"Præterita": souvenirs de jeunesse
Part 15
Lorsque Henry Watson entra chez mon père, à seize ou dix-sept ans, cela fut considéré par toute la famille comme un véritable coup de fortune. Les Watson, dans leur reconnaissance, auraient fait tout au monde pour être agréables à mes parents. Mais ces dames ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'il n'était pas facile de faire des frais pour ma mère; bientôt elles se montrèrent surprises, puis mécontentes de la façon dont les choses se passaient tant dans Billiter Street qu'à Herne Hill. Au bureau, beaucoup de travail, à la maison, peu de réceptions; les commis ne pouvaient, sous aucun prétexte, garden-party ou autre, abandonner le travail avant l'heure, et le soir on n'avait permission de s'éclairer qu'avec des chandelles. Le fait que le Patron habitât une moitié de maison, au delà du faubourg de Camberwell, était fort humiliant pour tous ceux qui touchaient, de près ou de loin, à l'Affaire! Que de plus, chaque matin, Henry dût prendre un omnibus pour aller à son travail du côté de Billingsgate au lieu de traverser les quartiers élégants et d'avoir un bureau dans Saint-James Street, c'était aussi pénible pour lui que déshonorant pour mon père dont cela soulignait le peu dégoût et le manque d'habitudes du monde. À ces dames, en outre, ma mère faisait l'effet d'un phénomène singulier et les rapports avec elle étaient d'une difficulté qui les attristait. Ne prenant elle-même aucun intérêt à l'étude de l'allemand et se souciant fort peu de ce qui se passait à Mayfair et de ce qui s'y disait, elle jugeait avec quelque sévérité--une sévérité où il se mêlait peut-être un peu jalousie--ce qu'elle appelait, les prétentions de ces demoiselles; de leur côté, tout en rendant justice aux grandes qualités de ma mère--et avec le temps, s'étant sincèrement attachées à elle--celles-ci n'étaient pas disposées à tenir compte des idées d'une femme qui ne savait pas d'autre langue que la sienne, et se montraient peu disposées à accueillir des témoignages d'amitié qui, souvent, prenaient la forme de conseils.
En dépit de ces manières de voir très différentes, il existait des relations vraiment agréables et même affectueuses entre ma mère et les misses Watson. Avec ce goût naturel pour la campagne qui répond à ce qu'il y a de meilleur dans la nature féminine, dès le printemps, Fanny, Hélène, la petite Juliette, la plus futile mais peut-être aussi la mieux douée, accouraient. Elles abandonnaient avec joie, pour un jour ou deux, l'élégance poussiéreuse de leur rue aristocratique de Mayfair pour les lilas et les faux ébéniers de Herne Hill; toujours prêtes, ainsi que leur frère Henry, à répondre au premier appel, à aider à recevoir tel ou tel gros correspondant de la maison, à lui chanter les plus jolis airs de l'opéra à la mode, sans négliger pour cela, les classiques allemands.
Henry avait une très belle voix de ténor et les trois sœurs, bien qu'aucune n'eût un véritable talent, chantaient avec goût et ensemble. C'est ainsi que, dès l'enfance, j'eus l'occasion d'entendre beaucoup de bonne musique.
Si le quatuor avait chanté des _glees_ anglais, des ballades écossaises, des chansons de marins; ou si l'une sœurs avait été assez douée pour rendre dans toute sa splendeur la grande musique, j'aurais sans doute quitté mes études géographiques ou minéralogiques pour venir écouter. Mais les compositions savantes des Allemands me paraissaient simplement ennuyeuses et les jolies modulations italiennes, dont je ne comprenais pas un mot, me plaisaient seulement comme auraient pu me plaire les trilles des merles qui, parfois venaient faire concurrence aux chanteurs quand, par les belles soirées de printemps, on laissait les fenêtres ouvertes sur le jardin. Néanmoins, l'éducation de mon oreille et de mon goût se faisait sans que j'y pensasse. Je ne crois pas avoir entendu une exécution musicale vraiment magistrale avant qu'un bon hasard me fît entendre la meilleure de toutes, ce qui n'était possible que durant quelques années de ma jeunesse.
