Poussières de Paris

Part 8

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_Vendredi 16 juin.--Leurs derniers vendredis; quatre heures et demie, à la sculpture au milieu de la jolie colonnade en hémicycle du Champ de Mars, devant l’_Eve _de Rodin. Un suave et deux délicieuses._ --Non, par cette chaleur nous conduire ici, c’est de la folie! --Regardez le Rodin, ça vous rafraîchira. --En effet, cette _Eve_ donne froid, si jamais l’on m’y repince. --Oui, c’est bien la dernière fois. --Fleuve du Tage, je fuis vos bords heureux. --De quoi vous plaignez-vous,--je vous ai révélé les Auburtin. --_La pêche au gangui_, une belle mer bleue, mais que de soleil! j’en avais chaud. --Je vous crois, en rade de Marseille. --Mais _sa forêt de la mer_ est d’un glauque frigide. --On avait besoin de cela après l’Anquetin; vous aimez les Blanche? --Oui, c’est un peintre. --Mais quelles détestables opinions; antirevisionniste, il retarde. --Mais sa peinture avance, j’aime surtout ses _Liseuses en blanc_, parce que le portrait de l’_Ouvreuse_ avec madame Willy et le chien. Vous savez? Monsieur, madame et bébé. --Vous en êtes là, un peu vieux, mon cher, je préfère son Chéret. --Peuh! le Paganini du pinceau, ça plafonne. --Comme une affiche, c’est un symbole. Tout ça ne vaut pas la petite femme en jaune de Prinet. La petite femme au canapé, c’est peint comme en 1840, mais cela vous plaît à vous; vous êtes rétrograde, vous étiez mercredi chez Bailby? --La revue de Francis de Croisset, étourdissante, ma chère. --Dire que je n’ai pas vu ça, on ne va pas la donner chez Marguerite Deval? --Non, Félicia a créé un Hamlet, non! C’est inimaginable comme elle a pigé les trucs de Sarah, le décorticage le plus féroce, le débinage le plus spirituel des tics et des procédés de la Divine, quelle caricaturiste que cette Félicia! Que n’ose-t-elle jouer cela à la Renaissance, elle ferait courir les foules. Eh! l’_Hamlet prodigue_. --Non, _prodige_. A propos, est-ce que l’infante Eulalie y était? --Non, ni elle, ni la comtesse de Lima.

_Samedi 17 juin._ --La conspiration de l’Œillet blanc, le complot de muscadins, la dernière invention de M. Dupuy, le legs du ministère d’hier au ministère de demain... Dire que nos gouvernants n’ont trouvé que cette bourde pour expliquer la mobilisation de troupes de dimanche; un véritable corps d’armée mis en marche autour de la promenade de M. Loubet à Longchamps: trente mille fantassins et cavaliers, sortis de toutes les casernes de Paris, pour protéger le Président contre un coup de main de royalistes, prudemment déposés à l’ombre.

Et l’interrogatoire des accusés, celui du comte de Dion entre autres, renouvelé, on dirait, des tribunaux comiques de Jules Moinaux, et, à la réponse du comte de Dion: «J’ignore complètement le club de l’Œillet blanc, et me demande même où le tribunal a puisé les renseignements établissant l’existence d’un cercle de ce nom», le président de la correctionnelle ne trouvant que cette brid’oisonnerie: «L’existence de cette Société a été affirmée par la presse.»

La presse renseignant la police et la magistrature... le club du Canard blanc, alors!...

Ce pauvre Œillet blanc! si M. Charles Dupuy, au lieu d’être le lourd et madré Auvergnat qu’il est, était un tant soit peu Parisien, il eût hésité avant de lancer ce chimérique bateau de l’Œillet, prudemment averti par un joyeux souvenir, car cet Œillet blanc a existé il y a quelque quinze ans... hélas! Société ultra-élégante et féministe, dont j’ai failli faire partie, sollicité que je fus par le président du cercle d’en être le chroniqueur!

Le président, non, la présidente, car cette Société de l’_Œillet blanc_, composée de mondaines, de femmes de théâtre et de peintresses, tout unies dans le but de la glorification de la femme, avait comme présidente et fondatrice madame Louise Abbéma elle-même.

