Part 5
Cette longue mante de satin changeant dans laquelle elle se cambre, se renverse et se livre, et puis, qu’elle traîne et déploie ensuite en drapeau derrière elle; ses attitudes abandonnées et toujours ce corps en offrande, tout cela constitue-t-il une danse? En Russie, peut-être, mais en France, assurément pas, même aux Folies-Bergère. Mais, quelle tumultueuse robe mademoiselle de Labounskaya a ce soir, machinée comme les dessous d’un théâtre, avec ce devant fendu en triangle sur le ventre et la rondeur des cuisses apparue dans des écartements de gaze, telle à une lucarne d’idéal... une robe d’une transparence argentée soulignée par d’aguichantes jarretières de velours noir, une robe que l’on dirait signée Félicien Rops, tant elle est d’un goût obscène et tentateur; impossible d’aller plus loin dans le canaille et le joli.
Un danseur, tout de blanc vêtu, pirouettant et maniéré avec, sur l’abdomen, un énorme nœud de satin rose, complète cet ensemble; il a le costume du roi de Rome, ce danseur, et s’appelle Maxagora... de Max angora, chuchote-t-on dans la salle.
_Mardi 18 avril._--Galerie Georges Petit, rue de Sèze, aux Pastellistes. Aman-Jean, Léandre, Helleu, Lévy-Dhurmer, je ne veux retenir que ces quatre noms, sans prétention de faire là une critique ou décerner des couronnes; c’est à ces quatre peintres que je vais, impressionné, attiré par l’ensemble de leur envoi sans même avoir consulté le catalogue, requis par la qualité de la vision.
Oh! la merveilleuse _Mère France_ qu’expose cette année Léandre sous le titre de _Romance_, quelle vérité et quelle ironie dans cette grosse mafflue pinçant de la guitare, quelle mesure dans l’exagération, quel tact dans la déformation, qui d’un portrait fait un symbole, et quelle fraîcheur, et quel éclat dans la couleur! A côté, un mélancolique et calme paysage, une gentilhommière se reflétant dans l’eau, une eau bleue déjà sombre de crépuscule, a le charme apaisé d’un vers de Francis Jammes.
Helleu envoie d’élégants et fins portraits de femmes et toute une étude d’hortensias: femmes et fleurs sont peintes dans des gris fauves et atténués sur des fonds d’une sobriété voulue et un peu sèche, qui met dans un étrange relief la hardiesse du dessin: encore un peu, cela serait macabre; toute la maigreur est accusée dans ces sveltes Parisiennes. Peinture d’artiste et affinée, presque maladive de recherche tant l’impression en est volontaire; on dirait que le squelette, le troublant squelette adoré des décadences apparaît dans la femme comme dans la fleur.
Helleu est décidément le peintre des Avrils frileux et des fragiles automnes, ses hortensias hallucinent comme des spectres, ses femmes ont le charme élégant et précis des bois dépouillés par l’hiver. De Lévy-Dhurmer, un masque de Paul Ollendorff.
Aman-Jean, lui, a consenti à sortir de ses limbes ses ondoyantes et vivantes figures de femmes; ses portraits, même les plus modernes, semblaient jusqu’ici peints derrière la trame obscure des siècles. Jusqu’ici, il avait tissé de merveilleuses tapisseries; cette fois, il a rompu le canevas qui tenait captives les têtes de ses portraits, il en a éclairé la pénombre, et du mystère archaïque, mystère un peu enfantin en somme, il a fait dans un éclairage violent, osé et tout ensemble exquis, de vraies chairs et de vraies chevelures, des yeux d’eau et des bouches en fleurs.
Besnard continue à éclairer ses figures à l’intérieur comme des lanternes vénitiennes, Besnard père, entendons-nous. Les paysages et les scènes rustiques de M. Lhermitte ont les vibrations énervantes d’un cinématographe. Pourquoi?
_Mercredi 19 avril._--A l’Opéra-Comique, la répétition générale du _Cygne_. Trois clous. L’agilité, la grâce lascive, la hardiesse et la joie de respirer et de vivre de mademoiselle Chasles, dans le rôle du faune, le petit faune hilare et dansant qui conseille à Pierrot d’arrondir le dos et d’agiter comme des ailes ses larges manches de satin blanc.
