Poussières de Paris

Part 3

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Mieux, aux murs de certaines salles courent et se déroulent des fresques riantes, des figures de déesses et de fées, allégories consolatrices de la jeunesse et de la santé parmi des paysages de rêve et de soleil; et c’est, peinte par Georges Clairin, toute une théorie de nymphes accueillantes aux longs cheveux criblés de fleurs; un horizon de roches et d’eaux lumineuses les auréole, qui peut être aussi bien la _Riviera_ à Vintimille que l’idéale baie de Naples; puis voici l’harmonieuse composition d’Auguste Lauzet, l’_Invitation au voyage_, admirée, l’année dernière, dans son atelier de Marseille. Dans une autre salle, des grandes esquisses, où je reconnais les rochers de Capri, me révèlent le pinceau de Dubuffe, et dans un vaste hall converti en atelier, je surprends, à l’état encore d’ébauches, des grandes toiles qui seront demain des fresques de Kœnig et de Ballery-Desfontaine; des galères de songe et des sommeils enlacés de femmes florentines dans des paysages de calanques, toute la poésie de lumière et d’indolence que la Faculté ordonne aux délicats hiverneurs du Midi et qu’un chirurgien psychologue et artiste a tenu à imposer aux yeux avides d’espoir et d’irréalité des lentes convalescences. «Car j’ai voulu (et c’est le docteur Samuel Pozzi qui maintenant me parle) j’ai voulu que mes opérées n’aient devant elles que des spectacles de douceur, de gaieté et de calme; la réalité ici n’est que trop douloureuse; j’ai voulu leur infuser du rêve, d’où cette idée de fresques. On ne parle aux enfants que par l’imagination et les sens, et la femme malade est un enfant; j’ai fait un appel aux artistes, et tous ceux dont vous venez de voir les noms m’ont donné spontanément leur temps et leur talent; mais j’ai fourni les couleurs et les toiles, et cela représente quelque dix milliers de francs... Dépenses inutiles, objecteront certains grincheux; je ne le crois pas. Chez un malade, il n’y a pas que le corps qui souffre; c’est le cerveau et le système nerveux que j’ai voulu soulager et que je soulage avec ces fresques. D’ailleurs, l’idée n’est pas de moi, je n’ai fait que la reprendre à la Renaissance. Vous avez visité l’Italie? Rappelez-vous les Titien, non, les Tintoretto de l’_Ospedale_ à Venise, les faïences d’Urbino de l’hospice à Pistoya, ce sont les plus belles du monde; et les décorations de l’hôpital de Beaune, en France, toutes du _Bourguignon_, et enfin les beaux _Murillo_ de l’hôpital de Madrid. Ce que la piété catholique a fait jadis pour les malades de la Renaissance, j’ai essayé de le demander à la pitié moderne pour les opérées de nos jours.»

_Mardi 7 février.--Roueries de femme._ Dans sa loge (la loge d’une des plus belles, d’une des plus en vogue etc). Onze heures; comme elle n’est que du trois, elle est déjà presque rhabillée; somptueuse robe de mousseline de soie blanche brodée d’énormes papillons gris-perle et d’iris bleuâtres sur fond rose changeant. Elle soupe, ce soir comme tous les autres soirs, au Café de Paris, et démaquillée de son fard de théâtre, mais remaquillée pour la ville, elle fait jouer sa taille souple sur ses hanches remuantes en s’étreignant à la ceinture, debout devant sa haute psyché; une amie est là qui l’attend, car le baron est en bas à la sortie des artistes.

--«Mais qu’est-ce que tu as donc là sur le cou, demande l’amie en désignant une tache rouge sur le derme blanc de l’actrice, on dirait un... --Tais-toi, je me suis fait ça avec mon rouge, il est même assez mal réussi, attends.» Et s’emparant de son bâton de raisin, elle travaille et finit artistement l’ecchymose factice. --«Mais tu es folle! tu ne vas pas sortir comme ça? --Tu crois? il est jaloux comme un tigre et je lui demanderai dix mille demain: il faut qu’il croie que c’est de Ritta.» Et avisant une énorme gerbe de lilas semée de grosses roses rouges et jaunes, la gerbe de dix louis de Paul Néron: --«Surtout, prends-la, qu’il la voie bien.» Mais auparavant la jeune femme ôte la carte piquée sur une des tiges, la carte d’un cercleux connu, et la remplace par celle d’une de nos jolies mondaines, la femme d’un grand banquier de Bruxelles (_sic_).

