Part 27
Telle s’annonce la première auberge rencontrée en sortant de la cour de la gare; et cette «entrada de la Fonda», ses portefaix échoués sur les bancs, un éventail à la main, l’attelage de mules toutes pomponnées de rouge et de jaune de quelque hidalgo de Biarritz venu cueillir un ami à l’arrivée du train, les petits bœufs à longues cornes qui font ici le charroi, caparaçonnés de toile et le frontail hérissé de toisons rousses sous l’aiguillon d’un toucheur au large béret, et devant tous les cafés, tant de consommateurs de limonade, tout cela et la chaleur et la poussière, et comme une odeur éparse de chocolat et de vanille, tout cela, en vérité, chante et proclame l’Espagne; et c’est l’Espagne qui vous accueille, comme accoudée aux cimes des Pyrénées, à l’entrée de ce Bayonne encore tout plein du souvenir du grand siècle de la dynastie des Bourbons et de la politique de Louis XIV, dans sa ceinture de fortifications de Vauban...; et ce sont les arches de deux ponts, l’encorbellement de tourelles du fameux Réduit, et, à perte de vue, les larges travées bleues de deux rivières: l’Adour et la Nive aux noms doux et fluides comme de l’eau coulant dans de la clarté; et c’est, en effet, de la clarté qui coule avec elles dans ce Bayonne aux quais ensoleillés, aux petites rues étroites et fraîches, à la cathédrale ajourée, aux remparts ceinturonnés d’avenues ombreuses et séculaires, Bayonne, ville-joyau de verdure et de pierre dont les vastes ciels ont la palpitation soyeuse des ciels espagnols, ces ciels de nacre lumineuse que Velasquez peignait derrière ses groupes équestres et dont il a fait l’enchantement de la fameuse «Reddition de lances de Bréda.» Bayonne a la prospérité aujourd’hui agonisante malgré l’apparente gaieté de ses cafés et de ses ponts, Bayonne dans laquelle, avant les ruineux traités de commerce avec l’Espagne, le Guipuscoa et la Navarre, laissaient, les jours de marché, deux millions par mois de pesetas, toutes les provinces basques venant alors s’y approvisionner, Bayonne, dont le transit et le commerce abandonnés des Basques de «tras los montes» font aujourd’hui la richesse d’Irun, Bayonne, devenue à Biarritz ce que Saint-Malo est à Dinard, vivant surtout du flux et du reflux et de l’excédent de la plage voisine, Bayonne, où les vieilles mendiantes, accroupies dans l’ombre des vieilles portes, à l’entour des glacis, remercient encore le passant charitable de ce vœu charmant et suranné: «Dieu vous préserve, mon mignon.»
_Dimanche, 16 septembre._--Biarritz, onze heures du matin. Les élégantes et les snobs qui font profession de fréquenter les plages ont-ils jamais réfléchi à l’effet que font leurs silhouettes sur le bleu cru ou le gris-perle de la mer? Assurément non, car ils fuiraient comme un miroir grossissant le voisinage de l’Océan et éviteraient, tel le crayon vengeur d’un Forain ou d’un Caran d’Ache, que dis-je, pis, d’un Hermann Paul, l’immense toile de fond des vagues et du ciel.
Il n’y a pas à dire. Les vastes échappées du large si propices à l’esthétique des simples, les horizons de mer où se mettent si naturellement en vigueur la santé robuste et les gestes nécessaires des pêcheurs, des ramasseurs de sable et des matelots, le glauque écumant des lames et l’arabesque abrupte des roches, on dirait, posées là pour faire valoir les fortes carrures et les chairs brunes de hâle: tous ces cadres de nature et de beauté rude sont d’une vérité fatale aux mièvreries alambiquées des élégantes anémies et soulignent d’un trait cruel nos déformations de civilisés. A la mer, toutes les laideurs s’aggravent; les ridicules y deviennent de la satire, et rien de plus probant, à cet effet, que l’heure du shopping à Biarritz, dans la lumière crue de onze heures. Quadragénaires trapus culottés de flanelle blanche, grosses dames sanglées dans des draps beiges et dont le maquillage se violace, jeunes cercleux au dos voûté, à la poitrine creuse, les rotules apparentes sous les pantalons de tennis, longues Anglaises étiques aux chevilles osseuses, Parisiennes chlorotiques aux ventres ravalés et aux coupes saillantes sous la compression du nouveau corset, tout cela forme un défilé lamentable, une pitoyable procession de misères physiques, de prétentions bedonnantes de morgues satisfaites, d’élégances avachies et de ventripotent égoïsme devant un ciel de nacre frissonnante où les larges pieds nus et les jambes brunes des baigneurs biarrotes les écrasent de toute leur force saine, comme les fragments divins de Baïes et de Pompéï écrasent, à Naples, la déchéance et les tares physiques des mornes visiteurs du musée.
