"Præterita": souvenirs de jeunesse
Part 19
Le pays de Scott me prit tout entier. À quoi bon dire au lecteur d'aujourd'hui que les bords du Loch Katrine, à l'extrémité est du lac, étaient encore tels que Scott les a vus et décrits:
Onward, amid the copse 'gan peep, A narrow inlet, still and deep[43]!
Rien de plus vrai, de plus adorablement exact. Au bord du sentier (ce n'était qu'un sentier) qui serpentait à travers les Trosachs, sombre et silencieux, sous les myrtilles, rêvait un étang aux eaux limpides, aux rives sinueuses, un étang qui n'avait pas plus de cinq pieds de large à sa naissance et qui reflétait les herbes et les mousses entrelacées de ses bords sous une voûte de feuillage si touffue qu'à peine apercevait-on le bleu du ciel au travers.
Ce petit bras du Loch Katrine est étrange par lui-même; je n'ai vu nulle part rien qui y ressemblât. C'est un méandre aux eaux profondes, sans ruisseau apparent qui vienne l'alimenter, phénomène qui n'est possible, j'imagine, qu'au milieu de ces amas de rochers bizarres des Trosachs. Cette beauté étrange, cette merveille naturelle, le plus beau des poèmes que l'Écosse ait chantés au bord de ses cours d'eau l'a immortalisée. Pourrait-on croire que tout ce que le XIXe siècle a su inventer pour honorer ce délicieux coin de montagne, cet héritage sacré, ç'a été de permettre à un bateau à vapeur de venir y fourrer son nez, de cacher ses myrtilles sous une plate-forme en planches et d'y faire courir au pas de charge des hordes de touristes?
C'eût été un grand bienfait pour moi de faire l'ascension du Ben Venue et du Ben Ledi, le marteau à la main, comme Scawfell et Helvellyn. Mais j'étais absorbé alors par un travail littéraire, auquel la vue de Roslyn et de Melrose donnait encore plus d'intérêt. L'idée m'en était venue pendant l'été de 1837; elle était née, j'imagine, du contraste, qui m'avait vivement frappé, entre les habitations rustiques du Westmoreland et celles d'Italie. Toujours est-il que le numéro de novembre 1837 de l'_Architectural Magazine_ de Loudon débute par un article intitulé: «Introduction à la poésie de l'Architecture», ou «l'Architecture des Nations de l'Europe envisagée dans ses rapports avec l'aspect naturel du pays et le caractère national», par Kataphusin. Il m'était impossible de donner en moins de mots, et en mots plus significatifs, la définition de ce que je devais passer plus de la moitié de ma vie à expliquer. «Selon la nature» disait l'esprit dans lequel je devais traiter ce sujet aussi bien que tous les autres. Que j'aie cru devoir prendre un nom de plume me semble indiquer (comme aussi que je n'aie pas signé la première édition des _Modern Pointers_) une confiance dans mon jugement assez déplacée chez un garçon de dix-huit ans. Si mon père ou mon professeur m'avait dit alors: «Écris comme un jeune homme doit écrire, laisse au lecteur le soin de découvrir ce que tu sais, amène-le doucement à tes idées», je n'aurais sans doute pas à rougir de mes premiers essais. M'eussent-ils dit plus sévèrement encore: «Tais-toi, attends le moment où tu n'auras plus besoin de t'excuser auprès de ton lecteur», j'aurais été peut-être, plus tard, satisfait de mon œuvre. Tels qu'ils sont, en dépit de leur prétention, de leur peu de profondeur, ces essais de ma jeunesse vont assez droit au but; et ils se distinguent déjà de la littérature de l'époque par l'ingéniosité de la forme, qualité que le public a bien voulu me reconnaître dès le début.
J'ai dit plus haut que c'était la lecture assidue de la Bible qui m'avait empêché de modeler mon style entièrement sur celui de Johnson. Dans une certaine mesure, c'est ce que j'ai fait; et dans ces premiers essais je m'y suis appliqué, en partie parce que je ne pouvais pas faire autrement, en partie de propos délibéré.
