"Præterita": souvenirs de jeunesse
Part 17
J'aurais dû faire observer que, si ma présentation aux jeunes gens de ma table s'était faite si aisément, c'était grâce à un hasard qui avait voulu que, pendant deux jours, en 1834, je me fusse trouvé bloqué par le mauvais temps à l'hospice du Grimsel avec une trentaine de voyageurs de toutes les parties du monde, et entre autres, avec un des étudiants privilégiés de Christ Church, un Mr Strangways, avec lequel j'avais joue aux échecs et qui s'était un peu intéressé à la façon dont je dessinais les rochers de granit dans la neige. À la table de Christ Church, il daigna me considérer comme un de ses semblables, et le reste de sa bande ayant découvert qu'on pouvait tirer de moi quelque amusement sans que je m'en doutasse, et reconnu aussi que je ne cherchais pas à réformer les mœurs de mes camarades par esprit évangélique ou sous tout autre prétexte également impertinent, on m'accueillit avec bienveillance; et, au bout de quinze jours, j'étais à peu près à même de choisir parmi les étudiants du collège les camarades qui me plaisaient le plus.
Le bonheur voulut--un bonheur que je ne saurais rendre avec des mots--que Henry Acland, d'un an ou deux mon aîné, me choisît pour ami; il sentit qu'il y avait en moi certaines possibilités qui ne pouvaient se développer toutes seules et il me prit affectueusement en main. Son appartement, tout voisin de la porte nord de Canterbury, était à une cinquantaine de mètres du mien; ce fut bientôt le seul endroit où je me sentais heureux, il m'enseigna avec sérénité quelle devait être la manière de vivre d'un jeune Anglais de' bon sens, de bonne famille et d'éducation large; déjà, nous vivions tous deux dans un monde de pensées qui s'étendait bien au delà des murs du collège. Il m'entretenait des plaines de Troie; un ou deux ans plus tard, je lui indiquai, à l'occasion de son voyage de noces, le sentier qui gravit le Montenvers. L'amitié qui nous unit ne s'est jamais altérée, si ce n'est pour devenir plus profonde tous les jours.
J'avais encore d'autres amis, dont quelques-uns furent très gentils pour moi, un «college tutor» de premier ordre, et plus tard j'eus pour maître particulier le savant à l'esprit si large et si droit dont j'ai déjà parlé, Osborne Gordon. À l'angle du grand quadrilatère de Christ Church vivait aussi le Dr Buckland, que j'ai toujours trouvé prêt à m'aider dans mon travail, ou, faveur plus grande encore, à me laisser l'aider dans le sien, en préparant les épures qui lui étaient nécessaires pour ses conférences. Mon dessin des filons granitiques de Trewavas Head, avec le petit cutter qui double la pointe, au milieu de la rafale, dessin dans le style de Copley Fielding, est encore, je crois, dans les archives de la section géologique. Mr Parker, qui s'occupait alors de fonder la Société d'architecture, et Charles Newton, déjà si profondément observateur, me témoignaient beaucoup de sympathie; ils avaient deviné mes goûts et ils me faisaient travailler plus scientifiquement l'architecture. La galerie de tableaux de Blenheim[37] n'était pas à plus de huit milles. Un garçon de mon âge pouvait-il se trouver dans de meilleures conditions? Que n'eut-il l'esprit de s'en rendre compte et la volonté d'en profiter! Eh bien non, j'étais là, ne sachant à quoi me décider, moitié par indécision, moitié par bêtise. Rien parmi les humains et les bêtes ne peindrait mieux mon attitude d'alors que la description par la pauvre petite bergère Agnès du «caneton fourvoyé».
