Poussières de Paris

Part 6

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Ces vers d’émotion et de charme de Henri Bataille, c’est mademoiselle Berthe Bady qui vient de les dire, après le _Madrigal triste_ et la _Nuit_ de Baudelaire. Elles les a dits, et avec quel don de sensibilité communicative et contenue, quelle simplicité de diction prenante et pourtant savante! Tous ceux qui l’ont entendue le savent, et même aussi le public puisque Edmond Sée, dans son feuilleton de la _Presse_ ce matin même, vient de la consacrer par cette phrase: «Mademoiselle Berthe Bady est la vraie gloire des matinées du théâtre Sarah-Bernhardt, mais déjà dans le salon, où sa récitation vient de mettre un peu d’au-delà, la banalité des conversations reprend pour déplorer l’horreur de cette matinée du Vernissage.»

C’est bien fini, le vernissage est mort, la réunion des deux Salons a été son glas; ça n’a pas été journée des dix mille, mais des trente mille badauds, et, d’un tacite accord, le monde élégant désormais s’en abstiendra; autant inaugurer la foire de Neuilly ou la fête du Trône, d’autant plus que des kilomètres de toiles exposées là ne sont pas beaucoup meilleures que celles des baraques foraines. Quant aux envois de la sculpture, il y a des musées de cire ambulants qui les valent... Avez-vous vu les Rodin? et l’on cite le mot de Gérôme devant l’_Eve_ du maître: «--Frémiet a donc exposé cette année?» Et tout le monde de rire.

Quelle salutaire idée j’ai eue en n’allant pas me fourvoyer dans cette cohue! Habits noirs et épaules diamantées continuent de salonner comme Arsène Alexandre ou Gustave Geffroy, et je songe en moi-même au mot de Goncourt: «Ce qui entend dire le plus de bêtises, c’est un tableau d’exposition, le jour du Vernissage.»

_Lundi 1er mai._--Galerie des machines, aux deux Salons... pour faire comme tout le monde.

D’abord à la section des objets d’art, aux Champs-Elysées. On est cueilli, là, happé au passage par un tas de bibelots curieux et affriolants; c’est comme une halte avant de pénétrer dans le labyrinthe effarant des galeries.

Retrouvé là un joli groupe de Ferrari _Renaud et Angélique_, albâtre, acier, marbre et cuivre: un amalgame, un ragoût très savoureux de pierre et de métal, le mélange de sculpture et de ciselure déjà apprécié l’an dernier dans le groupe du _Cygne et Léda_. M. Ferrari est fidèle à son modèle: je reconnais la souple et fine nudité d’Angélique pour l’avoir admirée dans le sommeil abandonné de Léda. Très drôles et curieusement modelées, les sept étendues de femmes nues d’Henri Loisel, intitulées: _Une semaine_, et la jolie jeune femme, qui a posé trois d’entre elles, en est tout honteuse: le public la reconnaît et la déshabille sous le drap sombre de son costume tailleur. Retrouvé, là aussi, la féerie des émaux et des pierreries de Lalique. Quoique similaires, les vitrines de MM. Fouquet et Foy méritent d’être remarquées. Un merveilleux tapis; toute une flore de forêt, longues tiges vertes fleuries d’ombelles, blancheur de ciguë et d’orties, doit être de Ballery-Desfontaine; enfin, un buste de M. de Max me requiert. Etrangement maquillé et peint, il semble une cire et est de marbre: il représente, dans son rôle de Roi de Rome, le jeune et talentueux tragédien; ce sont bien ses cheveux roux, son pur et fin profil de diplomate, nez aux ailes vibrantes, bouche étroite et sans lèvres, menton aigu, galochard même, buriné, l’on dirait, dans de l’insolence et du flegme hautain; une très jolie créature est arrêtée devant, en extase, invraisemblablement mince avec une inquiétante opulence de hanches et c’est mademoiselle Odette Vallery en personne, l’étoile du music-hall de la rue Richer; et l’à-propos de la rencontre me fait songer à la bizarre destinée du comédien. Sculpté dans le marbre, il faut qu’on le maquille et qu’il prenne les aspects d’une cire peinte; traduit en buste, au lieu de l’exposer à la sculpture, on l’envoie aux objets d’art au milieu de bijoux, de bracelets et de peignes, et là, il faut qu’une femme se pose en point d’admiration devant lui, et cette femme est Vénus Callipyge elle-même.

