"Præterita": souvenirs de jeunesse
Part 22
Avec le passage de la Magra et l'acquisition du _Bacchus et Ariane_, monument symbolique de mon classicisme de deux pieds de haut, se termine la phase de ma vie où toutes les idées que je pouvais avoir en sculpture ne dépassaient pas Chantrey d'un côté, et Roubilliac de l'autre. La Magra traversée, j'eus la sensation d'être en Italie, la vraie Italie; dès le lendemain nous passions le pont de Serchio et nous entrions à Lucques.
J'ai tort de dire que j'eus _alors_ la sensation d'être en Italie. Ce n'est que beaucoup plus tard, jetant un regard en arrière, que je distinguai le moment où le courant qui m'entraînait changea de direction. Jusqu'ici, la signification de l'art chrétien primitif m'avait échappé, je ne me doutais pas de ce qu'était la sculpture, la sculpture vivante; j'étais en pleines ténèbres; elles ne commencèrent à se dissiper que pour me laisser dans une sorte d'étonnement vague et d'embarras respectueux en présence du nouveau mystère qui m'entourait. L'impression que j'eus de Lucques, cette première fois, se confond maintenant avec celle, infiniment plus profonde, que m'a laissée ma visite de 1845. Ce fut tout le contraire pour Pise. À première vue, la grandeur, la pureté de son architecture me firent une profonde impression, surtout, il est vrai, à travers Byron et Shelley. Dans la cathédrale de Lucques, j'eus ma première rencontre avec un frère de la Miséricorde, la tête couverte de la cagoule; et la pensée qu'à chaque instant, dans les rues ensoleillées, on pouvait voir surgir ces sombres figures drapées, surexcitait mon imagination et mes nerfs et ajoutait aux charmes de ces vieilles villes. Je dessinai la Chapelle de l'Épine auprès du Ponte-a-Mare avec soin et succès; mais la langueur de l'Arno aux eaux troubles, comparé à la Reuss ou au Rhône à Genève, me rendit fort sceptique à l'égard des descriptions enthousiastes, soit modernes, soit anciennes, des rivières italiennes. Chose assez singulière, ce n'est qu'en 1882 que j'ai vu l'Arno couler à pleins bords et que j'ai compris que toutes les rivières d'Italie sont des torrents de montagne.
C'est le cœur plein de confusion que je relis, et c'est par devoir que j'imprime le passage de mon journal où sont notées mes premières impressions sur Florence:
«_13 novembre 1840._--Je viens de faire un tour, j'ai flâné sur la place aux statues: l'air était plein d'une douceur printanière et je n'oublierai jamais l'impression que m'a faite cette place dominée par la masse énorme du Palazzo Vecchio ni celle que m'a faite le Duomo. Je ne m'attendais pas à voir une église de très grande dimension, mais plutôt quelque chose d'élégant, comme La Salute à Venise. Débouchant par l'angle du sud-est, du côté où la galerie autour de la coupole est achevée, je demeurai cloué par la surprise, et faillis me faire écraser. L'effet est prodigieux. Non que ce soit de la bonne architecture, même si on admet ce style barbare, mais on est abasourdi, on ne saurait expliquer ce qu'on éprouve, tant la richesse de tous ces marbres à l'extérieur est confondante, et la profusion des magnifiques sculptures en marbre et en bronze, sur la grande place, m'a vivement impressionné.
«_15 novembre._--Je ne puis démêler encore mes impressions sur Florence. Cependant, ce qui domine, c'est le désappointement. Les galeries que j'ai parcourues hier sont sans doute curieuses; mais comme agrément, j'aimerais autant le British Muséum, n'étaient les Raphaëls. Tout le reste est pour moi lettre morte, je n'y comprends rien, je ne comprends même pas grand'chose aux Raphaëls.»
Lors donc de cette première visite à Florence, les palais qui me rappelaient la prison de Newgate m'étaient à juste titre odieux; au contraire, les vieilles rues, les marchés en plein vent m'enchantaient; l'intérieur du Dôme me semblait une horreur, l'extérieur un casse-tête chinois. Tout l'art sacré, fresques, peinture à la détrempe, que sais-je? rien, un zéro, ce que c'était pour les Italiens eux-mêmes; la campagne alentour, des murs borgnes et des oliviers poussiéreux; l'ensemble, mystification et ennui sauf pour un maître: Michel-Ange.
