"Præterita": souvenirs de jeunesse

Part 16

Chapter 163,858 wordsPublic domain

Ce qui est étrange, c'est que mon père n'avait pris aucun renseignement sur cette immatriculation; le jour où il m'emmena à Oxford, nous étions aussi novices l'un que l'autre. Son idée avait toujours été de me faire entrer dans le collège le plus aristocratique; j'étais inscrit à Christ Church depuis plusieurs années, mais il ne savait pas qu'il y eût deux catégories d'étudiants: la fashionable et la non-fashionable: les Gentlemen-Commoners et les Commoners, étudiants privilégiés et étudiants ordinaires, ceux-ci occupant une position intermédiaire entre les étudiants privilégiés et les serviteurs. Ces «odieuses» distinctions ont d'ailleurs disparu depuis la réforme de l'Université; même lorsqu'on ne pose pas pour le gentilhomme, on ne tient pas à être _du commun_ et les parents qui demandent le plus énergiquement des bourses seraient furieux de penser que leur fils portât au collège la robe d'un «servitor».

On pourra juger, d'après mes écrits, dans quelle mesure je partage à cet égard les nobles sentiments du citoyen britannique moderne; mais ici, sans me permettre le moindre commentaire, je laisserai le lecteur juger du résultat qu'eut pour moi un système aboli.

Mon père n'aimait pas ce nom de «commoner», d'autant moins, sans doute, que tous nos parents étaient plutôt de braves gens un peu communs, et aussi parce que, tout en trouvant sa profession parfaitement honorable, il avait découvert chez son fils des talents qui ne pouvaient se déployer à l'aise dans le commerce du xérès. Il faisait d'autres rêves pour moi. Il croyait à mon génie. Il me voyait dans la meilleure société de l'Université, y remportant tous les prix et, à la fin de mes études, le grade de «double first»; j'épousais lady Clara Vere de Vere; j'écrivais des vers aussi parfaits que ceux de Byron, mais plus pieux; je prêchais des sermons aussi beaux que ceux de Bossuet, mais des sermons protestants; à quarante ans, j'étais évêque de Winchester, et à cinquante, Primat d'Angleterre.

En dépit de toutes ces espérances et de toutes ces tentations, mon père conservait le sentiment très net des convenances et de ce qu'exigeait, à cet égard, sa situation personnelle. Il s'en ouvrit franchement au Dean[35] de Christ Church, (Gaisford), à mon futur professeur, Mr Walter Brown, et leur demanda si une personne dans sa position pouvait, sans inconvenance, faire entrer son fils à Oxford comme étudiant privilégié. Je n'assistais pas à ces entretiens, mais j'imagine que le vieux Dean dut marmotter entre ses dents que mon père avait bien le droit de faire de moi un gentleman-commoner si cela lui plaisait et s'il pouvait payer. Le professeur, entrant plus avant dans les détails et les conditions, dut lui laisser entendre, avec politesse, que sans doute il serait avantageux pour le collège qu'il se rencontrât un travailleur parmi les gentlemen-commoners qui, en règle générale, n'étaient pas fort studieux; mais il dut aussi insinuer qu'étant donné la manière dont j'avais travaillé jusqu'ici, il n'était pas certain que je pusse passer l'examen d'entrée auquel les étudiants non-privilégiés étaient astreints. Cette dernière considération fut décisive. Il était inadmissible que le fils qui devait récolter tous les lauriers fût exposé à trébucher au premier obstacle.

Je fus donc inscrit sans plus ample discussion comme gentleman-commoner et je me souviens encore, comme si c'était hier, de l'orgueil qui me gonflait le cœur le jour où, pour la première fois, je quittai l'Angel Hotel et passai devant University College au bras de mon père, ayant coiffé le bonnet de velours et revêtu la robe de soie du gentleman-commoner.

Eh oui, cher lecteur, la robe de soie et le bonnet de velours nous faisaient beaucoup d'impression, et non seulement à ma mère, mais à moi! À la maison, ce qui avait fait pencher la balance et décidé notre choix, c'était que la robe du commoner n'était que d'étoffe grossière, qu'elle ne formait pas de beaux plis; que ce n'était, en somme, qu'un méchant morceau d'étoffe noire qu'on s'accrochait à l'épaule. N'est-on pas trois fois un homme de robe quand on porte une robe flottante qui tombe avec noblesse?

