"Præterita": souvenirs de jeunesse
Part 23
Trouve-t-il que je suis un garçon heureux ou malheureux? A-t-il pour moi quelque estime, ou le contraire? Pense-t-il que l'on avait raison de fonder sur moi quelque espérance? Ou les talents que je pouvais avoir étaient-ils de ceux qui ne brillent au matin que pour se flétrir avant le soir? Si je le lui demande, c'est que j'ai reçu quelques lettres d'amis qui se disent enchantés et me déclarent que ces souvenirs ont jeté sur mon caractère des lumières toutes nouvelles, que je leur plais ainsi beaucoup plus qu'auparavant. Voilà un résultat qui n'est nullement celui que je cherchais, et qui est en contradiction avec l'impression que j'éprouve moi-même quand, me retournant, je me regarde face à face. Je suis extrêmement peiné et humilié lorsque je constate, aujourd'hui que je suis un peu moins ignorant, le peu que je valais alors, et tout ce que je laissais perdre de temps, d'occasions et de devoirs--un devoir manqué étant la pire des pertes--et je ne vois vraiment pas ce que mes amis ont pu trouver dans ces souvenirs d'enfance de plus aimable qu'ils n'eussent pu deviner chez l'auteur de _Time and Tide_ ou de _Unto This Last_. En vérité, et quoi qu'ils en disent, je n'étais alors, et je le suis demeuré encore un an ou deux, qu'un petit têtard informe, ruisselant, glissant, rien qu'un estomac avec une queue, se gonflant, s'aplatissant, se tortillant au milieu des ondes de cristal et sur les sables purs des sources de la jeunesse.
Mais fort heureusement j'ai toujours eu des yeux excellents et la bonne habitude de nager contre le courant; et maintenant le temps était venu où je commençais à désirer me mettre au service de belles princesses, pour aller chercher leurs balles au fond de l'eau, lorsque soudain je me vis sous ma véritable forme, et cette vision me laissa effaré et découragé. Ceci se passait à Rome, vers l'époque de Noël.
Parmi les objets d'art toujours de mode à Rome, et dont les voyageurs de distinction ne devaient pas manquer d'emporter des spécimens, étaient ces camées taillés dans de jolis coquillages roses. Afin de nous conformer à l'usage, nous achetâmes un coquillage quelconque de Dieux et de Grâces. Mais les artistes tailleurs de camées étaient habiles aussi à faire le portrait de simples mortels, et mon père et ma mère, escomptant l'avenir, résolurent de faire graver pour la postérité le profil de leur futur grand homme.
Ce que j'apercevais, quand je me regardais dans le miroir, me suffisait, et je n'avais jamais songé à me demander de quel effet était mon profil. Le camée terminé, j'en admirai le travail, mais l'image qu'elle donnait de moi ne me satisfaisait pas. Je ne l'ai pas analysée alors; aujourd'hui, si je cherchais à la décrire, je dirais qu'elle rappelait un penny de George III, avec un soupçon de George IV, l'orgueil du Grand Turc et l'humeur de huit petits lucifers déchaînés.
Et sans doute je savais que j'étais orgueilleux, et depuis quelque temps maussade; cependant ce n'était ni l'orgueil ni la maussaderie qui étaient les caractéristiques de ma nature. Tout au contraire, personne n'était plus respectueux des choses réellement grandes que moi, et personne n'était d'humeur plus facile quand on me laissait faire à ma tête. Que peut-on demander de plus à la plupart des garçons ou des animaux?
Et il me semblait dur que l'on insistât surtout sur les défauts passagers, oubliant les qualités véritables, et que ceux-ci demeurassent fixés à jamais d'après le témoignage un peu fantaisiste du camée. À propos de ce camée et d'autres portraits plus récents de moi--est-ce vanité?--mais je tiens à dire pour ceux qui les verraient et qui éprouveraient quelque déception, que ce qu'il y a de mieux dans mon visage, comme ce qui m'a été le plus utile dans la vie, ce sont les yeux, et encore seulement quand on les voit de près. Un ami très cher et très perspicace, un Français, m'a fait remarquer aussi, mais bien des années plus tard, que la bouche--si elle n'était pas digne d'Apollon--avait de la bonté: quant au type George III et George IV, il était très marqué dans la famille et en particulier chez mon cousin George de Croydon; et pour la forme de la tête, par devant et par derrière, j'ai mes idées là-dessus, mais ce n'est pas l'instant de les exposer. Le moment est venu, par contre, de dire plus en détail non seulement ce qui m'arriva maintenant que j'étais majeur, mais ce qu'il y avait en moi: c'est dans ce but que je transcris ici un ou deux fragments de mon journal écrits pour moi seul, non pour faire plaisir à mon père ou pour être imprimés, après corrections, par Mr Harrison.
