"Præterita": souvenirs de jeunesse

Part 11

Chapter 113,902 wordsPublic domain

On peut aisément s'expliquer que le jeune homme auquel un homme dans la position de Brown adressait une pareille lettre inspirât à sa jeune cousine de Croydon plus de respect que n'en accorde généralement à un écolier une jeune fille de quelques années plus âgée que lui.

Ces relations de cousinage et d'amitié se poursuivront ainsi sans que surgît, ni d'un côté ni de l'autre, la pensée de liens plus intimes, jusqu'au jour où mon père, alors âgé de vingt-deux ou vingt-trois ans, après divers noviciats à Londres, songea à s'y fixer et à commencer les affaires à son compte. Il s'était dit, maintes fois, que Margaret, car il n'en faisait nullement l'héroïne d'un roman sentimental, serait pour lui la meilleure des femmes, et très tranquillement, mais très résolument aussi, il lui demanda si elle pensait qu'ils pourraient être heureux ensemble, et si elle consentait à attendre qu'il fût en situation de l'épouser.

La jeune institutrice d'antan ne dissimula pas la joie qu'elle ressentait; elle ne dit pas, comme l'Agnès Wickfield, de _Copperfield_, qu'elle l'avait aimé toute sa vie, mais convint qu'il était très doux qu'il lui fût permis de l'aimer aujourd'hui. Le sentiment que lord Colambre éprouve pour Grace Nugent dans l'_Absent_, de Miss Edgeworth, ressemble beaucoup à celui qu'éprouvait mon père pour ma mère, avec cette différence que lord Colambre était un amant plus passionné. Mon père a mis dans le choix de sa femme la même espèce de décision, de sérénité calme que je l'ai vu mettre, plus tard, dans le choix de ses employés.

Ce fut alors pour les deux jeunes gens une période de bonheur très doux; ma mère était, sans contredit, la plus éprise des deux: John s'appuyait sur elle avec confiance, il comptait sur sa tendresse et sa raison. Mais ni l'un ni l'autre ne permirent jamais à leurs sentiments de dégénérer en passion chagrine ou impatiente. L'amour, chez ma mère, se manifestait surtout par ses efforts persévérants pour cultiver son esprit, former ses manières, se rendre digne d'être la compagne d'un homme qu'elle jugeait très supérieur à elle; chez mon père, par l'ardeur qu'il mettait au travail, car son mariage dépendait du succès de son entreprise; il fut un fiancé exemplaire, il épargna toujours à ma mère toute anxiété inutile et ne lui donna jamais le plus léger motif de déplaisir.

Les fiançailles se prolongèrent ainsi pendant neuf années; au bout de ce temps, les dettes paternelles étant payées et mon père se trouvant à la tête d'une maison de commerce qui prospérait, les fiancés, qui n'étaient plus alors de très jeunes fiancés, se marièrent à Perth un soir, après souper, sans que même les servantes de la maison se doutassent de rien. Elles devinrent ce qui s'était passé en voyant, le lendemain, John et Margaret partir ensemble en voiture pour Édimbourg.

Lorsque je jette un coup d'œil en arrière, rien ne m'étonne plus que mon manque de curiosité à l'égard de tout ce passé. Comment, lorsque ma mère revenait avec complaisance sur les circonstances de ce mariage si soigneusement tenu secret, n'ai-je jamais demandé: «Pourquoi tant de mystère, mère, pour un mariage attendu depuis si longtemps et que tous vos amis, des deux côtés, désiraient?»

Je n'avais, jusqu'ici, songé à rien écrire sur moi ou les miens en dehors de quelques faits et dates consignés au jour le jour. J'ai ainsi très légèrement, je dirais aujourd'hui très irrespectueusement, négligé les éditions de ma famille. «À quoi bon? me disais-je, tous sommes ce que nous sommes, et nous serons ce nous nous serons faits.»