La destinée de M. de Max est vraiment celle d’un empereur byzantin.

_Mercredi 3 mai._--A la Comédie-Française, à la répétition générale du _Torrent_.

Ne forçons point notre talent!

Le délicieux ironiste d’_Amants_ et de _Georgette Lemeunier_, le fournisseur breveté des mots exquis, des impertinentes allusions, des mordantes boutades et des réticences cruelles de mesdames Réjane, Granier et de M. Guitry, le Maurice Donnay un peu chatnoiresque et d’autant plus charmant, le maître de l’adultère et des liaisons dangereuses, l’auteur dont nous _raffolons toutes!_ le tendre et sceptique amoureux de _Douloureuse_, ce chef-d’œuvre, ému quand il se souvient et implacable quand il se reprend, a voulu cette fois, écrire pour mademoiselle Bartet, MM. Duflos et le Bargy et la Comédie-Française. Mieux ou pis, il a voulu réhabiliter l’amour et la passion auxquels il ne croyait pas naguère; cet amour et cette passion qu’il a si finement raillés même; que dis-je? il a voulu proclamer le droit à la vie, le droit de vivre sa vie (dangereuse thèse qui peut conduire au droit au meurtre, au droit à la débauche, et au droit au vol, puisqu’il établit déjà l’adultère), et pour nous faire accepter tout cela, le railleur et le joli faiseur de mots rosses qu’est M. Maurice Donnay nous a conduits au prêche.

Si charmeur et fin psychologue en chambre que soit M. Le Bargy dans le désillusionné Morins, si parfait abbé tout de bonhomie et d’indulgence que soit Féraudy-Bloquin, leurs consultations autour de la détresse de madame Lambert ne parviennent pas à intéresser le public à un malheur d’exception; la faute de Bartet n’a d’excuse que dans la bassesse d’âme de son honnête homme de mari, et si M. Donnay n’avait pris soin de faire de madame Versannes la plus adorable et la plus haïssable des poupées parisiennes, son type de Julien Versannes ne serait qu’un mari bien ordinaire, courtisan indiqué de toute jolie femme et prenant son plaisir dans un ménage voisin; mais il y a cet odieux Lambert, type œuvré de main d’artiste du bourgeois autoritaire, libre-penseur, sûr de lui-même, horrible produit des immortels principes et inévitable petit-fils de la Révolution, Lambert armé de la loi et des conventions contre toutes les délicatesses du cœur; et il y a aussi les jolis couplets de Le Bargy, et les sottises à fleur de peau et à cœur vide de cette jolie oiselle de madame Versannes.

Mademoiselle Muller y est délicieuse, et MM. Le Bargy et Féraudy ont trouvé, dans les deux raisonneurs, une occasion difficile de créer deux vrais rôles: la pièce a d’ailleurs tout ce qu’il faut pour réussir: une soutane d’abbé et un décor d’usine.

Coquelin cadet et M. Beer, chacun dans des rôles de célibataires, l’un humoriste et l’autre flirteur honoraire, ont des entrées de clown assez divertissantes.

_Vendredi 5 mai._--Au salon. Ces dames:

«Je ne sais pas bien ce que je veux, mais je sais que je veux.» Oisonnerie délicieuse d’une femme de peintre rembarrant son mari. Réponse typique et rare d’une épouse en mal d’humeur et de névrose, et que me rapportait, avec la joie exultante d’un trouveur de trésor, un peintre ami de la maison.

Si cruellement qu’une femme ait jamais pu nous faire souffrir, ce genre de boutade nous venge et nous console de tout.

Décidément, la femme est un refuge. Et me consolaient-elles assez de certaines critiques salonnières, partis pris dogmatiques et rageurs d’écrivains têtus et sectaires, la reposante inconscience, la sincérité d’élan et la sympathie irraisonnée vers le joli, le poncif et le léché des trois exquises petites madames, mesdames de Versannes, de Versatile et de Futile aussi, que je me plus à suivre, aujourd’hui, à travers les Salons Champ de Mars-Champs-Elysées.

