"Præterita": souvenirs de jeunesse

Part 13

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Dans le champ restreint mais sûr de cette vérité, pour Byron comme pour moi, l'amour apparaissait comme une chose bien fugitive, la mort comme une chose bien terrible. Il n'essayait point de me consoler de la mort de Jessie en me disant qu'elle était plus heureuse au Ciel; qu'il y avait dans celle de Charles une intention providentielle à mon adresse! Il ne me disait pas que la guerre est la juste rançon de la gloire des grands capitaines, ou que le meurtre, commis au nom d'intérêts nationaux, n'est plus un crime. Il en appelait aux faits, pour tout ce qui ne dépasse pas la portée de l'esprit humain, et faisait avec équité la part des natures.

Il est vrai qu'il eût pu faire tout cela sans que je le reconnusse pour maître, si nous n'avions communié dans un même amour plein de vénération pour le beau, dans une même horreur pour le laid. La sorcière du Staubbach dans son arc-en-ciel évoquait une vision qui m'était mille fois plus agréable que celle de Shakespeare qui est comme un rat sans queue, ou celle de Burns en haillons.

Conrad, le roi des mers, me paraissait bien supérieur au vieux marin décharné et tanné de Coleridge; les gracieuses descriptions de la forêt de Windsor et de ses ruisseaux, si honnêtement senties qu'elles fussent par Pope, n'étaient pour moi que «tintement de cymbale», comparées aux accents passionnés de Byron chantant Lachin-y-Gair.

Mais il me faut borner là cette recherche des raisons de son influence sur moi, dans la crainte que le lecteur ne se méprenne et ne confonde l'analyse que j'en donne aujourd'hui avec les sentiments que j'étais capable d'éprouver à quinze ans. La plupart étaient pourtant en germe dans le bourgeon non développé de mon intelligence, tel l'or du crocus encore caché sous la terre; et Byron, bien qu'il ne pût m'apprendre à aimer les montagnes ou la mer plus que je ne les aimais dans mon enfance, est le premier qui les ait animées pour moi d'un souffle humain plein de grandeur et de tristesse. C'est grâce à lui que j'ai compris Chillon et Meillerie et que j'ai cherché tout d'abord à Venise les palais en ruines de Foscari et de Falieri.

Remarquez-le, l'impression qu'il faisait était d'autant plus grande qu'il y avait dans ses histoires des personnages plus réels, dans ses pensées des principes plus fermes. Quant au romanesque, je m'en étais imprégné, j'en avais abusé, si je puis dire, à l'école de Scott, dont la Dame du lac était aussi fabuleuse pour moi que sa Dame blanche d'Avenel; tandis que Rogers n'était qu'un simple dilettante auquel il importait peu de débarquer au point où Tell avait abordé ou sur le sol «qu'avait foulé Saint-Preux». La Venise même de Shakespeare était imaginaire; et Portia aussi irréelle que Miranda. C'est Byron qui a animé, qui a fait revivre pour moi les êtres de chair et d'os dont les pieds ont usé les dalles de marbre que je foulais aujourd'hui.

Un mot encore, quoiqu'il empiète sur un sujet que je me réserve de traiter plus tard, un mot sur le rythme de Byron. L'aisance naturelle de sa forme, qui a souvent la simplicité de la prose, m'intéressait extrêmement, par opposition à la fois avec les divisions symétriques de Pope et les strophes contre-balancées de la poésie classique et hébraïque. Mais bien que j'imitasse sa manière, dès que je versifiais pour mon plaisir, j'avais un tel respect pour la construction massive classique en opposition avec les formes modernes plus fluides, que j'ai longtemps essayé, écrivant en prose, de garder la phrase cadencée de Pope et de Johnson dans toutes les occasions où il fallait du sérieux. J'y étais encouragé par le mépris que Byron manifestait pour ses propres vers et aussi par l'instinct architectural inné en moi, qui m'inclinait au «principe de la pyramide». Je dirai aussi plus loin l'influence que Johnson eut sur moi; pour le moment, il me faut revenir aux jours où le petit cours d'eau que j'étais, chantait doucement en courant à travers sa pauvre petite cressonnière de vie.

