"Præterita": souvenirs de jeunesse
Part 14
Mais ni soupir, ni murmure, ni caquet, ni chanson de ruisseaux ne troublent le silence enchanté du Jura. Les nuages chargés de pluie étreignent ses flancs, flottent sur ses plaines, les inondent; ils passent, et une heure plus tard les rochers sont secs, il n'y paraît plus. Quelques perles de rosée seulement s'attardent, suspendues aux feuilles des alchémilles, mais de ruisseau, point; on n'en voit pas trace, ni hier, ni aujourd'hui, ni demain. À travers d'invisibles fissures, de mystérieuses crevasses, les eaux de la plaine de la montagne se sont écoulées; tout en bas seulement, au plus profond de la vallée principale, coule la rivière, la rivière puissante déjà, et que rien ne vient troubler dans son cours. Tels sont les premiers enseignements de la route. Entre Poligny et Champagnole, deux relais sans montée, sur un sol aride, pas une flaque d'eau où puisse seulement pousser un brin de cresson, où un têtard ait la place de remuer la queue; ensuite, par une route ombragée et sinueuse qui est à la fois le parc et le boulevard du petit village pensif, on gagne un pont d'une seule arche. L'Ain, au-dessous, semble dormir dans de belles profondeurs d'un vert tendre comme celui des jeunes feuilles d'avril; puis, tout à coup, il s'éveille et s'élance avec fracas au milieu de tourbillons d'écume, saute par-dessus des barrages, forme des cascades naturelles ou artificielles, se divise en une infinité de petits courants qui se glissent sous d'énormes rochers minés par les eaux qui surplombent, et d'où pendent des chevelures de verdure. La seule merveille pour quiconque connaît un peu la structure jurassique, c'est qu'on puisse apercevoir les rivières, que les rochers soient assez résistants pour les mener à ciel ouvert à travers les vallées, sans ces «pertes» fréquentes comme celles du Rhône. C'est ainsi qu'au-dessous du lac de Joux, l'Orbe se perd pour reparaître six cent quatre-vingts pieds plus bas, dans un site dont j'emprunte la description à Papa Saussure:
«Un rocher demi-circulaire élevé au moins de deux cents pieds, composé de grandes assises horizontales taillées à pic, et entrecoupées par des lignes de sapins qui croissent sur les corniches que forment leurs parties saillantes, ferme du côté du couchant la vallée de Valorbe. Des montagnes plus élevées encore et couvertes de forêts forment autour de ce rocher une enceinte qui ne s'ouvre que pour le cours de l'Orbe, dont la source est au pied de ce même rocher. Ses eaux, d'une limpidité parfaite, coulent d'abord avec une tranquillité majestueuse sur un lit tapissé d'une belle mousse verte (_Fontinalis antipyretica_), mais, bientôt entraîné par une pente rapide, le fil du courant se brise en écume contre des rochers qui occupent le milieu de son lit, tandis que les bords, moins agités, coulant toujours sur un fond vert, font ressortir la blancheur du milieu de la rivière; et ainsi elle se dérobe à la vue, en suivant le cours d'une vallée profonde, couverte de sapins, dont la noirceur est rendue plus frappante par la brillante verdure des hêtres qui croissent au milieu d'eux...
Ah si PÉTRARQUE avait vu cette source, et qu'il y eût trouvé sa LAURE, combien ne l'aurait-il pas préférée à celle de Vaucluse, plus abondante peut-être et plus rapide, mais dont les rochers stériles n'ont ni la grandeur, ni la riche parure qui embellit la nôtre.[31]»
Je n'ai pas vu la source de l'Orbe, mais je recommande à l'attention du lecteur les sources des grandes rivières. Comme elles sont belles lorsqu'elles surgissent, s'élancent au pied des rochers, au lieu de tomber, comme on se l'imagine volontiers, du haut d'une falaise ou d'une paroi de roc! Malham Cove--une source qui rappelle celle de l'Orbe--bouillonne pareillement au pied du rocher et semble sortir d'un réservoir intérieur plus profond.