Etaient-elles assez mannequins de chez Doucet, avec leurs tailles longues et leurs hanches étroites, sanglées dans les robes plates et remuantes du jour; et la bonne odeur, oh! combien douce à respirer, que laissaient derrière elles, tel un troublant sillage, le fringant roulis de leurs croupes! étaient-elles assez délicieusement femmes, femmes de gestes voulus, de poses étudiées et de babillage puéril, et comme instinctivement, spontanément, elles allaient droit à la peinture qui devait leur plaire et qui leur ressemblait: «Les jeunes hommes de Courtois, sont-ils assez chair de pêche et duvetés, et les Carrier-Belleuse, ma chère! on voudrait être danseuse pour être peinte ainsi.» Oh! les trois charmantes poupées!

En vérité, je leur en aurais voulu si leurs préférences n’avaient été aux peintres mêmes que je leur devinais, car elles allèrent naturellement aux envois de M. Jean Béraud, à cause de Le Bargy, aux tableaux de Gervex, parce que les élégances de la scène du yacht, comme au portrait de M. Paul Robert, parce que le prince Henri, leur prince!

Les La Gandara, les retinrent un moment, parce que la princesse de Brancovan-Chimay et les étoffes si curieusement peintes... «Un peintre à la toilette, tant il comprend le satin! mais il n’embellit pas, il enlaidit plutôt.» Les nudités de Stewart, tachetées d’ombre et de soleil, leur plurent comme une inconvenance, l’une chuchota aux autres le nom de... Gordon Bennet et l’histoire des séances de modèle dans le parc, mais elles hâtèrent le pas devant les Simon, dédaignèrent les Cottet et pâmèrent en extase devant les Madeleine Lemaire... Oh! ce triptyque! cette femme en hennin, ces lys, ces roses et ces pains et les vers, la poésie, ma chère! Sainte Roseline, Rosa, la rose, ça se décline.

Roseline! Je reconnais le miracle de sainte Elisabeth de Hongrie, la transmutation des pains d’aumône en roses fleuries de la légende des saints; je reconnais aussi Juliette, l’ancien modèle de Picard, l’adorable Juliette des naïades des années précédentes, Juliette, la figurante unique de la _Lépreuse_. C’est elle qui, cette année, a posé la sainte moyen-âgeuse de madame Lemaire.

Vous n’avez pas gagné au change mademoiselle Juliette, et, rendue par Picard, votre beauté avait un autre caractère. Qu’est devenu le côté puéril et terrible à la fois de votre profil de petite nymphe primitive et la belle ligne inquiétante de votre menton trop long et de votre nez trop court sous l’entêtement du front bombé et bas; tout cela s’est édulcoré, fondu, adonisé, sous les doigts de peintresse et de modiste aussi de madame Lemaire, et comme sainte Elisabeth de Hongrie, vous êtes devenue Roseline, mousseline et vaseline! J’aimais mieux la Juliette d’autrefois.

--Maintenant il faudrait trouver le portrait de Rostand et celui de Deschanel. --On dit le Boutet de Monvel délicieux, une vraie tapisserie du douzième. --Oui, Jeanne d’Arc.

Et elles vont au Boutet de Monvel. Sont-elles assez gentilles! Je les embrasserais si j’osais, et quelles jolies nuques elles ont sous la soie dorée de leurs cheveux, des nuques d’une chair satinée, savoureuse et menue; comme je les aime d’être si d’accord avec elles-mêmes. Je suis sûr qu’elles vont hurler devant les Carrière: Carrière!

Geffroy, vous qui passez, Daignez me secourir.

En effet, ça ne manque pas! Quel joli Salon elles écriraient, celles-là, si elles notaient leurs impressions.

_Lundi 8 mai._--A l’Opéra, première de _Briséïs_, de MM. Ephraïm Mikhaël et Catulle Mendès, musique d’Emmanuel Chabrier.

Briséïs a seize ans: son front veiné d’iris A la douce pâleur des aubes matinales Et ses pieds transparents aux doigts cerclés d’opale, Font rêver au calice étincelant des lys.

Elle songe au Scamandre où dans les joncs fleuris Elle se baignait nue, au temple aux larges dalles, Où ses pieds bondissaient au son clair des crotales, Ses pieds frais, aujourd’hui, de lourds joyaux meurtris.