En feuilletant ces vieux cahiers, je m'aperçois que j'ai trop poussé au noir mes souvenirs de la Riviera. Témoin cette page sur un endroit que je voyais alors pour la première fois et qui a joué un grand rôle dans ma vie, le promontoire de Sestri di Levante:
«_Sestri, 4 novembre_ (_1840_).--Matinée très pluvieuse; à peine si nous avons pu franchir les quatre milles qui nous séparaient de cet adorable village; les nuages, emportés comme de la fumée le long des collines, enveloppaient de guirlandes les églises blanches accrochées aux pentes boisées. Avons dû attendre ici jusqu'à trois heures; le temps s'est éclairci, nous avons gravi le promontoire boisé qui domine le village. Les nuées s'élevaient lentement au-dessus des Apennins, laissant ici et là des flocons légers qui s'accrochaient au fond des ravins et s'enlevaient sur les parties ensoleillées comme autant de langues de feu; à l'horizon, la ligne bleu foncé des montagnes, pure comme le cristal, se profilait nettement sur le ciel d'un vert pâle; le soleil touchait çà et là les verts précipices, et les villages blancs de la côte luisaient comme de l'argent au Nord-Ouest; c'était ensuite la masse des hautes montagnes qui dévalaient dans les sombres vallées plantées d'oliviers; leurs cimes d'abord toutes grises dans la pluie se teintaient de bleu foncé, lorsque les nuées se dispersaient, chassées par le vent. Puis tout à coup le soleil reparaissait et ses rayons doraient les bois les plus proches, faisaient flamboyer les troncs lisses des arbres, les feuillages déjà magnifiquement nuancés par l'automne, les revêtant d'une splendeur comme Turner seul pourrait en imaginer une, et que mettait en valeur le fond gris d'orage. Au sud, c'était la mer sur laquelle se reflétaient et miroitaient quantité de petits nuages blancs venus des Alpes, entre de longues bandes du bleu le plus pur, tandis que le soleil, très bas déjà, dardait de longs rayons obliques loin, très loin de l'horizon; les vagues venaient se briser au milieu de panaches d'écume contre des rochers de marbre noir, et de grandes masses floconneuses couraient, poussées par la marée, vers la pleine mer. Au-dessus de nos têtes, un groupe sombre de pins d'Italie et de chênes verts enveloppaient d'ombre un adorable coin de prairie, tel qu'on en pourrait trouver dans les parties les plus fertiles des îles de Derwentwater. Cette féerie dura jusqu'au moment du coucher du soleil; alors un double arc-en-ciel s'élança au-dessus des bois embrasés, puis à mesure que le soleil baissait à l'horizon, les nuées d'orage se revêtirent de pourpre; l'arc-en-ciel dont les nuances se fondaient, semblait une large ceinture cramoisie au-dessus de laquelle les nuages flambaient; magnifique spectacle qu'il n'est pas donné à l'homme de contempler plus d'une ou deux fois dans sa vie.»
Je vois que nous sommes arrivés à Rome le samedi 28 novembre. La note, écrite dès le lendemain matin, mérite peut-être d'être conservée.
«_Dimanche 29 novembre._--La ville est en l'air parce que le Pape officie à la Chapelle Sixtine; c'est aujourd'hui le premier jour de l'Avent. Me suis fait bousculer, étouffer, pour rien: musique médiocre, sorte de mascarade avec le Pape et des cardinaux mal tenus. L'extérieur et la façade occidentale de Saint-Pierre ont certainement beaucoup d'apparence; l'intérieur conviendrait à une salle de bal, ou ne devrait servir qu'à cela.»