Je n'ai pas suffisamment expliqué la phrase qui m'a échappé à propos du «fatal dîner chez Mr Domecq», lorsque j'avais quatorze ans. L'associé espagnol de mon père habitait aux Champs-Élysées avec sa femme, une Anglaise, et ses cinq filles; l'aînée, Diana, était à la veille d'épouser un des officiers de Napoléon, le Comte Maison; les quatre autres, beaucoup plus jeunes, se trouvaient par hasard ce jour-là à la maison, car elles étaient élevées au couvent. Après le dîner, un dîner de famille, maman, les jeunes filles et un vieux monsieur français délicieux, Mr Badell, m'avaient fait jouer à «la toilette de madame»; malheureusement, il m'était impossible de me rappeler si j'étais le collier ou les jarretières. La partie terminée, Clotilde et Cécile nous jouèrent «Les Échos», et toutes sortes de valses et de polkas, seulement je ne savais pas danser; à la fin Élise, touchée, de ma détresse, s'occupa de moi comme j'ai dit. Les grandes personnes ne parlaient que de la mort de Bellini, du deuil où cette mort avait plongé Paris et de la façon admirable dont _I Puritani_ de ce maître étaient chantés par les quatre grands artistes en vogue alors, et pour lesquels d'ailleurs Bellini les avait écrits[33].
Je ne m'explique pas que je n'aie gardé aucun souvenir de ma première soirée à l'Opéra, ni, quant à cela, de ma première soirée à aucun théâtre, malgré que j'eusse bien douze ans lorsque j'y fus mené; et dès lors c'était un ravissement d'un genre pas très sublime d'être mené à une _pantomime_. À l'heure actuelle, j'aime encore beaucoup le théâtre, c'est un des plaisirs sur lesquels je suis le moins blasé. Comment se fait-il donc que moi qui me souviens du rocher de _Friar's Crag_ à Derwentwater, que j'ai vu quand j'avais quatre ans, qui vois encore la cour de l'hôtel à Paris, où nous étions descendus quand j'en avais cinq, je n'aie conservé aucun souvenir de ma première soirée au théâtre? Être mené alors à Paris à une représentation des _Puritains_, dont le livret n'a qu'un médiocre intérêt dramatique, ne m'était pas un très grand plaisir, mais j'entendais à cette occasion, ce qui n'est possible qu'une ou deux fois dans un siècle, quatre très grands artistes chanter ensemble avec le désir sincère de s'aider, non de s'éclipser, et de mettre en valeur, non seulement leurs voix et leurs talents, mais la musique qu'ils interprétaient!
Le bonheur avait voulu, qui plus est, qu'une femme incomparable--la Taglioni--dansât; cette femme, douée de toutes les grâces, joignait à la nature la plus pure, à l'ardeur la plus sincère, le respect et la passion de son art. Ma mère, bien qu'elle me laissât accompagner mon père, avait contre le théâtre tous les préjugés puritains; elle l'aimait pourtant et j'imagine que, si elle se privait d'y venir avec nous, c'était dans une idée de sacrifice, d'expiation: la rançon pour ce qu'il pouvait y avoir de criminel dans la concession qu'elle nous faisait, à mon père et à moi. Cependant ma mère nous avait accompagnés ce jour-là pour entendre ces artistes incomparables dont la renommé était européenne; et, phénomène étrange, et bien touchant aussi, sa pureté si intransigeante fut conquise sur l'heure par la pureté, l'innocence, la beauté de chacun des gestes de la divine artiste; de ce jour, ma mère ne se refusa jamais à venir avec nous voir la Taglioni.
Il ne s'est guère passé de saison, depuis, que je n'aie entendu au moins deux ou trois fois ces quatre grands chanteurs. Ce sont eux qui m'ont initié à la musique sans jamais la torturer, sans jamais lui faire dire autre chose que ce qu'elle voulait dire. Combien je suis heureux aujourd'hui d'avoir entendu _leur_ interprétation de Mozart et de Rossini! C'est un bonheur qui n'arrive plus à personne, de nos jours, où l'on a la manie de presser tous les mouvements. Grisi, la Malibran chantaient un tiers moins vite que n'importe laquelle de nos cantatrices modernes[34]; et la Patti, la dernière fois que je l'ai entendue, a massacré le rôle de Zerline dans _Là ci darem_, comme si le public et elle n'avaient d'autre but que d'en finir avec l'air de Mozart le plus tôt possible!