Elle revoit en rêve au fond des crépuscules Le chœur plaintif et doux des blanches hiérodules, Chantant l’hymne du soir sous les cieux solennels,

Et, triste au souvenir de ses vœux éternels, Sous ses bras nus, parmi la gaze violette De ses voiles, pleurante, elle cache sa tête.

Briséïs, la captive d’Achille, les intrigues d’Agamemnon, la colère du fils de Thétis contre le roi des rois contraint de rendre enfin sa conquête, la dissension au camp des Grecs et la splendeur épique du poème d’Homère. J’en veux presque à MM. Mendès et Mikhaël de m’avoir fait espérer les féeries d’or et d’airain de l’Iliade pour m’offrir la fable fanatique et sombre de la _Fiancée de Corinthe_; mais il y a la musique de Chabrier, la caresse enveloppante, toute de brise alizée et de parfums du large; le chant d’aurore et de mer matinale des rameurs de la galère d’Hylas, il y a le duo balbutiant d’amour puéril et charmeur des deux fiancés sur le banc de marbre, dans l’ombre des lauriers roses, il y a la plainte et la crainte de Briséïs redoutant pour Hylas les courtisanes des mauvaises îles et les embûches des traversées lointaines, il y a... il y a tout cet acte enfin, troublant et nostalgique par le mystère des autres inachevés, tel un fragment de fresque retrouvé, une de ces merveilleuses peintures de Pompéï, dont les personnages survivants font d’autant plus regretter les figures disparues, les couleurs périmées, et l’ensemble aboli.

_Samedi 13 mai._--La mort de Henry Becque.

Sa carrière fut longue et peu remplie. Aucune de ses œuvres n’eut un succès éclatant et immédiat. Il était venu au monde sans fortune et s’en va de même... Néanmoins, il fut glorieux, moins peut-être qu’il ne le désirait, mais presque autant qu’il le méritait, et plus assurément qu’une foule d’ennemis ne lui aurait permis s’il leur en avait demandé la permission. Son nom était universellement connu, même par ceux qui ne connaissaient pas son œuvre. Il jouissait d’une grande considération, surtout parmi les écrivains dramatiques de la jeune génération, qui l’avaient élu pour maître. On le recherchait presque autant qu’on le craignait. Il dînait en ville tous les soirs. Il était officier de la Légion d’honneur. Un fauteuil à l’Académie lui était réservé. Sa pauvreté officielle et «reconnue d’utilité publique» lui avait valu différentes pensions assez larges. Il était entretenu comme un grand fonctionnaire, et sa fonction, depuis quinze ans qu’il s’était mis volontairement à la retraite, était de faire des mots cruels. Reconnaissons qu’il les faisait bien et avec bonheur.

Le morceau funèbre pourrait être signé du mort lui-même, c’est du Becque posthume, et du meilleur. Quel portrait! Le pauvre cher défunt ne l’aurait pas mieux buriné; mais oyez la suite:

C’était un homme qui avait du caractère, et le caractère peu endurant. Il était violent, amer, sarcastique, dépourvu d’indulgence et d’un esprit désobligeant. Il ne pardonnait pas à ses ennemis, et on dit qu’il ne ménageait guère non plus ses amis. Il aimait beaucoup à haïr. Il faut dire, à sa louange, que ses haines, comme ses rancunes, n’avaient rien de bas, de personnel, ni même peut-être de très profond; elles étaient l’aliment nécessaire de son génie si particulier, et elles entretenaient constamment sa verve. S’il invectivait souvent certains hommes, c’est qu’il n’aimait pas leurs idées et qu’il était dans son tempérament assez direct de s’attaquer plus volontiers aux hommes qu’aux idées, car ceux-ci lui offraient plus de prise que celles-là. Ou bien, c’est qu’ils lui avaient fait tort en quelque chose. Il était du reste assez facile de le contrarier, et je crois qu’il était né susceptible, facilement irritable, et plutôt malveillant.

Il ne suffisait pas, quoi qu’on en ait dit, d’avoir du succès pour devenir son ennemi. Mais il ne pardonnait pas les succès faciles et obtenus par des moyens de mauvais aloi, car sa conscience d’artiste ne lui en avait jamais permis de tels. Au demeurant, c’était un fort honnête homme de lettres et aussi un fort honnête homme qui ne fit jamais de tort à personne qu’avec des mots. Il est vrai que, contrairement au dicton, quelques-uns de ses mots ne s’envoleront pas et resteront comme des écrits.