Lors de nos voyages à l'étranger, comme il était important de ne pas augmenter inutilement le poids des bagages, mon père avait jugé que quatre petits volumes de Johnson--_the Idler et the Rambler_--sous des noms appropriés aux circonstances, contenaient autant de nourriture substantielle pour l'esprit qu'il était possible d'en trouver sous une forme aussi réduite. Par conséquent, quand j'avais une heure de liberté, ou quand il pleuvait, je lisais quelques pages dudit _Rambler_ ou dudit _Idler_. Ces tournures de phrases qui revenaient ainsi sans cesse se gravèrent dans mon esprit; et il me fut impossible, pendant de longues années, de me débarrasser du rythme de la cadence johnsonienne, phrases comme des coups de sabre, propres à fendre le cimier d'un ennemi ou comme des coups de pilon, capables d'enfoncer les fondations d'un principe. Il ne m'est jamais venu à l'idée, fût-ce un instant, de comparer Johnson à Scott, Pope, Byron ou à aucun des grands écrivains vraiment grands que j'aimais, mais j'avais dès le premier moment--et je n'ai point changé à cet égard--toujours reconnu en lui un écrivain absolument sincère, appréciant les choses et les coutumes du monde à leur juste valeur. Je prisais sa phrase, non seulement en raison de sa symétrie, mais aussi parce qu'elle était juste et claire. C'est un goût qui n'est pas très commun; le public demande plus souvent à un auteur d'exposer ses propres idées en termes élégants, et on le trouve aussi disposé à applaudir une phrase de Macaulay, qui peut très bien ne rien dire du tout, qu'à faire fit d'une de celles de Johnson, si elle est hostile à leurs préventions, bien que la symétrie en fût celle de coups de tonnerre se répondant d'un horizon à l'autre.
Ce fut un très grand bonheur pour moi, au cours de ces voyages sur le continent, dans la surexcitation que me causaient tant de choses nouvelles, que Johnson ait été le seul auteur que j'aie eu sous la main. Aucun écrivain ne pouvait mieux combattre les entraînements de mon tempérament à la fois métaphysique et sanguin. Il m'apprit à prendre la mesure de la vie et à me méfier de la fortune; et il m'empêcha par son bon sens solide comme le diamant de me laisser prendre aux toiles d'araignées de la métaphysique germanique, ou de m'embourber dans les marécages produits par son infiltration en Angleterre.
Tout en écrivant ces lignes, j'ouvre le plus gros des volumes de cet _Idler_ auquel je dois tant, et après avoir feuilleté quelques pages, je tombe sur cette phrase que je copie, afin de montrer au lecteur ce que j'y ai appris, et, relisant ces mots aujourd'hui, j'y souscris à nouveau. «Que ceux qui aspirent à mériter les mêmes éloges que ces savants imitent leur assiduité, évitent leur excès de scrupule. N'oublions jamais que la vie est courte, que le savoir est un puits sans fond et qu'il est bien des doutes qui ne méritent pas d'être éclaircis. Laissons ceux que la nature et le travail ont qualifiés pour enseigner l'humanité nous dire ce qu'ils ont appris pendant qu'ils peuvent encore le faire sans se préoccuper de leur réputation.»
Il m'est impossible aujourd'hui de savoir si mon sincère désir de vérité, et le sentiment ému de ce qui est immédiatement secourable aux malheureux qui périssent, m'auraient amené à cette conclusion, si Johnson n'avait pas été là pour me guider. Ce qui est certain, c'est qu'il m'a mis dans la bonne voie dès le commencement, et quelque temps que j'aie perdu en vains plaisirs ou en efforts stériles, il m'a sauvé à jamais des idées fausses et des spéculations creuses.
Je ne sais pourquoi, car Mr Loudon n'était certainement pas fatigué de ma collaboration, les articles de Kataphusin cessèrent brusquement de paraître, comme si je n'avais plus rien à dire sur les formes supérieures de l'architecture civile et religieuse, sans un mot d'excuse ni d'explication. Il est pourtant fait allusion à une suite, dans une phrase fort lourde de l'article sur la chaumière du Westmoreland; il y est dit «que l'on verra, lorsque nous abandonnerons l'humble vallée pour le ravin profond, et la colline verdoyante pour le gouffre hérissé de rochers, que si les architectes du continent ne savent pas orner d'humbles toits les pâturages, ils savent couronner la cime des rochers d'éternels créneaux».
