"Præterita": souvenirs de jeunesse
Part 21
Après Noël, je retournai à Oxford pour livrer le dernier assaut, janvier 1840; je fis de bonne besogne grâce à Gordon, dans le petit logement de la rue Saint-Aldate[47]; la pensée que ma majorité approchait augmentait le sentiment de ma responsabilité. C'est le jour de mes vingt et un ans que mon père m'offrit l'aquarelle de _Winchelsea_, choix étrange et de mauvaise augure. Le ciel menaçant, les vapeurs d'orage qui enveloppaient la vieille porte et l'église à peine visible, n'étaient que des symboles trop exacts des temps qui se préparaient pour nous; mais ni lui ni moi n'étions adonné à l'interprétation des présages et nous ne les redoutions pas non plus. Mon père avait sans doute été séduit par la vigueur du dessin, et puis, il aimait les soldats. Je fus désappointé et je vis pour la première fois clairement que le plaisir que Rubens et sir Joshua donnaient à mon père l'empêchait d'être sensible à la touche microscopique de Turner. Mais je n'étais pas moins profondément reconnaissant de l'intention, et très heureux d'avoir un dessin de Turner de plus, quel qu'il fût; et comme à la maison le _Gosport_ faisait les délices de mes heures de récréation, à Oxford le _Winchelsea_ me reposait des fatigues de l'étude. Ce cadeau d'un Turner était, si je puis dire, surérogatoire. Le même jour, mon père transférait, à mon nom, un capital qui devait me rapporter pour le moins 5 000 francs par an; non sans se demander, je crois, avec une certaine inquiétude, quel usage j'allais faire du premier argent dont je pouvais disposer. Ce n'est pas qu'on m'eût jamais rien refusé; à Oxford, les principaux fournisseurs avaient ordre de me donner tout ce dont je pouvais avoir besoin, et chaque semaine ils envoyaient leurs notes à ma mère. Jamais il n'y eut de difficultés, de récriminations ni d'un côté ni de l'autre. Il est vrai qu'en dehors des dépenses courantes, il n'y avait rien à Oxford qui pût me tenter, si ce n'est pourtant une gravure du tableau de Turner, _le Grand Canal_, que j'avais achetée et qui ornait le mur de ma chambre, et _Monsieur Jabot_, l'inimitable Mr Jabot, dont je fis la connaissance un jour de migraine, et qui est un des chefs-d'œuvre du grand caricaturiste qu'est Topffer. Pour tout ce qui touchait dignité ou mon confort, mon père était infiniment moins raisonnable que moi; seule, ma passion minéralogique l'inquiétait, et, dans l'été de l'année précédente, mon père avait été tout à fait contrarié et déconfit de ce que j'avais payé onze shillings un morceau de calcédoine de Cornouaille. Mais le seul fait que je n'eusse pas l'idée d'acheter un caillou sans lui en dire le prix, marque assez l'intimité qui existait entre nous. Malheureusement, je perdais un peu de la confiance que j'avais eue jusqu'ici dans son jugement, en raison de ces petites taquineries, et je lui manifestai avec trop peu de ménagement la très haute idée que j'avais du mien, peu après le moment où il avait eu la bonté d'assurer, comme je l'ai dit, mon indépendance. Les aquarelles de Turner que nous avions achetés jusqu'à présent, _Richmond, Gosport, Winchelsea_, nous avaient tous été vendus par Mr Griffilhs, un agent en qui Turner avait la plus grande confiance, et dont au contraire mon père se méfiait. Ils se trompaient tous deux et leur erreur eut de fâcheuses conséquences. Si Turner avait traité directement avec mon père, quel bonheur pour nous trois! Si mon père n'avait pas été convaincu que Mr Griffilhs ne pensait qu'à le mettre dedans, il aurait pu à cette époque acheter quelques-unes des plus adorables aquarelles que Turner ait jamais faites, à des prix tout à fait raisonnables. Mais la manière dont Mr Griffilhs faisait les affaires exaspérait mon père; il laissa aller les meilleurs Turner uniquement parce que Mr Griffilhs les lui recommandait, et il acheta le _Winchelsea_ et le _Gosport_ en grande partie parce que Mr Griffilhs avait déclaré qu'ils n'étaient pas dignes