Le vieil hôtel de la Poste, à Champagnole, était situé juste au-dessus du pont de l'Ain, en face de la ville, à l'endroit où la route s'aplanit de nouveau avant de s'élancer vers Genève. Ce doit être en 1842 que, pour la première fois, en quittant Dijon nous allâmes tout d'une traite au delà de Poligny jusqu'à Champagnole; mais, de ce jour, l'hôtel de la Poste à Champagnole devint un arrêt habituel, une sorte de home. À l'aller, nous y étions si joyeux et au retour nous y rapportions une si belle provision d'idées qu'il nous semblait qu'une large tranche de notre vie s'était écoulée dans la paix du joli village de Champagnole. Nous n'y rencontrions jamais personne, mais il suffisait au bonheur du propriétaire, qui était en même temps cultivateur, que quelques voyageurs s'y arrêtassent de loin en loin. Ceux qui y couchaient par hasard repartaient le plus souvent pour Genève le lendemain de grand matin. Nous, dont la prochaine étape était Morez, n'étions pas si pressés. Au retour, nous nous arrangions pour quitter Genève le vendredi, afin de passer la journée du dimanche à Champagnole. C'était un vrai bonheur pour moi, arrivant de Dijon par une belle soirée de juin, après avoir dîné d'une truite et d'une côtelette vite accommodées, de faire ma première promenade au milieu des rochers et des pins.
En dépit de mes préventions Tories (mes principes, devrais-je dire), j'avoue que l'un des grands charmes de la Suisse, surtout de la Suisse jurassique, c'était _la liberté_ dont on y jouissait: non pas une liberté seulement théorique, mais une liberté réelle. Dans les montagnes plus élevées, on ne peut pas toujours aller où l'on veut: si l'on désire aller ici, c'est trop escarpé, si l'on veut aller là, c'est trop éloigné. Dans le Jura, chacun peut aller où bon lui semble et être heureux partout. Quand j'avais le temps, je grimpais le rocher isolé au nord du village, où sont les ruines d'un vieux château fort et les allées encore à demi tracées de son jardin, pour voir si j'apercevrais à l'horizon les blanches apparitions. Là, dans le clair crépuscule, j'ai revu, d'années en années--et chaque fois ils me semblaient plus admirables--les «derniers rochers» et la calotte du Mont-Blanc, c'est-à-dire autant qu'on en peut apercevoir au delà du dôme du Goûté, de Saint-Martin. Mais de Champagnole, il a tout autant d'importance quand on le voit s'embraser aux derniers feux du soir, comme une pleine lune de septembre.
Si je n'avais pas le temps de monter jusqu'aux ruines, j'allais me promener dans les bois qui dominent l'Ain, pour cueillir _mes_ premières fleurs des Alpes. Quelle reconnaissance ne dois-je pas à ce que Herne Hill avait de compassé et même de vulgaire, ce qui, par contraste, m'a fait sentir si vivement la divine sauvagerie des forêts du Jura.
Le lendemain, nous traversions en voiture la haute vallée de l'Ain; la route suit le cours sinueux de la rivière qui descend vers la plaine. On se demande, sans pouvoir se l'expliquer, comment ces routes en lacets, qui montent si lentement, arrivent à franchir de telles hauteurs. Je n'avais pas marché une heure en suivant la voiture--une heure qui m'avait semblé une minute--que nous étions déjà sur le haut plateau de Saint-Laurent. L'herbe du bord de la route se piquait de gentianes et à l'horizon les grands pins se balançaient, vaste océan d'ombre. Toute la Suisse était là en espérance, et ce qu'il y avait de moins grand que la Suisse lui était en quelque sorte supérieur dans sa douceur simple et sa pureté saine. Les chaumières du Jura ne sont pas aussi richement sculptées que celles du contour de Berne; elles n'ont pas la solidité, les airs de forteresse de celles d'Uri; elles sont couvertes de pierres plates, très minces; leurs grands toits en auvent tombent jusqu'à terre comme pour mieux les garantir de la pluie, et elles n'ont pour tout ornement, sous les fenêtres, que quelques lattes entrecroisées. Il n'y a ni jardins à fleurs, ni basses-cours attenant à ces bons petits chalets qui abritent d'autres occupations que celles du cultivateur--horlogerie et travaux du même genre--bien que les gentianes bleues fleurissent jusqu'au seuil des maisons campées au milieu des prairies et que le muguet sauvage croisse à sa guise dans les taillis voisins.