Quelques années plus tard (à quoi bon retarder cette confession?), lorsque j'étais à Christ Church, les élèves sérieux avaient organisé une société musicale, sous direction de l'organiste de la cathédrale, Mr Marshall, et cet excellent homme s'était mis dans la tête de me faire chanter _Come mai posso vivere se Rosina non m'ascolta_, et jouer ce que je pouvais déchiffrer des accompagnements d'autres romances sentimentales. Je ne suis jamais arrivé à déchiffrer de façon convenable, mais j'avais de l'oreille, le sens du rythme et, de plus, j'étais amoureux; ce qui m'aida à pénétrer quelques principes d'art musical, que je pourrai peut-être exposer quelque jour pour le plus grand bien de ceux qui aiment la musique, si seulement j'arrive au bout de cette autobiographie.
Quel profit pourrais-je tirer de Christ Church? Où ces études me mèneraient-elles? C'est ce que ni mon père ni ma mère n'avaient encore songé à se demander. Ma mère, qui voyait se développer en moi le goût des sciences naturelles et du travail méthodique, ne s'inquiétait pas, je crois; elle était convaincue qu'il y avait en moi l'étoffe d'un autre White de Selborne ou d'un Vicaire de Wakefield, vainqueur de toutes les controverses, whistoniennes et autres.
Mon père rêvait peut-être d'une carrière plus brillante, mais ni l'un ni l'autre n'en parlait, quelque importance qu'ils y attachassent au fond de leur cœur; et l'on me permit, sans me tourmenter autrement, de continuer à mesurer le bleu du ciel, à regarder courir les nuages, si bien que j'avais oublié presque tout le latin que j'aie jamais su et tout mon grec, sauf l'ode à la rose d'Anacréon.
En 1836, cependant, un léger effort fut tenté pour me faire sortir de mon ornière: on m'envoya entendre les conférences de Mr Dale à King's College. C'est à lui qu'un jour, dans la cour d'entrée, j'expliquai qu'un portique ne devrait jamais être soutenu par des arcs. C'était le temps où j'avais une très haute idée de moi, parce que j'entrais par la même porte que les étudiants en bonnet carré. Le sujet des conférences était la littérature anglaise primitive, et bien que je ne connusse rien, que je n'eusse rien lu de plus ancien que Pope, je me croyais aussi bon juge en la matière que Mr Dale. Je n'ai jamais oublié sa citation: «Knut the king came sailing by»; mais je crois bien que c'est tout ce que j'ai appris cet été-là. Car ma mauvaise étoile avait voulu que Mr Domecq, l'associé de mon père, en tournée chez ses clients d'Angleterre, eût demandé la permission de laisser ses filles à Herne Hill pendant son voyage, afin de leur donner l'occasion de voir les lions de la Tour et autres curiosités. Pour comprendre comment nous avions pu les loger toutes à Herne Hill, il faudrait avoir le plan des trois étages. L'installation, il est vrai, participait de l'arche de Noé et de la maison de poupée, mais enfin on tenait. Clotilde, quinze ans, blonde, le visage ovale et la tournure pleine de grâce; Cécile, treize ans, brune, avec un beau front et des traits parfaits; Élise, une autre blonde, ayant le visage rond d'une petite anglaise, un trésor de bon naturel et de bon sens; enfin la dernière, Caroline, une étrange et délicate petite créature de onze ans. Nées sur le continent, Clotilde à Cadix, elles étaient élevées au convent à Paris, ce qui ne les empêchait pas d'être très mondaines pendant les vacances.
