"Præterita": souvenirs de jeunesse
Part 2
C'est ainsi que, pour mon plus grand profit, pendant toute mon enfance et ma jeunesse, je visitai les plus beaux châteaux de l'Angleterre. Ces magnifiques demeures m'inspiraient un respect, une admiration où il aurait été impossible de relever la plus légère trace d'envie. Je m'aperçus très vite, dès que je fus en âge de faire des observations philosophiques, qu'il était infiniment préférable d'habiter une modeste petite maison et d'avoir la joie de visiter Warwick et de l'admirer, que d'habiter Warwick et de ne s'étonner de rien; en tous cas, que Brunswick Square ne serait en rien plus agréable à habiter, si l'on démolissait le château de Warwick.
À l'heure actuelle, bien que j'aie reçu les plus aimables invitations de venir visiter l'Amérique, il me serait impossible, fût-ce pour deux ou trois mois, de vivre dans un pays assez malheureux pour ne pas posséder de châteaux.
Quoi qu'il en soit, toutes mes idées sur la royauté me venant surtout du Fitz James de la _Dame du Lac_, et mes idées sur la noblesse du Douglas de la même _Dame_ ou du Douglas de _Marmion_, un étonnement pénible envahit mon cerveau d'enfant lorsque je dus constater que, de nos jours, les châteaux étaient toujours inhabités. Tantallon était toujours debout, mais d'Archibald d'Angus, point. Stirling n'avait pas changé, mais on n'y rencontrait pas de chevalier de Snowdon. Les galeries, les parcs d'Angleterre étaient admirables, mais Sa Seigneurie, Mme la Duchesse, toujours en ville; c'était du moins la réponse invariable des jardiniers ou des femmes de charge. Alors, je faisais des vœux passionnés pour une «Restauration», une vraie «Restauration», car je sentais vaguement que la tentative de Charles II, ce n'était pas cela, bien que je portasse pieusement, le 29 mai, une pomme de chêne dorée à ma boutonnière. La Restauration de Charles II, pour moi, comparée à la Restauration de mes rêves, était ce que la pomme de chêne dorée était à une vraie pomme. Avec les années, la raison aidant, l'envie de manger de bonnes reinettes bien sucrées plutôt que des pommes âcres et de voir des rois vivants plutôt que des rois morts m'apparut comme aussi raisonnable que romantique; et depuis, le principal objectif de ma vie a toujours été de cultiver des reinettes, et mon espérance la plus chère, de voir des rois[1].
J'ai eu beau chercher, il m'a été impossible de donner à ces idées, ou préjugés, une origine aristocratique; car je ne sais rien de mes aïeux, soit du côté de mon père, soit du côté de ma mère, si ce n'est que ma grand'mère maternelle était la propriétaire de la «Tête du Vieux Roi», dans la rue du Marché à Croydon; que n'est-elle encore de ce monde, et que ne puis-je lui peindre, comme enseigne, la tête de Roi de Simone Memmi!
Mon grand-père maternelle l'ai déjà dit, était marin et il avait coutume de s'embarquer à Yarmouth, comme Robinson Crusoë; il ne revenait que de loin en loin à maison où il ramenait la gaieté et la joie. J'ai quelque idée qu'il était «dans les harengs» comme mon père était «dans les vins», mais je ne sais rien de positif à cet égard, ma mère se montrant toujours très réservée à ce sujet. Il gâtait ma mère ainsi que sa cadette, autant qu'il était possible. Seule, la moindre dissimulation--que dis-je?--la moindre exagération ne trouvait pas grâce devant lui. Un jour qu'il avait pris ma mère en flagrant délit de mensonge, il envoya sur l'heure la servante acheter toute une poignée de ramilles neuves afin de la fustiger. «Cela ne me fit pas aussi mal que s'il m'avait fouettée avec une seule baguette, dit ma mère, mais cela me donna beaucoup à réfléchir».