Parfaitement. Des noms? Hé, si j’en crois mes souvenirs, mademoiselle Cerny, alors pensionnaire de M. Porel à l’Odéon; madame de Guerre, la sculpteuse; madame Manoël de Grandfort, l’écrivain, en étaient membres; j’omets à dessein les noms de femmes du monde. C’était même plus qu’un club, c’était un régiment dont mademoiselle Abbéma était le colonel. Madame Sarah Bernhardt, sollicitée, déclina l’honneur et le titre de maréchal; enfin, détail piquant, M. Joséphin Peladan, mage, sâr et éthopoète, dirigeait la conscience esthétique de ces dames comme aumônier confesseur; car c’était un régiment de beauté, se mouvant en beauté et se devant à lui-même d’évoluer en beauté, bien avant les théories d’Ibsen. Et tout un roman à cycle du sâr raconta en détail la vie et la psychologie de ses ouailles.

Mais où sont les œillets d’antan?

_Dimanche 18 juin._--Trois heures du matin, chez Maxim’s. --Dans le décor fade et lumineux du restaurant remis à neuf: fresques mythologiques et frises de glaces rondes enroulées, on dirait, dans des volutes de bois clair: des faux Ranson pour le motif des encadrements et des pseudo-Franc Lamy pour fresques, ensemble hétéroclite, à la fois brutal et pastellisé qui sonne le glas du _Modern Style_, des robes de soie fastueuses et pâles, des miroitantes sorties de bal, des chevelures empanachées, des épaules nues, des diamants et même des jaquettes tailleurs; un parterre de femmes trop parées sur plate-bande d’hommes, pareille à un jeu de dominos blanc des plastrons immaculés et noir mat des habits noirs. On soupe par petites tables, les petites tables à globes roses, et sur le va-et-vient des garçons, vogue le térébrant _crescendo_ des valses versées par l’éternel orchestre des tsiganes écarlates, bedonnants et sanglés, œillades et effets de torse, l’insolent escadron des Rigo, tout bouffis de graisse jaune, avec des moustaches en virgules cirées et des gros yeux en boule bordés de deuil comme des billets de faire-part. Et d’autres soupeurs arrivent, on se bouscule, on s’installe. Pas mal de mondaines et de ménages d’artistes, mêlés, cette nuit, au public des cocottes; les uns sortent de la soirée Ollendorff, les autres de la redoute de _Gil Blas_.

--Georgette Leblanc, quel triomphe, elle a dit le _Balcon_, de Baudelaire. --Comme Bady! --Non, c’est autre chose et puis quelle ligne, quelle attitude! Cet élan de tout son être, comme jailli hors du sol, dans cette gaîne de velours noir, et la soudaine éclosion des bras et de la gorge, cette nudité sertie comme une fleur de chair rare hors de cette tige d’ombre. --Et vous l’avez éreintée dans _Carmen_. --Naturellement. Mon admiration n’a pas signé le bail. --Et la revue de Max Maury. --Hé, heu, il y a une scène drôle. --La parodie du _Vieux Marcheur_, la série des amoureux du quatrième avec les pancartes, _Un Monsieur monte_. --Oui, d’un raide, mais Chambéry est impayable, il a des révérences, des plongeons de croupe et de buste devant les clients sérieux, c’est l’idéale sous-maîtresse de... --Parfaitement, ce garçon-là a la science innée du travesti; moi, je rêve pour lui d’une revuette avec Balthy, lui en fâcheuse androgyne, petit costume Belbœuf, cheveux courts, chapeau cape de Londres, en peintresse fin de sexe, et Balthy en cotte de velours et en veste, ceinture rouge et casquette, en fin déménageur!

Et les nouveaux venus s’abordent, échangent une phrase, un bonjour, mais peu de couples fusionnent; l’affaire, l’odieuse, l’interminable, la sempiternelle Affaire a divisé en deux camps bien tranchés les meilleurs compagnons de l’ancien Paris viveur: ici, le ménage Caran d’Ache soupe avec Fordyce et le peintre Paul Robert; là, les Alexandre Nathanson avec Hermann Paul et Privat d’Anglemont, ex-anti-dreyfusard qui se défend encore.