Le souvenir de notre première rencontre aux Champs-Élysées était resté profondément gravé dans mon cœur. Il est vrai de dire que c'étaient les premières jeunes filles du monde, les premières jeunes filles parfaitement bien élevées et bien mises que je rencontrais ou tout au moins auxquelles je parlais. J'entends naturellement par bien mises: habillées simplement, mais avec la coupe et l'ajustement parisiens. Elles étaient toutes des catholiques «bigotes», comme disent les protestants, convaincues, comme ils devraient dire; elles parlaient le français et l'espagnol avec grâce, l'anglais correctement bien qu'avec une certaine peine, et elles étaient toutes quatre assez raisonnables, Clotilde avec un peu d'austérité et de raideur, Élise avec gaîté et bonne humeur, Cécile avec sérénité, Caroline avec passion. Est-il possible d'imaginer pareille constellation, réunion d'étoiles plus brillantes, traversant tout à coup le ciel obscur de mon faubourg de Londres?
Comment mes parents ont-ils pu laisser ma jeunesse exposée sans défense à tous ces dangers, c'est ce que le lecteur se demandera sans doute avec surprise et c'est ce que, seules, les Parques pourraient dire; il est vrai, et c'est là sans doute leur excuse, qu'ils ne m'avaient jamais vu jusqu'ici intéressé le moins du monde par les jeunes filles. Je fuyais systématiquement, au contraire, les promenades de Cheltenham, de Bath ou la plage de Douvres; bien mieux, je grognais si l'on voulait m'y traîner, et je me sauvais dès que je pouvais m'échapper; mes chers parents m'avaient, qui plus est, élevé dans un torysme anglais si intransigeant et si orthodoxe, dans un évangélisme plus orthodoxe encore, qu'ils ne pouvaient imaginer le jeune homme pieux épris de science, l'admirateur du roi George III que j'étais, troublé dans son équilibre constitutionnel et penchant du côté du catholicisme français!
Je n'avais jamais parlé de mes souvenirs des Champs-Élysées, bien entendu! J'étais élevé plus sévèrement que les jeunes filles elles-mêmes dans leur couvent; je n'avais pas connu la douceur, l'apaisement d'une affection féminine, d'une amitié de sœur. Et comme j'avais l'horreur de tous les sports, où j'étais d'ailleurs extrêmement maladroit, rien ne vint contrebalancer ma disposition à la rêverie, et je me trouvai jeté pieds et poings liés, avec toute la simplicité de mon innocence, dans la fournaise, exposé au feu croisé de ces quatre jeunes filles, lesquelles, cela va sans dire, en moins de quatre jours, ne laissèrent de moi qu'un tas de cendres blanches. Quatre jours suffirent pour me réduire en cendres, mais ce mercredi des Cendres dura quatre années.
Rien de plus comique quant aux circonstances extérieures, rien de plus tragique dans son essence n'eût pu fournir matière au plus habile des dramaturges. Comme manière d'être, comme état d'esprit, j'offrais un étrange mélange où il y avait à la fois du Mr Traddles, du Mr Toots et du Mr Winkle: la fidélité poussée jusqu'à l'idée fixe de Mr Traddles, la conversation brillante de Mr Toots, l'ambition héroïque de Mr Winkle; le tout éclairé par une imagination qui rappelait celle de Copperfield a son premier dîner de Norwood.
La beauté de Clotilde (Adèle-Clotilde, en vérité; ses sœurs l'appelaient Clotilde en souvenir de la reine-sainte, et moi Adèle parce que cela rimait avec plusieurs épithètes poétiques) brillait d'un éclat incomparable, rehaussée encore par la beauté de ses sœurs; tandis que ma timidité, ma gaucherie ordinaires s'augmentent de toutes les préventions à la fois patriotiques et protestantes dont j'avais été nourri, et que ni la politesse ni la sympathie n'arrivaient à modérer. Dès qu'il y avait du monde, je restais assis dans mon coin, rongé de jalousie, comme un stock-fish (j'imagine que je devais assez ressembler à la raie qui essaie de gravir la vitre d'un aquarium); si le bonheur voulait que nous fussions seuls, j'essayais d'exposer à ma maîtresse, sans tenir compte du sang espagnol qui coulait dans ses veines, de son éducation parisienne et de son cœur de catholique, mes idées sur l'invincible Armada, la bataille de Waterloo et la doctrine la Transubstantiation.