Mon grand-père mourut à trente-deux ans pour avoir voulu entrer à Croydon à cheval plutôt qu'à pied. Il eut la jambe écrasée contre le mur; la blessure s'étant envenimée, il en mourut. Ma mère avait alors sept ou huit ans, elle allait chez Mrs Rice qui tenait un externat assez fashionable pour Croydon. Elle y fut élevée dans les principes évangéliques et devint une petite fille modèle; tandis que ma tante, que les principes évangéliques faisaient cabrer, fut bientôt à la fois l'enfant terrible et l'enfant gâté de la maison.
Ma mère, qui avait beaucoup de moyens et une bonne dose d'amour-propre, devenait tous les jours plus parfaite, sans se laisser intimider par les railleries de sa cadette, qui pourtant l'adorait. Cette petite sœur avait beaucoup plus d'esprit, infiniment moins d'orgueil et pas de sens moral. Lorsque ma mère fut devenue une ménagère accomplie, on l'envoya en Écosse pour diriger la maison de mon grand-père paternel. Celui-ci était alors fort occupé à se ruiner; il ne tarda pas à y parvenir et finit par en mourir. C'est alors que mon père partit pour Londres; il trouva un emploi dans une grande maison de commerce où, pendant neuf ans, il travailla sans prendre un seul jour de congé; au bout de ce temps, il commença les affaires à son compte, paya les dettes de son père et épousa sa perfection de cousine.
L'autre petite cousine, ma tante, qui était restée à Croydon, avait épousé un boulanger. Lorsque j'eus quatre ans--époque où mes souvenirs commencent à se préciser--la situation commerciale de mon père à Londres prenant tous les jours plus d'importance, on eût pu constater un léger, oh! très léger embarras et tout à fait inexplicable pour moi comme enfant, entre notre maison de Brunswick Square et la boulangerie de la rue du Marché à Croydon. Ce qui n'empêchait pas que chaque fois que mon père était malade--et les soucis et le travail l'avaient déjà durement marqué de leur empreinte--nous nous en allions tous à Croydon pour nous faire gâter par la bonne petite tante, et courir sur la colline de Duppas et dans les bruyères d'Addington.
Ma tante habitait une petite maison qui passe encore pour la plus belle de la rue du Marché, avec deux fenêtres au second au-dessus de la boutique; ce qui se passait dans ces régions supérieures m'inquiétait peu, à moins que mon père n'y fût occupé à faire quelque dessin à l'encre de Chine, auquel cas je m'asseyais près de lui et je le regardais faire dévotement; mais ce que je préférais par-dessus tout, c'était la boutique; le fournil et les pierres qui entouraient la petite source de cristal (depuis longtemps, hélas! engloutie par l'égout moderne); mon plus cher compagnon était le chien de ma tante, Towzer, qu'elle avait recueilli par pitié, transformant la pauvre bête errante, hargneuse et affamée, en un brave et bon chien plein de cœur: procédé dont elle usa toute sa vie à l'égard de tous les êtres vivants qu'elle croisa sur sa route.
Pleinement satisfait d'avoir de loin en loin une vision des rivières du Paradis, je vécus jusqu'à plus de quatre ans sans quitter pour ainsi dire Hunter Street; l'été, et seulement pendant quelques semaines, nous louions des chambres meublées dans de petits cottages à la campagne (de vrais cottages, non des villas baptisées du nom de chaumières), soit aux environs d'Hampstead, soit à Dulwich, chez «Mrs Ridley», la dernière maison au bout du petit chemin bordé de haies qui conduit aux plaines de Dulwich, et qui lui-même était tout fleuri de boutons d'or au printemps et tout noir de mûres à l'automne. Mais les souvenirs les plus précis qui me soient restés de cette époque sont ceux qui se rapportent à Hunter Street.
