome. Et je commençai à me demander si dans l'art de Turner il n'y avait pas plus de vérité encore que je n'en voyais. J'étais, à cette époque, très averti déjà, j'avais étudié _ses_ principes de composition, mais il me semblait que, dans ses derniers tableaux, la nature elle-même était de connivence, qu'elle les composait avec lui.
Comme j'étais plongé dans ces réflexions, un jour que je me promenais sur la route de Norwood, j'aperçus une petite tige de lierre qui s'enroulait autour d'une branche d'épine et qui, si disposé à la critique que je fusse, ne me semblait pas mal «composée». Je me mis sur l'heure à la dessiner au crayon, sur mon bloc de papier gris, j'en fis une étude aussi minutieuse, aussi serrée que s'il se fût agi d'un morceau de sculpture et, plus j'y travaillais, plus ce travail me passionnait. La chose terminée, je compris que j'avais absolument perdu mon temps depuis l'âge de douze ans, puisque personne ne m'avait dit de dessiner les choses comme elles sont--le temps, veux-je dire, que j'avais consacré au dessin. Sans doute, j'avais des souvenirs de tels ou tels endroits, mais je n'avais su voir la beauté de rien, pas même la beauté d'une pierre, encore moins celle d'une feuille!
Cette découverte ne m'abattit ni me m'exalta comme elle eût dû le faire, mais elle mit un terme aux jours chrysalidiques. À partir de ce moment, mes progrès, bien que lents, furent réguliers.
Ceci avait dû se passer en mai; une quinzaine de jours plus tard, je dus subir mon examen, mais je n'en trouve aucune trace dans mon journal.
Il s'agissait de mon dernier examen de baccalauréat[59], mais j'étais si peu fort en latin qu'il y avait de grandes chances pour que je fusse refusé! Mes examinateurs, toutefois, se montrèrent indulgents; les épreuves en théologie, en philosophie, en mathématiques ayant obtenu plus que la moyenne, je fus gratifié d'un _double fourth_ de faveur.
Une fois sûr du succès, je m'en allai faire une bonne course dans les champs, au nord de New College (ces prairies ont été depuis englobées dans les Parks); j'étais tout heureux de me sentir libre, sans trop savoir que faire de ma liberté. Me voilà donc, à vingt-deux ans, nanti de telles et telles facultés, toutes de second ordre, sauf la faculté d'analyse qui était encore, comme le reste, à l'état embryonnaire chez moi, et que j'étais incapable d'évaluer; des goûts auxquels je m'étais abandonné jusqu'ici, non sans remords; un sentiment vague de ce que je me devais à moi-même, de ce que je devais à mes parents, et un sentiment de jour en jour plus vague d'une Loi Éternelle.
Que ferais-je? Que deviendrais-je? Mon père, dans sa bonté, était disposé à me laisser agir à ma guise; j'étais sûr de toujours trouver, à la maison, la vie la plus confortable, ou si je voulais voyager, tout l'argent nécessaire. Mais je n'étais pas dépourvu de cœur au point de désirer m'en aller seul, et peut-être serait-il juste de m'accorder quelque mérite--oh! très léger--pour n'avoir jamais sérieusement pensé à quitter mon père et ma mère afin de courir le monde; il est vrai de dire que, si la crainte de leur faire de la peine dominait toutes mes pensées, je n'avais pas le moindre goût pour les aventures. J'aimais le confort et l'ordre, j'aurais eu peine à me passer, à quatre heures, d'un dîner en trois services, et, bien que je ne fusse pas plus lâche qu'un autre lorsque l'accident se produisait, j'avais l'horreur de l'inquiétude, du sentiment du danger, en tant qu'élément habituel. L'Inde ne me tentait pas à cause des tigres, la Russie à cause des ours, le Pérou à cause des tremblements de terre; enfin si ma tendresse pour mes parents n'était ni aussi chaleureuse, ni aussi reconnaissante qu'elle aurait dû l'être, de même qu'ils ne pouvaient se passer de moi je ne me sentais jamais tout à fait à mon aise sans _eux_.
Aussi, pour le moment, nous contentions-nous de faire des projets. Nous passerions l'été en Suisse, mais sans voyager; nous nous installerions à Chamonix afin que j'eusse le bénéfice de l'air des montagnes et l'occasion depuis longtemps rêvée d'étudier les rochers du Mont-Blanc au point de vue géologique. Ma mère aidait Chamonix presque autant que moi, mais il fallait foute l'abnégation de mon père pour souscrire à ce projet, car il avait l'horreur de la neige et des chambres à cloisons de bois.
