Poussières de Paris

Part 4

Chapter 43,732 wordsPublic domain

Nous déclinons ses offres et évinçons la dame. A peine dehors: --«Monte-Carlo, nous tuyaute un Niçois qui nous accompagne, elle se gardera bien de s’y risquer, on l’a expulsée des salles, la principauté lui est interdite, elle y a vécu deux mois sans mettre un sou en banque, rien qu’en faisant le tour des tables, les jetons lui sautaient dans les poches, oh! une dextérité de main... pas sa pareille pour étouffer les orphelins, madame--la Mort aux gosses, quoi, ou _Gare aux poches_, le phylloxéra des joueurs.»

_Vendredi 4 mars.--Nice._ --Le _Phare du Littoral_, hier très tard dans la soirée, m’a appris la triste nouvelle.

Le _Journal_ reçu ce matin me la confirme, endeuillé d’un encadrement noir: Fernand Xau est mort, Fernand Xau, qui fut le créateur et l’âme même de ce _Journal_, Fernand Xau, à qui nous devons tous dans la littérature l’exceptionnelle situation faite à la plupart d’entre nous dans un journalisme avant lui hostile et fermé aux artistes de rêve et d’imagination. J’ai télégraphié à Grasse la veille, dès le douloureux événement, appris très tard dans la nuit, et j’attends la réponse à ma dépêche, la réponse qui m’autorise à aller là-bas, à la maison mortuaire.

Grasse, Fernand Xau! et voilà que dans mon souvenir s’évoque et se précise, visions de calme et de chaleur, le doux paysage ensoleillé au milieu duquel je trouvais Xau, installé à peu près à pareille époque, l’année dernière, dans sa villa des Quatre-Chemins. Ancien mas provençal perdu dans un repli de terrain avec à l’horizon les hautes montagnes de Grasse, _chaud cagnard_ du pays du soleil à l’abri de la brise de mer et des vents, comme il fleurait bon la lavande, le thym et la menthe sauvage, le cher abri trouvé par Xau pour y rétablir, il l’espérait du moins, une santé irréparablement détruite! et, si atteint qu’il fût par son mal, si maigre qu’il fût devenu avec sa voix changée, ses joues creuses et sa mine défaite, nous voulions nous faire illusion et espérer avec lui... Il y avait de telles ressources de volonté, une si tenace et si belle énergie dans ce Breton obstiné et trapu, et je le revois me faisant gaiement les honneurs de sa retraite de convalescent, admirant et me faisant admirer les cinq hectares d’oliviers, verger biblique aux troncs noueux et tordus s’étendant tout à l’entour de l’habitation, le jardin fleuri d’iris, le puits moussu dans la courette et la gloriette et la tonnelle. Et madame Xau nous suivait, dévouement attentif et ferveur touchante désormais attachés à une ombre. Et c’est à ce dévouement et à cette douleur que vont aujourd’hui mes pensées, car, avec une précision cruelle, je me souviens aujourd’hui d’une phrase échappée à madame Xau dans ce calme et somnolent décor d’oliviers et de soleil, phrase typique et dont la joie confiante, ce jour-là, me fit peur: «Je voudrais toujours demeurer ici, jamais je ne me suis sentie si heureuse!»

Et ce télégramme qui n’arrive pas! De toute façon je ne pourrais pas partir avant cinq heures. Nice aujourd’hui m’étouffe! et c’est sur le Montboron, dans les pinèdes et les pierrailles, que je rôde et cherche à tromper l’angoisse d’attendre qui m’oppresse, le Montboron, dont la masse énorme menace en promontoire, entre le port de Nice et de la baie de Villefranche... Oh! le merveilleux panorama qui s’offre de ces hauteurs! Ce sont des lieues et des lieues de mer et de montagnes qui se déroulent à l’infini dans le bleu du ciel et le bleu du large.