Deuxième clou, la plastique impeccable, la majesté, la ligne onduleuse et les beaux bras levés, implacables et nus, de madame Dehelly, dans la Tyndaride Léda: on n’accueille pas plus amoureusement le Cygne, on n’est pas plus Diane outragée et vengeresse en tendant l’arc et en visant le coupable... Pierrot ou Actéon.
Troisième clou, le délicieux pas du déshabillement, une trouvaille de Mariquita, cette trouveuse, que ces groupes de femmes se dévêtant en cadence, et tour à tour agenouillées l’une devant l’autre, puis enlacées et désenlacées déjà s’aident à la nudité et s’enlèvent et leurs peignes et leurs voiles dans une série adorable de poses, parmi l’éclat barbare de miroirs de métal; et puis, il y aurait aussi les plongeons trépidants des quatre Ethiopiennes tournoyant en cadence au rythme des cymbales, l’envol de leurs larges manches dorées, la vision grecque du cortège et l’idylle licencieuse de la Tyndaride au bain; puis, s’il fallait tout citer, il y aurait aussi la poésie, le lointain, le clair-obscur et le bleuté du décor. M. Catulle Mendès me pardonnera-t-il d’aimer moins l’entorse donnée par lui à la légende par la comédie italienne introduite dans un mythe arien?
Le cygne est divin, son bec rose Cache un baiser de Jupiter. L’amour fit la métamorphose, La source a subjugué l’éclair.
Dans la fable antique, Léda, de femme, devient presque déesse en aimant l’oiseau qui cèle un dieu; en faisant le cygne mortel, en le faisant tuer par Pierrot, M. Mendès a changé la reine de Sparte en femelle, puis, en oisonne puisque la reine enamourée pousse la méprise jusqu’à prendre ensuite Pierrot pour un cygne, du satin blanc pour de la plume et un homme pour un oiseau.
On n’est pas plus spirituellement impertinent et cruel; les erreurs de la Léda de M. Catulle Mendès sont une délicieuse satire de la bêtise de la femme, une espièglerie de poète, une outrance de lettré amusé de jongler avec les mythes et les symboles, une irrévérence d’aède vis-à-vis des dieux..., d’ailleurs le plus joli ballet du monde, encadré à souhait dans une mise en scène d’Albert Carré et musiqué avec une langueur et une volupté tout à fait imprévues, du moins insoupçonnées chez M. Lecoq.
Le coq, le cygne, le moyen aussi de ne pas écrire une musique ailée avec un tel nom et un tel titre.
Sur les amours du cygne antique La source a coulé trois mille ans, Lavant la marche du portique Où Léda baignait ses pieds blancs, Et depuis trois mille ans, sans ride, Dans le miroir du flot glacé, Le beau corps de la Tyndaride Resplendit au cygne enlacé.
Et l’homme-neige a tué l’oiseau-lys.
_Mardi 25 avril.--A la Scala, dans une loge, deux sorties de bal de tulle clair et de plumes, trois habits noirs; c’est un peu avant la revuette, Fragson est en scène._ --Moi, il ne m’amuse plus. --C’était bon deux ans après la mort de Gibert, on ne vit pas huit ans sur un cadavre. --Oui, quand on croyait entendre l’autre, ça allait encore: mais, à Paris, les morts vont vite, on a «oublié». --Vous êtes dures, mesdames. --A propos, et Lucien Noël? Vous l’avez vu dans la nouvelle pièce de la Gaîté? --Non. --Il paraît qu’il a une culotte, ah! mesdames, pour une culotte, quelle culotte! --Et celle de Fordyce dans la revue que nous allons voir, vous m’en direz des nouvelles. --Un poème. --On dit prose en argot.
_Dans une loge à côté, une sortie de bal de tulle sombre et de fleurs, un smoking et deux habits noirs._ --Et vous réhabituez-vous à Paris? --Difficilement. --Vous jouez les Calypso? --Comment? --Calypso ne pouvait se consoler du départ de Nice. --Quel horrible à peu près; et qu’avez-vous vu depuis votre retour? --Oh! rien encore, le _Cygne_. --Ballet de génération spontanée! Vous savez qu’on a supprimé les trois œufs de Pâques de l’apothéose. --Je le regrette, c’était très gentil, ces petits Pierrots dans l’œuf. --Oui, les Funambules sur le mont Olympe, une suite au moineau de Lesbie de Catulle, Pierrot cygne ou le moineau de Léda. --Il y a une très belle salle. --Oui, à cause de Fordyce...