«_30 novembre._--Monté en voiture au Capitole place pleine d'immondices, lugubre et dégoûtante; descendu ensuite au Forum, très bon sujet de tableau certainement. Puis marché longtemps, parmi des tas de briques et de décombres, jusqu'à en avoir mal au cœur.»
Écœuré, ai-je voulu dire. Mais entre le 20 et le 25 décembre, je fus réellement malade; accès de fièvre terrible, c'est un miracle que je m'en sois tiré. Le 30, j'étais sur pied; je continue ainsi:
«Petite promenade de long en large sur le Pincio; je suis incapable de faire autre chose depuis cette maudite maladie. Pourquoi donc faut-il que toute joie s'affadisse si vite, que les plus vives impressions si rapidement s'effacent? Rome était là devant moi: tours, coupoles, cyprès, palais, enchevêtrés, formant d'admirables groupes; une petite brume de décembre se mêlait à quelques légères fumées de bois et cernaient d'une jolie ligne grise toutes les formes qui se dressaient entre moi et le soleil; au delà des admirables chênes verts des jardins Borghèse, on apercevait les Apennins d'où émergeait un grand pic couvert de neige, semblable à la traînée lumineuse d'une comète. Ce n'était pas le clair de lune, ce n'était pas la lumière du soleil, c'était quelque chose d'aussi doux que l'un, d'aussi puissant que l'autre. Et j'étais là au milieu de ces magnificences, et je ne le sentais pas! Je rentrais de ma promenade, aussi las de mon devoir accompli que si j'étais sur la route de Norwood.»
Des yeux, je suivais une jeune fille qui promenait des enfants et dont le petit bonnet coquettement posé sur ses cheveux très bien coiffés trahissait la nationalité: j'étais fixé, bien avant de l'avoir entendu dire à l'un des enfants qui jabotait en anglais avec une volubilité comparable seulement au murmure de la fontaine de l'autre côté de la route: «qu'elle n'en comprenait pas un mot»[51]. Après deux ou trois allées et venues, la jeune fille s'assit à côté d'une autre bonne; elles bavardaient, elles riaient, l'air parfaitement heureux, ne pensant pas plus aux montagnes qui se dressaient derrière elles, et à la ville qui s'étendait sous leurs pieds, qu'au Grand Turc; tandis que moi, emporté par mes sentiments dans des sphères que je jugeais très supérieures, je souffrais cruellement, en face d'un spectacle qui aurait dû me procurer d'infinies jouissances, de sentir les heures peser si lourdement sur mes épaules. Voilà bien l'orgueil, cher lecteur, et la maussaderie--_dum pituita molestat_--bien dûment établis.
Mais faut-il être bien orgueilleux pour se croire supérieur au point de vue du _sentiment_ à une petite _bonne_ française? Très sincèrement, je ne me croyais pas supérieur à cette fille, ni meilleur; mais je savais qu'il existait entre moi et le lointain Soracte, ou même entre moi et l'invisible Vultur, un lien qu'elle ne soupçonnait même pas; et que cela impliquait un horizon terrestre, sinon céleste, plus étendu; nous n'étions pas nés sous la même étoile.
Pendant ce temps, au pied de la colline, ma mère tricotait dans la grande chambre romaine, aussi paisiblement que si elle eût été chez elle--cette grande chambre qui avait sur les auberges de Provence le mérite d'être propre. Les jours passaient et l'heure vint de songer au voyage de Naples, avant qu'aucun de nous ne fût fatigué de Rome. Cette bonne cousine Mary, à laquelle je ne daignais jamais demander son avis sur rien, était celle d'entre nous qui avait le plus profité de ce séjour. Réellement très bonne musicienne (elle avait pris quelques leçons de Moscheles), elle jouissait des maîtrises des églises, lisait attentivement son guide, savait toujours où elle était et, profondément religieuse, était arrivée à vaincre ses préjugés puritains au point de visiter avec une émotion respectueuse le tombeau de saint Paul et la maison de sainte Cécile. Je crois même qu'elle finit par monter à genoux la Scala Santa, comme toute bonne Romaine.