Le grand principe d'éducation de ma mère, c'était, grâce à une étroite surveillance, de me préserver autant que possible de tout mal et de tout danger; ceci admis, je pouvais m'amuser à ma guise, à condition de n'être ni de mauvaise humeur, ni ennuyeux. La règle établie voulait qu'on ne s'occupât pas de m'amuser; à moi de trouver des jeux: les joujoux même étaient d'abord défendus; et la commisération qu'excitait, chez ma tante de Croydon, mon dénuement monastique à cet égard était sans borne. À l'occasion de mon jour de naissance, une fois, pensant faire revenir ma mère sur sa détermination grâce à la splendeur du cadeau, elle m'avait acheté le plus beau polichinelle qu'elle eût pu trouver au bazar: un Polichinelle et une mère Gigogne presque aussi grands que nature, vêtus d'écarlate et d'or, et qui gesticulaient quand on les attachait au pied d'une chaise. Ces pantins m'ont fait une grande impression; je les vois encore, tandis que ma tante les faisait danser devant moi. Ma mère ne dit rien d'abord--qu'aurait-elle pu dire?--mais, quelques heures plus tard, tranquillement, elle déclara qu'elle ne trouvait pas bon que j'eusse ces joujoux; et je ne les ai jamais revus.
Je jouais d'ordinaire avec un trousseau de clefs, du moins tant que je trouvai plaisir à regarder ce qui brille et à faire tinter ce qui sonne; plus tard, j'eus une petite charrette et une balle; vers cinq ou six ans, on me donna deux boîtes de morceaux de bois, bien lisses et bien taillés. Avec ces modestes trésors, qu'à l'heure actuelle je considère encore comme absolument suffisants, d'ailleurs fouetté immédiatement dès que je pleurais, que je désobéissais ou que je tombais dans l'escalier, je ne tardai pas à me créer de sûres et sereines méthodes de vie et de mouvement. Je pouvais m'amuser toute la journée à suivre le dessin et à comparer les nuances de mon tapis, à examiner tous les nœuds du parquet; un autre divertissement était de compter les briques des maisons d'en face; et je ne parle pas des intermèdes passionnants que me procurait le remplissage du tonneau d'arrosage au moyen de son serpent de cuir fixé à la colonne ruisselante de la pompe, ou le procédé plus admirable encore par lequel le cantonnier ouvrait avec sa grande clef de fer le robinet et faisait jaillir un immense jet d'eau au milieu de la rue. Mais le tapis, et les dessins de toutes sortes des rideaux, couvre-lits, papiers de tenture, étaient mes plus précieuses ressources; l'intérêt qu'ils m'inspiraient était tel que, lorsqu'on me conduisit chez Mr Northcote qui devait faire mon portrait--je pouvais avoir trois ans ou trois ans et demi--je n'étais pas avec lui depuis dix minutes que je m'intéressais déjà à son tapis et que je lui demandais pourquoi il avait des trous. Le portrait en question représente un joli enfant aux cheveux blonds, en robe blanche, une robe de petite fille, avec une large ceinture bleu de ciel, et des souliers du même bleu, qui n'étaient pas moins larges pour les pieds que la robe pour le corps.
On avait envoyé au vieux peintre tous les objets de ma toilette, afin qu'il n'y eût rien de laissé au hasard; mais s'ils étaient à leur place dans la nursery, ils étonnaient dans un portrait où je suis représenté courant dans un champ sur la lisière d'une forêt. Les troncs des arbres coupent transversalement le fond du tableau à la manière de Sir Joshua Reynolds, tandis que deux collines rondes, du même bleu que les souliers, s'élèvent à l'horizon. C'est sur ma demande que Northcote avait mis ces collines; j'avais déjà été une fois, peut-être deux fois en Écosse; ma bonne, une Écossaise, me chantait lorsque nous approchions de la Tweed ou de l'Esk:
For Scotland, my darling, lies full in thy view, With her barefooted lassies, and mountains so blue[2].
Et l'idée de collines dans un lointain bleu s'associait dans mon esprit aux plus pures joies de la vie, c'est-à-dire au jardin de ma tante, le jardin plein de groseilliers qui descendait en pente jusqu'à la Tay. Mais le simple fait que j'eusse répondu au vieux Mr Northcote me demandant ce que j'aimerais qu'il peignît comme fond à mon portrait (et j'imagine qu'il dut être fort étonné de la netteté de ma réponse), le simple fait que j'eusse répondu: «des collines bleues», et non des groseilliers, me paraît--sans qu'il y ait là, je crois, aucune tendance morbide à faire trop de cas de ma personnalité--suffisamment curieux et plein de promesses de la part d'un enfant de l'âge que j'avais alors.