_Quarante minutes après, la toile tombée sur les applaudissements. Dans la première loge._ --Eh bien, un peu longuet, ça gagnerait à être coupé: mais Fordyce est étourdissant. --A-t-il assez bien pigé Delmet! et quel brio dans ses danses, tous les talents. --Tous! et quelles performances! --Oui, ce pantalon gris est une révélation. --Odette Valéry elle-même. --Non, vous exagérez, mais enfin la Direction a bien fait les choses, elle a suppléé à ce qui manque à Balthy: Fordyce en a pour deux. --Sans compter qu’il parle comme Caran d’Ache, il dit _trrrésor_ et _cherrrie_ avec le trrriple grrrasseyement de Caran. --Trrrès rrrusse en effet, caviarrr et confiturrre, on ne rrroule pas les r plus abominablement. Fordyce est tout à fait l’homme de ces petites revuettes. --Et Balthy?... --Oh! plus mystérieuse que jamais, avec quoi peut-elle donner le coup de rein qui fait si drôlement évoluer sa jupe?... --Très mystérieuse en effet. --Moi, je la trouve langouste atmosphérique. --Atmosphérique est le mot, ça ne veut rien dire, mais c’est tout à fait ça. --C’est picraté et décousu, clownesque, macabre et vraiment hilare; elle dit à miracle les couplets de la _Grande Roue_, et puis, c’est si drôle d’entendre ici chanter quelqu’un avec une voix! --C’est surtout neuf.
_Dans la seconde loge._ --Moi, je n’ai lu que l’_Anneau d’Améthyste_. --Et ça vous a enthousiasmé? --Enthousiasmé. Il n’y a que des juives converties là-dedans, c’est observé par un Maître. Si M. Bergeret était moins indépendant, ce serait un livre tout à fait admirable; la scène du fiacre est digne de Balzac, et l’officier de fortune, l’officier taré, entretenu par madame de Bourmont, cette chère Elisabeth, quel chef-d’œuvre! Si France nous avait donné un portrait de professeur aussi bien campé, aussi vrai que celui de son officier! --Si, si, si, avec des si, on changerait le monde; il faut prendre France comme il est et l’aimer sans si. --C’est Max Lebaudy qu’il a voulu peindre dans le jeune de Bourmont à la caserne? --Comme Esterhazy dans Raoul Maruex. --Vous avez lu les notes de Daudet? --Non, j’en suis à l’_Inimitable_. --Ou les notes de la Nouvelle Athènes?... --Le mot est de Juliette, la première de chez Doucet; M. La Jeunesse est très populaire, rue de la Paix. --Vous parlez par énigmes. --Je vous présenterai Fanny.
_Une heure après, chez Maire._ --Oh! _Vieux Marcheur_, c’est impossible. --La pièce m’a déjà déplu aux Variétés, entendre encore la parodie! --Le _Vieux Marcheur_ vous a déplu? du Lavedan, vous blasphémez. --Je n’aime pas les vieux au théâtre, c’est pénible. --D’autant plus que Brasseur devrait bien changer son jeu, il n’a pas varié depuis la somnambule, la fameuse somnambule de _Paris qui marche_. --Et quelles voix de fausset! ils jouent tout ça un ton trop haut avec des voix de tête fatigantes. --Pas Granier, pourtant. --Oh! elle, toujours parfaite, une façon de se ployer en deux. --Des révérences à plongeon étonnantes, oh! elle a de la hanche, et Lender n’est pas mauvaise du tout, vous savez. --Comment donc. Très bonne au premier acte et d’une veulerie bien fille. --Et au quatrième donc, quand elle entre en roulement de la cave au grenier. --Ah! oui, quand elle supplée, je trouve qu’il manque d’eau, moi, ce quatrième acte. --D’eau? --Mais oui, réfléchissez. --D’Héloë, vous êtes ignoble.