Je sentis du premier coup chez lui une émotion, une vie supérieures à celle qu'on trouve chez les Grecs, et une sévérité et une noblesse d'intention qui n'existait pas chez Rubens. Comme j'entendais autour de moi dire et redire qu'il n'y avait rien de supérieur à Michel-Ange, je fus très fier de le goûter; la haute idée que j'avais de ma propre infaillibilité s'en trouva encore grandie; avec l'aide de Rogers pour la Chapelle Lorenzo et grâce à de longues stations devant le _Bacchus_, aux Offices, je fis de rapides progrès dans le sens Michel-Angelesque. Par contre, dès le premier jour, je déclarai le _Rémouleur_ de la Tribune vulgaire et assommant, et je n'ai pas changé d'avis depuis; la _Vénus_ de Médicis, une petite personne sans intérêt; le _Saint Jean_ de Raphaël d'une boursouflure poussée au noir, et la collection des Offices en général, un mélange incongru, l'œuvre de gens qui ne s'y connaissaient pas, n'entendaient rien à l'art[48], ne s'en souciaient pas. De fait, lorsque je revis les Offices en 1882--je n'y suis pas retourné depuis--j'ai retrouvé ma première impression et j'ai éprouvé quelque fierté de ma perspicacité précoce. On ne pouvait guère s'attendre, à cette époque, à me voir aimer l'Angelico ou Botticelli; y eussé-je été disposé, le corridor du haut des Offices n'était pas un endroit convenable pour y admirer la grande _Madone_ de l'un ou la _Vénus_ de l'autre. Elles étaient alors toutes deux dans le passage extérieur qui conduit à la Tribune.
Une fois que mes réflexions m'eurent amené là, je m'installai au milieu du Ponte Vecchio et je fis un bon croquis, très exact, de ses boutiques et des constructions que l'on a devant soi quand on regarde du côté du Dôme. Il semble que je n'aie eu ni le temps, ni l'envie d'en faire plus à Florence; le Marché Vieux était trop encombré pour qu'on y pût travailler et quant aux sculptures du Dôme, elles étaient inséparables de la couleur. Dans l'espoir--espoir qui allait s'affaiblissant chaque jour--de trouver les choses plus à notre goût dans le Sud, nous quittâmes Florence par la Porta Romana.
Sienne, Radicofani, Viterbe et, le quatrième jour, Rome; voyage lugubre avec des arrêts plus lugubres encore. J'avais un affreux mal de tête à Sienne et la cathédrale me parut le comble de l'absurde--sursculptée, surbariolée, surdécoupée, surélevée de trop de pignons--une immense pièce montée, un monument de vanité, sans le moindre sentiment religieux. Et c'est bien cela, en somme: la vraie beauté de Sienne était tout entière dans sa vieille cathédrale, le Westminster de _son_ Édouard le Confesseur. Les ruines, au moins, sont-elles encore respectées?
La solitude volcanique de Radicofani, l'orage qui grondait, les hurlements du vent, ses sifflements aigus à travers les portes mal jointes et les trous de serrures de la plus misérable des auberges, resta longtemps pour nous un véritable cauchemar. À Viterbe, j'étais moins souffrant et je fis un dessin du couvent qui est d'un sentiment juste et d'une bonne facture. Le quatrième jour, papa et maman remarquèrent avec une joie triomphante, bien qu'ils souffrissent d'être si cahotés, que plus on approchait de Rome, plus la route devenait mauvaise.
Tout mon bagage scientifique, ce qui devait m'aider à comprendre la Ville Éternelle, consistait dans les deux premiers livres de Tite-Live, que je n'avais jamais approfondis et quelques noms géographiques qui flottaient dans ma mémoire, sans que j'eusse seulement regardé où ils se trouvaient sur la carte: Juvénal, une ou deux pages de Tacite, et, dans Virgile, l'incendie de Troyes, l'histoire de Didon, l'épisode d'Euryale et le dernier combat. J'avais sans doute lu pour ainsi dire toute l'_Énéide_, mais la majeure partie ne m'avait semblé que du fatras. Sur l'histoire romaine moins ancienne, je n'avais lu que des auteurs anglais fort sévères pour les vices impériaux, et je n'étais pas éloigné de penser que la malaria de la campagne romaine était une conséquence naturelle de la papauté. J'avais été élevé dans l'idée qu'il ne pouvait pas plus y avoir un bon empereur romain qu'un bon pape; je ne savais pas trop si Trajan vivait avant le Christ ou après, et j'aurais été sincèrement reconnaissant à quiconque m'eût dit que Marc-Aurèle était un philosophe romain, contemporain de Socrate.
