"Præterita": souvenirs de jeunesse
Part 12
VESTER, CAMENÆ[30]
Après la mort de Charles, les portes de mon cœur, qui s'étaient entr'ouvertes un instant, se refermèrent. La vie monotone, un peu personnelle, de Herne Hill continua sans qu'il se passât cette année-là rien qui mérite d'être retenu, encore moins d'être raconté. Cependant, mes parents firent une nouvelle tentative pour me donner un camarade, un bon camarade auquel je suis redevable de beaucoup plus de choses que je ne le croyais alors.
À quelque six ou sept grilles de chez nous, en descendant vers les champs et la vue (vue dont le propriétaire actuel, Mr Sopper, attendri par mes lamentions, a bien voulu rendre la jouissance au public, ce dont je le remercie sincèrement) la six ou septième grille, donc, ouvrait sur une jolie pelouse ombragée d'un cèdre. La maison, très soignée, était occupée par deux personnes aussi simples que mon père et ma mère: Mr et Mrs Fall, mais plus heureux qu'eux, en ce sens qu'ils avaient non seulement un fils mais une fille. Richard Fall était d'un an plus jeune que moi, mais il était déjà au Collège à Shrewsbury et par conséquent, à certains égards, plus développé que moi; sa sœur, plus jeune, était une petite perfection qui ne quittait guère les jupes de sa mère. Aussi simples l'une que l'autre, mais de principes sévères et tout à fait convaincues qu'elles possédaient la véritable religion comme toutes les connaissances nécessaires: d'ailleurs, le modèle de toutes les vertus et de toutes les convenances à Herne Hill et autres lieux. Je frémis encore au souvenir du regard que me jeta Mrs Fall un jour que j'avais prononcé «naivette» pour «naïveté».
Ce doit être en 1832 que mon père, frappé de la tenue irréprochable de cette famille en toutes circonstances, écrivit en termes courtois à Mr Fall pour lui demander, lorsque Richard serait à la maison, de permettre qu'il vînt jouer ou travailler avec moi. L'offre de mon père fut bien accueillie, les deux garçons s'y prêtant, et comme je venais d'être jugé digne d'avoir une salle d'étude particulière et que Richard n'avait qu'une chambre qui n'était pas toujours à l'abri des incursions de sa petite sœur, le plus souvent, quand Richard n'était pas au collège, il arrivait vers dix heures et faisait ses devoirs à la même table que moi, m'aidant quand je trouvais les miens difficiles. Nous sortions ensuite avec Dash, Gipsy, ou tel autre chien favori du jour.
Je n'irai pas jusqu'à prétendre que la neige de Noël, en ce temps-là, fût plus blanche que celle d'aujourd'hui, mais j'ai au moins de bonnes raisons de croire qu'elle restait plus longtemps blanche. Ce que j'affirme positivement, c'est qu'il tombait plus de neige aux environs de Londres, à cette époque, que depuis vingt ou vingt-cinq ans. Il n'était pas rare, dans les vallons des collines de Norwood, de trouver les clôtures des champs disparues sous des ondulations de neige, tandis du haut des collines, la moitié des comtés de Kent et de Surrey luisait jusqu'à l'horizon, comme une mer arctique sans dangers et sans nuages.
Richard Fall était un tout à fait bon garçon, plein sens pratique. S'il n'avait pas de goûts très personnels, il avait un dégoût marqué pour mon genre, aussi bien artistique que littéraire. Il refusait sèchement de se prononcer sur les mérites de mes œuvres, me blaguait, prenait vis-à-vis de moi des airs d'indulgence et de protection au lieu de se montrer flatté d'avoir pour ami un auteur de grand avenir! Jamais malveillant, mais se moquant de moi sans merci, et se demandant pourquoi je m'obstinais à écrire du mauvais anglais, pour le plaisir d'écrire en vers--et des sottises aussi bien en prose qu'en vers. En tout cas, nous primes l'habitude de vivre ensemble et, par la suite, nous avons béni le hasard toutes les fois qu'il nous a rapprochés.
L'année 1834 s'écoula sans grand mal, mais sans grand profit dans les quatre études dont j'ai parlé, et que j'avais entreprises pour mon plaisir, avec, temps à autre, un petit effort du côté des études classiques, pour lesquelles je n'avais pas grand goût et dont je ne sentais pas la nécessité.