_Autre groupe._ --Et comme expositions, qu’avez-vous vu depuis votre retour? --Oh! rien absolument que les Abbéma qui viennent d’ouvrir. --Ah! oui, ses femmes et fleurs, suite d’éventails chez Georges Petit, à la rue de Sèze, très vaporeux. --On voit ça toute l’année aux vitrines de Duvelleroy. --C’est ce qui vous trompe, elle s’est révélée. Elle envoie, cette année, trois portraits, deux d’officiers surtout dont je ne vous dis que ça; elle est très cocardière, mademoiselle Abbéma. Ce qu’elle réussit bien l’uniforme! --Mieux que les fleurs. --Notre amie est un vrai peintre d’hommes.
_Mercredi 26 avril.--Avant l’Exposition, 20, rue Thérèse, quelques Lalique._ --En attendant les faux Lalique, dont vont être inondées toutes les vitrines, section des Champs-Elysées et section du Champ de Mars, monté admirer quelques originaux au second de la rue Thérèse. C’est dans les émaux que triomphe cette année le maître joaillier révélé par M. de Montesquiou: émaux translucides d’une qualité de nuances et d’une intensité d’éclat qui en font de véritables pierreries; la gemme est cette fois détrônée ou du moins mise en échec par un émailleur de génie. Ce sont toujours les aspects de nature qui fournissent à Lalique ses plus beaux motifs d’ornementation; deux chaînes de cou aux décors inspirés, l’une par la pomme du pin et l’autre par le chrysanthème, défient dans leur ingénieuse simplicité les plus beaux spécimens de musée connus; feuilles et fleurs, cette fois, ne sont plus stylisées, mais reproduites dans leurs formes et leurs couleurs propres. La perle baroque et l’opale brute ont, cette année, la préférence de Lalique. C’est tout en merveilleuses perles de couleur, perles grises, perles roses et perles bleues même, toutes baroques, d’un orient admirable et comme baignées de reflets de lune et de mer, la chaîne de cou de la baronne Oppenheim, d’énormes iris d’émail les relient entre elles; puis, voici, chardons bleus et feuillages argentés sur fond de corne blonde, le peigne de madame Sarah Bernhardt. Des paons ocellés de diamants et de saphirs s’irradient dans des pendentifs, des plumes de paon s’égrènent entre les chaînons et les perles de colliers.
Dans l’orgueil ocellé du paon multicolore Dorment des ciels d’orage et des levers d’aurore, Tout un trésor gemmé de prismes querelleurs, Somptueux incendie aux doigts des ciseleurs; Et dans l’or émaillé des rosaces fleuries Voici qu’arde et revit l’âme des pierreries Et la fournaise ardente et sombre des vitraux Allume, après les paons, l’eau froide des joyaux.
Ici, un dragon d’émail glauque et céruléen, frère des paons par le reflet changeant de ses écailles, se crispe et se convulse en vomissant des nuages découpés dans de l’opale, et ces prismes tourbillonnants sont une agrafe; opales aussi, découpées en fumée, le motif de ce pendentif; plus loin, ce sont des volutes d’écaille blonde que crachent, en jets de feu, les serpents d’une tête de Gorgone, peigne arrogant de quelque Euménide; enfin, pour clore ce musée de joaillier poète, un carcan de perles arbore dans son fermoir un délicat profil de reine égyptienne couronné, envahi, environné, noyé d’une remuante ascension de grenouilles, des grenouilles en émail vert translucide, dont les corps en relief et en creux enserrent d’un grouillement glauque le front pensif de la princesse Illys.
--_La Princesse au Sabbat!_ veut bien me dire Lalique, je me suis inspiré de votre ballet.
Inspirer Lalique! Comment n’être pas sensible à une flatterie si délicate.
_Jeudi 27 avril._--A l’hôpital Saint-Antoine, au diable vauvert, là-bas, là-bas, bien au delà de la Bastille en plein faubourg populeux, salle Bichat. C’est l’heure de la visite, de deux à trois. Autour de chaque lit, ce sont des groupes de parents et d’amis, venus réconforter le malade dressé sur son séant, en chemise bien propre et qui sourit ragaillardi; la salle très blanche et dont les murs semblent laqués sous les couches de Ripolin fleure bon le lilas, la mandarine et l’orange; et en effet, il y en a sur tous les lits, les infirmières sont tassées à l’entrée, laissant les malades aux familles. Il n’y a qu’un lit où je ne vois personne; un homme à la barbe longue s’y tourne et retourne impatiemment, une main posée sur ses yeux. Je m’informe. C’est un malheureux artiste, un chanteur, qui, il y a deux ans, était encore au théâtre, Figaro dans le _Barbier_, et Obéron dans _Obéron_. Il a perdu la vue, ses yeux se sont usés à déchiffrer les partitions à la lumière meurtrière des loges et des foyers de répétition, et, aveugle, sa situation perdue, il doit à sa sœur, surveillante dans l’hôpital, ce lit numéroté où son agitation douloureuse m’a averti de son désespoir.
