"Præterita": souvenirs de jeunesse
Part 24
Vers Pâques, le temps fut admirable. J'assistai à la Bénédiction, je m'assis à la nuit tombante en face du château Saint-Ange, je vis le dôme de Saint-Pierre étinceler et le château étendre sur le ciel un grand voile de feu. J'emportai de cette dernière vision de Rome bien des pensées qui ont mûri lentement depuis; des pensées qui m'ont surtout convaincu que l'esprit protestant était mesquinement et coupablement borné, ne comprenant rien à la signification et au but de la splendeur de l'Église au moyen âge; et que l'esprit catholique actuel était mesquinement et coupablement borné, ignorant tout des moyens par lesquels il pourrait toucher l'âme italienne plutôt que ses yeux.
En rouvrant, ces jours-ci, le livre que mon professeur de Christ Church, Walter Brown, m'avait recommandé comme le code le plus précieux de la sagesse religieuse en Angleterre, l'_Histoire naturelle de l'Enthousiasme_, je suis tombé par hasard sur ce passage qui a dû, j'imagine, être un des premiers à ébranler la satisfaction confiante de mon puritanisme. Depuis, j'ai lu un grand nombre de livres de théologie, mais je n'ai trouvé nulle part un exemple plus terrifiant d'absence à la fois de charité et d'intelligence:
«Si l'on pouvait oublier un instant que chaque cloche, chaque vase sacré, chaque ornement du rite romain recèle un piège tendu à la liberté et au bonheur de l'humanité, que son or, ses perles, ses belles draperies sont des parures de mort éternelle; et si l'on compare tout cet appareil aux horreurs et aux ignominies des anciens rites polythéistes, il semble que l'on puisse rendre grâce à ceux qui l'ont imaginé. Poésie, effets scéniques, tout a été mis en œuvre par le goût et le génie des artistes italiens pour composer un spectacle qui laisse les plus magnifiques cérémonies du culte des idoles en Grèce et à Rome bien loin derrière lui.»
Et cependant, je ne me souviens pas distinctement d'avoir été choqué par ce passage. Il me semble même que certains points de ce livre m'avaient plu; il est vrai que j'avais sur son auteur, et sur tous les auteurs du même genre, l'avantage de savoir distinguer l'art sincère de l'art menteur, une foi heureuse d'un insolent dogmatisme. Je savais que les voix qui chantaient à la Trinità di Monte n'étaient pas des voix de mensonge, et que la multitude qui s'agenouillait devant le Pontife se relevait meilleure et plus forte après avoir reçu sa bénédiction.
Bien que j'eusse pu, le beau temps aidant, assister sans danger aux cérémonies de la Semaine Sainte, je j'avais pas retiré grand bénéfice, comme santé, de mon hiver à Rome. J'étais très découragé et les premières étapes du retour par Terni et Foligno furent assez mélancoliques; la nuit que nous passâmes à Terni, particulièrement triste. Car vers le soir, comme nous rentrions à l'hôtel après avoir été jusqu'aux Cascades, le domestique d'un jeune Anglais demanda à nous parler. Il était seul avec son maître qui brusquement était tombé malade, très malade. Mon père voudrait-il venir le voir? Mon père y alla et se trouva en présence d'un très beau garçon, un Écossais de vingt-trois ou vingt-quatre ans, qui se mourait. Il mourut en effet dans la nuit et nous pûmes rendre quelques services au malheureux serviteur qui était au désespoir. J'oublie maintenant si nous avons jamais su qui était ce jeune homme. Je trouve pourtant son nom inscrit dans mon journal, «Farquharson», mais rien de plus.
À mesure que nous montions vers le nord et que nous quittions les régions volcaniques, je reprenais courage; Venise, Venise l'enchanteresse, m'apparaissait dans le lointain avec toutes ses séductions. Je n'avais vu Venise qu'une seule fois, six ans auparavant, quand je n'étais encore qu'un enfant. Que le conte de fée se réalisât aujourd'hui, je pouvais à peine le croire, et le départ par la porte de Padoue, au matin, avec la pensée que Venise--du moins des gens dignes de foi l'assuraient--était là, de l'autre côté, dans la mer: comment exprimer l'émotion ressentie!