Et je n'avais garde, en même temps, bien entendu, d'oublier les petits talents que je croyais posséder. J'écrivis, en suant sang et eau et en me torturant l'imagination, une histoire napolitaine (notez que je n'avais jamais vu Naples), où, dans le «Bandit Leoni», je traçais le caractère idéal du bandit--le bandit que j'aurais rêvé d'être--et où je dotais la «jouvencelle Julietta» de toutes les perfections de la bien-aimée. Les relations que nous avions avec les éditeurs, MM. Smith et Elder, me permirent de faire paraître cette petite histoire dans _Friendship's Offering_. Mais en la lisant, Adèle fut prise d'un tel fou rire, la chose lui parut si ridicule et si drôle qu'elle ne songea pas une seconde à ménager mon amour-propre d'auteur. Je souffris sans me plaindre: c'était déjà du bonheur de la voir rire!
Je n'avais jamais osé lui adresser mes vers directement, mais, quand elle partit pour Paris, je lui écrivis une lettre en français, sept pages in-quarto, où je décrivais la désolation et la solitude de Herne Hill depuis qu'elle l'avait quitté. Je sus par Élise ou par Caroline qu'elle avait reçu ma lettre, qu'elle l'avait lue et qu'elle avait «bien ri de mon français». Élise et Caroline, par bonté, ne disaient pas qu'elle avait ri aussi du contenu.
Mes parents ne voyaient pas grand mal à ce petit roman, et Mr Domecq, qui était très bon et se connaissait en hommes, avait un certain goût pour moi; il avait pu constater que j'étais d'humeur douce, et que j'avais quelques idées dans la cervelle qui se développeraient avec le temps: dans l'intérêt des affaires, il aurait été disposé à me donner celle de ses filles qui me plairait, à condition qu'elle-même y fût disposée, mais il ne trouvait pas que le moment fût encore venu d'en parler. Mon père partageait son sentiment; et de plus, il avait été enchanté de me voir imprimé dans _Friendship's Offering_, enchanté de voir que je me plaisais dans la société de jeunes filles distinguées. Il espérait, si j'écrivais des vers sur elles, et pour elles, qu'ils seraient aussi beaux que ceux des _Hours of Idleness_ de Byron. Quant à ma mère, la pensée que je pourrais épouser une catholique romaine lui paraissait tellement monstrueuse qu'il ne lui semblait pas possible que cela entrât dans les desseins de la Providence; elle ne s'en tourmentait donc pas, mais trouvait toute cette affaire stupide et en était ennuyée, comme elle l'eût été si une de ses cheminées s'était mise à fumer, sans croire un moment que le feu était à la maison. Elle jugeai mieux que mon père, toutefois, de la profondeur de mon amour, mais sa tendresse maternelle répugnait à me faire souffrir par une opposition trop violente, espérait, une fois les Domecq partis, que le souvenir d'Adèle s'effacerait, fondrait avec la neige du prochain hiver.
Toutes ces indulgences aidant, et bien que cruellement embarrassé de mon personnage, je n'étais en rien corrigé de ma fatuité, de ma folie qui, cette fois, avait pour base un sentiment très réel et très profond, car il y avait là (prenez-y bien garde, cher lecteur), une véritable et magnifique révélation du miracle nouvellement entrevu par moi, de l'amour humain, l'amour exaltant la beauté du monde extérieur que je n'avais cherchée jusqu'ici que pour elle-même. Et c'est ainsi que, dans ma dix-septième année, sous l'empire de cette passion amoureuse, et dans un état de majestueuse imbécillité, je me mis à écrire une tragédie qui avait pour théâtre Venise et où toutes les douleurs de mon âme devaient être traduites en vers immortels. Bianca, la belle héroïne, serait douée de toutes les perfections de Desdémone, de toutes les grâces de Juliette, et je trouverais pour décrire Venise et l'amour des accents inconnus. Je note, en passant, qu'en voyant le Palais Ducal l'année précédente pour la première fois, j'avais annoncé gravement à mon père et à ma mère que j'allais en faire un dessin comme on n'en avait jamais vu. Dans cette intention, j'avais pris des notes, j'avais fait un ou deux croquis et j'avais mis le dessin au point à Trévise, de chic. Ce dessin existe; il est tout à fait manqué comme perspective, ce qui est assez étonnant, mais j'étais alors si infatué de moi-même que je dédaignais de m'astreindre aux règles; le quadrillé rouge et blanc des marbres donne un effet de panneaux en relief. Aucune figure humaine ne vient troubler la sereine tranquillité de la Riva et les gondoles--qui ont la forme de croissants, le croissant turc renversé--flottent à l'aventure sans le secours de gondoliers.