De même, jusqu'en ces derniers temps, j'avais toujours considéré que mes parents, touchant leur bonheur et leur mariage, avaient agi fort sagement et devaient être imités. Cependant, je ne voudrais pas que le lecteur s'imaginât que ce que j'ai pu écrire, ici ou là, sur les avantages des longues fiançailles, se rapportait à celles, particulières, de mes père et mère. Il m'est difficile de juger du degré d'héroïsme et de patience que cette attente exigeait des deux côtés; je sais seulement que, pour ce qui est de moi, j'en eusse été incapable et je crois bien que ce n'était pas très raisonnable. Car, pendant ces longues années d'attente, la santé de mon père s'altéra; puis, ayant commencé la vie si tard, ils durent la quitter tous deux, abandonnant leur enfant au moment où il commençait à justifier les espérances que dans leur tendresse ils avaient conçues pour lui.

Si je me suis laissé aller à conter ici le roman de mon père et de ma mère et le peu que je sais des épreuves et des vertus de leur jeune temps, sans me soucier des dates, c'est que j'imagine que mon récit n'en sera que plus complet si j'écris à mesure que les souvenirs me reviennent et sans m'astreindre à l'ordre chronologique des faits. J'y suis venu en cherchant à m'expliquer comment ma mère avait acquis cet art consommé de lecture. C'est que, pendant ces longues fiançailles, elle ne s'était jamais lassée de travailler à perfectionner son éducation première: efforts secondés et infailliblement dirigés par une pureté de cœur et de conduite naturelle--ou, par son intensité, je pourrai bien dire surnaturelle--qui la portait toujours à faire ses délices du langage juste et clair dans lequel seul se traduisent les belles choses. La foi absolue de ma mère dans la vérité littérale de la Bible m'a mis, dès que j'ai été capable de réfléchir, en présence du monde invisible, et a exercé mes facultés d'analyse sur les questions de conscience, de libre arbitre et de responsabilité que l'on tranche d'ordinaire sans hésiter dans l'innocence de la jeunesse et que, plus tard, l'homme hébété par les idées reçues, souillé par les péchés du monde extérieur, n'aborde que l'esprit prévenu. La mélancolie même du dimanche, ses prohibitions, les doctrines du _Pilgrim's Progress_, de la _Holy War_ et des _Embruns_, qui pesaient si lourdement sur cette septième partie de mon temps, me furent bienfaisantes, car c'était vraiment la seule contrainte, la seule forme de vexation que j'eusse à supporter; bien légères épreuves, compensées par la gaieté, le calme d'un intérieur où la vie commune était douce, où tout se passait en joie et en paix. La santé de mon père, altérée par tant de dures années de travail solitaire, réclamait impérieusement le calme. Timide à l'excès dans le monde, et cela d'autant qu'il se sentait plus de moyens, plus d'idées et qu'il avait très nettement le sentiment de ne pouvoir les exprimer, il était, au contraire, plutôt autoritaire et en tout cas très à son aise en affaires. Il allait à son bureau tous les matins, réservant l'après-midi au repos et à la famille. Sa finesse, sa décision, des principes inflexibles qui entraînaient une manière de tout traiter en plein jour lui enlevaient toute inquiétude, de sorte que son travail était plutôt un amusement qu'un souci. Ses capitaux étaient placés à la Banque ou aux entrepôts de Sainte-Catherine sous la forme de fûts remplis du meilleur xérès et assurés aux compagnies les plus solides. Son associé, Mr Domecq, un fier Espagnol, d'une honorabilité scrupuleuse, avait en lui la confiance la plus absolue se conformait exactement à toutes ses indications en ce qui touchait le marché de Londres. Les lettres pour l'Espagne indiquaient donc brièvement que le public, cette année, demandait du vin vieux ou jeune, blond ou chaud; les lettres aux clients n'étaient pas moins brèves: on leur disait, sans phrases, que s'ils trouvaient à redire au vin qu'on leur fournissait, c'est qu'ils n'y entendaient rien, et que s'ils réclamaient une prolongation de crédit il était impossible de la leur accorder. Ce laconisme un peu rébarbatif était compensé par les soins que mon père mettait à exécuter les ordres de ses correspondants et par la déférence qu'il leur témoignait en allant, lui-même, prendre leurs commandes. Dans les visites aux clients, il déployait infiniment de savoir-faire, de tact, de courtoisie et aussi beaucoup de patience; et la confiance qu'il inspirait aux marchands au détail de province était d'autant plus grande qu'ils le voyaient plus juste, plus sincère dans son appréciation du vin des maisons rivales de la sienne; en même temps la finesse de son palais lui permettait de triompher de toutes les épreuves auxquelles le client le plus soupçonneux pouvait le soumettre. Il arrivait aussi, lorsque de gros clients venaient en ville, que mon père fît trêve à nos habitudes de sauvagerie et les priât de venir dîner à Herne Hill. Tout gamin, je détestais déjà ces agapes commerciales et je m'étais fait--en notant avec soin les conversations lorsque, par hasard, elles ne roulaient pas sur le vin--une assez pauvre opinion de la mentalité commerciale comme telle, opinion que je n'ai jamais eu aucune raison de modifier depuis.