L'apparition du dôme de Saint-Pierre dans le lointain ne nous fit pas plus d'impression que si c'eût été une borne kilométrique, nous annonçant que nous avions encore une vingtaine de milles à faire sur une route cahotante, avant de nous reposer. Quand nous nous approchâmes du Tibre--le Tibre nonchalant, aux rives boueuses, aux eaux épaisses et jaunes--j'éprouvai une sensation de dégoût mêlée de tristesse. Quel contraste avec le flot montant de la Tamise poussé par le vent, que j'aimais à regarder de la fenêtre de Nanny Clowsley! La Piazza del Popolo m'était aussi familière--je l'avais vue tant de fois reproduite--que Cheapside, et me paraissait beaucoup moins intéressante. Nous descendîmes, cela va sans dire, dans un des hôtels de la place d'Espagne; je me couchai fatigué et de mauvaise humeur de me trouver dans la rue bruyante d'une grande ville moderne avec rien à dessiner et une foule de petits ennuis en perspective. Le lendemain matin, en me réveillant bien reposé, je me dis comme Mr Rogers: «Je suis à Rome», et j'accompagnai papa et maman à Saint-Pierre, avec un certain sentiment de curiosité, j'en conviens.
Voyageurs et livres m'avaient crié sur tous les tons que je serais désappointé, que la basilique ne me ferait pas l'effet de grandeur auquel je m'attendais; mais je ne me suis pas vanté en vain d'avoir le sentiment exact des proportions, et le fait est que j'eus la conscience nette de son immensité. Mais ce à quoi je ne m'attendais pas, c'est à la lourdeur, à l'ennui de la façade, au mauvais goût, à l'insipide distribution de l'intérieur. Nous en fîmes le tour, regardant les copies en mosaïque de tableaux qui ne nous intéressaient pas, les tombeaux magnifiques de gens dont nous ne connaissions même pas les noms; enfin, nous nous retrouvâmes au grand air, devant les fontaines, avec un immense sentiment de soulagement. Aucun de nous n'a jamais remis les pieds à Saint-Pierre, si ce n'est pour entendre de la musique, ou pour voir des processions et des cérémonies religieuses.
Nous rentrâmes déjeuner et, l'après-midi, nous fîmes en voiture le tour classique par le Forum, le Colisée, et le reste! Je n'avais qu'une idée très vague du Forum, de ce qu'il était, ou de ce qu'il avait été. Je ne comprenais pas ce que venaient faire là ces trois colonnes, ou les sept, et cet Arc de Sévère sous lequel ne passe pas de route, et surtout cette masse de constructions sordides qui se dressent au-dessus, flanquée d'une tour du XVIIIe siècle sans le moindre caractère. Un des grands avantages de mon ignorance était, en tout cas, de me permettre de voir les choses à ma manière, comme elles étaient; et bien que mon éducation religieuse, comme je l'ai dit plus haut, m'inclinât à penser que la malaria de la campagne romaine était une conséquence de la papauté, cela n'influait nullement sur la perception très nette et très claire que j'avais de la beauté de ligne du Soracte, tandis que les lignes des premiers plans, en tuf et pouzzolane, me semblaient détestables, que la pouzzolane fût papale ou protestante. Le rôle du Forum ou du Capitole dans l'histoire ne m'importait utilement; ce qui me frappait, c'est que les colonnes du Forum étaient de petite dimension, leurs chapiteaux sculptés sans finesse et que les maisons qui le dominaient étaient beaucoup moins intéressantes à regarder que n'importe quelle «close» de l'«Auld toun» d'Édimbourg.