Ces belles promesses n'aboutirent à rien... un chapitre «sur les cheminées» illustré, à ce que je vois ce matin avec surprise, par un assez bon dessin du bâtiment sur lequel donne la fenêtre de mon cabinet de travail, Coniston Hall.
Au total, ces articles, écrits dans le courant de l'année 1838 marquent un progrès constant, des idées nettes sur des sujets particuliers, en dépit de l'engourdissement de chrysalide où j'étais.
En quittant les Trosachs, nous nous rendîmes à Édimbourg: et c'est quelque part sur la route, aux environs de Linlithgow, que mon père, lisant son courrier du matin, nous annonça avec le plus grand calme, à ma mère et à moi, que Mr Domecq ramenait ses quatre filles en Angleterre, dans l'intention de les mettre en pension à New Hall, près de Chelmsford, pour achever leur éducation.
Le reste du voyage ne m'a laissé aucun souvenir; j'ai aussi oublié tout ce qui a suivi, excepté notre course en voiture à Chelmsford. Pourquoi ma mère avait-elle jugé bon, de se faire accompagner par moi, dans cette visite au couvent? J'imagine que ce fut par bonté qu'elle m'emmena, ayant trouvé que ce serait bien cruel de me laisser à la maison. Les jeunes filles nous reçurent au parloir, et furent autorisées à venir passer leurs jours de congé à Herne Hill. Ainsi s'ouvrit une seconde période de cette partie de ma vie, qui n'est pas «digne de mémoire» mais seulement du «Guarda e Passa».
Il y avait pour moi quelque adoucissement, pendant mes études de l'automne, à me dire qu'Elle était en Angleterre, là, tout près, que je pouvais, de la fenêtre de mon cabinet de travail, apercevoir le lambeau de ciel qui flottait au-dessus de Chelmsford; il ne me déplaisait pas non plus qu'elle fût au couvent, que personne ne pût la voir, ni lui parler, excepté les religieuses. Cette vie monotone, qui lui serait sans doute pénible, lui ferait trouver de l'agrément à celle de Herne Hill, et j'espérais la trouver plus humaine.
Je me demande ce qui serait advenu de moi si l'amour, au lieu de m'être contraire, m'eût été propice, si j'avais connu les joies d'une tendresse partagée, et la force incalculable que donne la sympathie.
Mais ce sont sans doute délices défendues à ce bas monde. Les hommes capables de haute passion imaginative sont sans cesse ballottés sur une houle de feu, ceux qui ne connaissent pas ces tempêtes sont d'une toute autre école. Le second employé de mon père, Mr Ritchie, écrivait sans ménagement à son pauvre collègue Henry, qui avait renoncé au mariage par dévouement pour sa mère et pour ses sœurs: «Si vous voulez connaître le bonheur, mariez-vous, ayez une douzaine d'enfants et venez habiter Margate.» Il est vrai que Mr Ritchie ne fut jamais qu'un monsieur bedonnant et important, avec des yeux en boule de loto, un affilié de la religion Irvingite.
Je ne nie pas que les mariages d'inclination du type squire-anglais ne soient heureux; cependant, je constate que les squires anglais sacrifient une grande partie de leur vie, si heureuse, aux renards[44].
Il va sans dire que lorsque Adèle et ses sœurs vinrent passer à la maison les quatre ou cinq semaines des vacances de Noël, les idées les plus folles, les sentiments les plus passionnés que j'avais domptés ou oubliés revinrent avec un redoublement de violence.
Je ne sais trop ce qui serait arrivé si Adèle eût été une jeune fille d'une beauté et d'une amabilité parfaites et si elle eût eu le moindre goût pour moi. Mais, bien qu'elle eût été d'une beauté exquise à quinze ans, Adèle à dix-huit ans n'était pas plus jolie que ne le sont en général les Françaises de cet âge; elle était d'un caractère ferme et impétueux, avec de grands principes, mais, comme on a déjà pu s'en douter, pas du tout aimable; et bien qu'elle m'eût épousé si son père l'eût désiré, en attendant, elle était toujours enchantée de se débarrasser de moi. Mais mon amour était d'essence trop haute, trop exalté pour changer: je ne l'en aimais pas moins, parce qu'elle était moins jolie, et que je le voyais clairement; car à aucun moment je n'ai été aveuglé par l'amour. Rien ne pouvait entamer mon sens critique.