Je n'imagine pas encore la réponse que le lecteur a pu faire à la question que je lui posais au début de ce chapitre: Trouve-t-il que je sois un garçon heureux ou malheureux?
S'il s'agit de la vie future, en ce monde ou dans l'autre, de la personnalité à venir dans l'un comme dans l'autre, il pourrait y avoir deux opinions à cet égard, et même trois. Ce qui est certain, c'est qu'en fait de bonheur j'accaparais à moi seul la part de deux cent cinquante mille personnes ordinaires. Je dis «personnes», non pas «garçons». Je ne sais pas en quoi consiste le plaisir que trouvent les garçons à jouer au cricket, à canoter, à tuer des oiseaux à coups de pierres ou à coups de carabine. Mais pour les gens ordinaires, marchands, employés, hommes de Bourse et de Club, certainement il n'y avait pas de comparaison entre la somme de bonheur dont je jouissais et la leur; bonheur suivi, cela va sans dire, de moments de lassitude ou de satiété, et en partie compensé par des contrariétés, des désespoirs à propos de choses qui n'auraient certainement contrarié personne d'autre que moi; mais un bonheur incontestablement, infiniment précieux en soi et complet, à propos duquel on aurait pu dire ce que disait Sydney Smith ayant mangé sa salade: «Je suis à l'abri des coups du Destin; j'ai dîné aujourd'hui.»
Les deux chapitres dont l'un termine le premier et l'autre ouvre le second volume des _Stones of Venice_ furent écrits, je m'en aperçois en les relisant, sous l'impression mélancolique des événements de 1852 et avec le désir d'indiquer très honnêtement aux voyageurs ce qui mérite d'être vu. Je n'essaie pas d'y retracer mes joies de 1835 et de 1841, alors qu'on ne songeait pas à construire un pont de chemin de fer et que tout, la marécageuse Brenta, la moindre villa, une chaussée poussiéreuse, une plage de sable, me ravissait, par cette matinée où nous vîmes Venise surgir devant nous; et le noir chapelet des gondoles, dans le canal de Mestre, était à mes yeux plus beau qu'un lever de soleil au milieu de nuages de pourpre et d'or.
Mais comment l'exprimer? Comment même me l'expliquer, l'esprit anglais, cultivé ou non, étant incapable de sentir ce genre d'émotion. Sir Philippe Sydney va à Venise et il n'a pas l'air de s'apercevoir que Venise est dans la mer. Lady Elisabeth Craven, en 1789, s'attendait à trouver une jolie ville proprette avec des quais le long de ses canaux et fut extrêmement désappointée: «Les maisons baignent dans l'eau, elles sont sales et paraissent tout à fait inconfortables; les innombrables gondoles, qui ont l'air de cercueils flottants, ajoutent à la tristesse de l'ensemble et, je l'avoue, Venise, à l'arrivée, m'a fait une impression d'horreur plutôt que de joie.»
Sur quoi elle s'en va aux Cascine et se trouve parfaitement heureuse. Il ne semble pas qu'elle ait jamais lu ni le _Marchand_, ni _Othello_. Evelyn ne les a pas lus davantage; pourtant, de son temps comme de celui de Sidney, la Venise d'Othello et d'Antonio n'était pas encore tout à fait morte. Ma Venise, comme celle de Turner, c'était surtout Byron qui l'avait créée, mais il s'y ajoutait encore pour moi la joie enfantine de voir des bateaux glisser sur des eaux claires. J'éprouvais un bonheur inexprimable à regarder la pointe de la gondole pénétrer sous la porte de Danieli à marée haute, quand l'eau avait deux pieds de profondeur au bas de l'escalier, et, tout le long des rives du canal, de vrais murs de marbre sortir de la mer, couverts à l'extérieur de milliers de petits crabes et à l'intérieur de Titiens.