Je note comme étant un peu à mon honneur le fait que j'aie été heureux et non gêné par la présence de ma mère à Oxford. Elle était venue s'y installer afin de veiller sur moi autant qu'il était en son pouvoir. Pendant mes trois années d'Oxford, elle habita des chambres meublées dans High Street (d'abord dans la jolie maison du XVIe siècle, de Mr Adams, aux boiseries sculptées); mon père restait seul à Herne Hill toute la semaine, séparé à la fois de sa femme et de son fils, pour l'amour de ce fils. Le samedi il venait nous rejoindre, et le dimanche nous allions en famille à Saint-Pierre pour le service du matin. À part cela, jamais mes parents ne se montraient en public avec moi, dans la crainte que mes camarades ne se moquassent de moi ou n'exerçassent leur verve sur le brave Mr Ruskin, marchand de vin de Xérès, et la bonne Mrs Ruskin, aux toilettes surannées.
Personne d'ailleurs, pendant tout le temps que je fus au collège, ne se permit de dire un mot malveillant ni sur l'un, ni sur l'autre; personne ne se moqua de l'habitude que j'avais de passer mes soirées avec ma mère. Mais une fois que la sœur aînée d'Adèle était venue avec son mari visiter Oxford, et que j'avais eu la sottise de dire à dîner, fort inutilement j'en conviens, que je la connaissais, que c'était la comtesse Diane de Maison, mes camarades me blaguèrent sans merci un mois durant.
Le lecteur voudra bien observer aussi que si ma mère m'avait suivi à Oxford, ce n'était nullement parce qu'elle ne pouvait pas se passer de moi, encore moins parce qu'elle n'avait pas confiance en moi. Elle était venue uniquement pour être là en cas d'accident ou de maladie subite. Ma mère avait toujours été à la fois mon médecin et ma garde-malade et elle m'avait à plusieurs reprises sauvé la vie. Cette fois encore, qu'aurais-je fait sans elle? Pendant les deux premières années de ma vie d'étudiant, je ne lui causai aucune inquiétude; et quelle douceur pour moi, quand venait l'heure du thé, d'aller lui raconter ce que j'avais fait ou appris dans la journée!
Ce qu'était la routine journalière il n'est peut-être pas inutile de le dire ici. Après une heure d'étude, même en hiver, l'office du matin à la chapelle, auquel je ne manquais jamais; petit déjeuner à neuf heures, pendant lequel, tout en savourant un petit pain au beurre, je lisais un roman du capitaine Marryat. Ensuite, cours jusqu'à une heure, lunch et petite causette avec les uns ou les autres. À deux heures, cours de Buckland ou autres. Promenade jusqu'à cinq heures, dîner dans le hall; «vin» chez moi ou chez un autre étudiant, corsé d'une bonne causerie avec les piocheurs ou quelque fredaine avec mes camarades de table. Mais, quoi qu'il arrivât, je m'arrangeais toujours pour être à High Street pour l'heure du thé de ma mère, c'est-à-dire sept heures, et y rester jusqu'à ce que Tom[38] m'appelât. Je prenais alors mon galop, et j'arrivais juste au moment où l'on fermait la porte de Canterbury; rentré chez moi, je lisais encore jusqu'à dix heures. Mais, en somme, tout cela ne donnait pas plus de six heures de vrai travail dans la journée; ces six heures, au moins, je puis me rendre la justice de constater que je les ai toujours employées sans marchander.
J'ai bien appris, toujours, mon histoire d'Hérodote et, aujourd'hui encore, je sens tout le prix de cette acquisition. Walter Brown, mon «tutor» auquel je m'étais attaché, était arrivé, par la douceur, à me faire entrer quelques verbes grecs dans la tête. Pour les mathématiques, elles marchaient bien sous la direction d'un autre professeur, Mr Hill; j'avais d'ailleurs l'instinct géométrique et ce que je savais, dans cet ordre, je le savais bien. Lors de mon «little go»[39], au printemps de 1838, on me remit un graphique des figures d'Euclide, comme il était d'usage, avec l'énoncé des problèmes. Je repoussai la feuille, disant dédaigneusement à l'examinateur: «Je n'ai pas besoin de figures, monsieur.--Vous ferez mieux de les garder», me répondit-il d'un air bénin; ce que je fis puisqu'il m'en priait; mais je pouvais alors et je puis encore dicter, les yeux fermés, la démonstration de n'importe quel problème avec les lettres que l'on voudra à tous les points. Je passai tout juste pour le latin à l'écrit, mais je m'en tirai bien pour le reste et mon professeur fut content, sans se rendre compte que, pour cet examen, j'avais donné à peu près tout ce que je pouvais donner dans ce genre.