de figurer dans notre collection. Parmi les plus belles aquarelles qui lui restaient alors en portefeuille, il y en avait une que je désirais passionnément, le _Harlech_. On l'avait marchandée, discutée; était-elle de vente ou non? C'était une aquarelle plus petite que celles de la série anglaise ou de la série de Wales; sur la place, on trouvait le prix demandé injustifiable. Le jour de l'exposition particulière de l'_Old Watercolor Society_, comme nous flânions, mon père et moi, bras dessus, bras dessous, nous rencontrâmes Mr Griffilhs; au bout de quelques minutes de conversation à bâtons rompus, après nous avoir demandé si l'exposition nous plaisait, se tournant plus particulièrement vers moi, il me dit: «J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer. On se décide à vendre le _Harlech_.--Alors, je l'achète», fis-je, sans même jeter un coup d'œil du côté de mon père et sans en demander le prix. Avec un sourire où il entrait un peu d'ironie, Mr Griffilhs continua: «Pour soixante-dix guinées». Le ton signifiait que c'était là un prix étonnant de bon marché, un prix d'ami. Ce n'en était pas moins trente guinées plus cher que le _Winchelsea_ et vingt-quatre guinées que le _Gosport_. Mon père était convaincu, cela va sans dire, que Mr Griffilhs venait sur l'heure de majorer le prix. Il me jeta un regard triste où se mêlait une ombre de mépris; je compris que je lui avais manqué d'égards, mais j'étais si pressé d'avoir mon _Harlech_ que je ne pris pas le temps de m'excuser. Il y eut ainsi entre nous une suite de malentendus, inévitables de son côté, maladroits du mien. J'ai peine à comprendre aujourd'hui comment j'ai pu attacher autant d'importance à l'acquisition de ce _Harlech_, surtout quand je songe que c'est ce même hiver que le mariage d'Adèle était en train de s'arranger à Paris. Ce mariage ne paraît donc point m'avoir brisé autant que je m'y attendais. Je retrouve cependant dans le bête de journal que je commençai à rédiger peu après certaines phrases sur mon mépris général de la vie qui ne s'accordent pas très bien avec la joie folle que me causait l'acquisition d'une aquarelle de seize pouces sur neuf; mais les germes de tout ce qu'il y a de meilleur en moi se concentraient alors dans cette passion pour Turner. Ce n'était pas un simple morceau de papier colorié que je venais de payer soixante-dix guinées, mais bien un château et un village gallois, et le Snowdon dans un nuage bleu. Tout ceci avait dû se passer pendant les vacances de Pâques; je rapportai le _Harlech_ à la maison et l'accrochai au salon dans le panneau à droite de la cheminée, qui faisait pendant à ma niche d'idole; après quoi je rentrai triomphalement à la rue Saint-Aldate et à mon _Winchelsea_.
En dépit des efforts de Gordon, qui cherchait à modérer et à régler mon travail, c'était du surchauffage à haute dose. Je travaillais de six heures du matin à minuit sans prendre, pour ainsi dire, d'exercice ni de divertissement, avec la pensée très déprimante que tout ce travail ne servirait jamais, ni à moi, ni à personne; pendant ce temps, les choses à Paris allaient tout droit à la catastrophe. Un soir, Gordon venait de me quitter, il pouvait être dix heures, lorsque je fus pris d'une petite toux sèche, accompagnée d'une étrange sensation dans la gorge, et dans la bouche d'un goût que je ne m'expliquais pas: c'était du sang. Cet accident avait dû se produire un samedi ou un dimanche soir, car mon père et ma mère étaient tous deux dans l'appartement de High Street. J'y courus et leur contai ce qui venait de m'arriver.
Ma mère, très experte en pareille matière, ne s'effraya pas autrement, mais envoya immédiatement au doyennat demander la permission, pour moi, de ne pas rentrer coucher à l'Université. Les médecins, consultés le lendemain, conseillèrent de voir des spécialistes à Londres; ceux-ci interdirent tout travail, et le Doyen fut obligé, en grognant, de m'autoriser à remettre mon examen à l'année prochaine.