Étant arrivé à ces conclusions sur la ville et ses ruines, il me fallait commencer la visite des musées. Ai-je besoin de dire que la grande peinture religieuse: le vestibule du Pérugin, la chapelle d'Angelico et tout le premier étage de la Sixtine étaient lettre morte pour moi? Personne ne m'avait conseillé de les regarder, et j'étais incapable, à moi tout seul, de les découvrir. Tout le monde, au contraire, m'avait dit: voyez le plafond de la chapelle Sixtine; je le trouvai très beau; tout le monde m'avait aussi recommandé de voir la _Transfiguration_ de Raphaël et le _Saint Jérôme_ du Dominicain; ce que je fis très attentivement et très docilement, après quoi je déclarai sans la moindre hésitation que le tableau du Dominicain était détestable, et celui de Raphaël fort laid; de ce jour, je ne fis plus aucune attention à ce que me disaient les gens, en fait de peinture, à moins qu'ils ne fussent de mon avis.
Mais sir Joshua n'était pas tout le monde. Son opinion sur les _Stanze_ fit que je les étudiai longuement et soigneusement; je vis tout de suite qu'il y avait là quantité de choses que je n'étais même pas en état de voir, encore moins de comprendre; mais en tout cas, ce qui était certain, c'est qu'elles ne me procuraient aucun plaisir; la religion, d'ailleurs, qui m'avait été enseignée à Walworth me rendait réfractaire à ce mélange de paganisme et de papisme.
Ces bases posées en vue de mes futures études, je n'y revins plus et je n'ai pas eu, depuis, de raisons sérieuses de les modifier. Je ne parle jamais du Dominicain, ou si j'en parle par déférence pour sir Joshua, ce n'est que pour dire que c'est un peintre détestable; des _Stanze_ que comme ne pouvant satisfaire en quoi que ce soit un esprit sain, équilibré, désireux de savoir à quoi ressemblaient les Sibylles, ou comment un Grec se représentait les Muses; et l'opposition entre le _Parnasse_ et la _Dispute_ présentée dans les _Stones of Venise_[49], comme annonçant la chute de la théologie catholique.
Quand nous eûmes visité les principales curiosités de Rome, et pendant que nous explorions les choses de moindre importance, nous pensâmes que le moment était venu d'utiliser la lettre d'introduction qu'Henry Acland m'avait donnée pour Mr Joseph Severn. Bien que, dans le gros in-octavo qui contenait les œuvres de Coleridge, de Shelley et de Keats, et qui avait si souvent traîné sur la table devant ma niche de Herne Hill, la partie de Keats ne m'eût jamais attiré (elle me troublait plutôt) j'avais suffisamment conscience de sa valeur, j'avais été trop ému par sa mort pour ne pas désirer faire la connaissance de son fidèle ami. J'ai oublié où habitait Mr Severn; tout ce dont je me souviens, c'est que sa porte était à droite, tout en haut d'un immense escalier carré, aussi large qu'un de nos chemins anglais où deux carrioles peuvent passer côte à côte, un escalier monumental aux marches très basses. Je montais lentement, car le docteur m'avait surtout recommandé de ne pas m'essouffler; il me restait peut-être une vingtaine de marches à gravir lorsque la porte de Mr Severn s'ouvrit pour livrer passage à deux messieurs, et se referma sur eux avec un bruit sec qui paraissait dire au reste du monde: on ne passe plus. Ces messieurs me croisèrent sur la gauche. L'un était court, le teint animé, l'air réjoui; l'autre petit aussi, mais pâle, avec un beau front bien modelé et des yeux noirs à la fois vifs et doux.