Pour mon malheur, les deux professeurs supérieurs collège, Kynaston (depuis Principal de Saint Paul's), qui enseignait le grec, et Hussey, le censeur, qui enseignait je ne sais plus quelle chose ennuyeuse, m'étaient antipathiques. Tous deux avaient d'ailleurs pour moi le dédain qu'inspire généralement à tout professeur l'enfant élevé à la maison. De la part de Kynaston ce n'était pas sans raison, car je ne savais pas assez de grec pour comprendre ce qu'il disait, et quand un jour, dans une bonne intention, et pour me donner l'occasion de déployer mes talents, il me mit en face Ὃρα δέ γʹεἵσω τριγλύφων, δʹποι χενὸν δέμας χαθεῐναι, de l'_Iphigénie en Tauride_, et qu'il découvrit, à son grand étonnement et à celui de toute la classe, que je ne savais pas ce que c'était qu'un triglyphe, son mépris ne connut plus de bornes; de ce jour, lorsqu'il m'adressait la parole, c'était avec une sorte d'irritation, de colère sourde. Cependant, bien des années plus tard, à l'occasion d'une fête à Saint Paul's, il me reçut avec égards et bonté.
Seuls, les très bons élèves trouvaient grâce devant Hussey. C'était le type du censeur-chien. Et de fait, les mœurs du collège étaient telles, malheureusement, qu'elles forçaient le plus débonnaire des censeurs à devenir féroce. Il avait, de plus, ainsi l'avait voulu le ciel dans sa justice, une physionomie terrible; dès le premier jour, il fut pour moi une sorte de Gorgone, la Gorgone ou l'Érinnye de Christ Church, dont le passage assombrissait non seulement le ciel mais la terre.
Cela m'amuse, quand je jette un coup d'œil en arrière, de voir que professeurs et camarades prenaient toujours à mes yeux une forme esthétique; je me les représentais comme dans un tableau et je me refusais de prime abord à m'intéresser à ceux dont on n'aurait pas pu faire de beaux portraits. Mon idéal de professeur, c'était l'_Érasme_ d'Holbein ou le _Melanchthon_ de Durer; j'allais même jusqu'aux doges du Titien et aux évêques de Bonifazio. Mais je n'en rencontrais guère dans Tom ou Peckwater[40]. Le Dr Pusey, lui-même qui ne m'a jamais adressé la parole, n'avait rien de pittoresque ni de majestueux. Ce n'était qu'un gentilhomme anglais, un ecclésiastique maladif et assez dégingandé qui ne vous regardait jamais en face et avait toujours l'air d'être tombé de la lune.
Quant à mon professeur de collège, il avait des yeux noirs, il était agréable et animé, mais sans rien de particulièrement impressionnant. Je le vois encore allant et venant d'un air important que nous trouvions assez ridicule. Kynaston avait une ressemblance comique avec un écolier joufflu, Hussey, renfrogné, noir et sec, aussi incapable de gaîté que d'enthousiasme; à part cela, faisant son devoir consciencieusement. C'était un des membres les plus estimables du collège et de l'Université, mais pour moi une calamité de tous les instants, un homme dont l'influence me fut beaucoup plus pernicieuse que je ne pouvais l'imaginer alors.
Enfin, le Doyen dont la droiture évidente, la dignité morale, la véritable puissance intellectuelle, d'un genre un peu rude, m'avaient inspiré le respect dès le début: mais son aspect général rappelait trop l'enseigne du «Cochon rouge» que j'ai vu plus tard à la foire de Chartres et qu'un épicier ingénieux avait représenté en raisins secs, avec des grains de cassis en guise d'yeux. Sa présence en chair et en os, ou seulement la crainte de voir apparaître son fantôme, m'inspirait une terreur qui allait jusqu'à la torture; pour moi, c'était l'anathème, l'anathème sous la tiare et sous le dais.