Ici c’est le miroir uni du petit port de Nice, la baie des Anges, et alors, dans des lointains qui se violacent, la pointe d’Antibes, la courbe du golfe Juan et jusqu’aux cimes vaporeuses de l’Estérel, au delà de Cannes; de l’autre côté, c’est le bassin clair et profond de Villefranche, propice aux escadres, la petite ville bâtie en amphithéâtre, la pointe Saint-Jean, chère aux pêcheurs, et au delà, dans des brumes lumineuses de nacre bleuissante, les contreforts ruineux et déchiquetés des Alpes, depuis Beaulieu jusqu’au Carnier, les sommets d’Eze et de la Turbie avec Monte-Carlo au ras de la ligne des flots, là-bas, là bas...; paysages de golfes et de promontoires, visions de roches et d’eau, d’azur et de lumière qui me rappellent la splendeur ensoleillée des rivages de Sicile, et voilà qu’au détour d’un sentier de pierrailles, entre des verdures grises de genévriers, s’échelonne un troupeau de chèvres; un petit berger aux jambes enveloppées de toison de brebis les conduit; c’est l’accoutrement même des montagnards de Taormina. Svelte et brun, musclé et agile, c’est avec ses cheveux crépus et ses larges yeux humides, silhouette et profil, un vrai pâtre sicilien; il flotte ici un parfum de la Grande Grèce...

O pâturages bleus et fables de Sicile, Récits de vieux pilote et légendes des îles, Lourds gâteaux de pavots, Qu’offraient à des autels vêtus d’ombre de mousse, Des trayeuses de lait au front ceint de fleurs rousses Et de gestes dévots!

Quelle douceur de vivre dans ce paysage antique, et je songe à la phrase entendue l’an dernier, dans le verger fleuri d’iris de Grasse, à l’ombre dentelée d’idylliques oliviers: «Jamais je ne me suis sentie si heureuse, je voudrais toujours demeurer ici.»

_Dimanche 5 mars._--La Turbie, à l’Eden Hôtel. Les costumes de Messaline. C’est madame Héglon qui m’en fait les honneurs: madame Héglon, l’incomparable Dalila de _Samson_, la Hilda de la _Cloche du Rhin_, la remarquable et remarquée Pyrrha de la _Burgonde_, la divine Astarté de l’Opéra de Xavier Leroux, que nous applaudirons l’an prochain.

Madame Héglon est ici à la Riviera, où elle va créer la _Messaline_ d’Isidore de Lara. Entre Bouvet et Tamagno, personnifiant deux frères ennemis, elle incarnera l’ardente et l’insatiable impératrice, _lassata, sed non satiata_, de Suétone et de Juvénal.

Créature de luxure et de perdition, MM. Armand Silvestre et Eugène Morand, ont, paraît-il, transformé en amoureuse, avide d’inconnu, cette grande figure libertine de la décadence romaine et, dans leur livret, les caprices effrénés de l’Augusta se réduisent à une passade avec un poète des rues et une nuit d’amour avec un gladiateur. Après une _Nuit de Cléopâtre_, c’est bien plutôt une journée que la vie de l’héroïque débauchée, un épisode, que l’histoire de l’impératrice; mais ne soyons pas indiscrets, la future interprète se repent déjà d’en avoir trop dit et je dois me borner à raconter ce qu’on me montre: les merveilleuses tuniques et les splendides manteaux (on les dirait peints par Alma Tadema) dans lesquels se draperont tour à tour la grâce impérieuse et l’ardeur lascive de la femme de Claude.

C’est d’abord la robe safran du premier acte, une transparente étoffe orange, toute constellée de rosaces d’or, la robe de Messaline dans son palais; de hautes arabesques marron clair, en broderie, en forment la bordure; un immense manteau mandarine complète le costume; c’est orageux et chaud de couleur, comme un soir de vendanges de la campagne de Naples. Puis, voici la robe de Suburre, la tunique de Lyscisca la courtisane; une avalanche de fleurs brodées sur un tissu qu’on dirait de nacre, où transparaîtra la nudité de la prostituée, et le manteau bleu, couleur de nuit, d’un bleu qui sombre et se dégrade et dont s’encapuchonnera Messaline à la façon d’un Tanagra pour pénétrer dans le bouge. De larges iris, mauves, jaunes et violets, et d’éclatants pavots couronneront alors le front de Messaline, et c’est bien l’impériale et enivrante courtisane de Suburre, que j’évoque sous cette pluie de gaze et de pétales, en regardant madame Héglon en train de déployer maintenant, sous mes yeux, la splendeur rouge de son manteau d’impératrice à l’acte du cirque.