Ces détails, c’est le convalescent que je viens y visiter qui me les donne, un artiste aussi, un danseur, mais lui entouré, choyé de toute sa petite famille, sa femme, figurante à la Scala, son frère, machiniste aux Folies-Bergère, et jusqu’au bébé de six ans qui défile tous les soirs dans le pensionnat des petites filles, au troisième acte du _Vieux Marcheur_, celui de la Scala, entendons-nous, la parodie. Ils sont tous là, la femme, l’enfant et le frère, tous émus de ma visite avec sur les lèvres des remerciements et le nom de Jane Thylda, Jane Thylda, qui a eu l’idée de cette collecte en faveur d’un camarade malade, et, la somme trouvée en un clin-d’œil, un soir, dans les coulisses, m’a prié puisqu’elle joue en matinée elle-même, de porter ces dix louis pour elle à l’effarant corbeau de l’antre de _Plango_, à la sauterelle fantastique qui la terrifiait chaque soir à l’acte du _Sabbat_ et la forçait à danser la ronde maléfique entre le nain Youmafre et le crapaud Croachis.
--Monsieur Marcenay, il paraît qu’il est bien bon dans son rôle de vieux magistrat, m’a dit ma femme, soupire le corbeau Blancard; vous ne l’avez pas vu, vous, Monsieur, dans le _Vieux Marcheur_? Il parodie M. Guy des Variétés, et tout le monde dit qu’il est superbe: c’est un ami; ce que j’aurais voulu le voir!
Et c’est touchant cet intérêt d’artiste pour un autre.
--Et c’est aujourd’hui notre centième et je ne suis pas là, gémit le pauvre Blancard.
Autour de moi, ce sont des allées et venues d’infirmières, des recommandations de parents, des adieux, des doléances de malades que l’on quitte, les Blancard, mari, mère et frère me remercient encore une fois et je me sens vaguement l’âme de Séverine.
_Vendredi 28._--A la Porte-Saint-Martin, _Plus que Reine_. --Les lettres de Paris à Nice m’ont trompé. Elle est charmante, elle est charmante, elle est charmante, elle n’imite pas Sarah, elle a consenti à être elle-même, et quoiqu’elle n’ait ni le type, ni la taille, ni le teint, ni la couleur des cheveux de Joséphine, cette créole, la _Plus que Reine_ qu’est madame Jane Hading est coquette à souhait, câline à miracle, et arrive surtout à donner l’impression d’une femme vraiment bonne. C’est la bonne Joséphine, avec, sur les épaules et sur les seins, une nacre et des blancheurs rosées que n’a jamais eues l’impératrice.
La pièce, c’est du Frédéric Masson découpé en tranches, anecdotique au premier tableau du Palais-Royal, tragique à l’acte de Fontainebleau et de la porte murée, où l’épouse répudiée va se heurter le front, intéressante en somme comme une suite d’estampes.
M. Coquelin, pour jouer Napoléon, a arboré un faux nez; il avait déjà abordé les nez d’emprunt dans Cyrano; faux nez dans le Rostand, faux nez dans le Bergerat, c’est une vocation tardive, mais c’est une vocation. L’appendice extravagant et riche en métaphore du cadet de Gascogne seyait mieux au type de M. Constant Coquelin que le nez impérieux de César; il y tâche de tout son talent, mais le rate de même. On ne refait pas un profil:
Ne forçons point notre talent, Nous ne ferions rien avec grâce, Et jamais Sarcey quoi qu’il fasse Ne pourra passer pour galant.
En revanche, M. Desjardins est beau comme une médaille antique dans Lucien Bonaparte et, qu’il soit de Frédéric Masson ou de madame Campan, M. Bergerat a écrit un bien beau quatrième acte.
Malheureusement, les autres s’en ressentent.