Les joies que me donnait la vue de ces maisonnettes, de ces vies actives et heureuses, et le sentiment de solidarité humaine qui se dégageait de ces scènes paisibles et rurales étaient certainement à la base des émotions que me faisait éprouver leur beauté. Reportez-vous au passage des _Sept Lampes_, écrit beaucoup plus tard, où je dis qu'il est naturel à l'homme d'arriver à l'admiration par la sympathie. Hélas! j'ai eu, depuis, maintes fois l'occasion d'observer avec mélancolie combien nombreux, au contraire, sont ceux qui ne regardent les choses que dans leurs rapports avec eux-mêmes. Mais le sentiment qui me donnait de si grandes joies alors, qui m'en a donné tant d'autres par la suite, était bien différent, par son caractère impersonnel, de celui qu'éprouvent pas mal de personnes même parmi les plus aimables et les meilleures.
Au début de la correspondance Carlyle-Emerson, publiée par mon cher ami Charles Norton sans assez de commentaires, je trouve à la page 18 cette exclamation tout à fait discutable et, à mon idée, puisque indiscutée, très blâmable et indigne de mon maître, à savoir que «ce n'est que lorsque nous sentons que l'on pense à nous, qu'on nous aime, que la vaste terre devient un jardin habité». Mon éducation, comme le lecteur a déjà pu s'en apercevoir, m'avait amené à une conclusion toute contraire. Mes heures de bonheur étaient celles où personne ne pensait à moi, et mes plus grands ennuis, les obstacles apportés à mes projets, à mes expériences, étaient toujours dus à l'intervention du public représenté par ma mère et le jardinier. Le jardin ne me semblait pas désert par la raison que je ne m'imaginais pas être un objet d'intérêt pour les fourmis ou les papillons, et la seule ombre à la joie absolue que j'éprouvais lorsque je me promenais le soir, à Champagnole ou à Saint-Laurent, c'était précisément le sentiment que mon père et ma mère pensaient à moi, et qu'ils s'inquiéteraient si j'étais en retard pour le thé.
Non pas, croyez-le bien, que j'eusse pu me passer d'eux. Ils étaient beaucoup plus pour moi que n'était sa femme pour Carlyle; et si Carlyle, au lieu d'écrire qu'il espérait qu'Emerson penserait à lui en Amérique, avait dit qu'il souhaitait que son père et sa mère pensassent à lui à Ecclefechan, c'eût été bien. Mais cette opinion: que le fait de n'avoir pas d'admirateurs suffît à transformer le monde en désert, m'apparaît comme un misérable état d'esprit, et je serais tenté, pour une fois, de me féliciter que ma solitude m'eût inspiré des sentiments tout contraires. Mon plus grand bonheur était de pouvoir observer sans être vu; si j'avais pu rendre invisible, j'aurais été ravi. Les hommes, leurs mœurs m'inspiraient un intérêt analogue à celui que m'inspiraient les marmottes, les chamois, les mésanges et les truites. Si seulement ils voulaient bien se tenir tranquilles, me laisser les regarder, ne pas s'envoler ou disparaître dans leurs trous! Ce monde débordant de vie--vie des champs, vie des nids--ces forces supérieures de l'air, des rochers, des eaux, vivre au milieu de tout cela, s'en réjouir et s'en émerveiller, heureux d'aider à cette vie si c'était en mon pouvoir, plus heureux encore si elle n'avait pas besoin de mon secours, voilà comment je comprenais l'amour de _la Nature_, voilà ce que je retrouve à la racine de tout ce qui a pu se développer en moi d'utile, voilà la lumière qui éclaire ce qu'il y a de meilleur en moi.