L'hiver avait passé, et le soleil du printemps réchauffait doucement l'atmosphère quand nous gravîmes les monts Albains pour descendre dans la vallée au-dessous de La Riccia, que j'ai décrite dans l'un des chapitres les plus souvent cités des _Modern Painters_. Mon journal dit: «Un abîme, et sur la colline opposée un autre village haut perché, avec le clocher et le toit de son église formant un groupe très réussi. Un hérissement d'arbres descendait jusqu'au fond du ravin d'où s'élançait près de moi, en clair sur le fond d'ombre, la paroi grise d'un rocher merveilleusement brodé de lichens aux mille couleurs.»
Suivent encore quelques phrases du même genre, et puis une description des marais Pontins où j'insiste beaucoup sur les taches mouvantes que mettent çà et là les grands troupeaux noirs, les vols de mouettes blanches, les cochons aux soies hérissées, les oiseaux de toutes sortes, échassiers et plongeurs en nombre incalculable. Il est extrêmement intéressant, au moins pour moi, de voir qu'à cette époque où je ne faisais encore que des croquis au crayon, c'était surtout la couleur qui me frappait: je voyais les choses d'abord en couleur, comme elles doivent être vues.
Certains détails du voyage de Mola à Naples, sur lesquels je me permets d'insister, prouvent la constante préoccupation d'exactitude qui fait le fond des principes que j'ai formulés, plus tard, dans _Modern Pointers_, bien qu'à cette époque je n'eusse pas la plus légère idée d'écrire ce livre, ni aucun autre, et que je prisse ces notes uniquement pour me souvenir de ce que je voyais, et sans me préoccuper de savoir si elles me serviraient à autre chose.
«_Naples, 9 janvier_ (_1841_).--Pendant que je m'habillais hier à Mola auprès de la fenêtre, j'ai vu le soleil se lever au milieu des brumes qui montaient de la mer; le petit bois d'orangers qui descend en pente douce vers la plage rougissait sous ses caresses; Gaëte, en face, étincelait sur son promontoire. J'ai couru à la terrasse, un petit toit de zinc orné d'orangers et de figuiers d'Inde en pots. Au bord de la mer s'élevaient des montagnes qui rappelaient celles du Skiddaw, avec des ravins semblables à ceux du Saddleback; les hauts sommets étincelaient sous la neige fraîchement tombée, le plus élevé effleuré par un blanc nuage léger et rapide[52]. Plus près, les montagnes s'amollissaient en masses vertes et unies comme les collines de Malvern, sauf que leurs sommets étaient couverts d'oliviers et festonnés de vignes; on aperçoit le village de Mola avec ses murs blancs et ses toits plats, au-dessus des oliviers, dans de légères vapeurs de fumée bleue; au loin, une autre chaîne de montagnes court vers la mer. L'air était un peu frais, mais si pur et si doux, si chargé de parfum d'orangers que l'on se serait cru au printemps, non en janvier. Le temps menaçait, mais le soleil nous resta fidèle pendant la traversée du village; rues étroites, pittoresques et colorées, qui descendent vers la mer, puis, côtoyant un précipice dont la neige était éblouissante sous le soleil qui montait, et entre des haies de myrtes, nous entrons dans la plaine de Garigliano. Un gros nuage chargé de pluie courait[53] après nous, nous gagnant de vitesse, s'abaissant petit à petit, couvrant bientôt tout le bleu du ciel jusqu'à ne plus laisser qu'une étroite bande d'un bleu ambré[54] derrière les Apennins; les montagnes plus proches étaient maintenant plongées dans une ombre profonde, ombre de pourpre--les neiges au loin d'abord embrasées et donnant la plus forte lumière du paysage, puis sombres contre le ciel clair; des masses grises au-dessus, lugubres, lavées de pluie par endroits; au-dessous, un bouquet de saules qui se détachaient contre un fond pourpre, un peu jaune d'Inde, un peu tacheté de rouge. Puis c'étaient les ruines d'un aqueduc dont les murs portaient encore des traces de mosaïque; ses arches encadraient des collines et de belles prairies dont la verdure fraîche se mêlait à l'or des saules. À Capoue, nous perdîmes du temps à la Douane, maudite douane; nous avions subi le même ennui à Garigliano où des mendiants hurlants s'étaient rués sur nous (Caffé del Giglio d'Oro). Je vois encore un gamin, un vrai singe, perché sur l'épaule d'un autre gamin et qui faisait claquer ses mâchoires en se donnant de grands coups de poing.