_Samedi 29 avril._ --Au théâtre Sarah-Bernhardt, les coulisses d’un samedi littéraire. Dans la loge de la grande artiste, vaste, aérée et claire avec son salon Liberty, tout encombré de fleurs (fleurs rares et poétiques qu’on sent choisies par Sarah elle-même, arums, iris et clématites, et les plus bleues parmi ces clématites), c’est la légion sacrée, comme a écrit Sarcey, la légion des amis de la première et de la dernière heure, les inséparables. Mademoiselle Louise Abbéma est leur chef, Loulou dans l’intimité, et c’est aussi Rostand, d’élégance impeccable, comme peint à même la peau dans des complets adéquats de drap uni et sombre, la face d’ascète creusée sur des hauts cols-carcans, où la cravate assortie au costume en continue la couleur. Madame Sarah Bernhardt, qui rit aux larmes, leur raconte et leur mime même un peu la parodie que M. Guitry vient de lui faire de Coquelin et de Jane Hading dans _Plus que Reine_. Madame Sarah Bernhardt parodiant Jane Hading. La chose a d’autant plus de piquant que maintenant madame Jane Hading ne l’imite plus.
Dans les coulisses, adossés à un portant, cette somptueuse et traînante robe de dentelle blanche, ce manteau de cour, cet éclat des yeux et des lèvres, cette fraîcheur éclairant l’ombre poussiéreuse de l’endroit, madame Héglon. Amenée là par M. Catulle Mendès, dont elle va dire les _Chansons de route_, Myriam Héglon, qu’hospitalise aujourd’hui, Sarah Bernhardt, est traitée par elle en souveraine; une fois n’est pas coutume. MM. Catulle Mendès et Xavier Leroux font escorte, le poète et le musicien; plus loin, c’est M. Guitry, en représentation aujourd’hui chez son ancienne directrice. M. Guitry a aussi son cortège: Jules Renard, dont il va dire une des amusantes _Bucoliques_; M. Tristan Bernard, tout le clan des auteurs gais enfin, les auteurs gais de M. Guitry, qui va triompher dans le _Petit Lapin_.
M. Gustave Kahn, l’autre organisateur de ces matinées, erre, assez désemparé dans les limbes du fond; on sent qu’il n’a amené personne. M. de Max rôde, dépareillé comme lui, dans le clair-obscur des vieilles toiles.
Sarah pénètre dans les coulisses, et aussitôt les groupes se rapprochent; il y a concentration subite autour de la Muse; mais la Muse en complimente une autre: la robe blanche de Sarah s’incline et se ploie devant la traîne neigeuse de madame Héglon. C’est l’entrevue de deux reines. Berthe Bady, Mellot, qui va créer ici Ophélie et Blanche Defresne, mélancolique et blonde comme une élégie, passent et repassent au second plan. Ulmann apparaît à la porte, et son retour paraît de bon augure à tous, après les bruits inquiétants qui avaient couru sur l’_Aiglon_. N’avait-on pas dit que M. Edmond Rostand, cédant aux prières de M. Le Bargy, avait porté sa pièce à la Comédie-Française? Sa présence dans les coulisses du théâtre Sarah-Bernhardt est un formel démenti à de tels racontars, et le concours de madame Héglon, l’éclat d’un heureux présage; tout cela est commenté, chuchoté, interprété par chacun et par chacune. Dans la salle, les applaudissements saluent les tirades des artistes en scène: mais le vrai spectacle, la comédie d’intrigue, est derrière le décor.
_Dimanche 30 avril._ Dans le monde.
Des larmes sont en nous. C’est la sécurité Des peines de savoir qu’il y a des larmes toujours prêtes. Les cœurs désabusés les savent bien fidèles; On apprend, dès l’enfance, à n’en jamais douter. Ma mère, à la première, a dit: «Combien sont-elles?»
Des larmes sont en nous et c’est un grand mystère! Cœur d’enfant, cœur d’enfant, que tu me fais de peine A les voir prodiguer ainsi et t’en défaire A tout venant, sans peur de tarir la dernière... Et celle-là pourtant vaut bien qu’on la retienne...
Non, ce n’est pas les fleurs, non ce n’est pas l’été Qui nous consoleront si tendrement: c’est elles. Elles nous ont connus petits et consolés; Elles sont là en nous, vigilantes, fidèles; Et les larmes aussi pleurent de nous quitter.