Pendant les deux mois qui suivirent mon retour à Herne Hill, mon père, très inquiet de ma santé, n'eut pas le loisir de pleurer les succès universitaires qu'il avait rêvés pour moi. Je fus repris une ou deux fois encore de quintes de toux, accompagnées de ce même goût douceâtre dans la bouche, le goût du sang; mais c'était peu de chose, et ma mère soutint toujours qu'il n'y avait rien là de sérieux, que j'avais seulement besoin de repos et de grand air. Les médecins à l'unanimité--sauf pourtant sir James Clarke--étaient plus pessimistes. Sir James gaiement, mais très énergiquement, ordonna le changement d'air et le continent. «Emmenez-moi ce garçon-là avant l'automne, avait-il dit; qu'il se promène le plus possible en voiture découverte et qu'il passe l'hiver en Italie.»
Mr Telford consentit à remplacer mon père au bureau, et celui-ci, que ses affaires n'intéressaient qu'à cause de moi, les abandonna pour s'occuper exclusivement de ma santé.
Mon pauvre père cherchait autant que possible à dissimuler ses inquiétudes; quant à moi, nerveux, malade, de mauvaise humeur, je n'insiste pas sur le genre de sentiments que j'éprouvais, ou plutôt le manque total de sentiments et d'intérêt pour tout ce qui n'était pas moi, sauf sur un seul point. J'étais toujours sensible à la beauté de la nature, j'aimais les arts, les sciences qui lui servent d'interprètes. C'est avec un certain entrain que je m'occupai des préparatifs du voyage; ma mère était toujours bravement, calmement, sereinement gaie; quant à mon père, qui adorait les voyages et en particulier les voyages de nature, il était heureux, en dépit de ses inquiétudes, à la pensée de voir le Sud de l'Italie. Nous nous occupions de notre itinéraire avec quelque chose de la bonne humeur de jadis.
Afin d'éviter Paris, nous décidâmes de descendre par Rouen et la Loire, jusqu'à Tours; ensuite de traverser l'Auvergne, et par le Rhône de gagner Avignon; de là, par la Riviera et Florence, le Sud de l'Italie. «Très bien, mais est-ce que nous n'entendrons plus parler d'Oxford?» me demande Froude d'un ton de doux reproche, dans une lettre que je viens de recevoir à propos de ces souvenirs. Froude était à Oriel pendant que j'étais à Christ Church, et il ne trouvait pas que j'eusse épuisé la matière et donné une idée assez complète des études et des mœurs de l'Oxford de notre temps.
Eh bien! non, cher ami, l'espace me manque ici pour m'étendre sur des avantages dont je n'ai pas profité, et d'autre part, je ne trouve pas que mon insuccès particulier me donne le droit de blâmer, en admettant que cela serve à quelque chose, un système qui n'existe plus. J'ai appris à l'Université tout le grec et le latin qu'il m'était possible d'apprendre, et bien qu'on eût pu m'y dire aussi que les fritillaires poussent dans les prés d'Iffley, il valait mieux, après tout, qu'elle me laissât faire cette découverte moi-même plutôt que de m'expliquer, comme on le ferait certainement à l'heure actuelle, que leur jolie couleur ne sert qu'à attirer les moucherons. Pour le reste, mon esprit, tout le temps que je passai à l'Université, rappelait beaucoup une cosse de légumineux avant la formation des pois, et il est demeuré en cet état, j'ai le regret de le dire, pendant un ou deux ans encore; de sorte que, en ce qui concerne ma vraie vie, les petits racontars, les événements de cette période de préparation, de mitonnage, ne nous avanceraient pas à grand'chose. Il faut que j'arrive maintenant aux jours où la vue s'étend, où le travail devient efficace, à une éducation plus noble que tous les hommes qui ouvrent largement leurs cœurs reçoivent dans la Suite des Temps.
[Note 45: Sorte de divertissement qui ressemble à celui qui est de mode aujourd'hui, de faire cuire un beefsteak sur la pelle du chauffeur et de boire du porter dans les grandes brasseries de Londres. (Note de l'éditeur d'Evelyn en 1827.)]