Au printemps de 1835 j'eus une pleurésie assez grave; je crois que, pendant trois ou quatre jours, je fus en quelque danger. Ma mère et le vieux médecin de la famille, le Dr Walshman, eurent grand'peine à empêcher qu'on me saignât à blanc comme l'aurait voulut la sommité médicale appelée en consultation. «Il n'a pas trop de tout le sang qu'il a dans les veines pour combattre la maladie», disait notre vieux docteur, qui finit par me tirer d'affaire. Je sortis de cette épreuve assez faible pour nécessiter une quinzaine de soins et de gâteries. C'est pendant cette convalescence que je lus _La Jolie fille de Perth_, que j'appris la chanson de _Pauvre Louise_ et que je fis mes délices du dessin de Stanfield du Mont-Saint-Michel reproduit dans la _Coast Scenery_; de la «Santa Saba», du «Pool of Bethesda» et de la «Corinthe» de Turner, dans sa série biblique. Que n'ai-je pas appris en regardant ces quatre gravures, et combien je suis heureux aujourd'hui de posséder les originaux de Bethesda et de Corinthe!

Je préparais aussi l'itinéraire du voyage en Suisse que nous devions faire dès que je serais rétabli. J'ombrais en cobalt un «cyanomètre» qui devait me permettre de mesurer le bleu du ciel; j'achetai aussi un carnet de notes pour y consigner mes observations géologiques, ainsi qu'un grand in-quarto destiné aux croquis d'architecture, et sur lequel était ingénieusement fixée une règle plate. Je décidai aussi que les incidents de ce voyage et les sentiments qu'il m'inspirerait feraient l'objet d'un journal poétique écrit dans le style de _Don Juan_, habilement combiné avec celui de _Childe Harold_.

J'écrivis deux chants de cet ouvrage--la traversée de la France jusqu'à Chamonix--là, je m'arrêtai à bout de souffle, ayant épuisé pour le Jura tous les termes descriptifs dont je disposais, et m'étant aperçu qu'il ne m'en restait plus pour les Alpes. J'essaierai, dans le chapitre suivant, de raconter cette partie de notre voyage dans un langage moins élevé.

[Note 30: «Je suis vôtre, ô Muses!»]

CHAPITRE IX

LE COL DE LA FAUCILLE

À l'heure où, dans la matinée, le voyageur moderne chic, qui se rend à Paris, Nice, ou Monaco et qui a quitté Charing Cross parle train du matin, commence à se remettre des émotions de la traversée et des luttes qu'il lui a fallu soutenir pour s'assurer un coin dans le train à Boulogne, au moment où il consulte sa montre et se demande s'il approche d'Amiens et de son buffet, est près de s'impatienter en voyant le train s'arrêter encore; la station lui semble sans intérêt, c'est _Abbeville_. Lorsque la locomotive se remet en marche, il pourrait, s'il voulait un instant abandonner son journal, apercevoir deux tours carrées, assez singulièrement reliées par un arceau à meneaux, qui dominent les peupliers et les saules du pays bas et marécageux qu'il est en train de traverser. Je doute qu'il le fasse et en tout cas qu'il ait envie d'en voir davantage, et je crains de ne pouvoir faire comprendre, même au lecteur le mieux disposé, l'influence que ces deux tours ont exercée sur ma vie. La ville qui s'est groupée autour d'elles n'était autrefois, comme Croyland, qu'un simple asile pour les moines et les paysans (le «refuge», comme on l'a appelé). Perdue au milieu des marais de la Somme, elle reçut vers l'an 650 le nom de «Abbatis Villa» (j'allais écrire «Abbot's ford»); manoir et village dépendaient du grand monastère fondé par saint Riquier sur la colline où il était né, à cinq milles à l'est de la ville actuelle. Pour ce qui regarde saint Riquier, je transcris l'article du _Dictionnaire des Sciences ecclésiastiques_ qui, étant donné les circonstances politiques actuelles, intéressera mes lecteurs pour des raisons plus puissantes que celles que pourrait lui inspirer ma petite personnalité naissante:

«Saint Riquier, en latin _Sanctus Richarius_, né au village de Centule, à deux lieues d'Abbeville, fut si touché par la grande piété de deux saints prêtres venus d'Irlande, auxquels il avait donné l'hospitalité, qu'à leur exemple il embrassa «la pénitence». Ayant été ordonné prêtre, il se voua à la prédication et passa en Angleterre. De retour dans le Ponthieu, il devint, par la grâce de Dieu, puissant en œuvres et en parole. Il prêcha à la Cour de Dagobert et, peu de temps après la mort de ce prince, fonda le monastère qui porte son nom et un autre appelé Forest-Moutier, dans la forêt de Crécy, où il acheva ses jours.»

Je trouve encore dans l'_Histoire ecclésiastique d'Abbeville_, publiée en 1646 par François Pélican, «rue Saint-Jacques, à l'enseigne du Pélican», que saint Riquier était lui-même de sang royal, que saint Angilbert, le septième abbé, avait épousé la seconde fille de Charlemagne, Bertha, «qui se rendit aussi Religieuse de l'ordre de Saint-Benoist». Louis, le onzième abbé, était cousin germain de Charles le Chauve; le douzième fut le fils de saint Angilbert, par conséquent petit-fils de Charlemagne; Raoul, treizième abbé, était le frère de l'impératrice Judith; et Carloman, seizième abbé, le fils de Charles le Chauve.

Levez les yeux encore une fois, cher lecteur, au moment où le train reprend sa marche et vous apercevrez, étincelant au soleil sur la colline, le village tout blanc et son abbaye. Ce ne sont plus, en vérité, murs qui ont abrité ces princes et ces princesses--ceux-là se sont écroulés depuis longtemps--ce sont ceux de l'abbaye encore belle construite sur leurs fondations par les moines de Saint-Maur.

L'année où l'_Histoire d'Abbeville_, à laquelle j'emprunte cette citation, fut écrite (sans doute vers 1600), la ville que l'on appelait alors «Abbeville la Fidèle» comprenait 40.000 âmes qui vivaient en grande union et grande franchise, craignant de faire tort à leurs voisins; les femmes étaient modestes, honnêtes, pleines de foi et charité, ornées des grâces de la beauté et de l'innocence; la noblesse était nombreuse, hardie et habile aux armes; les _maistrises_ d'art et de commerce possédaient d'excellents ouvriers dans toutes les professions, sous la juridiction de soixante-quatre Major-Bannerets ou chefs des corporations, lesquels élisaient le maire de la ville, gouverneur indépendant «de grande probité, autorité et sans reproche», et avec lui quatre échevins de l'année présente, et quatre de l'année passée; ayant foute autorité pour la justice, la police et la guerre, à charge de surveiller et garder les poids et les mesures, de punir ceux qui se permettraient de les falsifier, de vendre à faux poids, ou de laisser passer des marchandises sans qu'elles portassent le sceau de la vile. La ville contenait, en dehors de la grande église de Saint Wulfran, treize églises paroissiales, six monastères, huit couvents de femmes et cinq hôpitaux. Il me faut, parmi les églises, citer celle de Saint-Georges qui fut commencée par notre roi Édouard en 1368, le 10 janvier; transférée, puis consacrée de nouveau en 1469 par l'évêque de Bethléem; plus tard, en 1536, agrandie par les Marguilliers, «les Paroissiens étant devenus si nombreux que beaucoup étaient obligés de rester dehors les jours de fête».

Ces constructions et reconstructions se faisaient vite et bien à Abbeville, qui possédait non seulement des ouvriers excellents, mais une pierre qui se travaillait facilement et un sol qui ne permettait que des fondations sur pilotis, ce qui explique qu'il ne reste presque rien des bâtiments antérieurs au XVe siècle. Saint Wulfran, Saint Riquier et tout ce qui subsiste des églises paroissiales (seulement quatre, je crois, en dehors de Saint Wulfran) sont de ce même gothique flamboyant, murailles et tours, contemporain des maisons à pignons de bois qui bordaient les rues principales, lorsque je vins à Abbeville pour la première fois.