_Mercredi 8 février._--A l’Odéon, les _Antibel_! les _Antibel_, quelque chose comme les Héraclides ou les Atrides du Quercy, une famille de paysans tragiques, poursuivie par la vengeance d’une morte, comme jadis les races de rois coupables par la colère des dieux.

M. Pouvillon, qui possède à fond George Sand et son Cladel, s’est également souvenu de _Phèdre_ et a merveilleusement joué de l’inceste dans un nouveau _Benoît Le Champi_. M. Paul Steck, le dessinateur et le conseil de M. Ginisty, s’est souvenu, lui, bon Provençal, d’Alphonse Daudet et de l’_Arlésienne_, si bien que ce drame héroïque de paysans Quercynois, se déroule dans le merveilleux paysage de la Sainte-Baume. Ce sont les cimes déchiquetées et bleuâtres du Garlaban et du Baou du Roy, leurs murailles de falaises épiques qui dominent toute l’action sur des ciels tour à tour ocre rouge et de cendre, des ciels savamment mouvementés et dégradés, selon les heures, nuances infinies du paysage où se révèle une science d’éclairage jusqu’alors inconnue à l’Odéon. Il y a aussi de jolies scènes et surtout de jolis groupements de personnages: la lecture de la lettre de Jan par la petite Miette et l’émotion grandissante de l’Ancienne en écoutant la prose de son gars sont d’une sincérité parfaite; le retour du marsouin à la ferme natale, son amour spontané pour sa marâtre éclatant en haine, tout cela est bien gradué et d’un beau mouvement. Au dernier acte, les attitudes de la Jane et de Jan sont réglées de façon à faire songer à l’_Angelus_ de Millet, et il y a de la grandeur dans le geste meurtrier d’Antibel, levant sa faux sur son fils; bref, un parfum d’honnêteté et de passion saine et sauvage court et réconforte à travers cette pièce, malgré qu’elle repose, somme toute, sur un inceste.

Madame Tessandier a bien campé sa figure de l’_ancienne_, vieille aïeule vindicative qui ne peut admettre près de son fils, veuf, la présence d’une autre femme. Chelles, dans Antibel, a de la vigueur et de la rondeur; Janvier est toujours le paysan idéal, Jan, le Tonkinois incestueux, joue avec un dos trop rond; on le voudrait plus émacié, plus rongé d’amour et de fièvre. M. Dorival devra maigrir. Mademoiselle d’Arcylle, comme physique et comme jeu, m’a rappelé madame Liane de Pougy. C’est la même mièvrerie exquise, mais si peu paysanne. Somme toute, le succès de la soirée en a été la curiosité; on était venu là pour voir comment se tirerait de ce rôle de servante de ferme mademoiselle Cécile Sorel, et l’on a applaudi mademoiselle Sorel!

Car mademoiselle Sorel n’est pas seulement une des plus jolies femmes de Paris, mais c’en est aussi une des plus élégantes; ses robes et ses chapeaux font loi, mieux, son ameublement préoccupe les collectionneurs; son installation de l’avenue des Champs-Elysées est une des plus belles que je sache: le goût le plus sûr, la sélection la plus avisée ont présidé au choix de la tenture et du meuble; c’est du sublimé dix-huitième siècle, un arrangement qu’auraient dirigé à la fois M. Groult et M. Jacques Doucet. La malignité publique a même prêté à mademoiselle Sorel des liaisons gouvernementales sinon princières; la vraisemblance eût voulu, en effet, une favorite dans cette installation digne de la Dubarry ou d’une Pompadour: c’était vous dire avec quelle joie on eût trouvé mauvaise ou simplement maladroite dans son rôle une femme aussi comblée de faveurs.

Déception! Mademoiselle Cécile Sorel a été une actrice. Naturelle, simple, conseillée à miracle, elle a consenti à être une vraie paysanne, et les bras rougis, le visage masqué de hâle, la gorge libre sous la chemise de toile bise, elle a été la faneuse, la sarcleuse d’herbe, la trayeuse de vache et la fille de ferme. Tout Paris en la voyant a pu croire respirer la senteur des foins et l’odeur de l’étable, et mademoiselle Sorel n’a pas créé une ribaude, mais une femme honnête; mieux, mademoiselle Sorel a failli être violée en scène et tout Paris a été volé qui était venu pour assister à ce viol.