_Lundi, 17 septembre._--Saint-Jean-de-Luz. A la grande partie internationale de «Blaid a Chistera», Saint-Jean-de-Luz, la plage lumineuse et calme contée par Scheffer dans «Grève d’amour», Saint-Jean-de-Luz, cher à Pierre Loti comme à René Maizeroy, qui en ont décrit dans des pages d’émotion et de charme les vastes horizons de mer et de montagnes, les mœurs à la fois savoureuses et rudes, la beauté de la race et les amours fleurant la bruyère et l’embrun... Et ce sont des passages entiers de «Reflets sur la sombre route» et du «Chemin de la croix» que je revis dans cet ensoleillé préau (gradins encombrés d’une foule passionnée et bruyante, piste sablée comme une arène), où, contre le grand mur blanchi à la chaux, le «Blaid», comme ils l’appellent ici, frappe et rebondit avec des sifflements de balle, la pelote frappée au vol par les gantelets d’osier des champions des deux camps, Espagnols et Français tous Basques d’origine, la main captive et déjà apparente sous le cuir trempé de sueur du chistera.
Cette partie de pelote, la souplesse féline des joueurs bondissant au-devant de la balle, rampant pour la cueillir quand elle rase d’un vol presque amorti le sol, les ruses d’Arrué, trapu et souple, ranimant la partie presque éteinte par la tactique d’Amoroto, l’échange des regards aigus des adversaires s’observant comme dans un duel, les voltes éperdues d’Araquistain tournoyant sur lui-même pour la happer au vol et, de ses deux mains réunies sur le chistera, renvoyant la balle dans une haute parabole claquer et rebondir contre le mur, tout ce déploiement d’adresse, de vigilance et de force je l’ai déjà vécu par Maizeroy dans une page publiée ici même le 21 août. Mais ce qui me grise et me transporte encore plus fortement que ce spectacle de souplesse et de beauté, c’est la fièvre communicative de cette assistance, son enthousiasme et ses cris de joie aux beaux coups, la passion que cette foule basque apporte au jeu national. Les gradins sont noirs de bérets, bérets de France et bérets d’Espagne, noirs de soutanes aussi, car tous les prêtres des provinces sont grands joueurs de pelote et, dans chaque village, dirigent les parties. Ils sont là, glabres et rasés sous leurs larges tricornes noirs, offrant, un peu gras, mais bien ciselé, le profil caractéristique de la race, cette race dont ils sont si fiers. (Six cent mille Basques seulement en France, deux arrondissements, Bayonne et Mauléon, et deux millions en Espagne.)
Mêlées au peuple, accueillies et aimées par lui, les soutanes encouragent les champions et donnent le signal des applaudissements. Aux fenêtres des maisons voisines, des têtes de curieux s’étagent. Pour mieux voir, des gamins du pays sont grimpés dans les arbres et suivent la partie par-dessus les murs. De tous côtés, des yeux plongent sur la piste. Il y a même des gosses qui se sont glissés à plat ventre sous les toiles de clôture et contemplent avidement, la tête au ras du sol.
De-ci, de-là, venus de Biarritz, de Saint-Jean-de-Luz et des stations voisines, des groupes de «prigs» et d’élégantes.
_Mardi, 18 septembre._--La partie de pelote d’Anglet. Quand on prend de la pelote, on n’en saurait trop prendre. L’appétit vient en mangeant. Hier, à Saint-Jean-de-Luz, l’enjeu était de cinq mille; il est de six aujourd’hui. Ce sont presque tous les mêmes joueurs qu’hier, Diharce et Arrué dans le camp français, Araquistain dans le camp espagnol. Mais la joie de la partie du jour est Chiquito, le souple et rageur Mexicain de Cambo, toujours bondissant, éperdu, aux aguets de tous les coups qu’il veut faire, désertant même son poste pour aller au devant de la pelote et trahissant parfois son camp par excès de zèle, grommelant de rage quand il perd, trempé de sueur, la chemise plaquée aux épaules, dix-neuf ans à peine, la peau boutonneuse, sec, fébrile, opiniâtre, têtu.