Je suis si loin, aujourd'hui que mes cheveux ont blanchi, de railler ces sentiments peu philosophiques, qu'au lieu d'applaudir à la suppression (sauf pour les clubs de canotage) de ces différences dans le costume à l'Université, je serais tout disposé à les étendre à toute la nation. Je suis d'avis que les duchesses seules devraient être autorisées à porter des diamants, qu'on devrait reconnaître un lord à ses étoiles, d'une lieue de loin; que chaque paysanne devrait arborer à son bonnet ou à son corsage un signe quelconque qui dirait à quel comté elle appartient; et que, dans la rue, on devrait distinguer immédiatement, rien qu'à la coupe de son casaquin, un cabaretier d'un marchand de poisson.

Cette promenade jusqu'aux Schools, l'attente devant la _Divinity School_ dont j'admirais le portail, et la cérémonie de l'immatriculation, que de bons souvenirs! La fin de l'année s'est écoulée sans autres incidents. Au commencement de l'année suivante, nous partîmes pour Oxford, ma mère et moi, et nous y entrâmes par cette admirable route d'Henley. Nous étions un peu fatigués lorsque nous arrivâmes au dernier relais à Dorchester, et très émus, en dépit du bonnet de velours et de la robe de soie, lorsqu'au crépuscule nous passâmes sous les tours; après une dernière nuit sous le toit tutélaire de l'Ange, je me trouvai, le lendemain soir, seul au coin de mon feu, le maître de ma destinée, dans ma propre chambre de Peckwater.

[Note 32: Celui que tu ravis, Melpomène.]

[Note 33: Grisi, Rubini, Lablache, Tamburini, sans doute. (Note du tracteur.)]

[Note 34: Quelle prétention, de la part des musiciens, de se dire scientifiques quand ils n'ont pu encore adopter une unité de temps!]

[Note 35: Dean-doyen.]

CHAPITRE XI

LE CHŒUR DE CHRIST CHURCH

Seul, au coin du feu, dans la petite chambre de derrière qui donnait sur l'étroite ruelle, tout du long de laquelle il ne s'élevait guère que des écuries, je réfléchissais et me préparais à ma vie de collège.

Me préparer à quoi, me prémunir contre quoi? J'étais aussi inexpérimenté quant au présent, aussi peu éclairé quant à l'avenir que l'aurait été à ma place Davie Gellatly. Encore Davie m'était-il supérieur, car je ne savais ni danser, ni chanter, ni faire cuire des œufs. Le jeu n'offrait pas de dangers pour moi, je n'avais jamais touché une carte de ma vie et je regardais les dés comme on regarde maintenant la dynamite; j'étais à l'abri de la «femme étrangère», car n'étais-je pas amoureux et d'ailleurs il fallait être rentré à neuf heures et demie. Aucun risque de faire des dettes puisqu'à Oxford il n'y avait pas de Turner à acheter et que rien d'autre ne me tentait en fait d'objets matériels. Aucun danger de me tuer à la chasse à courre, puisque j'étais incapable de monter le cheval le plus pacifique; aucun danger de me ruiner aux courses: je n'avais assisté qu'une seule fois de ma vie à une course et je ne trouvais pas amusant de gagner l'argent de mon prochain.

J'étais préparé à ce qu'on se moquât de mon ingénuité, mais j'étais trop infatué pour craindre le ridicule; la seule chose qui m'inquiétait, et à juste titre, c'était de savoir si j'aurais la persévérance d'aller jusqu'au bout, c'est-à-dire de poursuivre pendant trois ans des études qui ne m'offraient pas le moindre intérêt. Je pris toutefois la résolution de faire mon possible pour faire honneur à mes parents et, après avoir prié Dieu du fond du cœur, je me couchai plein d'espérance.

Il me faut ici m'arrêter un moment, pour expliquer quel était alors mon état d'esprit au point de vue religieux.