[Note 46: Gendre et biographe de Walter Scott. (Note du traducteur.)]
[Note 47: Rue qui tire son nom de l'église paroissiale et qui longe Christ Church, en descendant vers la rivière. La règle ordinaire voulait qu'un Gentleman-Commoner commençât par résider à Peckwater, puis passât à Tom Quad, et finalement vécût au dehors, pendant le dernier trimestre. Je n'ai aucune idée, pour l'instant, de Saint-Aldate. Que les visiteurs américains sachent bien qu'à Oxford on leur demandera de prononcer Saint-Old.]
CHAPITRE XIV
ROME
Quoique chèrement achetée, la permission de cesser tout travail intellectuel, et de réserver ce que je pouvais avoir de forces pour mon dessin, fut un grand stimulant pour les facultés qui s'étaient développées en moi de façon latente; aussi, albums, blocs, compas, crayons, tout fut préparé en vue du voyage, et préparé avec un luxe de méthode sans précédent.
Le hasard avait voulu que, au printemps de cette même année, David Roberts eût rapporté et exposé ses croquis d'Égypte et de Terre Sainte. C'était les premières études consciencieuses faites par un peintre anglais, non pour s'exhiber ou gagner de l'argent, mais pour donner une idée fidèle de scènes d'un intérêt religieux et historique. Elles étaient rendues avec une fidélité et une facture laborieuse qui dépassait de beaucoup tout ce que j'avais vu dans ce genre jusqu'ici. Je sentais aussi que cette méthode restreinte rentrait dans mes moyens et que je pourrais l'appliquer à ce j'avais en vue.
Les défauts de Roberts et sa manière personnelle n'importent pas ici. Il m'a appris et bien appris l'usage de la pointe fine; le souci, la minutieuse exactitude du détail; le moyen le plus simple pour faire la lumière et l'ombre sur un fond gris, c'est-à-dire lavis plat pour les ombres profondes et rehaussement des lumières plus ou moins vives avec du blanc.
Je fis l'essai de ces méthodes pour la première fois dans la cour du Château de Blois, et revins vers mon père et ma mère en déclarant que «Prout se ferait couper les oreilles pour exécuter un dessin comme celui-là».
J'aurais pu dire, avec plus de vérité et de modestie, qu'il aurait volontiers échangé ses yeux contre les miens; car Prout a toujours été grandement gêné par sa myopie. Ce croquis de Blois témoignait, il faut bien le dire, de certaines dispositions naissantes, du sentiment des proportions, il avait de la largeur; c'était la première fois que j'arrivais à rendre un sujet continental en lui conservant son caractère, à faire sentir l'épaisseur, la rondeur, la solidité des piliers et des sculptures.
Nous passâmes agréablement les derniers beaux jours de l'été à Amboise, Tours, Aubusson, Pont-Gibaud et Le Puy; mais au moment où nous pénétrâmes dans la vallée du Rhône, l'automne se fit sentir et sentir durement; le voyage par Valence jusqu'à Avignon fut lugubre, à travers un pays qui venait d'être ravagé par l'inondation; à Montélimar l'eau avait envahi les rues, laissant en se retirant une couche épaisse de vase qui couvrait aussi les prairies sur une étendue que je ne saurais déterminer sans avoir l'air d'exagérer. Le Rhône, au milieu de ces vastes plateaux sablonneux, n'était qu'une masse fuyante d'eau trouble et décolorée; de l'autre côté se dressaient les Alpes, dans le dépouillement de l'automne; la neige avait fondu jusqu'à mi-hauteur, et les pics les plus élevés disparaissent au milieu des nuages; une bise aigre semblait dire: prenez garde, prenez garde, vous ne savez pas combien le vent est méchant par ici. Peut-être y étais-je plus sensible dans l'état de ma santé et de mes nerfs. Ce qui est certain, c'est que je n'ai jamais eu envie de revoir ce pays du bas Rhône; et de ce jour, à ma préférence pour les chaumières sur les châteaux, s'ajouta cet autre principe irréductible: c'est qu'en cas de métamorphose, s'il était permis de choisir son importance, il serait infiniment plus agréable et plus prudent d'être une rivière comme la Tees ou la Wharfe, qu'un fleuve comme le Rhône.
