"Præterita": souvenirs de jeunesse

Part 10

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Il était plus de minuit lorsque nous arrivâmes aux portes de la ville; elles étaient fermées, mais le portier, que nous dûmes réveiller, consentit à les ouvrir, à les entr'ouvrir plutôt, car une de nos lanternes heurta la grille et fut brisée en mille pièces, comme nous pénétrions sous la voûte. Heureux privilège que d'entrer ainsi, comme en rêve, dans une ville du Moyen âge, fût-ce au prix d'une lanterne cassée, plutôt que d'y arriver bêtement dans la bousculade d'une gare de chemin de fer.

Je ne me souviens que très vaguement de la matinée du lendemain; j'imagine que nous dûmes assister au service dans une église quelconque, et très certainement une partie de notre journée a dû se passer à admirer les fenêtres en saillie sur des rues d'une propreté invraisemblable. Aucun de nous ne semble avoir eu l'idée qu'il fût possible d'apercevoir les Alpes sans faire quelque ascension, exercice trop profane pour un dimanche. Nous dînâmes à quatre heures comme d'ordinaire et, la soirée étant admirable, nous sortîmes pour faire un tour.

Nous avions prolongé notre promenade à travers la ville, le soleil était près de se coucher lorsque nous nous trouvâmes dans une sorte de jardin public situé, je crois, à l'ouest de la ville et d'où la vue embrasse tout le cours du Rhin et la plaine au sud et à l'ouest. Je regardais le pays découvert dont les larges ondulations se perdaient dans une brume bleue, comme j'aurais regardé de Malvern, par exemple, les perspectives du Worcestershire, ou de Dorking celles de Kent quand, tout à coup, que vis-je à l'horizon!

Nous n'eûmes pas un instant la pensée que ce pouvait être des nuages. C'était d'une pureté de cristal, cela se détachait sur le ciel en fines arêtes déjà teintées en rose par le soleil couchant. Cela dépassait tout ce que nous avions jamais pensé ou rêvé. Les murs de l'Éden perdu n'auraient pas eu plus de beauté et les murs, entourant le ciel, de la Mort sacrée, plus de solennité.

Est-il possible d'imaginer, pour un enfant d'un tempérament comme le mien, entrée dans la vie plus bénie! Ce tempérament, il est vrai, tenait à l'époque. Quelques années plus tôt, au siècle précédent, aucun enfant ne se serait intéressé aux montagnes comme je faisais, ni aux hommes qui les habitaient. Avant Rousseau, l'amour «sentimental» de la nature n'existait pas; et avant Scott, on n'avait pas l'idée d'un amour intelligent pour les «hommes de toutes classes et de toutes conditions», amour qui prend non seulement le cœur, mais la chair. Saint Bernard de Fontaine, contemplant le Mont-Blanc avec ses yeux d'enfant, voit au sommet la Madone. Saint Bernard de Talloires n'aperçoit pas le lac d'Annecy, il n'a de pensées que pour ceux qui sont morts entre Martigny et Aoste. Pour moi, le pays des Alpes était également beau par ses neiges éternelles et par le caractère de ses habitants et, ni pour moi-même, ni pour eux, je ne demandais la vue d'autres trônes dans le ciel que les rochers, d'autres esprits dans le ciel que les nuages.

C'est ainsi--dans un parfait équilibre moral et physique, le cœur ardent, mais sans nul désir d'être autre que je n'étais, d'avoir plus que je n'avais; ne connaissant des larmes que ce qu'il en faut pour faire de la vie une affaire sérieuse, sans en détendre le ressort; ayant à la fois assez de science et de sentiment pour faire de cette première vision des Alpes non seulement la révélation de la beauté sur la terre, mais la première page de son livre--que je quittai ce soir-là le jardin en terrasse de Schaffhouse avec mon destin arrêté, au moins dans tout ce qu'il aura eu de sacré et d'utile. C'est vers cette terrasse, et vers la rive du lac de Genève que, jusqu'à ce jour, reviennent et mon cœur et ma foi, à chaque élan qui les fait noblement vivre, et à chaque pensée qui m'apporte secours ou consolation.