Et les jours succédaient aux jours, tissés de folie, d'absurdités, de chagrins, d'erreurs, de tendresses perdues, d'inutiles demi-vertus; souvenirs sur lesquels je ne veux pas m'appesantir, que je voudrais écarter à coups de balai de ce que je puis me rappeler de meilleur pendant cette période de ma vie, avec l'espoir que le tas, aussi petit que possible, le tas de cendres finisse par être enlevé tout à fait par le chiffonnier Oubli.
J'ajouterai ici une réflexion d'ordre général sur l'attitude des enfants vis-à-vis de leurs parents, et je dirai que l'obéissance extérieure, si complète qu'elle paraisse, peut n'être pas de l'obéissance, car l'obéissance doit être joyeuse et totale; le _désir_ de désobéir est déjà de la désobéissance. À cette époque, bien que je fisse réellement quantité de choses qui me coûtaient pour plaire à mes parents, je ne saurais en tirer la moindre consolation, tant mon obéissance était mêlée de mauvaise humeur, et tant cette maussaderie gâtait les maigres sacrifices que je pouvais faire.
Mais avant d'abandonner cette phase romanesque de mon existence, que l'on me permette d'écrire l'épitaphe de l'un de ses plus doux fantômes. Ceux qui ont connu le fantôme m'en seront reconnaissants. J'ai déjà dit que le rez-de-chaussée de la maison de Billiter Street était occupé par MM. Wardell et Cie. Le chef de la maison était un homme déjà âgé, mais très distingué et extrêmement intelligent; il portait de longs cheveux bouclés, il avait les yeux brillants, l'air gracieux et aimable; je ne sais s'il était toujours d'une sagesse parfaite, mais il était toujours très content de lui-même, et parfaitement heureux, ayant le bonheur d'avoir une femme intelligente et une fille unique, aussi bonne que charmante.--Pas toujours sage, ai-je dit; ce qui ne l'empêchait pas d'être un homme d'affaires consommé, plus âgé et, je suppose, déjà infiniment plus riche que mon père. Il habitait une belle maison dans Hampstead et n'épargnait rien pour l'éducation de sa fille.
Ce doit être vers 1839, ou 1838, que mon père, confiant à Mr Wardell tous les soucis que je lui donnais au sujet d'Adèle, celui-ci lui proposa, pour faire diversion, de m'inviter à passer quelques jours chez lui. Mon père n'avait pas encore renoncé à me faire épouser une lady Clara Vere de Vere, mais miss Wardell était délicieuse; et c'était l'héritière d'une fortune égale, sinon supérieure à celle à laquelle je pouvais prétendre plus tard. Les deux pères tombèrent d'accord; rien ne pouvait être plus raisonnable, plus désirable qu'un tel arrangement. Je fus donc expédie à Hampstead; je devais y passer l'après-midi et y rester à dîner.
Pour un garçon pas tout à fait niais, c'eût été l'occasion de passer une après-midi délicieuse. Miss Wardell avait entendu parler de moi par son père, elle savait que j'étais un jeune homme de conduite exemplaire, que j'avais déjà quelque réputation littéraire, que j'étais l'auteur de la _Poésie de l'Architecture_, lauréat du Newdigate, un premier prix en herbe de mon Université. Élevée comme moi, dans la retraite, par des parents qui l'adoraient, elle n'avait guère quitté la jolie villa des environs de Londres, le jardin fleuri où elle sautait à la corde et cueillait des fleurs. La principale différence entre nous, c'est que dès son plus jeune âge, miss Wardell avait eu les meilleurs maîtres, et qu'elle était alors une délicieuse enfant de dix-sept ans, pleine de talents, de grâce et d'intelligence; un peu délicate peut-être, mais d'une délicatesse qui ajoutait à sa beauté l'intérêt qu'inspire tout ce qui est fragile. À cette époque, elle était aussi bien portante que peut l'être une enfant qui grandit vite; elle était brune, fine et svelte, avec les cheveux noirs de son père, qui jouaient en boucles folles autour d'un joli visage doux et un peu pensif qu'éclairaient deux yeux d'un bleu gris.