Que nous passions la nuit à Saint-Laurent ou à Morez, la matinée du lendemain était toujours féconde en événements. Par beau temps, la montée de Morez aux Rousses, à pied le plus souvent, était un pur enchantement; et le déjeuner, et la moisson de gentianes frangées aux Rousses! Suivait une heure d'angoisse: je tremblais de voir le ciel se couvrir; car, si tôt que nous partions le matin, il était impossible d'arriver au Col de la Faucille avant deux heures, et même plus tard si les chevaux n'étaient pas excellents; et dès deux heures, lorsqu'il y a des nuages sur le Jura, on peut être certain qu'il y en aura sur les Alpes.
Il est intéressant de faire remarquer, car Saussure lui-même n'en dit rien, que ce passage du Jura--le plus important--très différent en cela des principaux défilés des Alpes, se trouve au sommet le plus élevé de la chaîne. Le col séparant les eaux de la Bienne, qui descend vers Morez et Saint-Claude, de celles de la Valsérine qui serpente à travers le Jura jusqu'au Rhône à Bellegarde, est un contrefort de la Dôle elle-même. Au long de la chaîne, la route continue encore sur un espace de six milles et arrive, par une montée douce, au Col de la Faucille, où la chaîne s'ouvre brusquement, et après cinq minutes de trot, on aperçoit le lac de Genève et, à l'horizon, sur une longueur de plus de cent milles, la chaîne des Alpes.
Je n'ai vu parfaitement ce panorama merveilleux qu'une seule fois, en 1835, quand je le dessinai avec exactitude, dans ma manière d'alors, et j'ai toujours eu plaisir à regarder ce dessin, qui était pour moi le complément de cette première apparition des Alpes, à Schaffhouse. Très rares étaient les voyageurs, même en ce temps-là, qui jouissaient de ce spectacle; fatigués par une longue journée de voyage--s'ils venaient de Paris--lorsqu'ils atteignaient le col, ils ne pensaient, le plus souvent, qu'au dîner et au bon lit qui les attendaient à Genève; les Guides n'en parlaient pas, et si les touristes regardaient comme un devoir de faire l'ascension du Righi, il ne venait à l'idée de personne qu'il y eût quelque chose à regarder de la Dôle.
Ces deux montagnes ont eu une énorme influence sur ma vie, mais tandis que mes impressions de la Dôle ont toujours été calmes et sereines, celles du Righi, au contraire, ont été souvent douloureuses, comme on le verra. Le Col de la Faucille, en ce beau jour de 1835, m'a ouvert les cieux. J'ai entrevu--vision de terre promise--l'avenir de mon œuvre, ma véritable patrie en ce monde. Mes yeux s'ouvraient et mon cœur en même temps; ils voyaient, ils possédaient un royaume, et quel royaume! Aussi loin que la vue pouvait s'étendre--tout ce pays et ses rivières tumultueuses et ses lacs calmes; l'Arve et ses portes à Cluse et les glaciers de sa source; le Rhône avec l'infini de son lac de saphir, si calme au bord des prairies semées de narcisses de Vevey, si dangereux près des promontoires de Sierre--tout cela se détachait sur le ciel et puis s'y fondait, ciel de montagnes, de neiges éternelles. Puis c'était la plaine vivante, bruissante de joie humaine, une voie lactée de blanches demeures jetées à travers l'azur de l'espace ensoleillé.
[Note 31: _Voyages dans les Alpes_... par _Horace-Bénédict de Saussure_... _Tome premier_, 1779, Chapitre XVI.]