Il n’aimait pas beaucoup la plupart de ses confrères. Il n’aimait pas non plus beaucoup les directeurs!... Ah!... Il n’aimait pas non plus beaucoup les critiques. Il avait ses raisons pour cela, et il les donnait volontiers sans trop se faire prier. Il racontait sur les uns et sur les autres beaucoup d’anecdotes où ils ne jouaient pas, en général, des rôles très favorables.

Mais il aimait beaucoup la société des femmes, et je crois qu’elles ne détestaient pas la sienne. Il était fort galant et empressé auprès d’elles. Il savourait leurs mots et d’autant plus qu’elles le régalaient davantage par leur bêtise, leur cruauté ou leur rosserie, et réalisaient ainsi son idéal qui n’était point tendre. Ai-je besoin de dire qu’il était fort misogyne.

Et cette page, parue en tête d’un grand quotidien du matin, est anonymement signée _Tout-Paris_; pis, l’impression en petits caractères décourage presque le lecteur. Quelle prudence et quelle modestie! Parmi tant d’encre sympathique répandue sur la tombe du mort, j’ai pensé que ces quelques lignes étaient celles qui lui ressemblaient le plus. Comme Henry Becque les eût aimées, ces lignes, surtout écrites sur un autre; et même imprimées de son vivant, je crois qu’il les eût préférées à l’éloge de certains.

Voilà pourquoi je les reproduis.

_Mardi, 16 mai._--Onze heures, aux Folies-Bergère. --La souplesse étirée et robuste des corps d’acrobates et des nudités de danseuses, l’aspect de longues fleurs des unes dans le remous des jupes évasées en calice, les jambes fines apparues comme deux pistils, le cambrement brisé des tailles renversées en arrière, tels des grands lys après la pluie, et, balayant soudain le sol, les flots éployés des chevelures; tout cela en vérité forme un vivant, capiteux et captivant spectacle... et après la valse-tourbillon des Dante, cette valse où, vibrante comme une tige d’acier et puis fluide, on dirait comme l’eau, une si étrange fille se contourne et se ploie avec des mollesses d’étoffe, après les exercices de force des hallucinants Paxton, pareils à deux Dioscures dans la soie brillantée de leurs maillots blancs: c’est la gaieté, la furia, la fleur de sang, de santé et de joie, le parfum d’œillet, de jeunesse et de jasmin aussi de cette incomparable fille, toute de souplesse et de déhanchement dans sa mantille et ses pampilles noires, qui a nom la Guerrero.

La Guerrero, c’est-à-dire l’Andalousie en personne cambrée et cabrée dans une _Malagueña_ qui flambe, pétille et qui sent bon, la Guerrero, le plus délicieux visage que j’aie encore vu depuis Miss Saint-Cyr, sur la scène des Folies, la Guerrero, ce bijou rose et noir, cet œillet de chair vive, cette jonquille qui danse, ce grelot d’or d’une veste de torero.

Un vrai spectacle où conduire une femme grosse; on serait sûr d’améliorer la race, si toutes les Parisiennes, en voie d’être mères, allaient voir jouer chaque soir les muscles des Paxton et la taille onduleuse des Dante et de la Guerrero.

_Jeudi 18 mai, 9 h. 1/2._--La fête de Vaugirard, boulevard Pasteur, à l’angle des rues de Sèvres et Lecourbe. C’est là que le mouvement, le tumulte et le brouhaha sévissent, c’est le rond-point choisi par tous les manèges: manèges de chevaux de bois, manèges de cochons, balançoires, ballons et montagnes russes. Tous sont pris d’assaut, et, chargé de familles, tout cela tourne, se croise, se rencontre ou paraît se rencontrer, s’effleure et se frôle presque, emporté dans tous les sens, sens parallèles et sens inverses, dans un tourbillon de lumière et de cris.

C’est un vertige: des paillons luisent, des jupes s’envolent, des têtes se renversent, des animaux se cabrent, fantasques et chamarrés d’étoffes: une vraie charge de l’apocalypse.