Parmi les soupeuses de la garenne, une stupéfiante aux cheveux couleur d’étoupe empanachés de plumages mauves et roses; le maquillage est comme praliné, les seins ballottent dans une robe sans corset couleur chair; des perles fausses s’étagent sur un cou rosâtre et poudrederisé du ton des bonbons fondants, et sous ces plumes ébouriffées en crest cette élégance exagérée, érupée et factice, prend un aspect tout clownesque et comique: c’est le grotesque abracadabrant d’un pitre du Nouveau-Cirque, d’un Footit en falbalas de marquise, la folie de prétention d’un chienlit de Bullier, et c’est aussi la vision sinistre d’un voleur à la tire déguisé en femme. Cette fille est vraiment extraordinaire, elle arrive, à force d’extravagance de maquillage et de parure à la beauté d’un symbole, à une grandeur caricaturale: c’est un Beardsley et c’est aussi un Rowlandson; tout le dix-huitième siècle fardé, maniéré, sec, hautain, libertin et cruel se cambre et s’échevèle en cette orgie d’aigrettes, et de plumes, et de mauve, et de rose; c’est la chevalière d’Eon et c’est la marquise de la Houspignolles, et c’est peut-être aussi le marquis de Sade.

Trois jeunes gens en habit noir s’empressent et galantisent autour de ce spectre ou de cette volaille. Les soupeuses de Paris, ah! le beau livre à faire; mais on y perdrait sa santé, toute son énergie, et il faudrait tabler sur vingt-cinq louis par soir.

_Mardi 20 juin._--59, rue Lepic, à la soirée Léandre, minuit et demi:

De la chaleur du jour encore tout accablés, Dyos et Théréa sont blottis dans les blés.

Ces sensualités rythmées de M. Francis de Croisset, c’est la voix chaude et captivante de mademoiselle Laparcerie qui, tour à tour, les mord et les caresse; une voix savante, un peu sombrée, qui, par moments, devient rauque et défaille, comme un roucoulement de colombe pâmée d’amour.

Dans les bras de Dyos, parmi les épis d’or, Théréa, souriante, un peu lasse, s’endort.

Une musique de Thomé souligne et soutient les gestes et la voix de la tragédienne; comme une ardeur s’émane de toutes ses attitudes, et le public d’artistes entassés là, peintres, graveurs, journalistes et poètes, croient voir s’animer et prendre vie dans la personne même de la diseuse, la voluptueuse image de Théréa.

La chair brûle ses doigts, elle est ardente et rose, La caresse se fait plus lente et se repose, Dyos sent le parfum des cheveux le griser.

Dans l’assistance des visages connus, Thaulow, Henry Bauër, Jules Huret, Willy, l’ovale allongé, le sourire à la Vinci de mademoiselle Moreno, le profil arrêté, impertinent de Félicia Mallet et, splendidement belle, mais un peu massive, madame Clovis Hugues apparue sur l’escalier de la loggia.

_Vendredi 23 juin._--La cuisine des mots historiques. --Les mots qu’on leur prête, les mots avec lesquels l’anecdote, cette médisance de l’histoire, les clouera au pilori de la postérité, sont-ils inventés pour les besoins de la cause? Qu’importe, s’ils sont vraisemblables et ressemblent à ceux qui les ont soi-disant prononcés.

Mots du soir d’Auteuil échappés, paraît-il, à madame Loubet, après la bagarre du pesage et du coup de canne; la pauvre femme, encore trépidante et bouleversée par les émotions de la journée des huées et des œufs: «Mais c’est indigne, ces cris de Panama, jetés à la face de mon mari; il est absolument étranger à l’Affaire. C’est une calomnie et c’est une victime: c’est tout à fait l’affaire du Collier.»

M. Emile Loubet comparé à la reine: _Se non è vero, bene trovato._

_Samedi 24 juin._--A Saint-Philippe-du-Roule, midi et demi, le mariage de Pierre Louys, le dernier événement littéraire de la semaine. La bénédiction nuptiale de l’auteur d’_Aphrodite_ aura clos la série des cérémonies élégantes où il faut être vu, où l’on doit se faire voir.