Mademoiselle Sorel a plus qu’aucun talent d’actrice; à la scène même, elle demeure spirituelle.

_Jeudi 9 février._--A Toulouse, non, pardon, _villa Chaptal_, à Levallois-Perret, chez Gailhard, dans l’atelier voisin de sa villa mauresque.

Il y a là Gailhard pétrissant la glaise et raffermissant à coups de pouce le muscle d’épaule d’une superbe gaillarde nue, une nymphe tueuse d’aigles d’au moins quatre mètres; il y a là Gheusi du _Gaulois_, l’auteur de la _Cloche du Rhin_ et des _Danses grecques_; il y a là mademoiselle Bréval, la _Brunehilde_ de la _Valkure_ et la _Hilda_ de la _Burgonde_, fier et calme profil de vierge guerrière, et il y a là Badin, le sculpteur de la _Fontaine d’or_, l’année dernière admirée au Champ de Mars, Badin, le neveu de Gailhard même, en train de modeler un bien curieux bas-relief, toute une descente d’anges longs vêtus de robes traînantes au-dessus d’une Florentine de la Renaissance assise à un orgue; des vitraux et des arceaux de cathédrale jaillissent derrière les anges descendant en spirale, et coloré d’acides, teinté et bruni par des huiles, tout le bas-relief semble baigné dans une lumière diffuse et diaprée de vitrail.

C’est somptueux, mystique et musical, très vénitien, d’une piété élancée et décorative de moine d’Italie.

Gailhard, Gheusi, Badin, et l’on attend à déjeuner Vidal... J’avais bien dit que nous étions à Toulouse; mieux, il n’est question que d’un divertissement de danses grecques, exécuté par Sandrini cet été à Toulouse, devant M. Leygues et les Cadets de Gascogne, lors de la fameuse tournée des _Cape de dious_, et qu’enthousiasmé, réclame pour une de ses réceptions M. Paul Deschanel! C’est tout le Midi de Joseph Montet qui bouge, le seul Midi dont il faut être, paraît-il, car l’autre n’existe pas; déshonorée par les Italiens et les Levantins, la Riviera et la divine Provence... et moi qui pars demain soir pour Marseille! Ah! ces Cadets! Et le dîner d’Esparbès dont je ne pourrais être! Me permettrait-on seulement d’y assister, à moi qui suis Normand et presque d’outre-Manche. Ah! ces terribles d’Artagnan de Gascogne!

_Samedi 18 février._--Galerie Kleinmann, rue de la Victoire, les Bottini, cinquante aquarelles: _Bals_, _Bars_, _Théâtres_, _Maisons closes_.

Silhouettée d’un trait mince, l’air de frêles découpures sur des fonds d’une somptuosité sourde, c’est toute la flore de Montmartre évoquée et saisie dans ses cadres familiers. Le pinceau d’un artiste, épris de gracilités et de tons chauds, l’a surprise et fixée; et, dans des décors capiteux de couloirs de théâtres et de maisons de filles, au milieu des luisances nickelées de buvettes et de bars, c’est le défilé un peu spectral et aguichant des élégances phtisiques, des chloroses fardées et des pâleurs, et des langueurs d’anémies, l’air de petites bêtes malfaisantes et malades, des petites prostituées de la place Blanche et de la Butte, Bérénice et autres petits calices de fleurs faisandées, pleurées par Jean de Tinan et célébrées par Maurice Barrès.