Il me faut ici, par anticipation, expliquer à mes lecteurs que ma vie intellectuelle a eu, en somme, trois grands centres: Rouen, Genève et Pise. Tout ce que j'ai fait à Venise a été fait en marge, car son histoire très falsifiée, était ignorée même des gens du pays; dans le monde de la peinture, Tintoret était délaissé, Véronèse incompris, et on ne connaissait même pas le nom de Carpaccio quand j'ai commencé à m'en occuper. Peut-être faut-il compter aussi pour quelque chose mon goût pour les promenades en gondole! Mais Rouen, Genève et Pise m'ont appris tout ce que je sais, elles furent des maîtresses adorées et obéies, dès le jour où je passai leurs portes.

Dans ce voyage de 1835, je vis pour la première fois Rouen et Venise; Pise, seulement en 1840; mais je n'ai senti toute la beauté et la force de ces villes merveilleuses que beaucoup plus tard. Pour Abbeville, qui est comme la préface et l'interprétation de Rouen, j'étais tout prêt ce 5 juin et j'ai compris sur l'heure que c'était une ère de travail salutaire et de joies fécondes qui s'ouvrait pour moi.

Car ici je trouvais de l'art local, la religion et la vie humaine actuelle en parfaite harmonie. Ces églises aux fines sculptures ne connaissaient pas la solitude mortelle des six jours de la semaine, le lourd ennui du septième; pas de sacristain pour vous fermer la porte au nez, pas de bedeau pour vous enfermer dans quelque banc. Je pouvais y errer à toute heure, m'imaginer que j'étais un revenant, m'embusquer derrière leurs piliers comme Rob Roy, m'y agenouiller sans scandaliser personne, y dessiner sans doubler qui que ce soit. Au dehors, la vieille ville fidèle se groupait et se blottissait sous leurs contreforts comme de petits poussins sous les ailes de leur mère; l'aristocratie, calme et inoffensive, des rues silencieuses du quartier neuf ne laissait qu'entrevoir la dignité de ses hôtels entre cour et jardin. Le quartier du commerce, que coupait la grande rue, ne comptait que des boutiques qui, sans se faire concurrence, étaient nécessaires pour le débit des denrées du pays: drap, bonneterie, étoffes tissées sur place, fromages de Neufchâtel, tout proche, fruits des jardins d'alentour; pain du froment poussé dans les champs situés au-dessus des verts coteaux; viande de leurs propres troupeaux et que le fer-blanc américain n'avait pas gâtée; tous les outils: faux, socs de charrue, frappés au grand air sur l'enclume; épiceries fines, café que l'on brûlait le plus souvent devant la porte et qui embaumait; quant aux modistes, peut-être faisaient-elles venir un ou deux chapeaux de Paris, mais le reste était du cru et les paysannes des environs et les belles dames du Ponthieu s'en contentaient. Au-dessus de la boutique prospère, sereinement active et bienfaisante, il y avait l'habitation du maître, la vieille maison habitée de père en fils avec ses sculptures aimables à voir, son toit fier et qui gardait son rang, sans empiéter ni par en bas, ni par en haut, depuis des siècles. Autour de la petite ville couraient les remparts sous de longues avenues rafraîchies par la brise, du haut desquels on apercevait ici et là, toujours calme, toujours claire, la jolie rivière navigable et vive qui faisait tourner les roues des moulins, la Somme, aux eaux vertes un peu laiteuses.

Les joies les plus intenses que j'aie goûtées, c'est aux montagnes que je les dois. Mais rien ne me procurait un plaisir plus sain, toujours renouvelé, que la vue d'Abbeville lorsque, par une belle après-midi d'été, je descendais de voiture dans la cour de l'hôtel de l'Europe, et que je me précipitais pour revoir Saint Wulfran avant que le soleil n'eût quitté ses tours! Souvenirs précieux... à jamais.