C'est à Fréjus, sur l'Esterel et la Riviera, que, pour la première fois, je distinguai quelques caractères nettement italiens, très différents de ceux de la Lombardie: l'Italie des pins parasols, des orangers et des palmiers, des blanches villas, et de la mer bleue: elle me fit l'effet, et je ne me trompai pas, d'une ruine due à une écurie criminelle.
Je ne crois pas avoir encore dit à mon lecteur que j'avais hérité de ma mère un amour de l'ordre et de la propreté poussé jusqu'à la manie; pour moi, un des charmes les plus poétiques de la Suisse, après ses neiges blanches, c'était les manches blanches de ses paysannes. Je tenais en même temps de mon père le goût de tout ce qui est solide et vrai, l'horreur du plaqué, du truqué; ici, sur la Riviera, il y a bien des citrons et des palmiers, mais des citrons pâles qui n'ont pour ainsi dire que la peau; des palmiers à peine plus larges que des ombrelles; la mer est d'un bleu admirable sans doute, mais ses plages sont dégoûtantes; des palais somptueux et prétentieux y abondent, bouclés et fardés comme un clown, menaçant ruine aux extrémités, avec en façade des entablements peints trompe-l'œil au-dessus de fenêtres sans carreaux; les rochers sont schisteux, effrités, le peuple sale; et, recouvrant le tout, une couche de poussière blanche. Bah! vous étiez de mauvaise humeur! me dira-t-on. N'empêche que tout cela ne soit vrai, et que la dernière fois que je suis allé à Sestri, les dames que j'accompagnais, sinon moi, ne voulurent et ne purent pas y rester à cause de la saleté de l'auberge. Je me souviens aussi que, passant par Gênes, en 1882, j'ai fait le tour des remparts, uniquement pour voir quelles étaient les vilaines plantes qui aimaient à vivre dans la poussière, et à ramper comme des lézards entre les pierres disjointes des ruines.
C'est lors de ce voyage que je vis pour la première fois, à Gênes, la _Pietà_ en médaillon de Michel-Ange ce fut mon initiation à l'art italien. À cette époque, je n'entendais quoique ce soit à la peinture italienne; je ne connaissais que Rubens, Van Dyck et Velasquez. À Gênes, je n'ai même pas cherché les Van Dyck; je me promenais dans le dédale des ruelles qui longent le port; on voyait la mer alors, car on n'avait pas encore construit le quai qui la cache; je dessinai l'amphithéâtre de maisons qui entourent la rade, portées sur leurs vieilles arches: beau sujet, et l'un des meilleurs croquis que j'aie faits de ma vie.
Le voyage au delà de Gênes, le long de la Riviera orientale, voyage très agréable, commença à me remettre d'aplomb; je reprenais courage. Je revois, en écrivant ces souvenirs, la traversée de la Magra et des autres ruisseaux qui descendent de la montagne; combien tout cela est différent aujourd'hui!
Cela me paraît à peine croyable quand j'y songe, mais n'y avait alors sur les plus grandes rivières que d'étroits ponts pour les mules, qui reliaient entre eux les villages groupés sur les rives opposées et enjambaient la rivière à l'endroit où le courant se ralentit et où se fait sentir la barre de la mer. Il va sans dire que dans les grandes villes, Albenga, Savone, Vintimille, etc., il y avait des ponts convenables; mais dans les villages de moyenne importance (et les torrents autour de l'embouchure desquels ils s'étaient formés étaient souvent formidables), les paysans comptaient sur le ralentissement du courant à la barre, et sur les moments où la rivière était à sec en été, pour traverser dans leurs carrioles: ils n'avaient ni l'idée, ni les moyens de construire des ponts Waterloo pour la plus grande commodité des voitures anglaises attelées de quatre chevaux. La voiture anglaise se tirait du mauvais pas et des galets comme elle pouvait; si les chevaux ne suffisaient pas, tous les gamins du village s'attelaient devant et tiraient; par mauvais temps, quand l'eau était haute en delà de la barre, et qu'il y avait des brisants bleus au delà, cela faisait songer aux roues ralenties des chars de Pharaon.