Sans _grand_ mal, ai-je dit, car il y avait un certain danger, pour un enfant même bien intentionné, à n'être virtuellement soumis à aucune discipline, à n'en faire jamais qu'à sa tête, sans que rien vînt lui faire sentir que sa manière de penser pouvait ne pas être toujours la meilleure.
Il me serait impossible de dire, sans prendre une peine que, sans doute, mon lecteur trouverait disproportionnée avec son objet, le bien et le mal que j'ai tiré de la littérature de troisième ou de quatrième ordre que je préférais aux classiques latins. Le volume du _Forget me not_, auquel je dois la précieuse gravure de Vérone (et par un hasard assez curieux une autre de Prout, de Saint-Marc de Venise), était quelque peu au-dessus des annuaires ordinaires comme impression typographique; il contenait trois histoires: _The Red-nosed Lieutenant_, du Rév. Georges Croly, _Hans in Kelder_, de l'auteur des _Chronicles of London Bridge_ et _The Comet_, d'Henry Neele Esq. qui, toutes à leur manière, me firent une grande impression. L'habitude enfantine, quelque peu idiote, que j'avais de regarder fixement les mêmes objets pendant une journée entière, je l'appliquais à mes lectures; j'étais capable de lire et de relire les mêmes livres d'un bout à l'autre de l'année. Comme il m'eût été parfaitement inutile de garder le souvenir de toutes ces histoires, je me vantais plutôt de la faculté d'oubli qui me permettait de les goûter à nouveau; et, vers treize ou quatorze ans, j'ai dû lire ces livres préférés et beaucoup d'autres du même genre vingt fois de suite.
Je m'étonne un peu que l'on m'ait laissé si longtemps dans mon coin en compagnie seulement de mon _Italie_ de Rogers, de mon _Forget me not_, de mon _Continental Annual_, de mon _Friendship's Offering_, pour livres de fonds; et je m'étonne encore plus que mon père, qui se berçait du fol espoir de me voir un jour écrire comme Byron, n'ait jamais remarqué que la précocité de Byron tenait à la lecture des maîtres dans toutes les branches de la littérature. Je doute même que semblable richesse de lecture ait été jamais égalée chez un jeune homme, étudiant ou auteur. J'eusse d'ailleurs été tout à fait incapable d'un tel travail cérébral, et les dispositions réelles que j'avais pour le dessin m'obligeaient à y consacrer le meilleur mes forces. Je me reposais en lisant _Hans in Kelder_ et _The Comet_.
Je ne me souviens pas du moment précis où mon père commença à me lire du Byron, s'attendant bien à ce que je l'aimerais. Mes premières émotions littéraires, je les dois à l'_Iliade_ et à Scott. Je devais avoir douze ou treize ans, sans cela comment aurais-je oublié ma première impression? _Manfred_ avait dû me frapper, comme _Macbeth_ avec ses sorcières. Plusieurs changements, d'ailleurs plus ou moins heureux, eurent lieu vers cette année-là dans la discipline monacale de Herne Hill. J'eus la permission de boire du vin, on me conduisit au théâtre, et il fut décidé que, les jours de fête, je dînerais avec mon père et ma mère à quatre heures. C'est dans ces occasions solennelles, au dessert, que mon père nous lisait les _Noctes Ambrosianœ_, à mesure qu'elles paraissaient et sans en passer un seul mot, fût-ce le plus vif. Un soir, il nous lut le Naufrage dans _Don Juan_ et fut si heureux de voir que je l'appréciais qu'il finit par lire presque tout le reste. Je vois encore le regard, un peu inquiet, que mon père et ma mère échangèrent à travers la table un jour l'on cherchait ce qu'on pourrait lire, et que je demandai _Juan et Haidée_. Mon choix ne fut pas ratifié et, sentant que j'avais dit une sottise sans trop savoir laquelle, je n'insistai pas et même je balbutiai quelques excuses, ce qui ne fit qu'aggraver les choses. Peut-être m'accorda-t-on un morceau de _Childe Harold_, que j'aimais presque autant à cette époque. D'ailleurs, je ne tardai pas à me lasser d'Haidée, dont je trouvais l'histoire trop triste. Ce qui est certain c'est que, vers la fin de 1834, j'étais familier avec mon Byron à peu près d'un bout à l'autre, à l'exception de _Caïn, Werner_, le _Deformed Transformed_, et la _Vision of Judgment_, qui n'étaient pas à ma portée, et que papa et maman trouvaient inutile de m'expliquer.