Pour Rouen et sa cathédrale, je dirai ce que j'ai à en dire, si Dieu me prête vie, dans _Nos Pères nous ont dit_. La vue de la ville et des flèches de sa cathédrale, avec la journée du lendemain où nous remontâmes la Seine jusqu'à Paris, et ensuite Soissons et Reims fixèrent, comme je l'ai déjà dit, le premier point central de mon travail à venir. Au delà de Reims, à Bar-le-Duc, je me retrouvai déjà sous l'influence des Alpes et mon père avait la bonté de faire le crochet par Plombières et Dijon, afin que je pusse en approcher par le passage du Jura.

Le lecteur me pardonnera si, en racontant ce que je crois devoir l'intéresser, je mêle ce qui est spécial à ce voyage de 1835 et ce qui se rapporte à ceux qui ont suivi; il m'est extrêmement difficile aujourd'hui de ne pas confondre ces différents voyages, étant donné que nous descendions toujours dans les mêmes hôtels, où nous occupions tantôt la chambre bleue, tantôt la chambre verte, que nous voyions les mêmes choses, et que nous éprouvions encore plus déplaisir à les revoir qu'à les voir pour la première fois.

Cette dernière partie de la route de Paris à Genève, si belle, si adorablement riante et charmante, m'est devenue par la suite si familière qu'il m'est très doux s'attarder à évoquer tant de chers souvenirs.

Le plus souvent nous quittions «La Cloche» à Dijon vers sept heures du matin, après avoir gaiement déjeuné. Le petit salon, au premier sur le devant, communiquait avec une chambre à coucher d'où, par les fenêtres du côté ouest, on apercevait, au-dessus d'une maison basse, les flèches de la cathédrale. J'occupais toujours cette chambre. Je vois encore le lit dans l'alcôve au fond, séparée seulement par une légère cloison du passage qui conduisait par un balcon extérieur à la chambre d'Anne. C'était un bonheur pour Anne, qu'elle escomptait tout le long du voyage que d'ouvrir une petite porte dissimulée dans ce passage, qui donnait dans l'alcôve juste au-dessus de ma tête, et de venir me réveiller le matin.

Je ne me souviens pas de nous être jamais mis en route par la pluie, sauf une seule fois. Le plus souvent, le soleil matinal faisait une poussière de diamants avec l'eau de la fontaine du faubourg Sud-Est et allongeait l'ombre des peupliers sur la route de Genlis.

Genlis, Auxonne, Dole, Mont-sous-Vaudrey, trois étapes de douze ou quatorze kilomètres chacune, deux de dix-huit, en tout environ soixante-dix kilomètres des portes de Dijon au pied du Jura. Nous courions en droite ligne sur les montagnes, déjeunant de pruneaux et de pain.

Le pays est plat et sans intérêt jusqu'à Auxonne. Je m'étonnais que des créatures humaines pussent vivre ainsi en vue du Jura, sans y être jamais allées. À Auxonne, on traverse la Saône aux eaux d'émeraude: ce n'est encore qu'un torrent descendu de la montagne, mais on devine qu'il est né dans le Jura. Encore une heure de patience et enfin à Dole, des coteaux coupés de calcaire jaune, on aperçoit la houle bleue des pentes du Jura qui se perdent dans le lointain vers le sud, aussi loin que l'œil peut les suivre. Au nord-est, la chaîne se coupe brusquement et un bloc hardi se détache du reste, île escarpée qui s'élève comme un écueil formidable au-dessus de Salins. Au delà de Dôle, c'est une succession de collines et de vallées, pays sauvage, étrange, avec ses chaumières d'argile coiffées d'immenses toits de chaume à hauts pignons. Je m'étonne de ne m'être jamais inquiété de savoir s'il y avait une raison pour construire des toits de cette forme; je m'étonne aussi de n'être jamais entré dans une de ces chaumières pour en visiter l'intérieur!