Le matin qui suivit cette soirée de dimanche à Schaffhouse fut admirable; le ciel était sans nuages et nous nous fîmes conduire de bonne heure aux chutes. Dans la lumière du matin, nous revîmes la chaîne des Alpes, et nous connûmes, à Lauffen, ce qu'est une rivière alpestre. Au sortir des gorges de Balstall, j'eus de nouveau une vision inoubliable de la chaîne des Alpes, et ces aspects lointains, que le voyageur moderne ne soupçonne même pas, me firent apprendre et sentir plus que les merveilles vues de près à Thun et à Interlaken. Ce fut aussi un grand bonheur pour moi, que nous ayons pris, pour passer en Italie le plus majestueux des défilés, et que la première gorge des Grandes Alpes que j'aie vue ait été celle de la Via Mala, le premier lac d'Italie, le lac de Côme! Nous nous embarquâmes à Chiavenna, pour traverser le lac, et le dimanche suivant nous trouva à Cadenabbia. Après cela, de villa en villa jusqu'à l'autre extrémité du lac, et ensuite de Côme à Milan par Monza.

Sans que la saison fût avancée, nous étions déjà en plein été, et je conseillerai toujours pour une première visite en Italie, de choisir l'été. Ce fut un bonheur aussi, bien que mon cœur me portât vers les paysans suisses, que chez moi le goût des choses artificielles eût été formé par Turner dans l'_Italie_ de Rogers. Le _Lac de Côme_, les deux villas au clair de lune, et l'_Adieu_ m'avaient préparé à admirer ce qui vaut la peine de l'être dans les jardins en terrasses, les arcades de belles proportions, les grands murs blancs ensoleillés, qui n'ont en général qu'attrait factice pour les imaginations anglaises. Chez moi, ce goût était pour ainsi dire inné, grâce à Turner, et tout cela, dès le premier moment, me fut familier; j'admirais et je vénérais. Je n'avais aucune idée alors de l'élément mauvais, l'élément Renaissance, qui pouvait s'y mêler. J'y retrouvais ce qu'on m'avait dit être l'art divin de Raphaël et de Léonard; et mon ignorance des dates les associait aux personnages de Shakespeare; la villa de Portia, le palais de Juliette devaient leur ressembler.

J'ai toujours eu aussi, comme je l'ai noté dans l'épilogue de la nouvelle édition du deuxième volume des _Modern Pointers_, une perception très exacte des grandeurs, soit en fait de montagnes, soit en fait de monuments, une sorte d'exactitude joyeuse, si bien que je saisis du premier coup d'œil les vastes proportions des palais milanais, de la «montagne de marbre aux cent flèches», du Dôme, et comme je ne faisais pas encore la distinction entre le bon gothique et le mauvais, la richesse, la délicatesse des fines ciselures de dentelle qui se détachaient sur le bleu du ciel me transportèrent. Mais quelles extases lorsque, grimpant, et me promenant au milieu de ces merveilles, j'aperçus, entre les pinacles, le Mont Rose!

J'avais pourtant été préparé à cette apparition par l'admirable reproduction qui en avait été donnée à Londres un ou deux ans auparavant, dans une exposition dont j'ai, plus tard, vivement regretté la disparition--le panorama de Burford, dans Leicester Square--tentative de la plus haute valeur éducative et qui aurait dû être soutenue par le Gouvernement. J'avais admiré là un tableau charmant, d'une facture exquise, qui représentait le panorama vu du haut de la cathédrale de Milan; je ne pensais pas alors que je le verrais un jour et il m'avait ravi et étonné; mais être là aujourd'hui, y être réellement, tenait du miracle.