Pourtant, il y avait un des professeurs, avec lequel j'avais peu de relations, qui approchait de mon idéal, sans réaliser mes espérances en ce temps-là ni peut-être les siennes depuis. Moi, je m'imagine qu'il était, pour son malheur, sous la domination de l'ὰνάγκη, grecque, représentée par le Doyen actuel. C'était, c'est encore l'un des types les plus nobles de l'Anglais distingué, mais je soupçonne que ce ne fut passa bonne étoile qui le fit naître Anglais, l'élément prosaïque et pratique en lui ayant fini par l'emporter sur le sensitif. C'était le seul entre tous les professeurs de mon époque qui entendît quoi que ce soit à l'art; et cette réflexion très fine qui lui échappa un jour, en parlant Turner, «qu'il s'acharnait sur un idéal faux», m'eût été alors bien profitable s'il l'avait expliquée et appuyée. Mais, il ne trouvait pas, je pense, que je valusse la peine qu'il s'occupât de moi, et, ce qui est plus grave, il ne voyait pas assez clair en lui-même pour cultiver ses dispositions artistiques.
Il y avait encore à Oxford, dans le bâtiment de l'angle nord-ouest du square du Cardinal, un homme d'un grand esprit et d'un grand cœur; les mauvaises chances dont j'eus à souffrir, surtout par ma faute, il faut bien le dire, furent largement compensées par le très grand avantage de le connaître, avantage dont j'eus le bon esprit de profiter. Le Dr Buckland[41] était chanoine de la cathédrale; lui, sa femme, ses enfants avaient de la gaîté, de la bonté et assez d'originalité pour donner de la vie et de la saveur au collège tout entier.
Originalité qui tendait à devenir un peu grotesque, ce qui diminuait l'influence qu'il aurait pu avoir sans cela. Le Docteur avait trop d'humour pour suivre longtemps le côté ennuyeux d'un sujet. Frank s'occupait trop de son ourson apprivoisé pour essayer de réprimer les instincts un peu ours de sa propre nature; et il ne se passait guère de jour que Mit ne commît quelque frasque qui indignait les filles des autres professeurs du collège, lesquelles se piquaient de tenue. Mais ils étaient tous bons, intelligents, ouverts, animés et vivants au plus haut degré; leur fréquentation fut pour moi le meilleur des médicaments, elle me sauva.
Le Dr Buckland faisait penser à Sydney Smith; il ne l'égalait pas comme esprit, mais c'était la même bonne humeur, le même bon sens, la même religion bienveillante et joyeuse. Je rencontrais à sa table les maîtres de la science: Herschel et d'autres encore, et souvent des étrangers polis et intelligents auprès desquels le peu de français que je savais, et que mes conversations avec Adèle avaient sensiblement amélioré, me fut souvent utile. Autour de cette table hospitalière, on se sentait toujours à l'aise, on s'amusait; menus et service étaient également intéressants. Je ne me suis jamais consolé, un jour que j'étais pris par un malencontreux rendez-vous, d'avoir manqué une délicate fricassée de souris; et je me souviens avec ravissement d'avoir reçu les bons offices, par une étouffante matinée d'été, de deux gracieux petits lézards de la Caroline qui étaient chargés d'éloigner les mouches.