Dehors, c’est la nuit et la Méditerranée, dont on entend râler dans les ténèbres la plainte douce et monotone; toute la Turbie est endormie, quel silence! Le train, qui me ramènera à Nice, ne passe que dans une heure; je sens autour de nous la solitude hautaine de la montagne et il me plaît que la tragédienne lyrique, qui porte si bien son beau nom d’Héglon, ait choisi pour séjour, au lieu de Nice ou de Monte-Carlo, ce promontoire de roches et de cimes ardues, où le Dante exilé erra, il y a trois siècles: la Turbie, jadis refuge d’aigle, aujourd’hui nid d’aiglonne, en face de la mer.

_Lundi 6 mars._--Une lettre de Paris. Fragment: «Je ne vous raconterai pas le _Lys rouge_, vous l’avez lu, restez-en là. Du poète Choulette, personnage exquis dans le roman, il ne reste rien dans la pièce; Réjane y arbore une robe surprenante, qu’on dirait rêvée par Sarah, tant elle la fait nue et cependant voilée. Est-ce de la soie peinte ou du tulle imprimé? on ne sait. C’est jaune, c’est rose, c’est chatoyant surtout, avec des fleurs qui se dégradent et se foncent partout où l’étoffe plaque, et je vous jure qu’elle plaque cette robe-là, mon cher; quand Réjane s’asseoit, on voit la nacre des genoux sous la robe.

»Il y a aussi le décor de Fiesole, vaporeux, lumineux, bleuâtre, avec des clochers à l’horizon et, à la cantonade, des cloches qui tintent; des sons filés se répandent, puis s’éteignent. C’est voluptueux comme une page d’Annunzio et mélancolique comme un vers de Rodenbach; c’est surtout de l’Anatole France. Le malheur est que madame de Bécassinet est toujours dans la salle et, quand on songe que la délicieuse héroïne de ce _Lys rouge_ a été écrite d’après les yeux de hibou de cette dondon, prétentieuse et boulotte, rouge comme une tomate et haute comme une botte, on ne sait si l’on doit déplorer ou envier l’imagination des poètes. Moi, la présence de cette Polymnie me coupe tout mon enthousiasme et Dieu sait si j’aime Anatole. Réjane a beau être charmante, la grâce de l’interprète ne peut faire oublier la hideur de l’original.

»Il y a aussi l’exposition de Vogler, chez Vollard, rue Laffitte. Avez-vous une opinion sur ce peintre? Moi, il me paraît tout à fait supérieur. Il rend comme personne l’atmosphère humide. Il y a de lui trente-sept toiles dont une douzaine d’effets de neige tout à fait délicieux. La neige par un temps sec avec un ciel d’un bleu pur, tendre, fin, un ciel de porcelaine de Sèvres et les terrains ouatés de blancheurs des petites maisons tapies au fond d’un vallon cotonneux. Il y a aussi de la neige par le dégel, de grands arbres roux sous un ciel tout sale et des ombres violettes, de grandes traînées de bleu qui se violace, qui font des trous dans le givre. C’est d’un impressionnisme moins exaspéré que Monet, moins sec que Pissarro, solide tout de même; une peinture plantureuse qui se rapprocherait plutôt de Manet avec une palette où le bleu remplacerait les anciens bitumes. Il y a aussi un effet de brouillard sur la Seine et un effet de pluie en pleins champs dont je ne vous dis que ça. L’eau qui tombe cache la moitié du paysage, tandis que des gris très fins enveloppent la partie visible d’une lumière argentée et diffuse. C’est à en avoir la nostalgie de la pluie.

»Vous avez aussi manqué la fête foraine du boulevard Diderot. Imaginez-vous qu’on a eu l’idée de faire tourner des chevaux de bois à l’emplacement même de Mazas. En passant près de la gare de Vincennes, j’ai lu sur des grandes pancartes ces mots suggestifs: _Fête à Mazas..._