Autant que je puis m'en souvenir, les lectures quotidiennes de la Bible, avec ma mère, n'avaient pas été reprises après notre premier voyage sur le continent, pendant lequel nous avions bien été forcés d'y renoncer. En effet, comment lire trois chapitres après le déjeuner, quand les chevaux s'impatientent à la porte? Les trois chapitres furent donc remplacés par un seul que je lisais dans mon particulier, le matin et le soir, et auquel j'adjoignais naturellement l'oraison dominicale où je demandais au ciel tout ce qui pouvait convenir à moi-même et aux miens. Ceci fait, je veillais ou je dormais, ne m'occupant guère, le jour comme la nuit, que de mes affaires terrestres. Il ne m'était jamais venu à l'idée de mettre en doute la vérité de la Bible, bien que je me fusse rendu compte déjà que la lettre pouvait en être comprise tout autrement que ma mère ne me l'avait enseigné; mais plus j'y croyais, semblait-il, moins j'en retirais de bien. Quel mérite Abraham avait-il à faire ce que lui disait l'Ange? Moi aussi, j'obéirais aux anges s'ils me parlaient; mais aucun ange ne m'était jamais apparu, dont j'eusse connaissance, même sous la forme d'Adèle, qui ne pouvait pas être un ange puisqu'elle était catholique.

De même si j'avais vécu au temps du Christ, je ne doutais pas que je ne l'eusse suivi sur la montagne, ou que je ne fusse monté avec Lui dans la barque sur le lac de Galilée; c'était tout autre chose que d'aller à la chapelle Beresford, à Walworth, ou à l'église de Sainte-Bride dans Fleet Street. Aussi, tout en sentant que je devais, en quelque sorte, imiter le Christian du _Pilgrim's Progress_, je ne pouvais croire que Billiter Street, ou le quai de la Tour, où était l'entrepôt de mon père, ou le jardin fleuri de Herne Hill, où ma mère empotait ses boutures, étaient des lieux que je dusse fuir comme la «Cité de Perdition». Instinctivement, j'étais virtuellement arrivé à cette conclusion, d'après mes lectures de la Bible, que, n'ayant jamais eu l'intention de faire le mal, je n'étais pas en grand danger d'aller en enfer; j'avais remarqué aussi que même la crème de la crème des gens pieux n'étaient nullement pressés de monter au ciel. Somme toute, il me semblait qu'on ne me demandait pas autre chose que de faire mes prières, d'aller à l'église, d'apprendre mes leçons, d'obéir à mes parents et de dîner avec plaisir.

C'est dans ces dispositions d'esprit que, par un sombre matin d'hiver, debout à la fenêtre de ma petite chambre d'étudiant, je regardais le bâtiment de la bibliothèque de Christ Church et le square bien sablé de Peckwater, un peu vexé que ma fenêtre ne fût pas une tourelle en encorbellement et n'ouvrît pas sur une chapelle gothique, mais sans avoir conscience du malheur qui s'était abattu sur moi, de tout ce que je perdais à n'avoir pour tout horizon, au printemps des deux plus belles années de ma jeunesse, que la bibliothèque de Christ Church et un square sablé!

Ce matin-là, j'eus l'impression que l'ensemble, bien que triste, avait de la grandeur; que l'architecture, bien que Renaissance, était hardie, savante, bien proportionnée et diversement didactique. En réalité, on aurait aussi bien pu m'envoyer dans la prison de Chillon, sauf pour ce qui est de l'humidité, si par la meurtrière j'avais pu apercevoir les trois petits arbres grêles, une belle voûte et un beau pavage à la place des hideux meubles modernes de ma chambre.

À première vue, la chapelle du collège elle-même me causa une déception, après les vastes églises du continent; ses voûtes étroites, il est vrai, avaient d'autres fonctions à remplir.

En somme, parmi les édifices où les âmes anglaises venaient se sanctifier, le chœur de Christ Church était, à cette époque de l'histoire d'Angleterre, virtuellement le cœur et le foyer de la vie. On y conservait la tradition non interrompue de la religion du temps d'Élisabeth et des époques normandes et saxonnes, le souvenir d'un pur loyalisme, une science véritable; et chaque matin venait s'y agenouiller, par obéissance sans doute, mais aussi en toute sincérité de cœur, pour apprendre là les plus hautes vertus de dévouement au pays, ce qu'il y avait de plus noble parmi la jeune noblesse de l'Angleterre. La plupart des pairs du Royaume, et en général ce qu'il y avait de mieux parmi ses squires, passaient par Christ Church.