J'ai déjà dit le bonheur, plus grand encore, que j'eus d'être adopté par Acland à mon arrivée à Oxford. Sans lui j'eusse perdu la tête, mais il me soutenait, me réconfortait; son ironie elle-même était douce. Je le trouvais toujours plein de sympathie pour ce qu'il y avait de meilleur en moi, d'indulgence pour ce qu'il y avait de pire; de plus, il me donnait l'exemple d'une jeune et noble vie anglaise dans toute sa pureté, sa sagacité, sa dignité, son insouciance hardie et sa piété joyeuse; sa fierté anglaise brillait gentiment à travers tout cela comme celle d'une jeune fille heureuse de sa beauté. C'est un sujet d'étude intéressant pour moi de comparer l'orgueil silencieux de l'Anglais, conscient de ce qu'il est, à l'agitation impatiente du Français affamé de «gloire», gloire qu'il devra acquérir au prix d'efforts douloureux pour devenir ce qu'il n'est pas.
Un jour que la Cherwell, grossie par la pluie, roulait ses flots impétueux au-dessus d'un déversoir glissant, nous discutions, Acland et moi, pour savoir s'il était possible de passer. J'avais déclaré péremptoirement que c'était impossible. Sur quoi Acland, enlevant souliers et chaussettes, traversa tranquillement, puis revint me trouver. Il ne courait d'autre risque que celui de prendre un bain, car c'était un nageur de premier ordre: et je crois d'ailleurs qu'il était assez raisonnable pour ne pas tenter l'aventure si elle avait présenté un réel danger. Mais il l'aurait risquée, je pense, car il possédait au plus haut degré la sérénité anglaise à l'heure du danger, ce qui, chez les sots, dégénère en goût du danger pour le danger, mais ce qui, chez les gens sensés, soldats ou médecins, est la raison du succès. Lorsque, trente ans plus tard, le Dr Acland fit naufrage sur le vapeur _Tyne_, non loin de la côte de Dorset--le navire s'étant échoué la nuit sur des rochers où il resta engagé--et qu'à l'aube on se rendit compte qu'on se trouvait à environ un demi-mille de la terre mais séparé d'elle par un dangereux ressac, comme les officiers, anxieux, tenaient conseil, que l'équipage s'agitait, que les passagers pleuraient ou priaient, on vit avec indignation le Dr Acland paraître à la porte du salon, tiré à quatre épingles dans sa toilette du matin, et annoncer que le «déjeuner était servi». Aux clameurs qui accueillirent cette apparente indifférence il ne répondit rien, faisant remarquer simplement qu'il était impossible qu'aucun canot gagnât la plage, et encore plus impossible qu'un canot quittât la plage, étant donné l'état de la mer, pour venir à leur secours. Donc, tout ce qu'on pouvait espérer, c'était qu'on pût haler les passagers à l'aide de cordes jusque sur le rivage, sauf ceux qui auraient le courage d'essayer de se sauver à la nage. En tout cas il serait sage, mouillés et gelés comme ils l'étaient pour la plupart, de commencer la journée en déjeunant comme d'habitude. Les cris cessèrent, l'agitation se calma, chacun retrouva ses esprits dans la mesure du possible et l'on n'eut à déplorer la mort de personne.
Le fier et joyeux héroïsme d'Henry Acland m'enchantait, j'y prenais plaisir comme aux ébats d'un léopard ou d'un faucon sans que cela affectât en rien ma disposition particulière et me donnât envie de l'imiter. Trop souvent, je m'étais entendu répéter: Prends garde, fais attention. Aussi, n'ai-je jamais songé à le suivre sur les barrages glissants ou dans les canots de sauvetage au milieu des vagues blanches d'écume; je le suivais plus volontiers dans les sentiers de l'art et de la science, car il était de plusieurs années en avance sur moi; à défaut d'autre chose, ma sympathie l'encourageait. Avant mon entrée à l'Université, il était seul, littéralement seul, à s'intéresser sérieusement à ces matières. La géologie, pour le Dr Buckland, n'était qu'une distraction; mais la vie, après tout, était-elle pour lui, autre chose? Pour Henry Acland la physiologie était un évangile, la bonne parole dont il avait la garde, qu'il devait prêcher aux païens, et déjà, dans sa petite chambre d'étudiant de Canterbury College, il esquissait le plan d'études qu'il a réalisé plus tard dans son cabinet de consultation du quadrilatère de Tom, en y introduisant l'étude de la physiologie qui a fait de l'Université ce qu'elle est aujourd'hui. La caractéristique d'Acland c'est que, tout jeune, il avait déjà le jugement sûr, un but déterminé, du talent; s'il n'eût pas, en avançant en âge, été écrasé par la routine de ses devoirs professionnels, s'il n'eût pas été heureux et pleinement satisfait dans une admirable vie de famille, on ne peut dire à quoi il serait arrivé; mais ceux qui l'aiment ne sauraient avoir aucun regret, ils ne peuvent qu'être reconnaissants qu'il ait été ce qu'il est.