Quant à nos voisins de Herne Hill, nous ne les voyions pas, à une exception près, dont j'aurai à parler par la suite. Ils appartenaient pour la plupart au haut commerce de Londres, et avaient peu de sympathie pour les façons de vivre surannées de ma mère et encore moins pour les sentiments romantiques de mon père.

Autre raison, sans doute, pour que nous nous refusons à frayer avec nos voisins, c'est que pour la plupart ils étaient beaucoup plus fortunés que nous et portés à faire étalage de leur richesse. Mes parents, au contraire, vivaient simplement, n'avaient pas de domestiques mâles[29], s'éclairaient avec des chandelles dans des bougeoirs en plaqué, et n'avaient ni jardinier, ni chevaux, ni voiture. Nos voisins, tout boutiquiers ils étaient, avaient par contre une nombreuse suite de laquais, de la vaisselle plate, des jardins admirables, des serres et des carrosses conduits par des cochers en perruque poudrée. Quelques-uns de mes lecteurs se demanderont peut-être si cette froideur dans nos relations était uniquement de notre fait. Ce qui est certain, c'est que mon père avait trop d'orgueil pour accepter des invitations qu'il n'aurait pu rendre, et que ma mère ne se souciait pas d'aller à pied poser des cartes chez de belles dames qui venaient en calèche à sa porte.

Protégée par ces austérités monacales et cette fierté aristocratique contre les pièges et les distractions du monde extérieur, ma vie d'enfant était aussi réglée que celle du petit oiseau qui sort du nid l'est par le lever et le coucher du soleil. Peut-être mes lecteurs s'étonneront-ils que ce soient ces années de calme monotone et de solitude qui m'aient laissé les meilleurs souvenirs! L'arrivée de ma cousine Mary, son installation à la maison coïncida avec l'entrée en scène des professeurs dont j'ai déjà parlé; et ces changements dans l'emploi de mes journées, s'ils en augmentaient l'intérêt, en troublaient aussi la quiétude. Les succès au collège ou à l'université, que mes maîtres faisaient briller à mes yeux, me semblaient d'assez tristes mobiles, un peu bas même, comparés aux reproches pleins de tristesse de ma mère, ou à un simple compliment tombé de ses lèvres; quant à Mary, quoique d'une nature modérément enjouée et d'un caractère facile et aimable, son deuil d'orpheline ne pouvait que jeter une certaine tristesse dans notre intérieur, en troubler l'harmonie, ne fût-ce que par la différence toute naturelle que l'on sentait dans la tendresse que ma mère portait à son fils et celle qu'elle portait à sa nièce.