Ils me regardèrent, mais par timidité, et aussi parce que je trouve impoli d'arrêter les gens et surtout de les empêcher de sortir, je ne fis pas un geste et les laissai descendre en paix. Je ralentis même mon pas, et ce ne fut que quelques minutes plus tard que je sonnai à la porte de Mr Severn. Je laissai ma carte et ma lettre d'introduction au domestique qui me dit que Monsieur venait de sortir. Le compagnon aux yeux noirs de Severn était George Richmond, pour lequel Acland m'avait aussi donné un mot. Tous deux accoururent pour nous voir. La manière d'être simple, réservée, originale de mon père et de ma mère les intéressa d'abord, leur plut ensuite, et finalement les conquit au point que, Noël venu, ils nous choisirent, entre tous leurs amis de Rome, pour fêter la Noël. Et cela, bien plus pour mon père et ma mère que pour moi; non qu'ils ne s'intéressassent pas à moi, mais comme mes idées, qui n'étaient jamais celles de tout le monde, étaient plutôt tapageuses, qu'à chaque instant j'allumais sous leurs pieds des pétards et des fusées, qui ne les troublaient pas seulement au moment où ils éclataient, mais se continuaient en objections réfléchies qu'ils ne pouvaient pas toujours réfuter--car je m'attaquais aux choses sacro-saintes, aux maîtres incontestés et aux splendeurs les plus authentiques de Rome--nos conversations se terminaient le plus souvent par des conseils où se glissaient quelques reproches qu'ils jugeaient nécessaires; ils avaient de longues conférences avec mon père et ma mère, parents et amis se demandaient ce qu'on pourrait bien faire pour me ramener à des idées plus saines. Dès le premier moment, tous deux avaient inspiré à mes parents une confiance absolue, et cela uniquement, je crois, parce que, lorsque nous nous étions croisés dans l'escalier, Mr Severn avait dit à mi-voix à Mr Richmond en me regardant: «Quelle physionomie poétique!» et que ma récente folie, mon impardonnable entêtement dans l'affaire du _Harlech_, jointe aux impertinences que je me permettais à l'égard de Raphaël et du Dominicain, me donnaient, aux yeux de mes parents, des airs d'Enfant prodigue.
La coalition contre laquelle j'avais à lutter se trouva encore renforcée par l'entrée en scène d'un frère cadet de Mr Richmond, Tom, que je trouvai, lors d'une de nos premières visites à l'atelier qu'ils occupaient en commun, s'escrimant de tout son cœur à peindre un torse nu avec des ombres bleu de cobalt, sur lesquelles, à ce qu'on voulut bien m'expliquer, on devait passer un glacis qui leur donnerait le ton de la chair du Titien. Comme, à cette époque, je ne voyais rien de particulier dans la chair du Titien, et de plus que je ne pensais pas qu'on arrivât à la rendre par ce procédé, l'abîme qui nous séparait, mes amis et moi, se creusa encore davantage; et de fait, ces divergences firent que s'accroître avec le temps et leur effet immédiat fut de décider de la façon dont j'emploierais mon temps à Rome et en Italie. Car, ayant déclaré une fois pour toutes que je ne pouvais pas plus comprendre la pensée de Raphaël que la couleur du Titien; que les salles de sculpture du Vatican m'ennuyaient, que je n'y comprenais rien, je pris le taureau par les cornes et me mis à chercher ce que, à Rome, je pensais pouvoir dessiner à ma manière, choisissant pour commencer--et c'était en quelque sorte un défi jeté à Raphaël, au Titien, à l'Apollon du Belvédère tout ensemble--l'étude minutieuse de guenilles qui pendaient aux vieilles fenêtres du quartier juif.
La guerre déclarée, il ne restait plus aux deux Richmond et à mon père qu'à s'amuser autant qu'ils le pourraient de mes essais révolutionnaires qui, une fois mon point de départ admis, n'étaient pas sans intérêt. Je payai ma dette au Forum, en en dessinant avec le grand soin une vue d'ensemble; je fis une étude des aqueducs vus de Saint-Jean-de-Latran, une autre du Mont Aventin prise du pont Rotto, toutes deux jugées bonnes en général. À la fin, Richmond lui-même s'adoucit au point de me demander un dessin de la Trinità dei Monte, associée pour lui à d'heureux souvenirs. C'est alors qu'il se présenta, pour moi, une occasion d'utiliser de façon pratique mes dispositions particulières, en prenant de précieuses notes sur les principales villes d'Italie; mais il était dit que toutes les chances que j'avais d'être autre chose que ce que je suis avorteraient les unes après les autres. Un hasard, qui ne me sembla alors qu'un mirage moqueur, fut, bien des années plus tard, la source d'une des plus belles et des plus profondes émotions de ma vie.