Mon lecteur, qui a de l'esprit, je n'en doute pas, s'étonne sans doute que ma mère se prêtât à ce genre de lectures. Il devient donc nécessaire d'expliquer certaines particularités de la pruderie maternelle, qu'il aurait peine à comprendre d'après ce qu'il sait d'elle. Et, sans doute, il a dû se dire que puisqu'elle m'avait fait lire la Bible plus de six fois d'un bout à l'autre, c'est qu'elle n'avait pas peur d'appeler les choses par leur nom; mais ce dont il pourrait ne pas s'être rendu compte, c'est qu'énergique et passionnée, elle sentait les grandeurs et les beautés de Byron aussi vivement que mon père, et que son puritanisme était doublé d'assez de bon sens pour se dire que, du moment que Shakespeare et Burns restaient ouverts sur la table toute la journée, il n'y avait aucune raison pour me défendre Byron. Cependant, ce ne fut que quelques années plus tard que je fus autorisé à le lire moi-même. Ma mère avait confiance dans mon honnêteté naturelle, dans l'éducation que j'avais reçue, et ne redoutait pas plus de me voir devenir un Corsaire ou un Giaour qu'un Richard III ou un Salomon. Elle avait raison. Byron ne m'a jamais fait le moindre mal; ce qui m'a fait du mal ce sont les événements de la vie, et les livres d'un genre plus bas, y compris nombre d'œuvres dont les auteurs passent pour être de grands éducateurs, depuis Victor Hugo jusqu'au Dr Watts.
Je demanderai la permission de profiter de l'occasion pour expliquer ce que j'entends lorsque je dis que ma mère était une prude «inoffensive». Aussi stricte pour elle-même qu'Alice Bridgenorth, elle était pénétrée du vrai esprit de sa religion et, sans se frapper la poitrine, sans faire parade de sa confession de «misérable pécheresse», elle savait que, selon la doctrine de cette religion, et probablement en fait, Madge Wildfire n'était pas plus pécheresse qu'elle-même. Elle avait la charité universelle de sa sœur. Sympathique à toutes les passions comme à toutes les vertus véritablement féminines, peut-être, dans le fond de son cœur, aimait-elle autant la vraie Margherita Cogni que la femme idéale de Faliero.
Autre trait du caractère de ma mère que je tiens à affirmer ici, afin de couper court à une légende qui menace de s'accréditer grâce aux commentaires de certains journaux, et d'après lesquels je la ferais ressembler à la tante dévote d'Esther dans _Bleak House_. Tout au contraire, il y avait chez ma mère une gaîté franche, souvent un rire inextinguible et de bon aloi! Rire qui n'était jamais sardonique, mais qui avait bien quelque chose du rire de Smollett, ce qui fait qu'elle jouissait pleinement, avec mon père, de leur _Humphrey Clinker_, bien avant que je ne pusse, quant à moi, en comprendre ni le sel, ni la portée. Que dis-je, une plaisanterie à la Smollett un peu grasse la mettait en joie. Je me souviens qu'un jour, bien des années plus tard, lors d'une de nos traversées du Simplon, arrivés au sommet nous nous étions arrêtés pour jouir de la vue; Anne, notre vieille Anne, s'était assise pour se reposer sur une des balustrades qui bordent la route, en face du monastère, à pic vers la vallée. En se retournant pour regarder le panorama, Anne perdit l'équilibre et roula tête en bas, jambes en l'air, sur la pente. Mon père, en riant, ne put s'empêcher de dire qu'elle l'avait fait exprès, pour le plus grand plaisir des bons Pères et, depuis, ni lui ni ma mère ne pouvaient faire allusion à la «performance» d'Anne, comme ils disaient, sans rire pendant un bon quart d'heure.