»J’ai été voir: à la lueur de lampes Popp, un grand terrain jonché de gravats avec, tout autour, des matériaux de démolitions et de hautes palissades. C’est là que campent les banquistes. Pas mal s’y firent des cheveux blancs derrière de hautes murailles. Peu nombreux, les banquistes. De grands espaces vides séparent les baraques, tels de vastes carrefours noirs coupés de lumières blafardes; tout cela est pauvre et sordide. Des fillasses empaquetées de maillots rose vif gigottent sur des tréteaux; deux dromadaires dépaysés promènent un regard morne sur des groupes de badauds en casquettes. Quelle variété de casquettes! Elles s’ornent de rouflaquettes, coiffent des faces émaciées et chafouines, de gros visages papelards et des bajoues livides; têtes de gosses ou de souteneurs déjà mûrs, toutes sont glabres, du glabre des pensionnaires des maisons centrales. Fête à Mazas! Attraction pour les chevaux de retour, joie de baguenauder en liberté où l’on vécut à l’ombre d’interminables heures qui s’appelaient des _plombes_. Evidemment, nombre de ces badauds ont connu un Mazas moins gai. Quelques messieurs bien mis dans cette foule, attirés, eux aussi, par des souvenirs personnels? _Chi lo sa._ Peut-être étaient-ils des illustres fournées qui firent de Mazas un endroit très parisien pendant les temps difficiles célébrés par Forain dans le _Doux pays_!

»Aux Français, l’_Othello_ d’Aicard intéresse surtout les deux Mounet qui y rugissent, moins bien que Tamagno pourtant; aux Funambules, porte close. L’établissement est fermé pour cause d’insuffisance de recette. L’_Enlizement_ a enlizé le succès. Liane auteur a tué son théâtricule. Il faut toujours tuer quelque chose; elle avait mieux réussi son suicide. Le public n’a pas du tout mordu à la littérature de la jolie femme. Ses sourires demeurent ses œuvres les plus éloquentes.»

_Mardi 21 mars._--Monte-Carlo. --_La première de Messaline; ce qu’ils en pensent, ce qu’ils en disent, huit heures et demie dans l’atrium._ Deux sorties de bal en tulle pailleté et semé de fleurs; l’une, en tulle gris cendre, garniture de plumes et d’acacia rose, l’autre, en tulle jonquille, broderies d’argent, semis de violettes de Parme; chapeaux catapultueux. Deux smokings fleuris d’œillets blancs les accompagnent. Ils et Elles viennent de se casser le nez à la porte. Le spectacle est commencé, les ordres émanés du palais sont obéis à la lettre; on n’entre pas pendant la représentation: les huissiers sont inflexibles; fureur des deux sorties de bal qu’essaient en vain de calmer les smokings:

«Alors, nous n’entrerons qu’au second acte? --Apparemment. --Et nous allons faire l’atrium comme des grues? --Nous ne sommes pourtant pas à Bayreuth! --Il paraît que si. Vous savez que l’orchestre est invisible, en contre-bas de la scène, comme là-bas. --Alors, ce monsieur se prend pour Wagner.... le Bayreuth des rastas...?»

_Une demi-heure après, le quatuor une fois installé aux fauteuils_: --«Il y a une très belle salle. --Tout Cannes et tout Monte-Carlo. --Oh! cette jolie femme, là-bas, quelles épaules! --Et quel corsage, Blanche Thyl. --Cette barbe blonde auprès d’elle. --Le Doyen. --Oh! mes ovaires, racontez-moi le premier acte. --Oh! ça, non, vous le lirez demain. --Le décor, bien? --Oui, mais pour moi, il n’y en a qu’un de vraiment réussi, celui du quatrième: la loge impériale, de Lavastre; les autres sont terriblement italiens. --On dit Héglon superbe. --Au quatrième surtout. --Alors, la pièce commence au quatrième? --Je ne vous dis plus rien, vous êtes insupportable. --Chut, voici le rideau.»

_La toile se lève sur l’acte de Suburre_: «Oh! c’est parfait, comme ça grouille, comme ça remue! Mais il est délicieux, ce décor,--un peu celui de la _Martyre_. --Oui, mais bien mieux mis en scène; on voit que Morand a passé par là. --Et l’imprévu des costumes! Charmantes, les deux petites courtisanes montées sur la table. Et comme c’est éclairé. --J’aime moins la citharède aveugle.

Je vais chanter un chant tiré de l’Odyssée.

--Cette femme drapée de bleu? --Héglon, Messaline, vous allez la revoir. --Ah! Bouvet.

Elle m’avait pris, elle m’a laissé.