CHAPITRE X
QUEM TU, MELPOMÈNE[32]
Il est impossible, qu'il s'agisse de la biographie d'une nation ou de celle d'un individu, de suivre, de façon inflexible, le cours des années. Certaines dispositions s'affaiblissent quand d'autres se développent, la plupart se manifestent sans régularité, elles correspondent tantôt à des périodes d'exaltation, tantôt à des moments de lassitude; pour éviter la confusion, il faut passer des unes aux autres en négligeant ce qui peut en même temps se produire dans d'autres directions.
J'abandonnerai donc, pour l'instant, les tentatives poétiques et artistiques de l'année 1835, et je retournerai en arrière pour parler d'une autre branche de mes éludes qui eût pu porter de meilleurs fruits.
Je ne me rappelle pas exactement, et peut-être mon lecteur m'en saura-t-il gré, sous quelles inspirations, (Apollon s'en mêla-t-il?), je déclarai à mon père et à ma mère, également incrédules, je dois l'avouer, que «si je ne pouvais pas parler, du moins je pouvais jouer du violon». Aujourd'hui encore, je ne me console pas d'avoir perdu l'occasion d'affirmer mes talents musicaux, lors d'un grand dîner militaire offert dans la salle des fêtes de l'hôtel Sussex à Tunbridge Wells, où nous passions quelques jours quand j'avais huit ou neuf ans. Nous respirions le bon air, nous jouissions de la vue de la jolie fontaine et des promenades en voiture aux High Rocks. Après le dîner, musique militaire et, grâce à la connivence des domestiques, Anne et moi avions pu nous y faufiler au dessert. J'étais plutôt alors un joli petit garçon; je portais, ce qui était assez original, une sorte de jaquette boutonnée garnie de galons. Comme j'étais là, bouche bée, à regarder les musiciens, mais surtout le tambour, le colonel remarqua mon extase et, amusé, envoya un sous-lieutenant me chercher. Il avait deviné ma pensée, sans doute, car il me dit que je pouvais aller demander au tambour de me prêter ses jolies baguettes. Quelle tentation! car je me croyais sûr de pouvoir m'en servir. Mais ma stupide timidité l'emporta et je me contentai de secouer la tête tristement. C'en était fait de ma carrière musicale. Qui sait ce que j'aurais tiré de ce tambour, ou, si mon père, par hasard, m'avait emmené en Espagne, ce que j'aurais pu faire d'un tambourin.
Ma mère, occupée de choses plus graves, n'avait jamais cultivé le peu qu'elle avait appris en musique, bien qu'elle en jouît extrêmement. Mrs Richard Gray se mettait quelquefois au piano et c'était pour moi une vraie fête; mais comme chaque fois qu'il lui arrivait de faire une fausse note, son mari se mettait à courir tout autour de la chambre en faisant mille contorsions, se bouchant les oreilles et criant: «Oh! Mary, Mary, je vous en prie!» elle s'arrêtait, intimidée. Quant à notre Mary à nous, elle faisait consciencieusement ses gammes, mais c'était à peu près tout. Cependant je trouvais un grand encouragement auprès d'amis jeunes et artistes, dont j'aurais dû parler depuis longtemps, si j'avais suivi avec rigueur l'ordre chronologique des faits.
En décrivant, plus haut, l'office de mon père, j'ai parlé d'un certain cordon au moyen duquel le premier commis ouvrait la porte sans se déranger. Ce premier commis ou, plus simplement, le premier des deux et seuls employés du bureau, Henry Watson, tenait une très grande place dans la vie de mon père et dans la mienne. Nos rapports, quand j'y songe aujourd'hui, doux et bienfaisants à certains égards, eurent d'assez malheureuses conséquences pour lui comme pour nous.