Si, toutefois, une plaisanterie avait quoi que ce soit d'amer ou d'ironique, ma mère ne la goûtait pas, tandis que mon père et moi ne l'en aimions que davantage si elle était juste; et dans la mesure où je le comprenais, je jouissais bien de tout le sarcasme de _Don Juan_. Mais la résolution que je pris, après la lecture des derniers chants de _Don Juan_, de reconnaître Byron pour mon maître en poésie, comme Turner l'était en peinture, se dessina dès l'époque où le jeune oisillon, disons plus poliment si vous voulez, le jeune cygne, essayait ses ailes sans avoir conscience des instincts plus profonds qui l'y poussaient; je ne voyais nettement que deux choses, c'est que son observation était la plus exacte, et son expression la plus concentrée que j'eusse encore rencontrée en littérature. J'avais lu, avec mon père, les deux premiers livres de Tite-Live, je savais donc ce que c'est qu'un style concis; mais je m'étais déjà rendu compte que Tite-Live, comme je m'en rendis compte plus tard pour Horace et Tacite, était volontairement, souvent péniblement et quelquefois obscurément concis. Byron, au contraire, écrit aussi aisément que l'épervier vole, son style est aussi clair que les eaux claires d'un beau lac. Il dit la stricte vérité, en aussi peu de mots que possible, et non seulement la vérité exacte, mais la vérité essentielle et centrale.
Je ne pouvais alors, cela va sans dire, évaluer les dons prodigieux de Byron pas plus que ceux de Turner; mais je voyais que tous deux avaient raison dans toutes les choses où j'étais capable de distinguer le vrai de l'erreur, et par conséquent que je devais les pendre pour maîtres, chacun dans son domaine propre. Le lecteur moderne, pour ne pas dire l'érudit moderne, est si complètement ignorant des qualités maîtresses de Byron, qu'il m'est difficile de raconter l'histoire de mon noviciat sans préciser à l'aide de quelques exemples ce qui me paraissait absolument unique dans son œuvre.
Pour cela, je choisirai sa prose plutôt que ses vers, d'autant que sa versification, son rythme, soulèvent des questions différentes de celles qui nous occupent ici. Lisez par exemple, pour commencer, la phrase sur Sheridan dans sa lettre à Thomas Moore, datée de Venise, le Ier juin (ou 2 juin à l'aube) 1818: «Les Whigs l'outragent; et néanmoins il leur reste fidèle; des imbéciles de ce calibre ne méritent ni crédit ni pitié. Quant à ses créanciers, n'oubliez pas que Sheridan n'a jamais eu le sou et qu'il s'est jeté avec des dons puissants et des passions ardentes dans la mêlée du monde, qu'il s'est trouvé au faîte de la gloire, sans fortune. Fox a-t-il jamais payé ses dettes? Sheridan s'est-il jamais prêté à une souscription à son bénéfice? L'ivrognerie de...... était-elle plus excusable que la sienne? Ses aventures galantes étaient-elles plus scandaleuses que celles de ses contemporains? Pourquoi faut-il que sa mémoire soit ternie, quand on respecte les leurs? Ne vous laissez pas impressionner par les criailleries, mais comparez-le comme principes avec Fox le grand faiseur de coalitions, avec Burke le pensionné, avec dix fois cent mille autres pour les idées personnelles. Quant au talent, il n'est pas de comparaison possible, aucun ne lui vient seulement à la cheville. Sans fortune, sans relations, sans réputation (ce qui n'était peut-être pas vrai au début, et ce qui a pu ensuite le pousser au désespoir et à la folie) il les a tous battus sur tous les terrains. Mais, hélas! pauvre nature humaine! Bonsoir, ou plutôt bonjour. Il est quatre heures, l'aube blanchit le Grand Canal et le Rialto sort des ombres.»