--Déjà! --Quelle adorable voix! Mais cette «nuit d’amour, répands sur moi, répands ton onde» est du bon Gounod, ou je n’ai pas de mémoire. --C’est comme le refrain de la bacchanale! j’ai entendu cela sur les quais de Naples: c’est une chanson du _basso porto_. --A Messaline, maintenant. --Est-elle bien drapée! un Tanagra. --Et l’idée de cette résille d’or posée comme un masque! Est-elle assez goule avec cette face métallique et figée, où les deux yeux vivent seulement. --Elle a bien dit son invocation. --Oh! attention, vous allez rire: c’est l’entrée de Myrrhon.

Viens aimer, les nuits sont trop brèves. Viens rêver, les jours sont trop courts.

--L’air est joli, mais Soulacroix et sa couronne de roses. --Ce gros homme glabre entre ces deux jolies filles, on dirait leur mère! --Et il va rebisser le morceau; raccroche-t-il assez son public! --Moi, je le trouve très barrière de l’Ecole. --Oui, très Suburre. --Ah! l’entrée d’Hélion:

Dans le cirque étincelant, Le sable est blanc.»

La voix claironnante de Tamagno éclate et tonitrue; stupeur sur la scène et stupeur dans la salle; puis, tous les étrangers de l’assistance s’effondrent en applaudissements: --Vous aimez cette voix-là, vous? --Oui, comme phénomène, ça me fait l’effet d’un exercice de force, d’un acrobate introduit dans une comédie. --Moi, c’est plus fort que ma volonté, je crois entendre une sonnerie de régiment, et j’ai envie d’aller chercher ma gamelle. --Une gamelle de dix mille francs. Et le débinage continue, d’autant plus féroce qu’aucun de ces quatre délicats et délicates n’ont payé leur place au bureau; fauteuils de faveur, fauteuils de dénigrement.

_Vendredi 24 mars._--Une Lettre de Paris (fragment): «Et vous n’aurez pas vu Sarah dans _Dalila_! D’un rôle vide et démodé, elle avait fait merveille. Avez-vous remarqué le goût des acteurs de talent pour les pièces bêtes? Ils peuvent mettre du leur autour, mieux, ils font la pièce! Nous avons donc revu la femme fatale, mangeuse d’hommes, Sapho d’un grand monde de paravent, sirène du second Empire à qui le jeune premier poitrinaire dit à certain moment: «Vous êtes, ce soir, belle et froide comme une bacchante au repos.» Tout cela datait comme un tableau de Winterhalter, corsages à la Berthe et crinolines, ce temps où tout poète devait être élégiaque et phtisique, où la pâleur seule était intéressante, où celles enfin, que nous appelons les grandes amoureuses, étaient des monstres de perversité parce qu’elles attelaient à trois ou quatre! Pauvres petites chattes! on les canoniserait, maintenant.

»Je parle à l’imparfait, car naturellement _Dalila_ a déjà cessé de vivre, la pièce n’a pas tenu l’affiche.

»Sarah, ensorceleuse de poète, y apparaissait pourtant dans un étonnant costume, une de ces robes dont elle a le secret: fourreau de satin blanc brodé de larges fleurs dans le bas, épaules nues, rivières de diamants en épaulettes et deux écharpes! et quelles écharpes! l’une, de soie légère vert Nil autour des reins, les deux pans en retombée sur le devant de la robe; l’autre, de gaze jaune serin, comme glissée du cou sur les bras et s’arrondissant sur la croupe en schall.

»L’éloquence que Sarah prêtait à ces écharpes, vous la devinez! Tantôt roulées en corde, tantôt déployées comme des ailes, elles étaient le soulignement de chaque attitude, elles s’envolaient au bout d’un bras, se ramenaient d’un geste frileux sur les épaules pour se rejeter en arrière, coudes au corps, en accompagnant la dignité ressaisie! C’était puéril et charmant. Mais, c’était et c’est toujours notre Sarah de divines attitudes. Et la coiffure en boucles à l’enfant avec une grappe de glycine rose en oreille de chien sur l’oreille! Que n’avez-vous vu cela, mon cher! Un portrait de Devéria, non, un père Stevens de la bonne époque, _Dalila_, Sarah!

»Magnier était bien un peu musclé pour un jeune poète poitrinaire, le _Monsieur aux Camélias_; j’aurais préféré de Max; mais il réalisait assez bien le type du pseudo-tzigane aimé d’une princesse; Dalila l’enivrait de luxe et des parfums d’Orient de ses mouchoirs.