Ballerines impubères du Foyer de la Danse, figurantes de Music-Hall, gigotteuses salariées du Moulin Rouge, idoles amoureuses de la _Souris_ et du _Hanneton_, soupeuses et rôdeuses; délicates, anguleuses, effarantes et macabres, invraisemblables de minceur avec de larges yeux dévorés de luxure et des grandes bouches saigneuses de fard, c’est sous le carrick rouge à trois collets, l’énorme feutre empanaché de la noctambule ou dans les grègues bouffantes de la cycliste le charme sûr, mais frelaté, le ragoût de piment et d’odeurs d’hôpital, le baiser au picrate et au phénol de la _Dame aux Camélias_ et du _Manchon de Francine_, mais tout cela rajeuni dans des cadres d’une brutalité toute moderne par un artiste inquiet et obscur; c’est maladif, cynique et solliciteur. Il y a là des insexuées et de fâcheuses androgynes, des bouches de proie et d’agonie, des morphinées, des éthéromanes et des buveuses d’absinthe, il y a de pauvres petites filles qui n’ont pas mangé de la journée, des pourritures naïves et des ferveurs émaciées de Lesbos, il y a beaucoup de pitié aussi dans tout ce vice, mais il n’y a pas de hideur.

M. Bottini a négligé de portraiturer leurs mères! C’est la boue de Paris, son atmosphère fuligineuse et lourde de miasmes et de gaz qui ont décharné ces jolies nudités blêmes de mangeuses de pommes vertes; il y a aussi de l’élégance innée, de la somptuosité même dans les attitudes et les gestes de ces petites filles de concierges. Leur beauté de cimetière et de théâtre est le crime de Paris, mais elle en est aussi la parure et la fleur. Rats d’Opéra, lys du Rat Mort, pierreuses et diamanteuses, Bottini a silhouetté toutes ces filles-fantômes sur des fonds opulents et sourds allant du rouge de laque au rouge tan, fonds réveillés çà et là de bleus paon et de charme plutôt imaginé que vu dans la réalité, mais d’une tonalité savoureuse et savante. Il a été beaucoup parlé de M. Bottini ces temps-ci, et à propos de lui des noms ont été cités, Goya et Constantin Guys par les uns, Degas et Forain par d’autres. A la vérité, M. Bottini connaît ses maîtres et s’en souvient, mais sa vision est bien personnelle, sa couleur surtout requiert et enchante. J’aime moins son dessin qu’on dirait volontairement lâché et que je crois inexpérimenté, tant il est maladroit; dessin malheureux qui a fait dire à quelqu’un: «Oh! Bottini. Un Goya de Montmartre qui s’inspire de Forain et peint comme un Degas qui dessinerait mal.»

_Lundi 20 février._--Faubourg-Saint-Honoré, 233, chez Valgren, _Des Buveuses de clair de lune_. Malheureusement, l’épithète n’est pas de moi; mais elle s’applique si adéquate à l’élancement fuselé, à la souplesse étirée du rameau et de tige des figurines de Valgren, elle convient si justement à la sorte d’arabesque mystique qu’affectent les longs corps chastes et trop longs, mais si chastement frêles et longs, de ses femmes, que je le risque et le maintiens, ce vocable de poète romantique, _Buveuses de clair de lune_. Et c’est, en effet, le clair de lune et son philtre argenté de songe et de féerie que boivent, ardemment penchées sur de longs et sveltes calices, ces statuettes elles-mêmes, si sveltes et si longues, qu’on dirait d’étranges filles-fleurs. Moirées d’inquiétantes patines, comme baignées de reflets d’eau glauque et plus loin de reflets de lune morte, dans quelle matière inconnue vivent-elles de leur vie dolente et chimérique, dans du bronze, de l’argent terni ou de la cire peinte? On ne sait. La fluidité de leurs corps allicie et déconcerte, les cheveux coulent comme de l’eau, comme de l’eau choient leurs épaules et fluent leurs hanches fines, c’est une coulée d’eau que leur robe qui traîne et, dressée dans un élan de ferveur, toute leur grâce mélancolique et pure fond et se dissout dans l’écume d’un flot, le floconnement d’une brume!

Ce sont des nixes, ce sont des elfes, ce sont des fées, mais ce sont aussi des femmes, car ce sont des symboles de désir, de regrets, d’abandons et d’attirances; ce sont aussi des Rêves, des Désespoirs, de l’Angoisse et de la Douleur.

Elles boivent du clair de lune et nous en abreuvent, car leur attitude, ici brisée et attristée, plus loin gracieusement adorante, nous verse l’ivresse de la Beauté en nous en communiquant la joie, la fièvre et aussi le frisson. Elles nous en donnent la nostalgie; la nostalgie, fille des illusions de l’Amour et de l’Art, et ce sont des contes d’Andersen, et ce sont aussi de brumeuses légendes du vieux Rhin qui revivent pour moi dans les poses simples et voulues de ces femmes; un coin d’enfance et de rêves danois fleurit dans cet atelier de sculpteur-poète et d’artiste visionnaire, qu’est le Finlandais Valgren.