Naturellement, tout Paris est là, le Paris des revues littéraires, le Paris politique (MM. Leygues et Hanotaux), le Paris des salons (les ménages Ganderax et de Bonnières) et même le Paris cosmopolite, puisque la duchesse Paul de Mecklembourg! tous ces Paris-là venus bien plus pour M. Jose-Maria de Heredia que pour le poète harmonieux et l’écrivain sensuel de _Bilitis_; événement très parisien, comme dirait M. Arthur Meyer, dont les incidents sensationnels et les gloses à commentaires sont fournis par la robe de madame une telle, plus ou moins en beauté, et la tenue du jeune marié. La redingote à collet de velours de M. Pierre Louys, sa cravate mauve et son pantalon gris perle réunissent tous les suffrages. On ne se mariera plus que comme ça; on trouve aussi très bien que M. Pierre Louys ait pris comme premier témoin M. François Coppée; cela est très crâne et a une belle allure indépendante par ces temps de dreyfusisme intellectuel. MM. René Maizeroy et Jean de Mitty ont le succès de boutonnière: on remarque l’œillet blanc de l’un et les bleuets de l’autre, on n’est pas impunément du Petit Chapeau. Madame Henri de Régnier a une bien jolie robe d’un cerise mourant, couleur robe dite _singe malade_, c’est elle qui veut bien m’en informer, et la princesse de Caraman-Chimay, d’une souplesse mouvante dans une robe si ajustée qu’on la dirait peinte sur elle-même, a plus de grâce encore que son portrait. MM. Paul Hervieu, Abel Hermant et Vandérem, impeccables et lustrés, semblent sortir de chez le même tailleur; M. Auguste Dorchain, avec des gestes d’Antigone, dirige la marche chancelante de M. Sully-Prudhomme. On cherche des yeux la comtesse Diane, elle n’y est pas; madame de Bonnières, d’une fragilité d’héroïne de keepsake dans une humble petite robe de faille noire (on n’est pas plus volontairement simple) promène une langueur si lasse, une beauté si frêle, qu’à la porte de la sacristie, il lui faut une chaise pour s’asseoir; trop faible pour se risquer dans la foule, elle attend patiemment le défilé et recueille les hommages au passage, madame de Bonnières et sa cour; madame Valette, la Rachilde de la _Tour d’amour_, délicieusement amincie, elle aussi, le profil amenuisé et d’une pâleur de perle, arrive à lui ressembler. Dans un groupe de mondaines, affairée et très agitée, la comtesse Récopé. Enfin, moulée dans une robe vert Nil ou plutôt vert du Rhin tant l’étoffe en est pâlement glauque, voici la baronne Deslandes (la petite Ilse de l’île bienheureuse).

_Dimanche 25 juin._--Versailles, les fêtes en l’honneur du général Hoche. Versailles et la solitude de ses grandes avenues ensoleillées, que ne parviennent pas à animer les trôlées de promeneurs et de badauds; il en est venu pourtant des environs et de Paris tout proche de ces trains de plaisir, et de la gare Saint-Lazare et de la gare Montparnasse, et par les tramways de l’avenue de Versailles; les foules processionnent depuis l’aube, attirées là par la charpente du feu d’artifice qu’on tirera le soir. Il y a eu revue de huit régiments dans la matinée. La fête des cyclistes militaires organisée par le _Journal_ a amené aussi pas mal de monde, mais les peuples endimanchés paraissent disséminés dans les interminables voies rayonnant en face du château de Louis XIV.

Le grandiose de ses avenues est tel que les buvettes, les tirs et les restaurants installés sous leurs ombrages ne leur donnent même pas une physionomie foraine; malgré les lampions et les oriflammes, c’est la ville morne et c’est la ville morte, la nécropole et, pis, la caserne, la vaste et froide cour de prytanée militaire où les heures sont sonnées par les fanfares de quartier... atmosphère de préau de prison qui se dégourdit seulement dans les rues avoisinant la petite place; là les mains de filles attirent les uniformes; là c’est la lourde promenade de pantalons à basane; là, ce sont aussi des fanfaronnades pataudes de pauvres permissionnaires engoncés et farauds, toute la pauvre joie de collégiens pressés de jouir de leur jour de sortie et courant vite, dans leur détresse d’êtres abandonnés et simples, retrouver là un peu de famille et de foyer absents. Sur les avenues, attablés aux devantures des cafés, les sous-officiers prennent l’absinthe! Hoche, né en 1768, soldat à seize ans, général à vingt-neuf ans!!!

_Mardi 27 juin.--Paulo minora canamus_, 27, rue Christophe-Colomb, la soirée de la baronne Deslandes, audition d’œuvres de Gabriel Fauré, récitation par mademoiselle Brandès des _Perles rouges_, de M. de Montesquiou.