C’est lui que l’assistance acclame «Chiquito! Hardi, Chiquito!» Et, soulevés d’enthousiasme par la dextérité, la promptitude de ses coups, des prêtres se lèvent, descendent sur la piste; et, du haut des gradins, des bérets et des chapeaux s’envolent qui viennent s’abattre sur le sable, comme aux beaux jours des «corridas». C’est la même foule vibrante et passionnée des plazza de San-Sébastian et de Saragosse, cette «furia» démonstrative de la race qui, il y a trois ans, dans les arènes en ruine de Fontarabie, faisait tout à coup se lever une femme du peuple, une haillonneuse Espagnole en train d’allaiter un «niño», et, devant l’éventrement d’une malheureuse rosse, la faisait brusquement arracher l’enfant de sa mamelle et crier, dans un exaltement sauvage, le gosse tendu à bout de bras vers l’animal à cornes: «Mira el toro!»
_Mercredi, 19 septembre._--Bayonne; lettres de Paris. Il ne s’y passe rien en ce moment, mais on y passe beaucoup.
D’ailleurs il est délicieux ce Paris de septembre; l’air fin, doux, léger, apaisé est, dans les quartiers déserts, enveloppant comme une atmosphère de couvent.
Dimanche, à l’Exposition, une foule, un peuple, plus de six cent mille êtres entassés dans si peu d’espace, la population de trois grandes villes piétinant et tournant en rond entre le pont d’Iéna et celui de la Concorde et ces troupeaux humains admirant surtout les canons, le formidable attirail du Palais de la guerre, tels des moutons se bousculant pour voir des trousses de boucher.
Echappé de là, j’ai suivi à petits pas les quais de la rive gauche, j’y ai trouvé un Paris à l’abandon, comme vidé par une panique, délicieusement déserté. Quelle oasis et quel repos de voir l’admirable fuite de nos quais après les orgies de chaux et de plâtras du Trocadéro et des clochetons des Invalides, ces odieux clochetons et ces plus odieux dômes pareils à des bougies qui auraient coulé, et c’était charmant, après toutes ces horreurs provisoires, d’être accueilli par la colonnade du Louvre, les tours de Notre-Dame et même l’Institut, comme par de vieux amis qu’on aurait un peu délaissés. Je suis descendu jusqu’au pont Saint-Michel; la nuit semblait monter doucement du fleuve, la lune s’est levée sur la Sainte-Chapelle et j’ai poussé jusqu’à Bercy, au delà de la merveilleuse île Saint-Louis, où la Seine a des faux airs de Tamise.
Dans les théâtres, les revues commencent à sévir, il faut bien amuser la province, servir aux vingt mille maires convoqués aux Tuileries de la fanfreluche et de la femme, de la petite femme retroussée par Grévin. Pour le même public, Samuel a repris aux «Variétés», le trop connu «Carnet du Diable» comme Deval à «l’Athénée», va reprendre les «Demi-Vierges» et l’Ambigu, les «Deux Gosses», spectacle d’Exposition, de fin d’Exposition, soldes pas chers.
_Samedi 22 septembre._--Onze heures et demie, aux Folies-Bergère, le coucher des maires. --Sont-ils tous là? En tous cas, une légende leur assigne, ce soir, le promenoir de l’établissement Marchand comme étape finale. C’est ici, au milieu du va-et-vient des filles, des œillades et des frôlements, que Paris veut, avec ou sans écharpes, les invités du gouvernement.
Dans les maisons hospitalières, les pensionnaires arboreront-elles, ce soir, les jarretières tricolores remarquées et dénoncées par M. de Goncourt, le jour des obsèques de Victor Hugo? Deuil national et fête populaire! Que de Quatorze juillet depuis ont revu ces jarretières!