Je ne me rappelle rien de cette après-midi d'Hampstead, si ce n'est qu'il faisait beau et que nous nous promenâmes dans le jardin. Maman s'était fait un devoir de politesse de m'accompagner, cette visite étant la première que je faisais aux Wardell; combien il eût été plus sage de nous laisser nous tirer d'affaire à nous deux! La jolie petite créature m'inspirait une admiration profonde, et j'étais prêt à faire et à dire tout ce qu'on aurait voulu pour lui plaire, pour lui plaire au sens littéral: c'est toujours mon désir, vis-à-vis des jeunes filles, en dépit de mes maladresses. Très sincèrement, ma première pensée est toujours de me demander en quoi je pourrais leur être utile, comment je pourrais les rendre heureuses et si elles pouvaient se servir de moi comme d'une planche pour traverser un ruisseau, ou comme d'un poteau pour accrocher une balançoire, si je pouvais leur rendre quelque service analogue ne m'obligeant pas à parler, je serais parfaitement heureux auprès d'elles et ne demanderais qu'à rester éternellement à leur service. Ce dévouement très sincère, l'intense jouissance que me donnent la beauté ou la grâce, et une sympathie qu'augmente encore la confiance que j'ai dans la rectitude du jugement féminin, tout cela fait que j'ai le plus souvent pas mal d'influence sur les jeunes filles, bien que je ne me sois que très rarement senti à l'aise auprès d'elles. Aussi ai-je le sentiment, pendant cette longue après-midi d'Hampstead, d'avoir plutôt ennuyé la pauvre petite. De plus, bien que j'admirasse miss Wardell, ce n'était pas mon type de beauté. J'aime les visages ovales, les cheveux d'un blond translucide et plutôt plats; en tout cas à peine ondulés et tombant en longues nattes; j'aime une démarche élastique, un pas ferme. La grâce brune, un peu languissante, de miss Wardell m'impressionnait moins qu'elle ne m'intimidait. Je craignais quelle ne me trouvât ennuyeux. Je crois pourtant qu'au total, je ne m'en étais pas trop mal tiré, car elle consentit peu après à venir à Herne Hill pour voir nos tableaux, et je me souviens de son air un peu effarouché, mais satisfait tout de même, lorsque je m'agenouillai devant elle pour soutenir un livre ou un dessin qu'elle regardait.
Après cette seconde entrevue, mon père et ma mère m'ayant demandé sérieusement ce que j'en pensais, je leur expliquai que, tout en reconnaissant ses mérites, sa beauté, sa grâce, ce n'était pas mon type. Les négociations en restèrent là pour le moment, et elles ne furent jamais reprises. À Hampstead, on continuait à accabler la délicate petite créature sous les leçons de l'allemand le plus transcendant, du «French of Paris»; elle pâlissait sur la _Métaphysique_ de Kant, sur les _Principes_ de Newton; après cela on lui fit visiter Paris, on lui fit tout voir, sans merci, tous les jours et toute la journée, sans se rendre compte qu'il y avait là une fatigue extrême pour la petite solitaire d'Hampstead; aussi devenait-elle chaque jour plus faible et plus pâle. On finit par la ramener en Angleterre au bord de la mer; là elle fut prise de fièvre. Pâle, tous les jours plus pâle, elle passa--avec, dans ses yeux si doux, l'ombre de la mort. La pauvre petite ne devait jamais revoir les jardins fleuris d'Hampstead!
Comment ses parents--surtout le pauvre père--ont-ils pu supporter un pareil malheur? C'est ce que je me suis souvent demandé; mais ils avaient de solides principes religieux, et ils n'avaient rien à se reprocher, si ce n'est de ne pas avoir compris. Le père, bien que son visage portât la trace de son chagrin, n'abandonna pas ses affaires et il vécut même fort âgé.