Tout petit incident dans les annales mondaines, mais gros événement pourtant dans le rayon des cénacles et des chapelles littéraires que cette officielle réconciliation des deux âmes longtemps rivales et divergentes dans leurs prétentions à régenter la mode et diriger le goût.

Hortensias bleus d’un côté, iris noirs de l’autre, s’est-on assez longtemps fait la guerre à coups de poètes, de peintres et de tapissiers; Ossit, pseudonyme littéraire de madame Deslandes, avait à peine inventé Oscar Wilde, que M. de Montesquiou exhumait madame Desbordes Valmore; tous deux allaient se faire peindre à Londres et le _Burne Jones_ de l’une répondait au _Whistler_ de l’autre. Y eut-il jamais personne au monde dont les portraits en pied furent plus exposés que ceux de madame Deslandes et de M. de Montesquiou; c’était la course à la réclame. Tous deux avaient leurs poètes, leurs musiciens, leurs peintres attitrés; tous deux, des journaux dévoués à leur gloire; chacun prétendait imposer des nuances et des fleurs, des styles de meubles et de bijoux; le comte aimait les chauves-souris, c’était même là le titre de son premier livre; la baronne avait riposté en affichant une soudaine passion pour un énorme crapaud de bronze en permanence dans son boudoir et s’appelait elle-même la princesse aux grenouilles; et c’était une guerre latente, sinon ouverte, entre l’iris et l’hortensia, la grenouille et la chauve-souris.

Et voilà qu’aujourd’hui l’on fusionne et l’on s’aime! Enterrement des vieilles rancunes, réclame bien entendue ou bien épithalame, et les curieux de la galerie sont navrés.

_Vendredi 30 juin._--L’agonie du Salon, le dernier jour de deux Sociétés, la fin des avenues de toile peinte et du hall aux statues de la Galerie des Machines, l’heureuse fermeture... Oh! oui, la chute implorée du rideau sur les dix-huit mille horreurs, pis, les trente-six mille insignifiances du Champ de Mars et des Champs-Elysées... avec la bonne nouvelle, enfin confirmée, de la formation d’un troisième Salon... car, en dépit des démentis, il est né et il existe ce troisième Salon d’une élite, et l’année 1900 verra les envois de la Société nouvelle des peintres et des sculpteurs.

Salon d’une élite! et, en effet, que de promesses et de sécurité dans la liste publiée des membres du nouveau groupe! Et comme elle rassure et nous fait espérer, la Société d’artistes qui réunit les noms de M. Albert Baertsoen, Aman Jean et J. W. Alexander; puis, voici Franck Brangwyn, l’homme à la vision prestigieuse, le peintre aux toiles rutilantes, harmonieuses et fondues comme d’admirables tapis persans; Charles Cottet, le maître de l’observation sincère et puissante, le Cottet du _Finistère_ et des _Bretons_; André Dauchez et la mélancolie prenante de ses paysages, la sécheresse voulue, la consciencieuse étude de ses terrains et ses ciels, André Dauchez, le poète austère et combien attendri des vastes étendues, le Dauchez des marais, des berges abandonnées et de la rase campagne... Gaston La Touche, fantaisiste lumineux, qui se souvient de Turner, peintre de somptuosité et de rêve, dont je revois encore la vasque et le jet d’eau s’échevelant dans le fondu d’un crépuscule de féerie, parmi un tourbillon de cygnes nageant... le Sidaner, cette poésie et cette intimité, le coloriste de l’ombre, le Sidaner et ses canaux de La Haye; Henri Martin, René Menard, classique et nostalgique comme un soir de la grande Grèce; René Prinet et la grâce exquise, la sobriété de haut goût de ses intérieurs; Lucien Simon, le Monsieur des _Lutteurs bretons_, un des hommes de demain, disons même, d’aujourd’hui, et, alors, le maître de tous et la gloire du Champ de Mars de cette année, la palette la plus savoureuse, l’homme à la matière admirable, le poète du ciel et de l’eau; Fritz Thaulow, dont les deux toiles me hantent encore... Oh! le bleu profond et si léger pourtant du ciel de sa cour de ferme, l’ombre portée des branches de pommiers sur les terrains vert-de-grisés d’humidité, et le vitreux, le glauque, on dirait strié de fiel, du large remous de ses vagues, dans son coin de mer démontée.