J'ajouterai qu'ayant été, ainsi que je l'ai dit déjà, régulièrement fouetté toutes les fois que je me rendais insupportable, l'habitude que j'avais prise de rester parfaitement tranquille enchantait le vieux peintre; je pouvais en effet passer des heures immobile à compter les trous du tapis ou à le regarder presser ses tubes, opération qui me remplissait d'admiration; mais si j'aimais à voir étaler les couleurs sur la palette, je ne me souviens pas de m'être le moins du monde intéressé à la manière dont Mr Northcote les posait sur la toile; mes idées sur l'art et les joies qu'il pouvait procurer étaient alors indissolublement liées à la possession d'un immense pot de peinture du plus beau vert et à un gros pinceau qui en sortait tout ruisselant. Ma tranquillité faisait donc les délices du vieux peintre; aussi supplia-t-il mon père et ma mère de permettre que je posasse pour un de ses tableaux. Je représentais un enfant étendu sur une peau de léopard, tandis qu'un homme des bois lui enlevait une épine qu'il s'était enfoncée dans le pied.
Jusqu'ici les méthodes de mon éducation aussi bien que les circonstances ne pouvaient guère, il me semble, être plus favorables, étant donné un enfant de mon tempérament; mais la manière dont je fis mes débuts dans les lettres me paraît très contestable, et je n'introduirai pas cette méthode dans les écoles de Saint-George sans y apporter de grandes modifications. Je me refusais absolument à apprendre à lire en séparant les syllabes, tandis que j'apprenais facilement des phrases entières par cœur, montrant avec mon doigt et sans me tromper tous les mots de la page à mesure que je les prononçais. Seulement, il ne fallait pas les changer de place. Ce que voyant, ma mère renonça aux leçons de lecture, espérant qu'avec le temps je consentirais à adopter le système répandu de l'étude par syllabes. Je continuai donc à m'amuser à ma manière, à apprendre des mots entiers qui se gravaient dans ma tête comme des dessins.
L'effort que je faisais ainsi pour saisir les mots en bloc m'était facilité par l'admiration profonde que m'inspiraient les caractères d'imprimerie que je me mis à copier, pour mon plaisir, comme d'autres enfants auraient copié des chiens ou des chevaux. L'inscription suivante, qui est le _fac-simile_ de la première page de mes _Sept Paladins du Christianisme_ (à remarquer le caractère original de la lettre L et la hauteur du G) est, je crois, une de mes premières tentatives dans ce genre; et comme le Destin a voulu que les premières lignes de la lettre écrite cinquante ans plus tard, où je faisais mes recommandations à Mr Burgess, présente quelques traits de ressemblance assez frappants, j'ai pensé qu'il serait intéressant de les reproduire ensemble tels que.
[Figure 02]
Ma mère, comme elle me l'a dit plus tard, m'avait solennellement «voué à Dieu» dès avant ma naissance, suivant en cela l'exemple d'Anne, la mère du prophète Samuel. On rencontre ainsi d'excellentes femmes disposées à se débarrasser prématurément de leurs enfants: sans doute, dans l'idée que les fils de Zébédée ne devant pas être assis à la gauche et à la droite du Christ, elles peuvent espérer que leurs propres fils pourront, dans l'éternité, occuper cette respectable situation, surtout si elles le demandent très humblement chaque jour au Christ. Elles oublient, hélas! dans leur simplicité, que la chose ne dépend pas uniquement de Lui.
[Figure 03: Fac-similé de l'écriture de Ruskin.--LETTRE ÉCRITE EN 1883.]