Bien que je me sois étendu par reconnaissance sur les joies et les avantages de notre vie solitaire, je prie mes lecteurs de ne pas croire que je préconise pour tous les enfants semblable éducation familiale aux portes de Londres. Mais un autre bienfait que j'en ai tiré et dont je n'ai pas encore parlé, c'est la perception subtile, le sentiment intense de la beauté de l'architecture et du paysage du continent, que je dois certainement à cette habitude de trouver le bonheur entre les quatre murs de briques de notre petit jardin; de subir avec résignation ce qu'un faubourg et plus encore une chapelle non-conformiste de Londres pouvait avoir d'esthétique. Celle du Dr Andrews était d'un type aussi caractérisé dans son genre qu'une basilique romaine dans le sien--longue grange de forme rectangulaire au plafond plat, avec des fenêtres cintrées en briques et des petits carreaux enchâssés dans du plomb, qui rappelaient vaguement, comme dessin, une toile d'araignée; de chaque côté, une galerie soutenue par de grêles piliers de fer; des bancs, séparés les uns des autres par des cloisons de bois blanc bien fermées par des portes du même bois, à loquets de cuivre. Les bancs occupaient toute la longueur de la grange, à l'exception de deux passages latéraux où courait un tapis de paille fessée; au milieu, la chaire se dressait dans un sublime isolement, presque au centre, un peu en avant de la balustrade de l'autel, lourde boîte lambrissée, portée très haut sur quatre pieds et ornée d'un épais coussin de velours cramoisi, garni aux coins de glands d'or, ce qui était une source de grande distraction pour moi: quand le sermon m'ennuyait par trop, je m'amusais à suivre le jeu des lumières, les reflets et les ombres parmi les plis chatoyants du velours, lorsque le pasteur, dans l'ardeur de son argumentation, l'enfonçait à coups de poing.

Imaginez le changement de décor, d'un dimanche à l'autre, entre le service du matin dans cette bâtisse vulgaire, au milieu des petits boutiquiers de Walworth endimanchés: la femme de notre plombier, la bonne grosse Mrs Goad, qui occupait le banc devant nous et qui prenait des airs sévères quand nous arrivions et que le service était commencé; imaginez le changement entre cela et la grand'messe dans la cathédrale de Rouen, avec sa nef pleine de paysannes portant tous les types de coiffes blanches d'une bonne moitié de la Normandie.

Le contraste n'était pas moins merveilleux, moins enchanteur, entre l'architecture bourgeoise qui m'était familière et celle de Flandre ou d'Italie. La maison de commerce de mon père, située au centre de Billiter Street, qui a été démolie il y a quelques années, rayée du plan cadastral aussi bien que de la mémoire des hommes, était un échantillon parfait de ce qu'il y avait de bienséant dans une cité anglaise. Aujourd'hui les façades de nos maisons sont de véritables réclames, nous dépensons des centaines de mille francs pour arborer un masque et dissimuler nos banqueroutes. Mais, au temps de mon père, on faisait les affaires et on bâtissait encore honnêtement. Son «office» se composait d'une pièce de cinq mètres sur six, ornée des tables-bureaux de ses deux employés et d'une petite armoire où l'on enfermait les échantillons de xérès; en face, une autre pièce plus grande, où l'on recevait les clients de distinction et où mon père pouvait se faire servir une côtelette s'il était retenu en ville. Le rez-de-chaussée de la maison était occupé par MM. Wardell et Cie. d'aimables gens qui faisaient aussi, si je m'en souviens bien, le commerce des vins, mais au détail. Pas d'autre avis qu'une plaque de cuivre discrète sous la sonnette: «Ruskin, Telford & Domecq», où les noms des trois associés brillaient, dûment astiqués par la seule servante de la maison, la vieille Maisie--diminutif affectueux, je crois, de Marion (en anglais Marianne) comme Mause de Mary--Le soin de toute la maison, une maison à trois étages avec des greniers, lui incombait; peut-être se faisait-elle aider par une femme de journée pour les gros ouvrages, mais en tout cas elle faisait la cuisine, ouvrait la porte et introduisait les visiteurs de distinction, les dits visiteurs étant tenus, bien entendu, de s'annoncer avec plus ou moins de fracas, selon leur rang dans le monde. Les employés de la maison et leurs pareils tiraient la sonnette (autour de laquelle l'astiquage journalier avait fait une belle coupe transversale à travers les nombreuses couches annuelles de peinture, me rappelant ainsi les stries de l'agate), et le principal commis, sans se déranger, au moyen d'un mécanisme ingénieux soulevait le loquet.