Le village, ou plutôt la petite ville de Poligny, se compose de vieilles maisons de pierre solidement bâties au milieu de jardins et de vergers; elles se serrent au milieu pour former un semblant de rue, et s'étagent entre les racines de la chaîne du Jura, à l'entrée d'une petite vallée qui serait une gorge dans nos comtés calcaires d'York et de Derby, au fond de laquelle coulerait entre des collines onduleuses un ruisseau babillard; dans le Jura, c'est une longue succession de terrasses en amphithéâtre, de petits bouts de champs, de vergers, qui s'accrochent au flanc de la montagne, partout où il est possible de mettre le pied; au fond, un couvent avec sa flèche aérienne, de jolies chaumières blotties dans des coins verdoyants ou perchées sur des saillies de rochers. Pas de cours d'eau, pour ainsi dire, ni aucune source, ni d'autre raison d'être pour cette vallée que la volonté du Créateur.

«Une longue succession,» ai-je dit, c'est-à-dire, à un mille environ dans la montagne, une coulée qui permet à la grande route de Paris à Genève de serpenter capricieusement, grâce à des travaux d'art primitifs, se trouvant tout à coup où elle n'avait nulle intention d'aller, et se demandant comment elle pourra gagner l'endroit où il faut qu'elle passe. Si l'on se retourne, on voit la plaine de Bourgogne s'élargissant à mesure que l'on monte jusqu'à ce que, sous un dernier rocher escarpé, la route prenne le parti d'escalader le ravin et d'en sortir tout à fait, là où il se ferme aussi déraisonnablement qu'il s'est ouvert; et le voyageur étonné se trouve transporté comme par magie au milieu d'une plaine qui semble appartenir à un autre monde. C'est ici une plaine unie au sol rocheux, avec, à sa surface, une terre jaune qui laisse pousser une herbe rare, mais bonne. Çà et là, on voit au loin une levée de pins toujours surmontée, si le matin ou le soir est clair, d'une petite vapeur argentine qui paraît être un nuage.

Ces premières zones du Jura sont plus riantes que les plaines crayeuses d'Ingleborough, auxquelles on pourrait les comparer en Angleterre. Les landes du Yorkshire, plus élevées, sont souvent balayées par la pluie au gré des vents violents qui règnent presque constamment dans la région. Ce sont dévastés étendues de schiste, mélangé d'argile et de sable provenant de la pierre meulière-sol qui nourrit une herbe grossière et forme par endroits des marécages. Aucun arbre n'y peut résister aux vents de tempête, s'il n'a eu la chance de rencontrer quelque coin abrité. Le ciel du Jura, au contraire, est aussi calme et clair que celui du reste de la France, et le soleil, lorsqu'il brille dans la plaine, fait étinceler les montagnes qui l'entourent; les rochers du Jura, passant de la craie au marbre, se fendent, formant d'étranges replis, des sillons profonds, mais ils résistent et se sont revêtus, depuis de longs siècles, soit des fleurs de la forêt, soit d'un gazon ras et fin avec toutes les floraisons qui aiment le soleil. L'air, qui est si pur même à ces altitudes modérées--un millier de pieds à peine au-dessus du niveau de la mer--entretient leurs plus doux parfums et leurs plus vives couleurs et, l'hiver leur donne un repos ininterrompu sous le calme de la neige.

La différence est plus grande encore et plus surprenante en ce qui touche les cours d'eau. Dans les moors du Yorkshire, ils ont beau se cacher, paraître et disparaître, on ne les perd jamais de vue entièrement, sait qu'ils étaient là hier, on connaît les puits qu'ils viendront emplir à la première averse, et un petit filet d'eau, au fond d'un ravin escarpé, ou le bruit d'une cascade, qui tombe du sommet d'un rocher, vous fait toujours vous demander si celui-ci est une des sources de l'Aire, si celui-là est un des ruisselets du Ribble, ou du Bolton Strid, ou bien l'un des fils d'argent qui, tissés, deviendront la Tees.