Nous eûmes encore le bonheur d'avoir un temps merveilleux tout le reste de la journée. Vers le soir, nous allions en voiture au Corso, qui, à cette époque, faisait le bonheur du beau monde de Milan comme le Parc chez nous, et d'où, avant la construction de la grande gare, on avait la vue, d'un côté, de toute la chaîne des Alpes, et de l'autre, de la belle cité dominée par son Dôme blanc. Puis le retour, en voiture découverte, dans le calme du crépuscule, à travers les longues rues silencieuses; la place du Dôme, sur les larges dalles de laquelle les roues glissaient sans bruit, augmentaient encore la sensation d'irréalité et d'émerveillement. Et cet air si pur, ce silence, la majesté environnante des Alpes que je venais de voir, la perfection--elle m'apparaissait telle alors--et la pureté de ce marbre immaculé qui se découpait contre le ciel! En ce monde toujours changeant, pouvait-on demander davantage en fait de bien apparemment immuable?

J'essaie autant que possible de ne pas influencer mon lecteur et de le laisser juge des événements que je m'efforce de raconter simplement; mais ici, l'on me pardonnera de souligner tout l'avantage que nous tirions de nos habitudes de sauvagerie pendant ce premier voyage sur le continent, où notre solitude se trouvait augmentée encore par notre ignorance des langues étrangères, et aussi par notre amour du confort. C'est une sensation particulièrement délicieuse, inconnue au touriste moderne plus ou moins frotté d'allemand et de français, de parcourir les rues d'une ville sans comprendre un mot de ce qui s'y dit; l'oreille conserve, vis-à-vis de toutes les voix, une impartialité absolue, le sens des mots ne gêne pas pour reconnaître si l'organe est dur, souple ou suave; tandis que l'attitude, le geste, l'expression du visage prennent la valeur qu'ils ont dans la pantomime; le moindre petit incident se transforme pour vous en opéra mélodieux ou bien en pittoresque de marionnettes à langage inarticulé. Songez aussi à tout ce que ce calme a de précieux.

La plupart des jeunes gens à notre époque et même des gens plus âgés, s'ils ont gardé quelque curiosité, sont plutôt, en voyage, en quête d'aventures que d'informations. Les choses ne les intéressent que dans leurs rapports avec leur moi. En fait, ils ne pensent qu'à eux, plus attirés par les gens de belle humeur que par les mélancoliques, et très occupés de très petites choses. Non que je prétende que notre isolement eût rien de méritoire, ni que je soutienne qu'il vaille mieux ne pas savoir d'autre langue que la sienne, mais l'ignorance qui est humble a ces avantages. Nous ne voyagions pas pour courir les aventures, pour faire de nouvelles connaissances, mais pour voir avec nos yeux et sentir avec nos cœurs. La sympathie fait découvrir dans l'humanité des profondeurs où il y a plus de vérité que dans les formules et les mots; et même dans mon propre pays, j'ai constaté que les choses qui m'ont causé le moins de déceptions sont encore celles que j'ai apprises en qualité de spectateur.

[Note 27: Suisse de caractère et de construction: les frontières politiques sont peu de choses.]

CHAPITRE VII

PAPA ET MAMAN

Les études, dont j'ai parlé plus haut, auxquelles je me livrai pendant cette année 1834, encore sous l'impression des émotions du voyage, m'entraînaient dans quatre directions différentes; il eût fallu, alors, bien peu de chose, le plus petit encouragement, pour fixer mon choix et m'engager dans l'une ou dans l'autre. C'était d'abord l'effort fait pour exprimer en vers des sentiments véritablement sincères en dépit de ce que leur expression accusait de vanité superficielle, et d'une forme bien cadencée quoique fort pauvre en idées. Il m'aurait été impossible d'expliquer le plaisir que je trouvais à contempler la mer ou à errer dans les landes, mais j'éprouvais une douceur infinie à moduler une plainte qui rappelait le murmure des vagues ou à jeter un cri comme celui du vanneau.

En second lieu, j'avais une vraie passion pour la gravure et pour les effets de surface et d'ombre auxquels elle se prête. Je n'ai jamais vu de dessins d'adolescent d'une facture aussi consciencieuse et d'une telle délicatesse de ligne; il y avait certainement en moi l'étoffe d'un bon graveur. Mais le destin en ayant décidé autrement, je déplore la perte que ce fut pour l'art de la gravure, moins toutefois que celle, déjà calculée ou plutôt incalculable, qu'avait faite en moi la géologie!