La cathédrale elle-même était un abrégé de l'histoire d'Angleterre. Chaque pierre, chaque vitrail, chaque panneau sculpté était authentique, de son époque; rien de ces mensonges, de ces restaurations truquées dont s'enorgueillissent nos architectes. Le premier reliquaire de sainte Frideswide, il est vrai, a été détruit, son corps mis en pièces, ses cendres dispersées par les Puritains; mais la seconde châsse est encore très belle dans son genre, c'est un merveilleux travail anglais, dans lequel un très habile ouvrier a mis tout son cœur. Les voûtes normandes, celles du dessus, sont du plus pur normand anglais; un peu grossières, un peu rudes, il est vrai mais pouvions-nous espérer faire mieux, livrés à nos propres forces et sans l'aide des Français? Le plafond est de l'époque Tudor, un Tudor exaspéré, mais ingénieusement construit et finement sculpté. Ce plafond et celui de l'escalier du hall proclament l'habileté des merveilleux ouvriers du XVe siècle. La fenêtre de l'ouest avec sa peinture maladroite, l'Adoration des Bergers, est un spécimen de cet art de transition qui relie la verrière à la peinture et qui aboutit aux tableaux hollandais où l'on retrouve bien le troupeau, mais où il n'y a plus ni bergers, ni Christ; tout de même, c'est ce que les verriers de l'époque pouvaient faire de mieux. Et la boiserie simple des stalles représentait le dernier art qui ait fleuri en Angleterre sous la forme d'un travail de menuiserie bien exécuté.

Dans ce chœur d'église, sur les murs duquel est gravée pour ainsi dire jour par jour toute l'histoire du pays, se rencontrait chaque matin le meilleur de ce que l'Angleterre a produit, cette fleur de jeunesse, rangée comme l'équipage d'un navire de guerre, sous le beau vaisseau de son temple; chaque homme à sa place, selon son rang, son âge, son savoir--tout homme de bon sens et de cœur reconnaissant qu'il est ici ou pour remplir, ou pour apprendre à remplir les plus hauts devoirs qui incombent à un Anglais. Un étranger instruit, auquel il aurait été donné d'assister à cet office du matin, aurait pu juger, d'un coup d'œil, tout ce que ce pays avait été dans le passé, ce qu'il était capable d'être encore dans l'avenir; une heure passée dans la chapelle de Christ Church lui en aurait appris plus que plusieurs mois de séjour à la cour ou à la ville. Assis dans sa stalle, il aurait vu le plus grand théologien de l'Angleterre, et, sous sa stalle d'honneur, son plus grand érudit; et parmi les _tutors_, le Dean actuel Liddell, et un homme de singulière puissance intellectuelle et de vertu sans prétention: Osborne Gordon. Le groupe des gentilshommes comptait le marquis de Kildare, le comte de Desart, le comte d'Emlyn et Francis Charteris, maintenant lord Wemyss, les plus brillants échantillons de noble race et d'activité puissante. Henry Acland et Charles Newton étaient parmi les étudiants vétérans, moi, parmi les nouveaux. Que d'espérances en germe il y avait là! Aucun de nous alors ne rêvait de rien changer à tout cela, n'en sentait la nécessité, et, moins que personne, le chef intransigeant au front bombé, aux yeux noirs, qui conduisait d'une voix de tonnerre les _repons_ en latin de la prière du matin.

Aujourd'hui, après tant d'années passées, mon cœur est encore plein de reconnaissance pour tout ce que j'ai vu là, pour toutes les pensées qui me sont venues dans le chœur de cette cathédrale.