Après Acland, mais bien loin derrière lui, parmi les idoles esthétiques de mon choix auxquelles je demandais d'abord, à quelque sexe qu'elles appartinssent, d'être avant tout de belle apparence, venait Francis Charteris. Charteris, pour moi, était l'idéal de l'Écossais, le plus beau type de la race caucasienne qu'il m'ait été donné de voir; son ironie délicate et aisée, sans le moindre venin, son sens pratique donnaient un air de hauteur, d'ailleurs inoffensif, à sa beauté délicate. Personne ne pouvait lui résister, du moins personne ayant quelque peu le sens de l'humour; et quand, un jour, le vieux vice-doyen, sortant du portail de Canterbury, croisa Charteris qui descendait de cheval en habit rouge défendu aux étudiants, et que celui-ci, le pied encore sur l'étrier, se tourna gaiement vers lui et lui dit «qu'il avait suivi la meute du Doyen», le vieillard et le jeune homme avaient l'air aussi contents l'un que l'autre.
Charteris, toujours heureux dans tout ce qu'il entreprenait, ne se troublait de rien. Naturellement bien doué, plein d'activité, il faisait tout en se jouant; jamais il n'était tombé de cheval à la chasse, jamais il n'avait été intimidé en classe, jamais il ne s'était troublé à un examen, jamais il n'avait fait de sottises. Un seul point noir, il était de santé délicate, ce qui expliquerait qu'ait n'ait pas laissé de traces plus profondes.
Le comte de Desart, après Charteris, était celui de mes camarades de table qui m'intéressait le plus. Très bien doué aussi et d'un aimable caractère, il avait moins d'activité et, en sa qualité d'Irlandais, moins de sens pratique que l'Écossais. L'Université, d'ailleurs, ne fit rien pour lui en faire acquérir. Notre époque a mis tout son orgueil à niveler les positions, à effacer distinctions entre nobles et serviteurs; peut-être eût-il été plus sage, au lieu d'effacer les distinctions, d'intervertir les rôles. Alors le droit d'entrée au collège de l'humble étudiant et son entretien dépendaient de son application, tandis que c'était un des privilèges des nobles de faire à l'Université des dons princiers. Ils n'en attendaient rien en retour et achetaient, pour des sommes qui dépendaient de leur situation sociale, le privilège de ne rien apprendre et de vivre à leur fantaisie. Il me semble étrange--et cela ne me donne pas une très haute idée du caractère anglais--de penser qu'il ne soit jamais venu à l'esprit d'un vieux doyen ou d'un jeune duc l'idée que l'Église d'Angleterre et la Chambre des Pairs auraient une tout autre situation dans le pays, si l'examen d'entrée, au contraire, avait été plus difficile pour les riches que pour les pauvres, et si la naissance et les bonnes manières d'un étudiant avaient été proclamées à la fois par le blason de son sceau, le gland de son bonnet, l'excellence de sa conduite et la solidité de son érudition.
À cet égard, on reconnaîtra toujours un élève d'Eton ou de Harrow, qu'il arrive à quelque chose ou qu'il n'arrive à rien. Mais combien des plus hautes qualités de la noblesse anglaise se trouvent perdues par l'incurie de son éducation universitaire! Hélas! elle n'aura peut-être que trop tôt l'occasion de s'en apercevoir.