Entre mon Protestantisme et mon Proutisme--comme l'appelait très justement Tom Richmond--j'avais déclaré sans intérêt toute cérémonie romaine; je me refusais à rien voir, et je protestais avec mauvaise humeur, toutes les fois que l'on me proposait d'entrer dans une église, dans un palais romain ou dans une galerie. Pourtant papa et maman s'aperçurent que je ne me faisais jamais tirer l'oreille lorsqu'il s'agissait d'aller entendre de la musique sacrée, fallût-il pour cela subir les ennuis d'un office: ce qu'ils attribuaient au goût que j'avais toujours manifesté pour le chant grégorien et à l'intérêt toujours croissant que m'inspirait la musique. La vérité, c'est qu'à l'église j'avais chance d'apercevoir, au-dessus des têtes pieusement penchées de la foule italienne--au moins un instant avant qu'elle s'inclinât à son tour--la gracieuse silhouette d'une anglaise blonde d'une grande beauté, la reine de la colonie anglaise cet hiver-là, à Rome, et qui réalisait pour moi le type de la beauté féminine, type rêvé jusqu'ici, et rêvé en vain, une beauté sculpturale, mais pleine de vie, et aussi de douceur et de grâce. Je ne crois pas être jamais parvenu à l'approcher à plus de quarante mètres, mais ces apparitions, si lointaines qu'elles fussent, et les émotions qu'elles me causaient n'en firent pas moins la joie et la consolation de mon hiver à Rome.
Pendant ce temps, mon père, que notre médecin de Rome avait complètement rassuré sur mon état, reprenait sa gaîté et jouissait de tout en conscience. Avec Marie qui, quoique de nature peu enthousiaste, était une voyageuse infatigable, il allait voir sans se lasser tout ce qu'il y avait à voir. Jamais, surtout, il ne manquait une fête musicale, et il était radieux lorsque son maniaque de fils consentait (pour l'amour de miss Tollemache[50], mais chut!) à les accompagner; et tous les jours Mr Severn et George Richmond se montraient plus affectueux et plus serviables. Aucun habitué du monde élégant de Londres ne s'étonnera du plaisir que nous pouvions trouver à pénétrer toujours davantage dans l'intimité de George Richmond. Mais je n'ai vu nulle part, dans aucun monde ou ailleurs, rien qui approche de la situation qu'avait alors à Rome, Mr Joseph Severn. Personne ne savait mieux que lui mettre les gens en valeur, naturels du pays, étrangers, laïques ou ecclésiastiques. Il ne voyait dans chacun que le meilleur: ce qui aurait excité la colère chez d'autres le disait simplement sourire. Comment s'étonner que le pape soit à Saint-Pierre, qu'il y ait des mendiants sur les marches du Pincio? N'est-ce pas dans la nature des choses? Il pardonnait au Pape son papisme, respectait la longue barbe du mendiant et ne doutait pas que les marches du Pincio, celles de l'Aracœli aussi bien que celles du Latran et du Capitole conduisissent au ciel; nous montions tous, de façon ou d'autre, et en attendant il fallait tâcher d'être heureux là où on se trouvait. Raisonnable avec légèreté, sage avec gaieté, spirituel sans malice, délicatement sentimental, il tenait conseil avec les cardinaux un jour, et s'en allait le lendemain picniquer dans la Campagne romaine avec les pins belles Anglaises qui passaient l'hiver à Rome; prenant les cœurs dans les mailles dorées de sa bonne grâce, de sa sympathie ouverte, comme si la vie n'était pour lui que la mélodie ondoyante de sa chanson favorite, _Gente, è qui l'uccellatore._
[Note 48: Ils s'en souciaient, mais à rebours, prisant surtout l'habileté des procédés les plus mesquins et employés de la pire façon.]
[Note 49: J'ai autorisé la nouvelle édition de ce livre dans sa forme primitive, surtout en raison de la clarté avec laquelle, le lecteur en jugera, j'établis de façon incontestable que la théologie de la Renaissance eut sur les arts en Italie, et sur la religion du monde, une influence fatale.]
[Note 50: Qui épousa le philanthrope Lord Mount-Temple.]
CHAPITRE XV
CUMÆ
Pour être fidèle à la règle que je me suis tracée de suivre l'ordre des faits en laissant au lecteur le soin de tirer ses conclusions, j'ai passé un peu vite, et il me semble qu'il ne serait point inutile de savoir, ou tout au moins d'essayer de deviner ce que pense mon lecteur!