Venait en troisième lieu l'instinct passionné de l'architecture, bien que j'eusse été incapable de rien bâtir ou de rien sculpter, n'ayant aucun don d'invention; et je crois bien avoir fait dans cette branche tout ce que j'étais capable de faire.

Enfin, quatrièmement, il y avait l'instinct géologique toujours vivace, toujours renaissant, associé désormais aux Alpes. Pour mes quinze ans, je demandai que l'on me fît cadeau de l'ouvrage de Saussure, _Voyages dans les Alpes_, et je me mis méthodiquement à la rédaction de mon dictionnaire minéralogique à l'aide des trois volumes de Jameson (un livre précieux), en comparant ses descriptions aux spécimens du British Museum; j'écrivais les miennes, infiniment plus éloquentes et plus complètes, en caractères sténographiques extrêmement ingénieux et symboliques, qui me demandaient beaucoup plus de temps que l'écriture ordinaire, et dont il me fut impossible, plus tard, de relire un seul mot. Voilà les quatre points stratégiques qu'il eût été facile de fortifier, les dispositions qui ne demandaient qu'à être cultivées; et c'est le temps d'expliquer, autant que je le pourrai, avec les données que je possède, le caractère assez particulier et le génie de mes père et mère dont l'influence sur moi, dans ma jeunesse et pendant la plus grande partie de ma vie, a été plus considérable que toutes les circonstances extérieures, toutes les amitiés, toutes les directions, à l'Université ou dans le monde.

Une des choses qui ont pesé d'un poids immense et influé, non seulement sur ma méthode de travail, mais pensée, c'est que tandis que mon père, comme je l'ai déjà dit, me donnait le meilleur exemple de lecture poétique--je dis bien lecture, et non déclamation, chose qu'il méprisait et qui me déplaisait fort--ma mère voulait m'enseigner (elle avait tout ce qu'il fallait pour cela) une justesse absolue de diction et la plus grande précision d'accent en prose; elle m'a appris, dès que j'ai su parler, ce dont j'ai essayé plus tard de convaincre mes lecteurs: que la justesse de la diction implique la justesse de la sensation, et la précision de l'accent, la précision du sentiment.

Bien que ma mère eût été élevée en province chez Mrs Rice, elle l'avait été dans les principes les plus sévères de vérité, de charité, d'économie domestique; dans le respect scrupuleux de la langue anglaise qui, dans le milieu où elle vivait, était loin d'avoir conservé la pureté des eaux limpides de la Wandel. J'ai déjà dit qu'elle était la fille de la propriétaire, restée veuve toute jeune, de l'auberge de la Tête du Roi, qui, au moins, existait encore il y a un an ou deux. L'un des côtés de la maison donnait sur la place du Marché de Croydon et la porte d'entrée ouvrait sur une ruelle en pente, impraticable aux voitures, et qui relie la rue Haute à la Ville basse.

Élevée en pleine agora de Croydon, entendant parler son dialecte, ma mère, telle que je la vois aujourd'hui, devait être, dans sa jeunesse, une jeune fille extrêmement intelligente, très pratique et naïvement ambitieuse; elle fut toujours sans effort à la tête de sa classe et profita en conscience de tous les avantages que l'institution provinciale et sa modeste maîtresse pouvaient lui offrir. Je ne l'ai jamais, à aucune époque de sa vie, entendue se plaindre, tout au contraire, de l'éducation qu'elle avait reçue.

J'ignore pour quelles raisons ma mère alla vivre à Édimbourg avec mon grand-père et ma grand'mère. Ils émigrèrent bientôt après dans la maison de Bower's Well, sur le versant de la colline de Kinnoull, au-dessus de Perth. J'ai été d'une indifférence stupide à l'égard de l'histoire de ma famille tant qu'il m'eût été facile de la connaître; et ce n'est guère que depuis la mort de ma mère que j'ai eu envie de savoir ce qu'elle seule aurait pu me dire!