Le pays, à partir de Garigliano, est absolument plat; la voiture filait entre les festons de vigne accrochés aux ormes; la route était parfaitement droite et toute déchirée par une pluie diluvienne. La nuit venait, j'étais horriblement fatigué; de temps à autre, entre les nuées orageuses qui fuyaient, on apercevait un lambeau de ciel bleu ou encore deux ou trois pures étoiles qui cherchaient à percer les lourdes masses noires. Des éclairs sillonnaient le ciel quand nous approchâmes des portes de Naples, où nous fûmes encore retardés par la Douane et le visa de nos passeports. J'étais arrivé à un tel degré de fatigue, si exaspéré, si transi, que j'étais près de pleurer. Ce n'était pas ainsi que j'avais rêvé entrer à Naples! Aurais-je jamais pensé, lorsque, assis dans mon coin familier de Herne Hill, je soupirais après la neige lumineuse des montagnes, après une feuille d'oranger, que j'arriverais à Naples d'aussi méchante humeur que si j'avais passé ma journée a Londres? Mille fois plus encore!
Depuis plus de dix ans, grâce à ma passion géologique, je connaissais à fond la structure et l'aspect du Vésuve et du mont Somma. _Friendship's Offering_ et _Forget me not_, à l'époque de Leoni le bandit, m'avaient aussi donné d'utiles notions sur la baie de Naples. Mais les formes admirables du mont Saint-Ange et de Capri étaient toutes nouvelles pour moi, et la pensée que je me trouvais là, en présence de forces souterraines inconnues, m'emplit d'une émotion profonde; pourtant le Vésuve était calme, et les lentes évolutions du nuage blanc suspendu au-dessus de son cratère ressemblaient à celles d'un simple nuage d'orage.
La première vue des Alpes avait été pour moi la révélation directe de la présence d'une puissance créatrice bienfaisante. Mais depuis longtemps, dans les forces volcaniques et destructrices, Homère m'avait appris à reconnaître--et ma raison m'avait confirmé dans cette pensée--sinon l'Esprit du mal en personne, tout au moins le symbole du mal non racheté, un monde en dehors des conditions atmosphériques, orages, chaleurs, gelées, d'où dépend le cours normal de la vie organique. Et de même que les neiges et les roses des Alpes à Lauterbrunnen représentaient pour moi le Paradis, de même cette vallée de cendres, cette gorge de lave était l'Enfer, l'Enfer visible. Et s'il se présentait ainsi dans l'ordre naturel, pourquoi serait-il autre dans l'ordre surnaturel?
Je n'avais pas encore lu une seule ligne du Dante. Dès que je connus ces vers:
Vespero è già colà dov'è sepolto Lo corpo dentro al quale io facea ombra: Napoli l'ha, e da Brandizio è tolto[55]
non seulement Naples, mais l'Italie tout entière, s'éclaira à cette flamme sacrée. Dès lors, les quelques vers de Virgile que je savais s'illuminèrent tout à coup; j'en compris la vérité en voyant le lac sans oiseaux. À moi aussi la voix enseigna la loi de vie éternelle:
Nec te Nequidquam lucis Hecate præfecit Avernis
Les légendes devenaient vérité--elles _commençaient_ à le devenir plutôt, devrais-je dire; tout un cortège de pensées se faisaient jour qui ne devaient prendre corps que quarante ans plus tard et qui, dans leur première éclosion, ne m'apportaient que tristesse et désappointement. «Il y avait donc des endroits comme ceux-là, et où les Sibylles vivaient! Mais est-ce là tout?»