Ce modeste établissement était situé, comme je l'ai dans Billiter Street, une rue étroite qui n'avait pas six mètres de large et où deux haquets de brasseur, rasant la muraille, avaient peine à passer. Je me demande même si ce miracle pouvait s'accomplir tout du long; cette rue était plutôt une sorte de tranchée entre des maisons à trois étages, en briques savamment ignées et jointoyées, et qui n'offrait au passant d'autre avertissement que l'excellent briquetage des murs et des linteaux des fenêtres.

Type représentatif, je le répète, des constructions de ce quartier de Londres, du Mansion House jusqu'à la Tour où le pittoresque du quartier bas m'était entièrement défendu, dans la crainte que je ne me pissasse choir dans les bassins des Docks; mais en y joignant les rues de Fenchurch et de Leadenhall Street, qui représentaient pour moi le grand genre du haut commerce britannique, le lecteur peut s'imaginer l'effet que firent sur mon imagination les fantastiques pignons de Gand ou les cours intérieures de Gênes plantées d'orangers.

Je ne m'explique pas par quel miracle de résignation, après les émotions de nos courses à l'étranger, nous pouvions nous retrouver avec une joie tranquille, mon père à son bureau en face du mur de briques de la brasserie, et moi dans ma niche, à côté de la cheminée du salon. Mais, pour l'un comme pour l'autre, les occupations régulières, la douce monotonie, les rites sacrés du home nous étaient plus précieux encore que toutes les ferveurs de la découverte, le ravissement en face de certaines scènes d'une incomparable beauté. De très bonne heure, j'ai compris que le plaisir de la nouveauté est de peu de durée, que la beauté, inépuisable en elle-même, épuise au bout d'un certain temps les joies et l'enthousiasme, et que les philosophes ne nous ont pas dit assez au contraire que le home, la maison, la vie sainement réglée sont toujours pleins de délices. Ah! l'émotion, le frisson joyeux qui me faisait battre les tempes, qui me bouleversait le cœur lorsque, après une absence, fût-elle d'un mois ou deux, j'apercevais le sommet de Herne Hill--et je guettais chaque tournant de la route, chaque branche des arbres familiers--émotion qui, pour être moins accablante, moins profonde, faisait vibrer de façon plus intime les fibres de mon âme; joies que je préférais aux joies que me donnaient les pays étrangers, ou même les parties de mon propre pays nouvelles pour moi. Pour ma mère, les soins de sa maison, ses lectures avec Mary et moi, une petite causette par-ci par-là avec Mrs Gray, mais surtout les préparatifs pour le retour de mon père, et la douce perspective de la soirée en famille, valaient toutes les merveilles du monde, des pôles à l'équateur.

C'est ainsi que nous rentrâmes--tout pleins d'idées nouvelles, mais toujours fidèles aux anciennes--vers la fin de l'année 1833, pour goûter en joie le repos du logis. Hélas! un malheur que nous ne pouvions pas prévoir nous menaçait.

Tous les jours, à Cornhill, Charles se faisait aimer davantage. Comment un garçon, qui vivait tout le long jour à Londres, pouvait-il garder des joues si roses, les cheveux bouclés d'un jeune Achille et toute la gaîté de sa mère, la chère tante de Croydon: cela me paraît inconcevable, mais le fait est qu'il combinait dans une rare perfection l'entrain de Jin Vin avec sérieux de Tunstall; son cœur n'était troublé par les charmes d'aucune Margaret, car son patron, hélas! n'avait pas de fille, mais seulement un fils: si bien que lorsque Charles scrutait l'avenir, comme tout bon apprenti doit le faire, il ne voyait dans la maison d'autre perspective qu'une place de caissier ou de premier commis. Son frère aîné, celui qui lui avait appris à nager en le jetant la tête la première dans le canal Croydon, réussissait dans le commerce, en Australie et appelait pour l'associer à ses affaires ce frère qui avait toujours été son préféré. Il fut donc décidé que Charles partirait. Les vacances de ce Noël de 1833 se traînèrent tristement, car j'avais beaucoup de chagrin du départ de Charles et Mary plus encore; quant à mon père et à ma mère, bien qu'en vérité ils n'aimassent que moi au monde, la pensée que Charles s'en allait au loin les attristait et ils ne s'y résignaient que parce que très sincèrement, croyaient que c'était pour son bien. Toute l'affaire d'ailleurs fut décidée, l'équipement de Charles acheté, son passage payé, les recommandations faites au capitaine en moins de quinze jours. Lui partit pour Portsmouth rejoindre son bâtiment, cœur tout joyeux. Une lettre nous apprit bientôt qu'il était à l'ancre au large de Cowes, mais que navire ne pouvait mettre à la voile en raison du vent d'ouest. Et les courriers succédaient aux courriers, le vent ne s'apaisait pas. Nous aimions le vent d'ouest, c'est un vent délicieux, mais nous trouvions qu'il prolongeait tristement les adieux. Cependant Charles écrivait qu'il s'amusait beaucoup et nous savions par le capitaine qu'il était déjà au mieux avec tous les matelots du bord sans compter les passagers.