_Vendredi 24 février._--Marseille!... du soleil, mais un petit froid vif, comme un motif aigu de fifre, dans l’allégresse ensoleillée de la symphonie d’odeurs et de couleurs du marché aux fleurs des Allées (_Prononcez les Allllées!_), les Allées de Meilhan, leurs allées, d’où le vieux port apparaît dans une brusque traînée de lumière, aquarelle fauve et dorée, gouachée de terre de sienne et d’ocre, entre les devantures de la Cannebière et son prodigieux mouvement; la Cannebière, le légitime orgueil de tout Marseillais. Il fleure la jonquille et la violette, le marché aux fleurs des Allées, mais discrètement, froidement; les marchandes et leurs gerbes de roses thé grelottent; les fleuristes ont la pâleur mate et délicate de leurs fleurs, mais les mimosas égrènent une si belle clarté d’or: printemps du Midi, printemps menteur.

Sous les platanes, les flâneurs des Chartreux et les nervi du _Course_ font les cent pas, gouaillent, se croisent et s’accostent; la nomination du nouveau Président met tout le Midi en joie: M. Loubet est de Montélimar, c’est le nougat national, c’est surtout un enfant du pays, un Provençaou, té, comme toi et moi... Et Marius et Baptistin s’en félicitent avec des étreintes comme pour une lutte, des bras passés autour du cou, des accolades et des bourrades: «Hé! mon bon, c’est la bonne affaire; nous l’avons, té, le gars Loubet!»

_Samedi 25 février._--Marseille: un hôtel de la rue Tubaneau, une des rues chaudes avoisinant le cours Belzunce; croquis de trois fenêtres pris de l’étal en plein vent d’un vendeur d’oursins et praires... Onze heures du matin...

Première fenêtre: Un Arabe en burnous s’y profile, visage de patriarche pensif; attentivement penché sur un vieux soulier, il en rapetasse la semelle, les doigts noirs de poix, et tape et coud et cloue; barbu, blanc et chenu, on dirait quelque ancestral Eliézer; dans une cage suspendue en dehors, un merle gai siffle et sautille.

Seconde fenêtre. Deux Marseillais en bras de chemise, les reins sanglés de la tayolle, deux nervi, je le jurerais, s’y font la barbe devant un morceau de miroir; couple faraud, jovial et désinvolte, dont l’un savonne et l’autre rase les joues de son compagnon!... La troisième croisée, enfin: Une hallucinante figure assise y sirote une tasse de chocolat, un cabotin ou une vieille femme: engoncé dans un plaid, coiffé d’un capulet rouge, à la fois funambulesque et dantesque, est-ce un cardinal en voyage ou une vieille comtesse de Die! tête hoffmanesque qui fait songer à la fois à un prince de l’Eglise et à quelque _vecchia strega_ (vieille sorcière).

A la porte, deux marins, deux navigateurs lutinent une fillasse en cheveux, solide et brune; heureux trio qui ne se dérange même pas devant le bagage que descend le garçon d’hôtel! Un voyageur en capa noire doublée de velours rouge suit le bagage, le sâr Peladan ou un hidalgo.

Au milieu de la rue un portefaix du port pilote trois Indous enturbannés de blanc et long gaînés de toile noire. A dix pas, le _course_ bruit et grouille.

O Marseille, porte de l’Orient et palette de sensations et de couleurs!