Horribles, oui, ces terrains convulsés, ce lac de soufre bouillant, la grotte du Chien avec son sol bas, son air lourd, empesté, si lourd qu'il semblait qu'on pût l'agiter avec la main. Horrible, ignoble, et quand on pense que c'est la Delphes de l'Italie! Les merveilles, les splendeurs de ces îles et de ces mers, je les voyais, comme c'était déjà mon habitude, sans qu'un seul de leurs défauts m'échappât.
Le voyageur anglais ordinaire, auquel il est donné de cueillir une grappe de raisin, et auquel une jolie fille aux yeux noirs apporte sa bouteille de vin de Falerne, n'en demande pas davantage--en ce monde ou dans l'autre--et il déclare que Naples est le Paradis. Pour moi, hélas! dès que mes pieds foulèrent les cendres volcaniques, je compris qu'il n'y a pas de perfection possible, de forme ou de couleur, pour une montagne, quand tout y est scories. Comment admirer une mer, si bleue qu'elle soit, quand elle vient mourir sur un sable noir? Je constatai aussi avec une colère bien légitime l'épouvantable négligence des pouvoirs publics--que Mr Gladstone avait signalée à propos des prisons napolitaines. Mais ni lui, ni aucun autre Anglais, que je sache, en dehors de Byron et de moi, ne virent que les Apennins se dressaient comme un mur de prison et faisaient de la vie moderne en Italie une honte et un crime: crime à la fois contre l'honneur de ses ancêtres et la bonté de son Dieu.
Mais en même temps que j'étais vivement frappé par les défauts d'autrui une sorte d'éclair volcanique, grâce à Dieu, me révéla les miens. Le sentiment que Naples et son beau golfe ne pouvaient rien me dire, dans l'état de maladie et de tristesse où je me trouvais, me fut douloureux; je me le reprochai; l'enveloppe de la chrysalide commençait à craquer de place en place, non sans profit, et je dis adieu aux derniers contours du mont Saint-Ange qui disparaissait au sud, en songeant vaguement à m'améliorer à l'avenir.
Nous restâmes une journée entière à Mola di Gaeta afin de me permettre de dessiner le château d'Itri. On nous avait laissé entendre qu'Itri n'avait pas bonne réputation; mais nous nous étions refusés à croire qu'un aussi joli endroit pût offrir quelque danger, et nous nous y étions fait conduire pour y passer la journée. Pendant que je dessinais, ma mère et Mary erraient à l'aventure; Mary savait maintenant quelques mots d'italien, assez pour sympathiser avec toute Contadine portant une jolie coiffe ou un beau baby. Les voyageurs étaient rares à Itri, je ne crois pas qu'on y eût jamais vu d'Anglaises; aussi les Contadines étaient-elles enchantées et elles auraient fait tout au monde pour être agréables à maman et à Mary. Je fis un bon croquis et nous regagnâmes les bois d'orangers de Mola, ravis. Nous apprîmes plus tard que la population d'Itri est tout entière composée de bandits; de ce jour, nous n'avons plus jamais eu peur des bandits.
Nous passâmes la journée du dimanche à Albano. Dans la matinée nous fîmes une longue promenade, mon père, manière, Mary et moi, dans les bois de chênes verts des alentours. Depuis plusieurs semaines déjà, je ne toussais plus, je pouvais marcher sans fatigue; je jouissais d'une sécurité relative lorsque, tout à coup, pendant cette promenade bien paisible pourtant, la toux reprit et je constatai que le mouchoir que j'avais porté à mes lèvres était taché de sang! Je m'assis sur le talus, au bord de la route, et je vis devant moi mon père très pâle.
Nous regagnâmes l'auberge à pas lents et mon pauvre père, s'étant procuré une sorte de carriole légère, se mit en route pour aller lui-même à Rome chercher le docteur.
J'ai bien souvent songé, avec mélancolie, aux émotions douloureuses qui avaient dû étreindre le tendre cœur paternel pendant cette longue course, dix-huit milles à travers la campagne romaine.
Le bon Dr Gloag le rassura et revint avec lui. Mais il n'y avait pas grand'chose à dire ou à faire. Ces petites crises étaient naturelles au printemps, il fallait seulement redoubler de prudence. Ma mère ne perdit pas courage. Le lendemain, nous rentrions à Rome; et depuis ce temps la toux ne m'a plus incommodé.