Remarquez-le, ce passage a de la grandeur, d'abord parce qu'il condense dans le moins de mots possible le plus de pensées justes, sages et généreuses. Il n'est pas seulement grand et noble, il est _parfait_; tout ce qu'il veut dire est là, sans concision artificielle ou compliquée; c'est net, c'est rapide, c'est le coup de marteau du forgeron sur le fer rougi à blanc; et avec un choix de mots qui, par leur position dans la phrase, les fait dépasser de beaucoup la signification qu'ils ont dans le dictionnaire. Par exemple, il emploie «néanmoins» (however) au lieu de «toutefois» (yet), parce que «néanmoins» est là pour «quoi qu'ils fassent». La «mêlée du monde» veut dire non seulement la foule mais la poussière, le brouillard qui l'enveloppe; «dix fois cent mille», pour «un million» ou «mille fois mille», afin d'enlever au nombre sa grandeur et nous faire sentir qu'il s'agit d'une quantité de nullités. Remarquez aussi la phrase entre parenthèses: «ce qui n'était peut-être pas vrai...»; elle est obscure; il serait impossible en effet d'être clair sans s'arrêter et perdre beaucoup de temps; au lecteur de compléter le sens et de dire: «il n'était peut-être pas vrai à l'origine de dire qu'il n'avait pas de réputation», etc... Enfin, cette aube qui soulève les voiles diminue les ombres qui enveloppent le Rialto, mais elle ne l'éclaire pas comme elle éclairerait une étendue d'eau.
Prenons maintenant, si vous le voulez bien, les deux passages sur la poésie dans les lettres à Murray du 15 septembre 1817 et du 12 avril 1818; (pour bien juger de la force collective de ces deux lettres, comparez exposé réfléchi qu'il publia dans la réponse à Blackwood en 1820).
1817. «Pour ce qui est de la poésie en général, je suis convaincu, plus j'y réfléchis, que lui (Moore) et nous tous d'ailleurs, Scott, Southey, Wordsworth, Moore, Campbell et moi, nous sommes dans l'erreur les uns comme les autres; nous nous sommes engagés dans une voie révolutionnaire qui est mauvaise; nos systèmes poétiques n'ont aucune valeur en eux-mêmes, seuls Rogers et Crabbe y ont échappé et les générations à venir, et même la génération actuelle, leur donneront raison. J'en suis convaincu depuis que j'ai relu quelques-uns de nos classiques, et en particulier Pope. Et voici comment j'en ai fait l'expérience. J'ai pris les poèmes de Moore, les miens et quelques autres; je les ai lus en les comparant avec ceux de Pope, et j'ai été surpris (je n'aurais pas dû l'être) et mortifié de la distance immense qui nous sépare--au point de vue de la raison, du savoir de l'effet, et même de l'_imagination_, de la passion et de l'_invention_--nous autres, hommes du Bas-Empire, du petit homme du temps de la Reine Anne. Croyez-moi, il y avait des Horace en ce temps-là; et maintenant on est des Claudien, et je vous assure qui si c'était à recommencer, je m'arrangerais en conséquence. Crabbe est bien l'homme; seulement son sujet est impossible, grossier et...... c'est un retraité en demi-solde; il fera bien d'en finir à moins de faire comme il faisait autrefois.»
1818. «J'avais pensé à écrire une préface pour défendre Lord Hervey contre les attaques de Pope--mais Pope lui-même, en tant que poète, envers et contre tous, car il est en butte à d'inqualifiables attaques inaugurées par Warton et continuées de nos jours par la nouvelle école des critiques et des écrivailleurs qui se croient poètes parce qu'ils n'écrivent pas comme Pope. Ce mauvais goût et cette damnée blague m'exaspèrent; notre génération tout entière ne vaut pas un seul chant du _Rape of the Lock_, de _The Essay on man_, de la _Dunciad_, ni aucune des choses qui lui appartiennent.»
Il n'y a rien qui ait besoin d'être expliqué dans la brièveté et les aménités de ces deux fragments, si ce n'est, dans le premier, l'énumération si précise et si complète des qualités de la grande poésie. Remarquez surtout l'ordre dans lequel il les met:
A. La Raison. Cela veut dire que la première chose à faire est de se demander si le soi-disant poète est un homme de bon sens, un homme raisonnable; il insiste là-dessus dans la réponse à Blackwood: «On l'appelle (Pope) le poète de la Raison! Est-ce une raison pour qu'il ne soit pas poète?»
B. Le Savoir. Burns, le laboureur d'Ayrshire, si richement doué qu'il soit, ne saurait être mis en parallèle avec Homère, Dante ou Milton.