Du 6 au 16 mai, je pris des notes sur des effets de lumière qui me servirent plus tard dans _Modern Painters_, et j'exécutai deux dessins au crayon, _Ca Contarini Fasan_ et l'_Escalier des Géants_ qui, avec deux dessins faits à Bologne en passant, et une demi-douzaine à Naples et à Amalfi sont--je puis le dire, quarante ans plus tard--de très bons dessins. Je n'avais aucune notion de l'architecture proprement dite, je n'avais jamais dessiné un plan, une coupe, un ornement; mais j'adorais, comme Turner jusqu'à la fin de ses jours, tout ce qui était gracieux et riche, que ce fût Gothique ou Renaissance; mon coup de crayon était parfaitement sûr et délicat, je dessinais avec une fidélité scrupuleuse, mettant ma joie à reproduire les choses telles qu'elles étaient; et c'est ce qui donne la vie à un dessin, ce qui fait qu'il est exact de point en point. Cela, au moins, était dans mes moyens et je le fis ici pour la dernière fois. L'année suivante, j'essayai de faire ce que je n'étais pas capable de faire, et j'ai continué, hélas! usant la moitié de mes jours à cette besogne ingrate.
Je trouve une phrase dans mon journal du 6 mai qui semble en contradiction avec ce que j'ai dit plus haut des centres de mon travail: «Dieu soit béni, je suis ici; c'est le Paradis... Venise et Chamonix sont les deux bornes de la terre pour moi.»
Il est vrai qu'alors, je ne connaissais ni Rouen, ni Pise, bien que j'eusse vu l'une et l'autre. (Quand j'ai cité Genève, avec Rouen et Pise, cela comprenait dans ma pensée Chamonix.) «Venise, continue le journal, est un mirage, un miroir qui reflète des étoiles. Ses clairs de lune sont capables de tourner la tête aux gens les plus sages quand ils laissent de longues traînées lumineuses sur les eaux grises.»
De Venise par Padoue, où Saint-Antoine, par Milan où le Dôme étaient encore pour moi de purs chefs-d'œuvre; puis à Turin, et à Suse. Ma santé s'améliorait, la vue seule des Alpes me fit du bien et les brises qui en venaient semblaient me rendre mes forces. Nous passâmes le Mont Cenis pour la première fois. Je m'éveillai d'un lourd sommeil, le matin du 2 juin 1841, dans une toute petite chambre de Lans-le-Bourg, vers six heures du matin; au nord, les aiguilles rouges se détachaient sur le bleu du ciel, l'immense pyramide couverte de neige s'étendait jusqu'à la vallée, nappe éblouissante. Je m'habillai en trois minutes, je courus à l'extrémité du village, je traversai la rivière et je gravis la pente gazonnée qui monte du côté sud jusqu'aux premiers pins.
Je renaissais. La vie s'ouvrait de nouveau devant moi avec tout ce qu'elle a de meilleur: sentiment religieux, amour, admiration, espérance; tout ce que je savais, tout ce qu'il y avait au plus profond de mon être, tressaillait à cette heure; et l'œuvre que je voulais faire, et que les hasards de ma vie à venir ont servie, se précisa, fut déterminée, si je puis dire, en cette minute. Plein de reconnaissance, je rentrai, j'allai trouver mon père et ma mère et je leur dis que j'étais sûr maintenant de guérir.
Les docteurs s'étaient absolument trompés sur mon cas. J'avais surtout besoin de grand air, d'un air vivifiant, d'exercice, de repos, sans aucune excitation artificielle. L'air de la campagne romaine était détestable pour moi et la vie de Rome la plus mauvaise que je pusse mener. Les trois passages suivants de mon journal, qui ont pris une grande signification par la suite, peuvent servir de conclusion à ce chapitre qui, je le crains, aura paru à mon lecteur bien ennuyeux:
«I. _Genève, 5 juin._--Arrivé hier de Chambéry; un vent frais du nord chassait la poussière. Ravi de la grâce d'une jeune femme, la femme d'un confiseur, dans une petite ville que nous traversions, et à laquelle je demandai «une livre» de biscuits de Savoie. «Mais, Monsieur, une livre sera un peu volumineuse! Je vous en donnerai la moitié; vous verrez si cela vous suffira... Ah! Louise (ceci s'adressait à une petite personne aux yeux brillants, qui s'agitait dans l'arrière-boutique et exprimait son mécontentement de façon bruyante), si tu n'es pas sage, tu vas savoir[56]». Tout cela si gaiement, si gentiment!--Arrivé ici par une délicieuse après-midi, vers l'heure du coucher du soleil. Les prairies étaient si vertes, la Salève si brillante, le Rhône si tumultueux, le lointain Jura si beau que j'étais prêt à faire le vœu de ne jamais remettre les pieds en Italie.