C’est une chevauchée de garçons et de filles: les uns gouaillent, les autres délirent. Que de chatouilles, que de bras éperdus et que de rires, que de virginités compromises! C’est la course à l’abîme se ruant en cercle au-dessus des têtes et des épaules de la foule; il y a là des vestons et des blouses, des chapeaux, des casquettes et des casques de cuirassiers permissionnaires; et tous, bouches bées, les yeux écarquillés et ravis, regardent monter dans le ciel les couples des balançoires, passer dans une trombe, sur le dos des licornes, les couples des manèges, Polyte avec Titine et Mélie avec Dumanet; des prunelles s’allument quand se découvre une cheville; et ce fracas qui roule là-haut, dans les cimes d’arbres, c’est le wagonnet des Montagnes-Russes. C’est un sabbat, c’est une féerie, et l’assourdissante rumeur des orgues! Et tout cela, dans la lueur verte et mouillée, comme laiteuse, des marronniers en fleurs, toute une avenue d’arbres pareils à de grandes girandoles de cire, et parmi les feuillages, c’est le papillotement continu, le clignotement imprévu de tant de lampions et de tant de verres de couleur! là-bas, dans le carrefour, c’est l’incendie tournant, ce sont les geysers de flammes des manèges en marche, et les omnibus passent, ébranlant les pavés, et passent aussi, hués par la foule, des fiacres et des fiacres. L’azur nocturne est troué d’un va-et-vient de balancelles; la Grande Roue de l’Exposition, illuminée, se profile en clartés au-dessus des toits; c’est fou, abracadabrant, grouillant et coloré comme un tableau de Cornélis de Moor: c’est compliqué, fantasque et virevoltant comme une composition de de Feure. A l’angle de la rue de Sèvres, sous un immense dôme peint de pseudo-fresques de Tiepolo, tournoie un manège de lapins blancs gigantesques; ils galopent trois par trois, les oreilles droites et droite la queue, enrubannés de bleu-céleste et mordant sournoisement un énorme louis d’or: c’est le clou de la fête.

La foule se rue sur les lapins, les femmes surtout. Oh! la joie des petites apprenties enfourchant l’animal détesté... la course aux lapins: Parisiennes, quel symbole!

Le manège concurrent est installé près de la rue du Château, des pancartes en promènent l’annonce dans la foule: «Elles arrivent, les Vaches sont arrivées.» Les vaches et les lapins; les cochons ont vécu, les cochons sont détrônés.

Les vaches et les lapins, l’engouement et la joie populaire de Paris, à la veille de 1900. Quel document pour la postérité!

_Lundi 22 mai._--Théâtre Sarah-Bernhardt: _la Tragique histoire d’Hamlet, prince de Danemark_. Hamlet, le rôle le plus complexe et le plus difficultueux peut-être de tout le théâtre de Shakespeare, mettons même de tout le théâtre, celui, dont la philosophie hésitante et triste a fourni le plus de gloses et de commentaires aux penseurs comme aux critiques, le personnage dont l’interprétation a déchaîné le plus de polémique et passionné et divisé le plus de partisans: l’Hamlet gras et robuste, sorte de géant blond, l’irrésolu et mélancolique Hamlet des Anglo-Saxons, qui veulent voir dans le prince à l’haleine courte de Shakespeare un Danois lymphatique et lourd de bière aux indécisions tout à coup écroulées en colères de brute, puis l’Hamlet raisonneur et soudain égaré, espèce de fou furieux déjà mûr et barbu, qu’ont imposés ici, à l’imagination des foules, l’Hamlet-Faure de l’opéra d’Ambroise Thomas et l’Hamlet Mounet-Sully de la traduction de Paul Meurice, et enfin l’Hamlet rêveur et halluciné, marchant à travers les brumes de sa folie parfois feinte et réelle parfois, volonté tour à tour naufragée et surnageante, que tout Londres applaudit et chérit dans Irving, un Hamlet imberbe, cette fois; et puis, s’il faut les nommer tous, l’Hamlet travesti qu’abordèrent déjà la tragédienne Leroux et la Diligenti dans ses tournées de Milan à Nice;... personnage d’autant plus écrasant que chacun après la lecture (et tout le monde a lu Shakespeare), s’est fait un idéal différent du héros, héros de drame ou de légende, selon les tempéraments: autant de moules à briser, pour qui veut imposer à nos souvenirs un autre Hamlet de sa création.