Le vent soufflait toujours de l'ouest! Combien dura cette attente, je ne m'en souviens plus; dix, quinze jours peut-être. Enfin, un jour ma mère et Mary étaient allées en ville avec mon père pour faire quelques emplettes ou voir une exposition, et j'étais resté à la maison, très agréablement occupé à je ne sais plus quoi. Les entendant rentrer, je courus au-devant d'eux et je commençais à raconter combien je m'étais amusé lorsque je les vis, figés comme des statues, mon père et ma mère l'air très grave; Mary regardait par la fenêtre la plus éloignée de la porte. Comme je continuais mon récit, elle se retourna soudain, le visage baigné de larmes, se baissa vers moi et j'entendis cette phrase coupée par un sanglot: «Charles est parti».

Le vent d'ouest avait continué de souffler et, la veille, il avait soufflé en tempête: il s'était élevé une forte brise comme celle qui chasse les nuages et fait écumer les vagues autour des récifs dans le _Gosport_ de Turner.

Le navire envoyait son canot à terre pour chercher de l'eau, un petit côtre, je crois, en tout cas un bateau à voile. La mer était grosse et les matelots, avec un ou deux passagers, avaient eu quelque difficulté à embarquer. «Voulez-vous me permettre d'y aller aussi? demanda Charles au capitaine qui surveillait le départ.--Vous n'avez pas peur?--Je n'ai jamais eu peur de rien», fit Charles, et il sauta dans l'embarcation. Le canot n'était pas à cinquante mètres qu'il chavirait. Une flottille de petites barques l'entourait, comme une nuée de moucherons en été. Elles s'élancèrent à force de rames. Tout le monde fut sauvé, excepté Charles qui coula comme une pierre (22 janvier 1834).

Nous connûmes ces détails petit à petit. Au premier moment, nous nous refusions à croire à notre malheur, nous espérions qu'il avait été recueilli par un bateau et emmené en pleine mer. Mais, quelques jours plus tard, on retrouvait son corps que les vagues avaient rejeté sur la grève de Cowes. Son pauvre père alla lui rendre les derniers devoirs. La triste cérémonie terminée, quand il eut recueilli tous les détails de l'affreuse aventure, car le bateau était toujours à l'ancre, il vint à Herne Hill pour raconter à «petite tante» ce qui s'était passé. (Le vieillard appelait toujours ma mère «petite tante», la petite tante de Charles.) C'était le matin, dans la pièce du devant; ma mère tricotait à sa place accoutumée, près du feu; moi, je dessinais ou je lisais dans mon coin. Mon oncle raconta le tragique événement avec ce calme, ce ton tranquille, qui est caractéristique chez les gens du peuple en Angleterre. À la fin seulement, quand il eut tout dit, il éclata en sanglots. Je l'entends encore--j'entends ses derniers mots: «Ils ont rattrapé sa casquette, sa casquette qui était sur sa tête, mais ils n'ont pas pu sauver.»

[Note 28: S. Luc, X, 41, L. de Sacy.]

[Note 29: Thomas nous avait quitté peu après l'accident qui m'était survenu: il ne pouvait, je crois, supporter la vue de ma lèvre qui avait conservé la marque de la morsure du chien. Il ne fut pas remplacé.]

CHAPITRE VIII