«II. _6 juin._--Pluie à verse toute la journée; sermon improvisé et péniblement débité par un jeune homme qui n'avait pas de voix, dans une petite chapelle dont les voûtes blanches s'emplissaient du bruit d'un orgue strident et de cantiques en mauvais vers. Que de fois, le dimanche matin, aux mêmes heures, j'ai été pris de remords, j'ai décidé de secouer ma paresse et de faire un effort pour m'instruire de façon ou d'autre, de me fortifier physiquement, de me vouer à quelque œuvre utile au lieu de ne songer qu'à passer agréablement le temps. Cette impression m'est venue très intense aujourd'hui et je donnerais tout au monde pour qu'elle ne s'effaçât pas. Hélas! ces émotions ne sont jamais durables chez moi; le lendemain, je n'y pense plus.
«III. _11 décembre 1842._--C'est bien étrange, mais j'ai éprouvé les mêmes émotions, les mêmes remords, dans cette même petite église, l'année suivante, et ce fut l'origine de mon travail sur Turner.»
[Note 51: En français dans le texte.]
[Note 52: À remarquer que je voyais instantanément le pas du nuage--le travail de «Cœli Enarrant» ayant été vraiment commencé longtemps auparavant.--Noter aussi, un peu plus loin, le nuage de pluie.]
[Note 53: Cette course, cette chasse du nuage de pluie s'oppose dans mes dernières conférences sur le ciel, à la formation de la nuée de pluie dans tout l'atmosphère sous l'influence du vent.]
[Note 54: Un bleu des plus pâles, transparent, qui se fond en or.]
[Note 55: C'est Virgile qui parle et qui dit:
«À cette heure (une heure après le lever du soleil au Purgatoire) il fait soir là-bas (dans l'Italie méridionale) où est enterré mon corps, à l'intérieur duquel je faisais ombre (sur la terre lorsque j'étais vivant). Naples le possède maintenant; il y a été apporté de Brindisi.»
Virgile, dit-on, mourut à Brindisi et son corps, par ordre d'Auguste, fut porté à Naples. Purgatoire. Chant III. (Note du traducteur.)]
[Note 56: En français dans le texte.--Note du traducteur.]
CHAPITRE XVI
FONTAINEBLEAU
Le 29 juin, nous étions à Rochester; nous passâmes un mois à la maison à peser, à étudier ce qu'il y avait de mieux à faire pour ma santé. Depuis cette matinée de Lans-le-Bourg, j'étais convaincu que, si je pouvais vivre à ma guise en respirant l'air des montagnes, je serais vite sur pied. On prit l'avis des médecins de Londres; il fut décidé que le mieux était de me laisser faire et, sous la seule condition d'emmener Richard Fall, papa et maman consentirent à ce premier voyage d'indépendance. Je me mis donc en route au commencement d'août, me dirigeant vers le Pays de Galles. J'avais promis à mes parents de passer par Leamington pour y consulter une sommité médicale, le Dr Jephson; à la Faculté, on le qualifiait volontiers de charlatan, mais il nous avait été chaudement recommandé par des amis en qui nous avions grande confiance.
Jephson n'avait rien du charlatan: c'était un homme de la plus haute valeur, qui possédait toutes les qualités qui font les grands médecins. Ses débuts avaient été modestes: employé dans une pharmacie, il avait fini, grâce à un travail acharné joint à une faculté d'observation tout à fait remarquable, par devenir le premier médecin de Leamington; et c'est, je puis le dire, le seul vrai médecin que j'aie jamais connu avant Sir William Gull.
Il m'examina, m'ausculta pendant plus de dix minutes, puis me dit: «Installez-vous ici, et dans six semaines, si vous faites ce que je vous dis, vous serez guéri.» Je lui déclarai qu'il n'était nullement dans mes intentions de m'arrêter à Leamington, que j'allais dans le pays de Galles, mais que je ne demandais pas mieux de suivre, là-bas, les conseils qu'il lui plairait de me donner. «Non, non, fit-il, il faut que vous restiez ici, sinon, je ne m'occupe pas de vous.» Ceci sentait un peu le charlatanisme; je le saluai et continuai mon voyage après avoir écrit à la maison le récit détaillé de mon entrevue.