Ce changement de vie entraîna certainement un changement de milieu; en Écosse, ma mère se trouvait dans une sphère supérieure, un monde de gentlemen et de ladies quelquefois un peu excentriques, le plus souvent pauvres, mais enfin, de gentlemen et de ladies. Elle a dû se développer, devenir une grande belle jeune fille au visage à la fois doux et énergique, une maîtresse de maison accomplie, d'une tenue irréprochable, et réservée jusqu'à la pruderie, mais une pruderie naturelle, si l'on peut dire, inviolable et jamais agressive. Je n'ai jamais entendu un mot révélant un sentiment un peu vif, fût-ce de simple admiration, ayant troublé la sérénité de son règne en Écosse. Pourtant, j'ai remarqué qu'elle ne prononçait pas sans un tant soit peu d'embarras devant mon père, et non sans plaisir devant les autres, le nom du Dr Thomas Brown. Que le Dr Brown, professeur de philosophie morale, hôte assidu de ma grand'mère, aimât à causer avec Miss Margaret, cela suffit à prouver quelle place elle tenait dans le monde d'Édimbourg; mais elle ne négligeait pas pour cela les devoirs de sa charge, qu'elle ne remplissait que trop scrupuleusement.

Un jour qu'habillée pour le dîner elle avait couru à la cuisine jeter un dernier coup d'œil, la vieille Mause, qui tenait une poêle à la main, avait, par inadvertance, ait une grosse tache sur la jolie robe blanche de sa jeune maîtresse; et comme il paraît que celle-ci la réprimanda avec trop peu de résignation aux voies de la Providence en cette matière, Mause s'était écriée en branlant la tête: «Ah! Miss Margaret, vous êtes comme Marthe, vous vous empressez et vous vous doublez dans le soin de beaucoup de choses[28].»

À l'époque où ma mère, dans la fleur de sa vie, à vingt ans, était une sorte de Desdémone, occupée la plus haute philosophie morale «tout en ne négligeant pas les affaires du ménage», mon père était un adolescent de seize ans aux yeux noirs, actif, spirituel et vibrant. Margaret était pour lui une sorte d'institutrice, et une confidente révérée et admirée sans mesure, aimée avec sérénité, à laquelle il éprouvait le besoin de dire ses secrets, de conter ses grandes mais très fugitives passions, et à laquelle il demandait conseil, en toutes circonstances.

Mon père avait décidé, dès cette époque, d'entrer dans commerce, sans pourtant abandonner ses études. Il avait appris le latin, qu'il savait bien, sous la noble direction d'Adam à l'École supérieure d'Édimbourg; en même temps, sous l'influence alors vivante et prépondérante de Sir Walter Scott, tous les coins de sa ville natale s'idéalisaient, s'imprégnaient de pure poésie des souvenirs historiques les plus nobles qui aient jamais sanctifié et hanté les rues d'une brillante capitale. Je n'ai ni le temps, ni le désir d'allonger encore mon récit en mettant sous les yeux du lecteur des lettres, manie détestable de nos biographes modernes qui se plaisent à confondre la conversation par lettre avec le fait vivant. Cependant, il faut lire cette lettre du Dr Thomas Brown à mon père, écrite en une heure décisive, et qui témoigne de la situation qu'il occupait déjà parmi la jeunesse d'Édimbourg. Elle souligne de façon bien saisissante certains côtés de son caractère qui ont eu par la suite une grande importance pour lui et pour moi:

«8, N. St. David's Street, Edinburgh, 18 février 1807.

«Cher Monsieur, la date inscrite en tête de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire pour me demander conseil au sujet de vos études littéraires,--conseils dont un «proficient» comme vous n'a guère besoin--me remplit de confusion. Il m'a été vraiment impossible d'y répondre plus tôt et je vous supplie de croire que ce retard ne vient pas d'un manque d'intérêt pour vos progrès intellectuels. Vous n'étiez encore qu'un enfant que je me félicitais déjà de votre jeune ardeur, de vos progrès et, autant pour vous que pour votre excellente mère, je m'intéressais à vous, persuadé d'ailleurs que, quelle que fût la profession que vous adopteriez, vous vous y distingueriez.