Je ne suis sûr ni de la date de la mort de miss Withers, si de celle de miss Wardell; celle de Sibylla Dowie, que l'ai racontée dans _Fors_, et qui est encore plus triste, leur est postérieure: mais nous avions ressenti la perte de cette tendre petite âme, qui n'avait pu survivre à celui qu'elle aimait, avant l'époque qui m'occupe. Je n'avais, quant à moi, jamais vu la mort de près ni connu la douleur, l'anxiété de ces veilles auprès de malades chéris, pas plus que je n'avais vu, ni même imaginé les horreurs de la misère privée de secours; mais on m'avait accoutumé de bonne heure à la pensée de la mort, et celle de créatures jeunes, que j'avais vues pleines de joie, m'inspirait un sentiment d'immense pitié pour elles, plutôt que de chagrin pour moi; il se mêlait aux pensées qui, au contact des grands tragiques, Homère, Eschyle, Shakespeare, commençaient à modifier la foi de mon enfance. Le bleu des montagnes prenait à mes yeux un assombrissement de deuil; les nuages qui se rassemblent autour du soleil couchant m'impressionnaient comme les accents d'un _Miserere_, et toutes les forces, toute la charpente de mon esprit, devenaient ténébreux comme les voûtes de Roslyn quand un feu mystérieux vient éclairer ses piliers enguirlandés de feuillages et que, dans la profondeur du crépuscule, «s'embrase chaque contrefort ciselé de roses.»
[Note 42: En mémoire du doux vieillard qui nous honorait, comme on le voit, de son amitié, et avec le sentiment que j'ai de leur valeur, j'espère un jour faire réimprimer quelques fragments des «Conversations» qu'il eût aimé conserver.]
[Note 43: Plus loin, au milieu des taillis, on voit paraître un filet d'eau calme et profond.]
[Note 44: Psaume LXII. II (Vulgate) «ils deviendront le partage des renards». (Note du traducteur.)]
CHAPITRE XIII
MAJORITÉ
Les chapitres suivants seront, je le crains, moins agréables au grand public auprès duquel j'ai trouvé jusqu'ici un accueil si bienveillant; non que je me lasse de conter, mais parce que mes histoires deviendront de plus en plus personnelles. À mesure que je me regarde dans le miroir, je me trouve plus curieux que je n'aurais cru, plus différent des autres; ainsi je m'imaginais que tout le monde aimerait les nuages et les rochers si seulement on forçait chacun à les regarder, je m'aperçois qu'il n'en est rien même de nos jours; et je sais de longue date que, dans les temps anciens, ces nuages et ces montagnes, qui ont été ma vie, n'étaient qu'ennui et épouvante pour le commun des mortels.
J'ai déjà dit les joies que j'avais connues à Clifton, et les débuts de mes études sur le quartz. Il est intéressant de comparer mes émotions enfantines avec le jugement que le même site inspira au très sérieux John Evelyn, en 1654:
«La ville (de Bristol), uniquement commerçante, bâtie sur la célèbre Severne, est aussi commodément située pour faire le commerce avec l'Irlande qu'avec le monde occidental. C'est là que, pour la première fois, j'ai vu raffiner le sucre, le couler en pain, et c'est là aussi que nous fîmes une collation d'œufs cuits dans le four à sucre[45], et arrosés d'excellent vin d'Espagne. Mais ce qui m'a surtout paru prodigieux, c'est le rocher de Saint-Vincent non loin de la ville; sa paroi à pic forme un précipice d'une profondeur vertigineuse, même si on le compare avec les cataractes des Alpes les plus effrayantes, et la rivière coule à ses pieds au fond d'un gouffre insondable. Nous y cherchâmes des diamants et aussi, aux environs, les sources chaudes. Non loin de cette _horrible_ (_horrid_) montagne, il y a un endroit très romantique: nous regagnâmes Bath dans la soirée.»
Sans doute, Evelyn emploie ici le mot _horrid_ dans le sens latin; mais il est certain qu'il éprouve un sentiment de soulagement quand il se retrouve à Bath; et bien que, un peu plus loin, il décrive sans effroi la ville et le comté de Nottingham, «qui semble ne former qu'un seul et même rocher», son indulgence pour cette bizarrerie s'explique par la fin de sa phrase: «un comté charmant, très bien habité». Quant à ses impressions sur les «prodigieux rochers de Fontainebleau, et les rudes habitants du Simplon», j'aurai à y revenir plus tard.