Or, le malheur avait voulu qu'il eût plu pendant deux jours quand nous dépassâmes la Riviera occidentale. L'orage avait éclaté après une nuit d'une chaleur accablante. Nous étions à Albenga et je me souviens mon père, ne pouvant dormir, avait composé fort irrévérencieusement une parodie de «Malheur à moi, Alhama», dont le refrain était «Malheur à moi, Albenga», les minarets de la vieille ville et ses légendes sarrasines lui ayant rappelé, je suppose, «le roi Maure à cheval qui passait et repassait». La pluie tombait à torrents, le sirocco soufflait, et non loin de Savone, sur le bord d'un de ces cours d'eau rapides, nous nous demandions si la voiture pourrait passer. Chargée comme elle l'était, il n'y fallait pas penser; ordre fut donc donné à tout le monde de descendre; on traverserait les voyageurs à dos, et la voiture suivrait et se tirerait d'affaire comme elle pourrait. Tout le monde obéit, se soumettant en riant aux coutumes du pays, excepté ma mère qui refusa péremptoirement de se laisser porter dans les bras par un héros d'opéra déguenillé lui rappelant les bandits qui enlevaient la Cerito ou la Taglioni épouvantées. Aucune prière ne put la décider à quitter la voiture; si la voiture passait, elle passerait avec. Mon père était à la fois inquiet et irrité, mais comme le corps de ballet qui nous entourait ne paraissait pas prendre la chose au tragique, voyant là plutôt une occasion de «baiocchi» supplémentaires, ma mère l'emporta. Un bon attelage de jeunes gars aux jambes nues se joignit aux chevaux, et ma mère et la voiture entrèrent dans l'eau au milieu de cris et de hurlements. Le lit de la rivière était de sable mou, on enfonçait, et, aux deux tiers, hommes et bêtes s'arrêtèrent pour reprendre haleine. On parlementa de nouveau, cette fois très sérieusement, mon père tout de bon en colère, ma mère résistant toujours. Nous étions tous trois un peu nerveux car, nous croyant dans la baie de Lancastre, nous songions aux sables mouvants. Mais ma mère s'entêta, refusant de bouger; les chevaux ayant soufflé, et les gamins aussi, à grand renfort de coups de fouet, de cris, d'éclaboussage, voiture et dama Inglese furent enfin victorieusement remorquées sur la terre ferme; là, il y eut échange de bons procédés entre les deux nations.
Je n'ai qu'un souvenir confus du passage de la Magra, quelques jours plus tard. Y avait-il peu d'eau ou beaucoup? Je me souviens seulement d'innombrables petites rigoles qui se creusaient un passage au milieu du galet et je sais que je pensais surtout aux montagnes de Carrare qui se dressaient devant nous. La plupart des cours d'eau se passaient à gué: pour les piétons, on posait sur des pierres quelques planches, l'on remplaçait après chaque orage; lorsqu'il s'agissait de rivières plus fortes, qui n'avaient ni ponts ni gués, on se servait de bacs très primitifs, et un jour ma mère n'eut d'autre alternative que de traverser pieds nus ou de se laisser porter. Elle subit cette ignominie avec l'idée sans doute que ce devait être une des conséquences de la Révolution française, et en resta irritée et de mauvaise humeur tout le reste du voyage, jusqu'à Carrare.
Nous avions décidé de coucher à Massa, mais auparavant nous eûmes le temps de monter par une route étincelante de blancheur jusqu'à la première carrière, et de visiter un ou deux «ateliers». C'est là, je crois, qu'est né le mépris qui m'est toujours resté pour les ateliers. Cependant, mon père ayant jugé qu'il était convenable de rapporter «une bagatelle de Matlock» et l'interprétation du sujet nous ayant paru ingénieuse, nous achetâmes un _Bacchus et Ariane_ de deux pieds de haut, la copie, nous dit-on, de je ne sais quel original que nous supposions antique, et qui n'avait pas plus de valeur artistique que n'importe quelle pendule française. Le groupe orna longtemps la bibliothèque de Denmark Hill, mais il finit par devenir si noir, à cause des fumées de Londres, qu'il fallut l'exiler.