«Vous semblez regretter, et je crois que vous avez tort, le temps que vous avez consacré aux lettres. Je ne le regrette pas. Vous avez senti, j'en suis sûr, combien de telles études ajoutent au raffinement des manières et du cœur; c'est là, pour l'homme qui ne tient pas à être, avant tout, _un homme de science_, un des principaux bienfaits de la littérature. N'oubliez pas qu'il est très différent de travailler _professionnellement_ ou simplement pour orner son esprit. Dans le monde où vous êtes destiné à vivre, vous entendrez nommer cinquante écrivains pour un savant. Ces études ont encore le grand avantage, à moins vraiment qu'il n'y ait abus, de ne vous faire jamais taxer de pédanterie; et je ne saurais en dire autant des autres branches de la science. Et, sans doute, il y a quelque danger à lire poésie et romans avec _gloutonnerie_, à y consacrer les heures qui devraient être réservées aux affaires, mais je sais que vous n'êtes pas homme à perdre ainsi votre temps. Il existe pourtant une science, la préféré et la plus grande de toutes pour les hommes en général, et les hommes d'affaires en particulier: c'est l'économie politique. Vous devriez vous tourner ce côté. C'est la science de votre profession, science qui contre-balance les----(mot oblitéré par le cachet) et les habitudes mesquines que cette profession développe quelquefois; science à laquelle il faut toujours faire appel lorsqu'il s'agit d'affaires, ou commerciales, ou financières. Un commerçant qui connaît bien l'économie politique sera en état de donner des impulsions nouvelles, de diriger ses confrères; sans connaissances en économie politique, il ne sera jamais qu'un vulgaire marchand. Ne perdez donc pas un jour pour vous y mettre, procurez-vous un exemplaire la _Richesse des Nations_, d'Adam Smith, lisez et relisez cet ouvrage avec attention; je suis sûr que vous y trouverez le plus grand plaisir. En vous donnant ce conseil, je vous traite en _marchand_; puisque telle doit être votre profession dans la vie, l'important, étant donné qu'il s'agit d'un nouveau profit à tirer, c'est de voir s'il doit contribuer à faire de vous un _marchand distingué et honorable_, personnage considérable dans un pays comme le nôtre. À votre point de vue, dans le monde que vous êtes destiné à fréquenter, les sciences physiques ne peuvent avoir, pour vous, qu'un intérêt très secondaire. En dehors de la chimie, elles demandent toutes une préparation mathématique plus complète que celle que vous avez; et encore la chimie exige-t-elle des travaux de laboratoire, une série d'études pratiques et méthodiques. Cependant, si vous aviez occasion, à Londres, de suivre quelques cours de chimie, ce serait excellent; en ce cas, je vous conseillerais de vous procurer soit l'ouvrage du Dr Thomson, soit celui de Mr Murray, cela vous préparerait à l'enseignement du professeur. Même de la physique il est bon d'avoir un aperçu général, quelque superficiel qu'il soit, et bien que, sans les mathématiques, vous ne puissiez aller bien loin, je vous engage à en acquérir quelques notions. Lisez l'_Économie de nature_, de Gregory; ce n'est pas un très bon livre, il n'est pas sans erreurs, mais c'est encore le meilleur ouvrage de vulgarisation que nous possédions et il est suffisamment exact pour ce que vous voulez en faire. Souvenez-vous, toutefois, que s'il vous est permis de n'être qu'un philosophe de la nature superficiel, il ne vous est pas permis de n'avoir pas de connaissances sérieuses en économie politique.

«Autre chose encore. Je vous supplie de ne pas négliger l'étude des langues. Pour les langues modernes, il n'y a pas grand danger, vous serez forcé de les entretenir, ne fut-ce qu'à cause de vos affaires; mais les affaires commerciales ne se traitent pas en latin et vous pourriez l'oublier. Sans parler de la perte irréparable qu'il y aurait pour vous à ne pas jouir des admirables écrivains qui ont écrit dans cette belle langue, le latin est le complément nécessaire de la culture d'un gentleman et il a, en lui-même, une valeur intellectuelle trop haute pour qu'on y renonce de gaieté de cœur.

«Adieu, mon cher Monsieur. Recevez les compliments de tous les miens et croyez à mon désir de vous être utile.

«Votre ami sincère,

«T. Brown.»