«Voué à Dieu» voulait dire, pour ma mère, autant qu'elle se comprenait, m'envoyer à l'Université, faire de moi un clergyman: je fus donc élevé pour «l'Église». Mon père--que son âme repose en paix!--qui avait la très mauvaise habitude de s'incliner devant la volonté de ma mère toutes les fois que les choses avaient de l'importance, et de faire à sa tête lorsqu'elles n'en avaient point, souffrit sans mot dire que je fusse soustrait au commerce du vin de Xérès, comme étant chose impure; peut-être, au fond, les ambitions de ma mère à mon égard le flattaient-elles. Car je me souviens que bien des années plus tard, causant avec un de nos amis, un artiste, grand admirateur de Raphaël, qui se désespérait que j'eusse eu l'audace d'exposer au public mes idées sur Turner et Raphaël, et s'écriait: «Quel dommage! quel aimable clergyman il eût fait.--Oui, reprit mon père les larmes aux yeux (larmes les plus vraies, larmes les plus tendres que jamais père ait versées) oui, il serait devenu évêque.»
Fort heureusement pour moi, ma mère, avec le sentiment qu'elle remplissait un devoir, quels que fussent d'ailleurs ses secrets espoirs d'avenir, me conduisit de très bonne heure aux offices où, en dépit de mes habitudes paisibles et du flacon d'or ciselé de ma mère que l'on m'abandonnait dans ces grandes occasions, je m'ennuyais affreusement. Je ne connaissais rien de plus triste que le banc de l'église, pas de jour plus lugubre que le dimanche, pas d'endroit où il me semblait plus difficile de se tenir tranquille. (Songez que, dès le matin, on me retirait les livres que j'aimais le plus.) Aussi j'avais l'horreur du dimanche, une horreur qui s'emparait de moi dès le vendredi et que l'éclat du lundi et la perspective des sept jours qui nous séparaient du service dominical n'arrivaient pas à contrebalancer.
Il me restait pourtant dans l'esprit des bribes de sermons que j'accommodais à ma façon et, de temps en temps, au retour, je prêchais, accoté aux coussins du grand divan rouge qui me servait de chaire; dans ces occasions-là, les amies les plus intimes de ma mère joignaient les mains avec attendrissement et déclaraient que cela dénotait des dispositions extraordinaires. Mon sermon, j'imagine, était fort court, ce qui était d'un excellent exemple, et empreint de la plus pure doctrine évangélique, car je me souviens qu'il commençait par ces mots: «Ô mes frères, soyez bons!»
Mes parents recevaient rarement et je n'étais jamais autorisé à venir à table, même au dessert. Je n'eus cette permission que bien des années plus tard, lorsque je sus casser proprement des noisettes. Ce fut moi alors qui fus chargé de casser les noisettes des invités (j'espère qu'ils ne jugeaient pas mon intervention indiscrète) mais il m'était défendu d'en manger, fût-ce une seule, non plus d'ailleurs qu'aucune autre friandise. Je me souviens encore du jour où, à Hunter Street, ma mère, qui faisait des rangements dans la chambre aux provisions, me donna trois grains de raisin sec, et je n'oublierai jamais l'occasion où, pour la première fois, je mangeai de la crème cuite. C'était dans le petit appartement meublé de Norfolk Street où nous nous étions réfugiés pendant qu'on repeignait la maison. Mon père, qui dînait dans la pièce du devant, avait laissé un peu de crème sur son assiette et ma mère me l'apporta, dans la pièce du fond.
Mais afin que le lecteur puisse suivre plus facilement les progrès de ma pauvre petite vie, progrès sur lesquels il trouve peut-être que je m'étends trop complaisamment, il est nécessaire que je donne quelques renseignements sur la situation commerciale de mon père à Londres.
La maison de commerce dont il était le principal associé (je ne doute pas que dans les vieilles maisons de la Cité on ne s'en souvienne) avait installé ses bureaux dans un immeuble peu spacieux, situé dans une petite rue de l'est de Londres--Billiter Street--l'artère principale qui relie Leadenhall Street à Fenchurch Street. Les noms des trois associés brillaient sur la plaque de cuivre de la porte, juste au-dessous de la sonnette: Ruskin, Telford & Domecq.
Le nom de Mr Domecq, en toute justice, eût dû occuper le premier rang, car, en réalité, mon père et Mr Telford n'étaient que ses agents. Il était le seul propriétaire du vignoble qui représentait la plus grosse partie du capital de la maison de commerce, le vignoble de Macharnudo, la colline de toute la péninsule hispanique la plus réputée pour ses vins blancs. C'était la vendange de Macharnudo qui fixait la qualité du vin de Xérès--sec ou doux--depuis le temps de Henry V jusqu'à nos jours; la marne invariable et unique de cette terre donnait au raisin une force que les années ne taisaient qu'accroître et enrichir, sans jamais l'altérer.