L'influence qu'a eue sur moi l'autre beau bâtiment du collège, le hall, est toute différente et étrangement mêlée. Si on ne l'eût utilisé, comme cela eût dû se faire, que comme réfectoire et dans les grandes occasions: galas, réceptions d'hôtes illustres, discours solennels, le hall, comme la cathédrale, ne m'eût laissé que des impressions bienfaisantes et graves qui eussent sanctifié le pain de chaque jour; de même, si notre Dean eût daigné diner avec nous de temps à autre, le plat de venaison partagé avec lui ne nous eût semblé que meilleur. Mais avec ce comble de mauvais goût, (qui, à mon sens, est le péché capital de notre temps, la raison de notre goût pour l'argent et de notre dégoût pour tout ce que l'argent peut procurer de meilleur), l'Abbé avait permis que le hall servît aux «collections». Le mot seul me semble abominable, soit qu'il se rapporte aux charités extorquées à l'église pour les pauvres ou aux connaissances arrachées de force aux malheureux candidats. «Collections», dans le langage du collège, signifiait les examens trimestriels, auxquels l'Abbé avait la mauvaise habitude d'assister comme grand inquisiteur, lui qui n'aurait jamais eu, fût-ce une fois, l'idée de présider notre dîner.

Il va sans dire que tout ce que les candidats, même les plus forts, pouvaient savoir de grec, _lui_ paraissait absolument dérisoire. Méprisant dès les premiers mots, exaspéré, vindicatif et tonnant ensuite, plus sombre et plus menaçant à mesure que la journée avançait, glacial et Gorgonien, il allait et venait d'un bout à l'autre de l'immense salle de torture, aussi vaste que celle du Grand Conseil à Venise, mais déshonorée par les terreurs des malheureux candidats qui, serrés les uns contre les autres comme de pauvres hirondelles transies, ne pensaient qu'à dissimuler leurs traductions lorsqu'approchait le terrible Abbé. Ce n'était pas mon cas, ai-je besoin de le dire? Mais j'imagine que le Dean eût préféré que je me servisse de cinquante traductions plutôt que d'avoir l'air embarrassé et malheureux que j'avais, quelle que fût la question que l'on me posait. Et comme mes thèmes latins étaient les plus mauvais de toute l'Université, que je n'ai jamais pu reconnaître un futur présent d'un futur passé, et que même au bout de mes trois années d'Oxford, il m'aurait été impossible de dire où vivaient les Pélasges et d'où sont venus les Héraclides, on peut imaginer de quel air le Dean, au moment de mon départ, me tendit le second et le troisième doigt de sa main droite, et toutes les tortures que je souffrais lorsque mon père et ma mère m'interrogeaient sur mes succès éclatants au collège.

À mesure que les années passaient, il m'était toujours plus impossible de ne pas associer dans ma pensée le hall du collège aux terreurs et aux humiliations des jours d'examen; mais, même dès le premier jour, l'étonnement et l'exaltation que j'éprouvais à dîner dans cette vaste salle ne furent pas sans mélange. Il est certain que le contraste était écrasant entre la petite pièce à Herne Hill, où nous mangions notre pudding, ma mère, Mary et moi, et un hall aussi grand que la nef de la cathédrale de Canterbury, dont l'extrémité se perd dans la brume, tandis que son plafond est noyé dans l'ombre, et que les convives en longues files paraissent et disparaissent selon les caprices de la lumière: spectacle qui me remplissait d'épouvante plus qu'il ne me mettait en appétit. Je fus d'ailleurs gêné, depuis le premier jour jusqu'au dernier, par le sentiment que moi, pauvre rustre, je n'avais que faire ici.

Dans la cathédrale, né ou pas né, je me sentais chez moi tout autant que Monseigneur; et même, à certaines heures, l'édifice me semblait à moi plus qu'à lui-même. Mais à table, cette foule de savants et de nobles convives, ce service pompeux, ce luxe m'étaient étrangers; il y avait entre mes habitudes très simples et ces splendeurs une distance infranchissable. Autour d'un gigot rôti à point, garni de pommes de terre et servi dans l'arrière-boutique de Market Street, autour de la marmite de quelque gipsy sur la colline d'Addington (non que j'eusse jamais soupé avec une gipsy, quelque désir que j'en eusse), ou d'un bon gâteau d'avoine bien beurré--j'ai toujours été gourmand hélas!--dans la chaumière d'un berger d'Écosse, régal à partager avec le chien, j'étais moi-même, je me sentais à ma place; mais à la table des étudiants privilégiés, dans la salle à manger du Cardinal Wolsey, je fus de toutes façons, et tout de suite, moins que moi-même: à des places où je n'aurais pas dû être, jamais à ma place.