»Il y avait beaucoup de mouchoirs dans cette pièce, celui que trouvait le poète musicien dans un bosquet, celui aux parfums d’Asie, celui enfin où il crachait ses poumons et qu’il apportait, trempé de sang à la princesse, pour l’attendrir.

--»Tous les poètes crachent le sang, lui répondait Dalila. L’amour littéraire était gai sous l’Empire.

»Il y avait encore un dernier tableau: un merveilleux clair de lune sur la mer avec des arbres et des ruines au premier plan, un Carle Vernet. Il y passait une berline noire traînée par des chevaux noirs, emportant le cadavre de la jeune fiancée morte d’avoir été délaissée... la gracieuse Thomsen, tout à fait exquise de naturel... Malheureusement, malgré tant de grâces et tant d’écharpes, le public a résisté à cette berline, à Carle Vernet et à tous ces mouchoirs: c’était tout à fait un livret pour Raynaldo Hahn.»

_Dimanche 16 avril._--Paris, le retour. Un Paris noyé dans une petite pluie fine, un ciel couleur d’ardoise, d’un gris très doux, la joie de retrouver les quais, les tours de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle, et les silhouettes aimées du vieux Paris.

Paris, la vieille pierre y a des tons fins et pourtant profonds, inconnus sous les ciels crus du Midi; là-bas, tout est fauve et safrané, de Vintimille à Marseille; ici, c’est un bleu très tendre qui dort sous tous les gris; et puis, les jolies verdures pâles pareilles à des fumées qui flottent aux bords de la Seine.

Mais déjà l’enchantement cesse: c’est l’affreuse trouée de la Cour des Comptes, où s’élèvent déjà les bâtiments neufs de la gare d’Orléans, c’est tout ce coin de quai veuf de ses beaux ombrages et la blancheur morne d’énormes blocs de pierre sur l’emplacement de la petite forêt vierge jaillie des ruines d’un palais. Le fiacre roule toujours, et voilà que je retrouve de moins en moins mon Paris à mesure que j’avance: deux mois l’ont-ils pu changer à ce point?

Voici la masse énorme, toute en hautes colonnades, du nouveau Palais de l’Industrie, au milieu des Champs-Elysées, puis, la seule arche droite et massive du pont Alexandre; elle enjambe tout le fleuve et obstrue une perspective que je ne reconnais plus; le Trocadéro en paraît tout enfoncé dans la Seine; on a gâché le Cours-la-Reine! Que de tranchées! que de palissades! des baraquements s’y élèvent déjà: tout grillagé de vert, c’est le théâtre des Bonshommes Guillaume; puis, ces clochetons, ces pignons, ces tourelles, pans coupés et fenêtres à meneaux, la rangée de vieux logis moyenâgeux qu’on me dit être le Vieux Paris; logis encore plâtreux d’un blanc triste et froid sur ces bords de Seine; plus loin, c’est le jardin du Trocadéro, déjà bouleversé, le jardin du Trocadéro où l’on creuse et où l’on pioche, où l’on détruit et où l’on bâtit: Section de l’Inde française, l’Andalousie au temps des Maures. Une armée d’architectes et de démolisseurs s’est donc abattue sur la ville; jamais on n’en a si profondément fouillé et remué les entrailles; on sent l’influenza embusquée et tapie dans toutes ces fosses et tous ces trous.

L’Influenza, fille de l’Exposition, devant tous ces terrains saccagés, je ne m’étonne plus qu’elle soit si pernicieuse.

Même jour, onze heures du soir. Aux Folies-Bergère, Labounskaya dans ses danses, mademoiselle de Labounskaya, étoile russe au ciel de l’Alliance et comète historique a, pour nous, l’attrait d’un passé presque politique. C’est la Lola Montès d’un pays plus lointain que la Bavière et pourtant moralement plus près de nous, immoralement aussi; les danses et les danseuses ont toujours joué un grand rôle en Russie; il y a un an, les annales humoristiques des Romanoff nous étaient révélées dans un livre piquant: _Sur les Pointes_, qui restera une des œuvres les plus curieuses de ce temps.

Mademoiselle de Labounskaya danse-t-elle? c’est un mystère à éclaircir.