C. L'Effet. Son vers a-t-il de l'action, de l'effet, frappe-t-il instantanément l'oreille et l'esprit? Voyez l'«effet» sur l'auditoire des «ottave» de Béatrice à la page 286 des _Songs of Toscany_ de Miss Alexander.
D. L'Imagination. Elle est reléguée à un rang aussi bas parce que beaucoup de romanciers et d'artistes qui ont de l'imagination ne sont pas poètes pour cela, et même ne sont pas de grands romanciers, pas de grands peintres, car il leur manque la raison qui leur permettrait de s'en servir, et l'art de l'amener à l'effet.
E. La Passion. La Passion est placée encore plus bas, tous les braves gens en ayant autant qu'homme, femme, ou Poète a besoin d'en avoir.
F. L'Invention. Enfin, l'invention tout en bas de l'échelle, car on peut être un grand poète sans avoir aucune invention. Byron lui-même n'en avait pour ainsi dire pas, et Scott, qui en avait à revendre, n'a jamais pu écrire une pièce de théâtre.
Mais ce n'est ni la force, ni la précision, ni la cadence de son style qui, principalement, m'ont fait prendre Byron pour maître. Je savais par cœur le _Cantique de Moïse_, le _Sermon sur la Montagne_ et la moitié de l'_Apocalypse_; je n'avais donc pas besoin que l'on m'enseignât la majesté et la simplicité dans l'usage des mots anglais et, quant à leur arrangement logique, j'avais eu pour maître le propre maître de Byron, Pope, dès que j'avais su parler. Mais la chose absolument nouvelle et précieuse que je découvrais chez Byron, c'était cette _vérité_ vivante et mesurée, mesurée si on la compare à celle d'Homère, et vivante si on la compare à celle de tous les autres. Ma propre mesure, mon inexorable baguette, non la baguette du magicien, mais celle du drapier ou de l'architecte réduisait à néant toutes les hyperboles des poètes que l'on a coutume de qualifier de sublimes. Il ne servait de rien qu'Homère m'affirmât que Pélion s'élevât au-dessus d'Ossa, je savais parfaitement que Pélion ne monterait pas sur Ossa; de rien que Pope me dît que les arbres sur lesquels se reposaient les yeux de sa maîtresse se groupaient autour d'elle pour l'ombrager; je savais parfaitement qu'ils ne pouvaient rien faire de la sorte. Que dis-je? le monde tel que me le représentait la poésie ou la théologie m'apparaissait tous les jours plus nébuleux et plus impossible. Les histoires de Pallas, de Vénus, d'Achille et d'Énée, d'Élie et de saint Jean me ravissaient: et sans mettre en doute, dans le fond de mon cœur, qu'il existât de réels esprits de sagesse et de beauté, des héros invincibles et des prophètes inspirés, je sentais déjà avec une tristesse mortelle et toujours grandissante que je ne rencontrais nulle part l'expression claire de ce qu'ils étaient, qu'il n'existait, pour _moi_, ni déesses tutélaires, ni maîtres prophètes; et que les histoires poétiques de ce monde ou de l'autre étaient pour moi comme les nouvelles apportées aux disciples enfermés, «des contes qu'ils ne pouvaient pas croire».
Ici enfin je rencontrais un homme qui ne parlait que des choses qu'il avait vues, connues; et il en parlait sans exagération, sans mystère, sans rancune et sans «Les choses _sont_ ainsi, tirez-en ce que vous pourrez! Shakespeare nous dit que les Alpes épanchent leur _rhume_ dans les vallées, ce qui est strictement vrai, d'une vérité aussi définitive dans l'espèce que celle de James Forbes; seulement il le dit sous une forme mythique, et avec une désagréable tendance britannique au malpropre. Mais Byron disant «que la froide et toujours mouvante masse du glacier s'avançait jour en jour», dit simplement ce qu'il voit, ce qu'il sait, rien de plus. De même, j'avais lu dans les _Mille et une nuits_ des histoires de voleurs qui vivaient dans des souterrains enchantés, de belles princesses qui luttaient dans les airs avec des génies; Byron, lui, me racontait des histoires de voleurs avec lesquels il avait parcouru à cheval les montagnes où ils régnaient en maîtres, de belles Persanes ou de belles Grecques qui avaient vécu et étaient mortes sous le même soleil que je voyais se lever sur mes collines de Norwood.