Un grave défaut de mon père, une disposition fâcheuse de son esprit (je le dis en tout respect, car il y avait, en lui, beaucoup plus à admirer qu'à blâmer), c'était de ne supporter aucune supériorité. Il estimait à leur valeur ses talents, ses dons, mais il savait aussi qu'il lui manquait l'énergie nécessaire pour en tirer tout le parti possible; et c'était une raison de plus pour ne pas admettre, sur son propre terrain, un semblant d'égalité. Lorsqu'il choisissait un employé, il lui demandait d'abord d'être honnête et ensuite _in_capable. Je n'affirme pas qu'il eût renvoyé un commis intelligent, si le hasard lui en avait fait rencontrer un, mais ce qu'il exigeait de ses employés, c'était non d'avoir le génie commercial, mais d'être des subordonnés satisfaits de rester subordonnés toute leur vie. Frédéric le Grand choisissait ses ministres d'après les mêmes principes; il est vrai que ses commis ne pouvaient rêver de devenir roi, tandis que les commis d'une maison de commerce rêvent toujours de devenir les associés du patron et même de lui succéder. Il faut dire aussi que les commis de Frédéric étaient d'admirables commis, tandis que ceux de mon père en étaient de fort médiocres. Mon père, qui ne cessait de se plaindre de leur incapacité, ne faisait rien pour trouver des gens plus capables. S'il envoyait Henry Watson faire une tournée chez les clients, c'était, chaque fois, pour déclarer qu'il avait fait plus de que de bien; s'il laissait, de temps à autre, Henry Ritchie écrire une lettre d'affaires, il lui fallait--et je crois que ce n'était pas sans une certaine satisfaction en écrire deux lui-même, pour en expliquer ou réparer les bévues. Il n'y avait pas de jour qu'il ne rentrât agacé, parce qu'on avait fait ceci ou qu'on n'avait pas fait cela. Et cependant, ses deux commis sont restés avec lui jusqu'à sa mort.
Je parlerai de Mr Ritchie ultérieurement; quant à Henry Watson, le premier commis, l'homme de confiance, il y a déjà longtemps que j'aurais dû m'en occuper. Il était, je crois, le principal soutien d'une mère veuve et de trois sœurs, jeunes filles aimables, cultivées, et assez sensées, infiniment plus raffinées qu'on ne l'était, en général, dans leur monde, et désireuses, non par sotte vanité, de le dépasser. Non par vanité, ai-je dit, et pour le plaisir de voir de beaux équipages s'arrêter devant leur porte, mais parce qu'elles avaient le sentiment de ce qu'il y a de _réellement_ bon dans la bonne société de Londres et dans ses usages. Elles aimaient, aspirant leurs _h_, à causer avec des gens qui n'oubliaient pas les leurs; elles aimaient se tenir au courant de ce qui se passait dans le monde élégant, à avoir leur entrée à telle ou telle agréable sauterie, à tel ou tel bon concert. Étant elles-mêmes à la fois de bonnes et agréables musiciennes (ce qui ne se rencontre pas toujours parmi les musiciens), cela ne leur était pas difficile; il est vrai que cela impliquait une maison dans un quartier à la mode, non loin du Parc, de jolies toilettes et même quelques réceptions. Au total, cela sous-entendait non seulement tout ce que gagnait Henry, mais encore ce que gagnaient, dans quelques emplois plus ou moins huppés, deux autres frères qui s'appelaient David et William. Ce dernier, maintenant que j'y réfléchis, était aussi dans le commerce des vins, dans le West-End; il fournissait la noblesse de Clos-Vougeot, de Hochheimer, de champagne des plus grands crus, et autres nectars qui ne viennent que des vignes des grands-ducs et des comtes de l'Empire. Les Watson vivaient largement sans faire d'économies; ces demoiselles s'amusaient, apprenaient l'allemand--ce qui était dans ce temps-là fort distingué et même poétique--chantaient avec grâce, s'habillaient à ravir, bien que d'une façon un peu particulière, un peu vieillotte, qui avait son charme; toute la famille se piquait d'appartenir à une _élit_, élite de bon goût, de vertu.