Toutefois, comme il n'hésitait jamais à me sacrifier ses propres préférences, il me laissa régler l'itinéraire, fixer les arrêts à Rouen, Chartres, Fontainebleau, Auxerre. Un ou deux croquis au crayon accusent d'abord chez moi lin certain trouble; il semble bien que je n'avais plus confiance dans ma première manière; ce sont des efforts vers plus de lumière et d'ombre, mais sans grande portée. Le pays si plat entre Chartres et Fontainebleau, avec la pensée déprimante qu'il y avait Paris, là, au Nord, m'irritait; j'étais d'une humeur massacrante, presque malade, en arrivant à Fontainebleau. Je passai une nuit agitée et, le lendemain matin, je me sentais si mal en train qu'il eût été imprudent de continuer le voyage. J'étais convaincu que je couvais une maladie, une vraie. Cependant, vers midi, les gens de l'auberge m'apportèrent un panier de fraises des bois; elles étaient si fraîches qu'elles me firent un bien infini. Je me levai et, mettant mon album dans ma poche, je sortis les jambes encore un peu chancelantes. Je gagnai en me traînant un chemin charretier bordé de jeunes arbres, où il n'y avait rien à voir que le bleu du ciel à travers les ramures fines des branches, et je m'étendis sur le talus de la route pour essayer de dormir. Mais le sommeil ne vint pas et les branches des jeunes arbres, qui se détachaient sur le ciel bleu, commencèrent à m'intéresser; elles se profilaient immobiles et me rappelaient les tiges des arbres de Jessé dans les vitraux. Peu à peu, mon malaise se dissipa, et j'eus le sentiment que l'heure de ma mort n'avait point encore sonné, qu'on ne m'enterrerait pas dans les sables de la forêt. Je me redressai et me mis à dessiner très soigneusement un jeune tremble qui me faisait vis-à-vis.
Comment je m'étais fourvoyé dans ce chemin sans horizon, lorsqu'il y avait aux alentours de beaux rochers, les Parques seules pourraient le dire. Le fait est que je n'ai jamais eu la chance, étant à Fontainebleau, de voir aucune des merveilles vantées par les artistes français, merveilles qui ont troublé l'esprit du pauvre Evelyn, autant que l'_horrible Alpe_, de Clifton:
«_7 mars_ (_1844_).--Je me mets en route, avec quelques compagnons, pour Fontainebleau, un somptueux palais royal, comme pourrait être chez nous Hampton Court. Pour y arriver, il faut traverser une forêt prodigieusement encombrée de rochers hideux, des rochers d'une pierre blanche et dure, entassés les uns sur les autres à des hauteurs prodigieuses et telles que je ne crois pas qu'on puisse voir ailleurs rien d'aussi affreux et d'aussi solitaire. Au sommet de l'un de ces lugubres précipices, au milieu d'arbres, de broussailles, et de hauts rochers qui surplombent et menacent à chaque instant de rouler dans l'abîme, s'élève un ermitage.»
Ce passage me paraît parfaitement caractéristique de la disposition du pur esprit anglais à l'égard des rochers. Un Anglais ne demande à un rocher que d'être assez grand pour lui donner l'impression du danger; il faut qu'il puisse se dire: S'il se détachait, je serais écrasé net. La gloriole moderne qui consiste à les escalader est sans doute accompagnée quelquefois du désir de faire progresser la science géographique ou autre et il est certain que la jeunesse trouve un vrai plaisir à grimper et à déjeuner sur l'herbe étoilée de primevères, mais elle semble parfaitement satisfaite du moment que le pique-nique est réussi et qu'on peut boire le champagne dont on a l'habitude.
Les «hideux rochers» de Fontainebleau n'ont, j'ai le regret de le dire, jamais été assez hideux pour me plaire. Ils me faisaient l'effet de ne pas être trop grands pour être emballés et emportés comme échantillons minéralogiques en admettant qu'ils valussent les frais du transport; de plus, mon aversion de sauvage pour les palais et les allées bien sablées était telle que je n'eus jamais le cœur de chercher la fontaine, la fameuse fontaine, l'âme de l'endroit. Et ce jour-là je ne vis ni rochers, ni palais, ni fontaine, je restai étendu sur le talus d'un petit chemin creux, sans autre perspective qu'un jeune tremble qui s'enlevait sur le ciel bleu.