Si, à ces noms de peintres, on joint ceux d’Alexandre Charpentier, de Camille Lefebvre et du grand Constantin Meunier, du côté des sculpteurs, on voit à quelle forte partie vont avoir affaire, en l’an 1900, les vanités remuantes et réclamières du groupe du Champ de Mars et les vieilles gloires ankylosées de ces pauvres Champs-Elysées, sultanes invalidées des médaillés de la critique et du monde officiel.

Pour bien accentuer leur programme, les séparatistes ont élu, comme président de leur groupe, un tout jeune homme, ardent propagateur et passionné champion des idées nouvelles, érudit et solide écrivain, peut-être encore plus apprécié à Londres que parmi nous, M. Gabriel Mourey, l’heureux traducteur des poèmes de Swinburne, plus heureux notateur encore des choses et des visions londoniennes et cela nous est une joie que de féliciter la nouvelle Société de son choix; rien ne pouvait mieux signifier les tendances et les aspirations d’art du troisième Salon que cette élection du pamphlétaire averti, indigné et convaincu du _Règne de la Laideur_.

_Samedi 1er juillet._--La fête de Neuilly, oh! l’étrange et troublante lumière, que retenait le ciel, ce soir, longtemps après le soleil tombé, et comme la transparence de cet horizon livide et translucide, au-dessus des massifs du Bois de Boulogne, vous conseillait de vous attarder au bord de la Seine dans la fraîcheur des pelouses de Longchamps plutôt que d’aller à cette fête!

Le jour est pâle encor d’avoir été la nuit,

soupire un beau vers d’Henri de Régnier; ce soir, c’est l’antithèse même de ce vers, qui flotte dans ce ciel lumineusement blême:

La nuit est claire encor d’avoir été le jour.

Mais c’est Neuilly, Neuilly et l’ignominie de ses interminables arcades de verres de couleur, autant d’œufs rouges et verts allumés dans l’ombre; ce sont deux kilomètres de grosses boules lumineuses violant brutalement le ciel de cette douce soirée, qui, meurtrie, se fonce, défaille et s’évanouit.

Sous ces éclairages, de la foule et du bruit: manèges et ménageries grouillent, tournent, glapissent, odorent ferme et rugissent dans du mouvement, de la sueur, de la sottise et du hourvari. C’est la hideur habituelle aux foules foraines aggravée ici de prétention et de snobisme, car elles doivent être vues chez les lutteurs, et sous leurs longues mantes de mousseline jonquille et de cachemire cendre de rose, elles aiment à battre des mains et à s’énerver, au milieu de l’élégance morne des hommes de leur monde, pour les pectoraux suants et velus de tel ou tel, toutes convaincues qu’elles soient du mensonge de la parade et du convenu de l’issue de chaque lutte; mais il leur plaît de prendre des attitudes et de risquer des gestes, elles se passionnent à froid, sûres d’être regardées pour elles. Les exercices d’Arpin ne sont que des prétextes à simagrées d’effroi ou d’enthousiasme, et sur la sciure de bois de l’arène, comme aux fauteuils à deux francs des premières, c’est partout du _chiqué_, du _chiqué_, pour parler l’argot des voyous et des forains, le _chiqué_, cette blague de l’émotion qui nous pourrit tous. Le tangage et le roulis des manèges de bêtes, mal de mer momentané qui engourdit les dyspepsies en appuyant délicieusement sur les lombes, ont moins de succès cette année. Toutes, naturellement, ont chevauché les lapins. Il y avait une drôlerie hardie dans cette cavalcade, mais ce n’est déjà plus la vogue des cochons de l’année dernière; on a toujours le cheval qu’on mérite, et la suprématie de la femme s’affirmait mieux sur le goret sensuel et poussif que sur le lapin furtif et narquois. Il y a même, cette année, des manèges de chats: s’y risquer est presque un aveu et beaucoup hésitent; les vaches ont moins d’amazones que de cavaliers: c’est la revanche de l’homme humilié par le cochon. Les manèges d’écrevisses, qui devaient tourner à reculons, ont été discrédités par les feuilles dreyfusardes, les cavaliers de ces crustacés ayant été traités d’antirevisionnistes.