Mr Pierre Domecq, espagnol de naissance, je crois, et d'éducation mi-partie française et mi-partie anglaise, était un homme plein de délicatesse et du caractère le plus aimable. Était-il d'origine noble? je n'en sais rien; comment était-il devenu propriétaire de son vignoble? je n'en sais rien; quelle était sa situation dans la maison Gordon, Murphy & Cie, où mon père était employé? je n'en sais rien. Je sais seulement qu'il avait vu mon père à l'œuvre et que lorsque la Société Murphy fut dissoute, il lui demanda d'être son représentant en Angleterre. Mon père savait qu'il pouvait avoir une confiance absolue dans la délicatesse de Mr Domecq, dans sa manière de traiter les affaires. Peut-être avait-il moins de confiance dans son sens pratique et dans son activité; en tous cas, il insista, bien que ne mettant pas de capitaux dans l'affaire et ne touchant que des commissions, pour être, aussi bien en nom qu'en fait, le chef de la maison.
Mr Domecq habitait le plus souvent Paris; il allait rarement en Espagne, mais il n'en faisait pas moins prévaloir ses idées, lesquelles étaient fort arrêtées, sur le mode de culture de ses vignobles. Il avait autant d'autorité sur ses paysans qu'un chef de clan sur ses hommes, maintenait les vins au plus haut, comme qualité et comme prix, et laissait mon père libre d'organiser la vente à son gré. Le second associé, Mr Henry Telford, avait mis dans l'affaire le capital nécessaire pour que la maison de Londres pût marcher. Il possédait une jolie maison de campagne à Widmore, près de Bromley.
C'était le type accompli du gentilhomme campagnard anglais de fortune moyenne. Célibataire, il vivait avec trois sœurs non mariées, extrêmement cultivées et raffinées, simples et bonnes en même temps, et qui, dans leurs vies si heureuses et si bienfaisantes aux autres, m'apparaissent comme des figures de roman, les héroïnes d'un beau conte, plutôt que des êtres réels. Mais ni dans les livres, ni dans la réalité, je n'ai jamais entendu parler, ni vu personne qui ressemblât à Henry Telford: doux, modeste, affectueux, plein de bon sens. Il adorait les chevaux, sans qu'il y eût en lui rien qui sentît, fût-ce de très loin, le champ de courses ou l'écurie. Je crois pourtant qu'il ne manquait pas une réunion tant soit peu importante et qu'il passait la plus grande partie de sa vie à cheval, chassant tant que durait la saison de la chasse; mais il ne pariait jamais, n'avait jamais fait de chute sérieuse et n'avait jamais blessé un cheval. Entre mon père et lui régnait la confiance la plus absolue, et toute l'amitié qui peut exister, quand la manière de vivre est aussi différente.
Mon père était très fier de la position sociale de Mr Telford; Mr Telford admirait la capacité de travail de mon père, son instinct commercial si sûr.
Le concours actif de Mr Telford se bornait, en général, à deux mois de présence au bureau, les deux mois d'été pendant lesquels mon père prenait ses vacances; il suppléait aussi mon père pendant quelques semaines au commencement de l'année, quand celui-ci faisait sa tournée chez les clients. Dans ces cas-là, Mr Telford venait tous les matins de Widmore à Londres à cheval, signait le courrier, lisait les journaux et rentrait le soir à cheval. S'il y avait la moindre décision à prendre, on en référait à mon père ou on attendait son retour. Tout le monde à Widmore eût été disposé à faire, pour ma mère et pour moi, les plus grands frais; mais ma mère se tenait sur la réserve: elle sentait trop, dans ce milieu si cultivé--et elle avait trop de fierté pour ne pas en souffrir--tout ce qui avait manqué à son éducation première: le résultat en était qu'elle n'aimait guère à frayer qu'avec ceux qu'elle sentait lui être, en quelque sorte, inférieurs.