À Pont-y-Monach, je trouvai une lettre de mon père m'ordonnant de retourner immédiatement à Leamington et de me mettre entre les mains du Dr Jephson. En conséquence, Richard s'en alla seul à Snowdon et moi je repris le premier courrier en sens inverse, et me présentai devant le docteur, l'oreille basse. Il m'envoya loger dans un tout petit appartement où je menai pendant six semaines une vie toute nouvelle pour moi; vie contre laquelle je pestais, comme le prouve mon journal de l'époque, mais qui, en fin de compte, ne m'a pas laissé de mauvais souvenirs. L'eau salée des sources le matin, du fer deux fois par jour; au déjeuner de huit heures, du thé aux herbes; au dîner d'une heure et au souper de six heures, de la viande, du pain et de l'eau, seulement de l'eau; poisson, viande de boucherie ou volaille à mon choix, pourvu qu'il n'y eût jamais qu'un plat de viande; ni légumes, ni fruits. Une promenade le matin, une l'après-midi et se coucher de bonne heure. Tel était le régime auquel j'étais condamné et qui contrastait avec mes habitudes plus sybaritiques.
Je suivis docilement les ordonnances du docteur, trouvant encore la vie bonne dans ces conditions, et l'espoir de la voir se prolonger particulièrement intéressant.
La situation, quoique grotesque et prosaïque, n'était pas sans intérêt. J'habitais une maison meublée, une petite maison de briques, dans la rue.... qui donnait sur une espèce de pâturage, de terrain vague, entouré d'une palissade en mauvais état; de l'autre côté de l'enclos, la Leam coulait, bourbeuse et somnolente, garnie de ronces sur sa rive opposée; le long de la rue, c'était d'abord toute une suite de boutiques misérables, puis une épicerie plus aristocratique, un ou deux merciers, et enfin le cabinet de lecture et la Pump-Room.
Après la baie de Naples, le Mont Aventin et la place Saint-Marc, c'était comme un de ces changements de décors tels qu'on en voit au théâtre dans les féeries. Ce qui est bizarre, c'est que moi qui m'étais senti d'une tristesse mortelle en face du Mont Aventin, je n'éprouvais ici aucune disposition à la mélancolie; j'étais plutôt amusé, et j'avais surtout le sentiment très agréable qu'enfin les choses s'arrangeaient au moins pour _moi_, bien que ce que j'avais sous les yeux fût loin d'être aussi grandiose que Peckwater ni aussi joli que la place Saint-Marc. Mais je me retrouvais, après tout, à mon niveau de Croydon; je pouvais faire ce qui me plaisait, et je n'étais pas obligé de préparer des examens.
La première chose que je fis fut d'aller chez le libraire prendre un livre, car je voulais travailler. Après mûre réflexion, je me décidai pour _les Poissons fossiles_, d'Agassiz; et je me mis à compter des écailles, à apprendre par cœur des noms impossibles, avec l'idée que cela me ferait faire de grands progrès en géologie. Je me procurai aussi quelques Marryat et quelques pains de couleur afin de finir un dessin dans la grande manière de Turner, le château d'Amboise au coucher du soleil, avec la lune qui se lève à l'horizon et dont le sillage lumineux glisse sous l'arche d'un pont.
Je n'ai pas fait une dépense inutile le jour où j'ai acheté les _Poissons fossiles_, car ce livre m'a permis de constater, après avoir passé de longues heures à l'étudier, qu'Agassiz était un pur imbécile d'avoir gaspillé son argent à faire dessiner, et très bien dessiner, ces horreurs dont personne ne se souciait de savoir les noms.
Si j'avais pensé tirer de cette étude un profit quelconque, c'eût été du temps perdu; ce fut au contraire du temps gagné que de me rendre compte que le temps passé à un travail de ce genre _était_ perdu; et que de pêcher un gardon dans l'Avon, de l'accommoder au goût d'Isaac Walton, en admettant que son fumet pût monter jusqu'au Paradis des pêcheurs, eût été un résultat préférable à celui de classer, après six semaines de travail, et de pouvoir nommer, sans se tromper, toutes les écailles récoltées dans toutes les boues du monde. Grâce à ce livre, j'ai eu la perception exacte des véritables rapports qui existent entre les artistes et ces messieurs de la science. Car il n'était pas douteux pour moi que l'homme de génie, dans les _Poissons fossiles_, ne fût le lithographe, point du tout le savant, et que le livre aurait dû porter le nom de l'artiste, car ces poissons sont bien ses poissons, dont Mr Agassiz, en sous-ordre, n'a fait que compter les écailles et inventer les noms saugrenus.