Et languissamment, mais non paresseusement, je me suis mis à le dessiner, et à mesure que je dessinais, ma langueur se dissipait: les belles lignes pures voulaient être tracées sans faiblesse. Elles devenaient toujours plus belles, à mesure que, l'une après l'autre, elles se détachaient de l'ensemble et prenaient place dans l'air. Avec un étonnement qui allait toujours grandissant, je m'apercevais qu'elles se «composaient» d'elles-mêmes, qu'elles obéissaient à des lois plus délicates qu'aucune de celles qui sont connues des hommes. Enfin, je vis le jeune arbre se dresser devant moi, vivant, mais toutes mes théories antérieures sur les arbres étaient mortes.
Le lierre de Norwood ne m'avait pas humilié à ce point; j'avais toujours eu l'impression que le lierre était fait pour être décoratif, et m'étais attendu à ce qu'il jouât gentiment son rôle à l'occasion. Mais que tous les arbres de la forêt--car je sentais clairement que mon jeune tremble n'était qu'une unité au milieu d'une foule innombrable--fussent plus beaux que les plus fins réseaux gothiques, que les décors des vases grecs, que les plus merveilleuses broderies de l'Orient, que les plus admirables peintures des plus grands maîtres de l'Occident, c'était la fin de tout ce que j'avais pensé jusque-là. J'entrevoyais un monde nouveau, le monde silvestre.
Et non pas silvestre seulement. Les forêts, que je n'avais considérées jusqu'ici que comme des solitudes sauvages, obéissaient dans leur beauté, je le voyais maintenant, aux mêmes lois, ces lois qui dirigeaient les nuages, distribuaient la lumière, et balançaient les vagues. «Il a fait toute chose belle en son temps[60].» De ce jour, je vis là l'explication du lien mystérieux qui unit l'esprit humain à toutes les choses visibles, et je rentrai, suivant en sens inverse la petite route sous bois, avec le sentiment qu'elle m'avait mené loin; plus loin que l'imagination ne m'avait jamais entraîné, bien au delà de ce qu'on peut mesurer avec un théodolite.
À ma grande surprise et à mon très grand regret, je ne trouve rien dans mon journal qui se rapporte aux impressions ou aux découvertes de cette année. Elles étaient trop nombreuses, trop ahurissantes pour pouvoir être formulées, encore moins écrites. C'est à peine si j'ai dessiné; les choses, telles que je les voyais maintenant, me paraissaient impossibles à rendre; je me remis cependant à la botanique et le mois que je voulais consacrer à étudier les rochers de Chamonix se passa presque tout entier à me demander ce que j'allais taire, ce que je pouvais faire, et où. Le hasard avait voulu qu'on m'eût dévolu pour guide un brave garçon très ordinaire, Michel Devouassoud, qui connaissait les endroits les plus fréquentés par les touristes, mais voilà tout. Je fis des ascensions, je humai le bon air, et j'évoquai à nouveau mes pensées de Fontainebleau au bord de sources plus douces. Le passage cité plus haut, du ii décembre, le seul où il soit question de ce voyage, me semble particulièrement intéressant; il montre que l'inspiration qui a donné une forme à ces pensées nouvelles dans _Modern Painters_ m'est venue pendant que j'accomplissais le seul devoir désagréable auquel je fusse fidèle: aller à l'église!--et cela deux années de suite, à Genève, qui est bien en vérité ma mère patrie.
Nous rentrâmes en Angleterre, en 1842, par le Rhin et les Flandres; c'est à Cologne et à Saint-Quentin que je fis les derniers dessins exécutés dans ma vieille manière. Celui de la Grande Place de Cologne, que j'ai donné à Osborne Gordon, est peut-être encore chez sa sœur, Mrs Pritchard. Le Saint-Quentin a disparu.
Quelle joie, au retour, de nous retrouver à Herne Hill et d'accrocher dans la petite salle à manger les adorables aquarelles que Turner avait faites pour moi: Ehrenbretstein et Lucerne. Hélas! les beaux jours de Herne Hill, et bien des joies avec eux, étaient terminés.