Les autres souvenirs de cette année 1836 se sont effacés, mais je me vois encore sous le grand mûrier, au fond du jardin, écrivant ma tragédie. Je ne sais plus si nous avons voyagé, ni comment se passait le reste de mes journées. Tout a disparu, tout, excepté Venise et Bianca, et la route qui traversait Shooter's Hill, où se portaient sans cesse mes regards, la route de Paris.
J'ai dû lire du grec, mais quoi! je l'ai oublié. J'ai dû faire des mathématiques, car je savais la différence entre une racine carrée et une racine cubique, quand j'entrai à Oxford et que mon professeur me plongea dans Hérodote qui me fournit la matière d'une chanson à boire scythe à l'imitation du _Giaour_.
Je crains fort que mon lecteur ne soit tenté de mettre en doute ce que j'ai affirmé plus haut, à savoir que Byron ne m'a fait aucun mal. Qu'il se tranquillise; et, sans doute, la forme que prit ma folie me fut inspirée par lui, mais cette forme était la meilleure qu'elle pût prendre. Mon anglais a plus gagné à se modeler sur le _Giaour_ et la _Fiancée d'Abydos_ qu'il n'eût fait sous tout autre maître (la tragédie, cela va de soi, était shakespearienne), et mon état d'esprit--par sa faute et par celle des circonstances--n'était pas celui de Byron. C'est dans cette même année, 1836, que je me mis à étudier Shelley et que je perdis des heures à lire et à relire _The Sensitive Plant_ et _Epipsychidion_. Shelley, _lui_, m'a fait beaucoup de mal; car je me suis mis à écrire des vers comme ceux-ci: «prickly and pulpous and blistered and blue», ou encore: «It was a little lawny islet by anemone and vi'let--like mosaic paven», etc. Il est vrai que, dans l'état de déséquilibre où j'étais, je ne pouvais tirer grand bien de quoi que ce soit. La persévérance que j'ai mise à aller jusqu'au bout de la _Révolte de l'Islam_ et de savoir (je n'y suis jamais arrivé) qui s'était révolté, et contre qui, m'apparaît toutefois comme un effort honorable; et le _Prométhée_ m'a certainement fait comprendre quelque chose d'Eschyle. Et après tout, étant donné ce que je devais être par la suite, je ne vois pas comment ces années d'effervescence eussent pu se mieux passer; c'était, en tout cas, infiniment préférable de les employer ainsi plutôt qu'à chasser à courre ou à tir, à fumer ou à jouer. La chose qui me paraît la plus explicable, quand je songe à cette aventure amoureuse, c'est le manque absolu chez moi de raisonnement, de volonté, de projets arrêtés; je n'avais ni la décision nécessaire pour conquérir Adèle, ni le courage de me passer d'elle, et non plus la raison de me demander ce qui pouvait sortir de tout cela; ni le bon sens de voir que je me rendais odieux à tout mon entourage. En vérité, je n'avais pas plus d'intelligence qu'une petite chouette qui sort du nid, ou qu'un chien de lait qui hurle désespérément à la lune.
Je fus tiré de mes rêveries, arraché à mes contemplations sidérales par une lettre de Christ Church annonçant qu'on pourrait m'y recevoir en janvier 1837; d'ici là, c'est-à-dire en octobre 1836, je devais me faire immatriculer.