_Mardi 1er mars._--Nice. --La baronne de Rhaden, l’écuyère du Nouveau-Cirque, la souple et svelte baronne de Rhaden, nerveuse comme un cheval de race, et si pâle, si pâle, si étrangement pâle sous ses cheveux si blonds, tels une fumée d’or. Une légende tragique la précédait à Paris, où ses débuts affolèrent à la fois les clubs, les écuries, les boudoirs; il y avait, disait-on, du sang à l’ourlet de sa robe, la robe d’amazone qui la gaînait à la fois si délicate et si fièrement droite. Femme d’un officier hongrois, le baron de Rhaden, des hommes s’étaient tués pour elle, et belle d’une beauté décevante et froide, belle de l’impérieuse beauté de la neige qui ne fond pas, elle apportait avec elle, toute passionnante et trouble, une atmosphère de drames, de suicides et de duels! Tout Paris hennit, cabré de désir, à cette odeur de femme et de mort: René Maizeroy fanatique écrivit pour elle un bloc-note où il la comparait à une héroïne de d’Aurévilly, et en effet cette centauresse aux yeux clairs et au profil si calme faisait songer à l’impassible et terrible amoureuse du _Bonheur dans le crime_: tous les sensitifs, tous les friands de littérature et d’émotions fines se plurent à rêver des _Diaboliques_ devant cette écuyère titrée et mariée qui, d’un coup de sa petite main gantée de peau de chien, quitte à les renverser après sur la piste, faisait si dextrement prendre le mors aux dents et aux hommes et à son cheval; et puis, la baronne venait de si loin!!

La baronne de Rhaden... je la retrouve ici au programme d’une troupe italienne au Cirque de Nice, et j’ai l’impression d’une déchéance: la baronne de Rhaden au Cirque de la rue Pastorelli... Une curiosité néanmoins m’y fait entrer, dans ce cirque; l’écuyère tragique était encore si jolie il y a cinq ans, la dernière fois que je la vis..., la baronne hongroise est encore svelte et souple, mais le masque s’est virilisé, durci, elle manie toujours merveilleusement sa bête au milieu d’un corps de ballet travesti en écuyers, culotte blanche et habit rouge, et je regrette le plastron immaculé et l’habit noir de M. Loyal.

Mon idole d’antan m’apparut ici amoindrie, diminuée. Nice, ville cosmopolite et rastaquouère, démode et démonétise, il me semble, les talents et les femmes; c’est par excellence la ville refuge des santés compromises, des réputations avariées, des talents finis, des tares et des suprêmes avatars; toutes les déchéances y viennent prolonger au soleil factice une agonie dont on ne veut plus ailleurs, et autant, par exemple, le nom de la baronne Rhaden m’attriste et me gêne sur cette affiche de la rue Pastorelli, autant j’admets et comprends au programme du Casino le nom de madame Tarquini d’Or.

_Mercredi 2 mars._--Fleurs de Nice, autre épave. Onze heures du soir, dans un bar des Anglais de la place Masséna, bodega ou posada selon qu’y miaule entre dix et onze un orchestre de _bar-maid_ irlandaises ou de guitaristes espagnols. Quatre Napolitains tourmentent des mandolines dans celui où nous sommes attardés, ce soir: au comptoir, juchés sur les hauts tabourets, cinq ou six dégusteurs de cocktail, figures louches de croupiers de cercle ou des bookmakers...: un petit Italien assez joli, quinze ans à peine, se déhanche, mime une tarentelle... Entrent deux femmes, deux rôdeuses en quête du monsieur de la nuit, le visage plâtreux, reculé entre des bandeaux crêpés et bouffants, comme au fond d’un manchon d’astrakan noir: volumineux mantelet de velours à la mode de l’an dernier, épaisse voilette rabattue sur les yeux, l’air de bêtes nocturnes et malfaisantes avec leur face de morte et leur rictus saigneux de fard...

L’une d’elles vient à nous, se nomme et nous interpelle, la baronne Chipola. C’est elle et sa grâce simiesque, son visage allongé et son sourire aigu de gitane; la baronne Chipola a un œil au beurre noir; n’importe, elle s’installe, et avec des cajoleries, des minauderies et des boniments de romanichel en parade, c’est la fatale bouteille de champagne et les fâcheuses cigarettes du khédive, quatre francs le paquet, qu’elle nous extirpe d’abord; suit le vulgaire tapage du louis prévu, réduit par nous à un louis de voyageurs, les dix francs qu’on ne refuse pas à la fille en dèche. «J’ai tout perdu à Monte-Carlo, j’ai joué sur le 17 plein et c’est le 11 qui est sorti, c’est bien ma veine... Je touche trois mille demain, mon amant m’a télégraphié ce soir. Venez-vous souper au London House. C’est moi qui vous invite, j’y loge, j’y suis descendue, parole d’honneur... Allez demain à Monte-Carlo... Vous verrez, j’y fais sauter la banque, cette fois j’ai une martingale.»