La seconde chose de quelque importance qui se soit accomplie dans le «lodging» de Leamington, c'est le dessin du château d'Amboise dont j'ai déjà parlé, dessin exécuté «de tête» et représentant le château à environ sept cents pieds au-dessus de la rivière, alors qu'il est en réalité à quatre-vingts tout au plus, baigné dans la lumière d'un couchant à la Turner; la lune se lève à l'horizon, une lune à la Turner; des rampes, des escaliers de marbre qui n'existent pas descendent jusqu'à une rivière à la Turner; mais la dentelure en pierre de la chapelle de Saint-Hubert est très soigneusement dessinée à ma manière, que je trouvais sans doute supérieure à celle de Turner.
Ce dessin, qui devait illustrer un poème: _The Broken Chain_, après avoir été admirablement gravé par Goodall, me fut, ainsi que les vers, extrêmement salutaire en me donnant la preuve que, sous le rapport de l'imagination, j'étais un pire sot qu'Agassiz lui-même. Cependant, les jours passaient, de merveilleux jours d'automne; les blés étaient mûrs et une fois que j'avais laissé derrière moi l'enclos, le _Pump Room_ et la _Parade_, j'étais en plein Warwickshire, ce Warwickshire qui a tout le charme du paysage anglais. Les tours de Warwick dominaient les bouquets d'arbres les plus proches; je pouvais, en me promenant, aller jusqu'à Kenilworth ou, dans une petite voiture attelée d'un poney, gagner en une heure Stratford; et, tout alentour, c'était une admirable étendue de pays anglais avec ses collines et ses plaines, de vraies plaines, au travers desquelles les rivières coulent paresseusement et où les canaux n'ont que faire d'écluses.
C'est au cours de ces paisibles promenades que je me mis à regarder attentivement les bluets, les chardons, les passe-roses. Je vois dans mes notes, au 15 septembre, que j'étais en train d'écrire le _King of the Golden River_, que je lisais l'_Europe_, d'Alison, et la _Chimie_ de Turner. Ce _King of the River_ me fait penser, et j'en rougis, que je n'ai point encore parlé de Dickens, dont la jeune gloire n'était déjà plus à son aurore. Dès l'apparition des _Sketches_, mon père et moi fûmes conquis; puis ce furent les livraisons de _Pickwick_, et celles de _Nickleby_ qui firent nos délices; nous les attendions avec impatience et, quelles que fussent les préoccupations du jour, ennuis ou chagrins, leur lecture nous procurait quelques heures de plaisir sans mélange. Dickens, sans doute, ne nous apprenait rien qui ne nous fût familier, mais quel art dans la description! Nous connaissions aussi bien que lui les cochers et les valets d'écurie et beaucoup mieux encore le Yorkshire. Sa manie pour la caricature, dans ses écrits comme dans leurs illustrations, l'a placé en dehors de la sphère des auteurs de premier ordre, c'est pourquoi il n'a pas été dans ma vie un élément d'éducation, mais seulement de plaisir et de réconfort.
Le _King of the Golden River_ fut écrit pour amuser une petite fille; c'est une assez bonne imitation à la fois de Grimm et de Dickens, avec quelques impressions personnelles mêlées à des souvenirs des Alpes. Il a fait le bonheur des enfants, des enfants sages, et leur a été salutaire. N'empêche que la chose n'a aucune valeur. Hélas! je suis aussi incapable d'écrire une histoire que de composer un tableau.
Jephson tint parole; au bout de six semaines il me rendit ma liberté, disant--et il avait parfaitement raison--que ma santé était entre mes mains. Il est certain que, si j'avais continué à manger du gigot, à prendre du fer, si j'avais appris à nager dans la mer que j'aimais, si je m'étais consacré à la géologie et à la pêche des poissons vivants plutôt que des fossiles, je me serais probablement noyé, comme Charles, ou que l'on m'aurait trouvé un ou deux ans plus tard.