Autant conter ici une petite aventure qui m'arriva peu de temps après mon entrée au Collège et qui, si insignifiante qu'elle fût, n'en contribua pas moins à me dégoûter à tout jamais du hall de Christ Church. J'avais été reçu comme un bon petit roquet sans prétention, avec une condescendance un peu dédaigneuse, par les chiens à pedigree de la table des gentlemen-commoners; mon professeur, mes camarades de classe commençaient à s'apercevoir que je lisais bien, que j'avais l'air de comprendre ce que je lisais et même que je posais parfois des questions embarrassantes au professeur, au point qu'un jour, à la sortie, je fus félicité par toute la classe pour la façon magistrale dont je l'avais _collé_. Je n'avais eu, pauvre innocent que j'étais, aucune intention de cette sorte; le hasard avait voulu simplement que je lui eusse demandé, à la grande joie de mes camarades, quelque chose qu'il ne savait pas. Bien avant cela, j'avais fait une tentative directe pour me faire remarquer, qui avait eu moins de succès.

Il était de règle au collège que, chaque semaine, un des étudiants écrivît un essai philosophique sur un texte d'Horace, de Juvénal ou autre. On donnait lecture du meilleur travail, le samedi après-midi, dans le hall; tous les étudiants étaient obligés d'assister à la lecture. Voilà, pensai-je, une bonne occasion de déployer mes talents. Très consciencieusement, et d'ailleurs avec un réel plaisir, j'écrivis mon essai, dans lequel je mis toute la pénétration et toute l'éloquence dont j'étais capable. Aussi, si je fus flatté, je ne fus pas surpris lorsque, quelques semaines après mon arrivée à Oxford, mon professeur m'annonça d'un air bienveillant que ce serait moi qui lirais le samedi suivant.

Donc, sans m'émouvoir, car j'avais de sérieuses raisons de compter sur mon talent de lecture, et avec la gravité qui me paraissait convenir à la circonstance, je lus mon essai, et j'ai tout lieu de croire que je le lus bien. Aussi, descendant de la tribune, je m'attendais à recevoir les félicitations et les remerciements de mes camarades fiers d'avoir été si bien représentés. Mais la pauvre Clara, après son premier bal, recevant dans le vestiaire les compliments de son cousin, ne fut pas plus surprise que je ne le fus de l'accueil que me firent mes cousins de la longue table. Ce n'était pas de l'envie, certes, mais du dédain, de la colère qui se donnaient carrière sous toutes les formes, depuis le sarcasme olympien de Charteris jusqu'à la volée d'injures de Grimston.

On m'expliqua que je m'étais rendu coupable de lèse-majesté vis-à-vis de l'ordre des Gentlemen-Commoners; que jamais l'essai d'un étudiant privilégié ne devait avoir plus de douze lignes, et encore des lignes de quatre mots, et que, si disposé qu'on fût à passer sur ma sottise, ma suffisance, mon manque de _savoir-faire_[36], l'inconvenance que j'avais commise en écrivant un essai qui eût le sens commun, comme un vulgaire étudiant, l'incurie et l'audace dont j'avais fait preuve en les tenant là pendant un grand quart d'heure, pouvaient peut-être se pardonner une fois à un jeune serin tel que moi, mais il fallait que j'y prisse garde: si jamais je recommençais, on m'enverrait tout droit à Coventry. Que dis-je? Coventry serait encore trop bon pour moi.

J'ai quelque plaisir, au moins, à me rappeler que je tombai du haut de mes nuages sans me faire grand mal sans témoigner un étonnement trop ridicule. Je reconnus la justesse des observations qui m'étaient faites que cela me fît en rien modifier ma manière d'écrire; je ne me rappelle plus ce que j'avais décidé de faire, au cas où j'aurais l'honneur de faire les frais d'une autre réunion du samedi. Mes essais furent-ils moins heureux, par la suite, mes professeurs en étaient-ils fatigués? Toujours est-il que je ne fus plus prié de lire.