Pourquoi la blague parisienne veut-elle aujourd’hui les bons maires éméchés, un peu bus et prêts aux guilledous? Au Théâtre-Français de la rue Blanche, entre Maria la Bella et mademoiselle du Minil, la même légende veut qu’ils n’aient pas hésité et ceux, menés là par M. Leygues pour entendre mademoiselle Moreno dire une fable, ont, paraît-il, lâchement abusé de la double porte pour filer à droite et se défiler; mais ceux-là, ce sont les honteux de l’adultère et, si mesdames les mairesses réclament, ils auront un alibi à leur donner.
C’est aux Folies-Bergère que nous sommes allés les retrouver.
Y sont-ils? En tous cas, le spectacle vaut le voyage; les habituées se sont mises en frais; que de ruches et de fanfreluches, toutes les perruches au perchoir. Ah! nous l’avons, la tenue de bataille. Ces dames sont là évidemment pour les maires, car elles n’ont d’yeux et de sourires que pour les quinquagénaires en redingotes; ce soir, la congestion fait prime, les hommes mal mis sont entourés, c’est le monsieur ventripotent qui triomphe sur le marché.
Ces faces cuites, ces nuques hâlées, ces coiffures hirsutes et ces tournures campagnardes sont-elles toutes municipales? Je n’oserais l’affirmer; mais, en tous cas, Paris fait un rude accueil à la province et, cette nuit, Vénus n’a qu’un rêve en tête, se ceinturonner d’une écharpe.
Oh! le gros monsieur mûr, effondré sur une banquette entre deux grosses poules aguicheuses, appuyées sur lui, familières, avec des mains fureteuses aventurées déjà aux poches du gilet!
Le coucher non, le lever des maires! quel dessin pour Forain! Forain! et devant tous ces gros hommes congestionnés, j’évoquais un croquis vengeur de l’auteur de «Leurs Mères», admiré, il y a huit jours, en province et représentant, émaciée, la tête de mort apparente sous la peau, l’agonie d’un colonial sur un lit d’hôpital et, penchée à son chevet, la cornette d’une religieuse, le soulevant et le faisant boire,
«Le Banquet des Sœurs», tel en était l’intitulé.
_Dimanche 23 septembre._--Saint-Cloud, cinq heures du soir, dans les hauteurs vers Garches. --Le plus beau coucher de soleil, un ciel tendre, d’un bleu délavé, où traînent, vaporeux, des flocons d’ambre rose; là-dessus, les hautes cimes immobiles d’ormes et de marronniers, les longues travées ouvertes à l’infini des avenues; sur l’horizon pâle, des feuillages de peupliers déjà mordorés par septembre fusent comme de la fumée, et toute la foule ruée au bord de l’eau à cause de la fête. Les allées sont presque solitaires et, dans la paix de l’heure, c’est le recueillement auguste et la mélancolie voilée des vieux parcs.
Et tout cela a failli disparaître! Cette fraîcheur et cette solitude, convoitées par une Société d’agioteurs, ont dû être morcelées, dépecées et, sans la vigilance d’une certaine presse, devenaient la proie d’une bande noire qui en faisait des villas de rapport, tout un parc de cottages à l’usage des suburbains, ce que sont devenus les parcs de Garches et celui de Saint-Gratien, ce que va devenir le parc de Chaiges.
Oui, ce parc de Saint-Cloud, le plus populaire des environs de Paris, ce grand espace de pelouses et d’arbres, qui est comme un des poumons de la ville, puisque tous les faubourgs viennent y respirer, ce bien du peuple, en somme, et qui devrait être inaliénable, l’Etat a failli le vendre et le morceler. Une Société, anonyme d’ailleurs (de marchands de biens) avait flairé la bonne spéculation à faire, le marché a été près de se signer, mais l’alerte a été donnée, des journaux, avertis, ont poussé le cri d’alarme et le danger a été cette fois évité.
Jusques à quand?... Sentinelles, veillez!...
_Lundi 24 septembre._--L’esprit de Gavroche. --Une heure après-midi, boulevard des Italiens, devant un Bouillon Duval. Toute une bande de Cooks y stationne, les hommes hésitants au milieu des femmes qui pérorent et consultent sur une carte le prix des plats affichés; tout un troupeau de pèlerins comme on en rencontre dans les trains de Lourdes: waterproofs pisseux, grosses chaussures lacées, vêtements fripés et mangés de poussière, les femmes en petit chignon serré sous des chapeaux de toile cirée, les hommes en casquette de voyage: tout le débarquement terne et maupiteux d’une nuit passée en chemin de fer; d’ailleurs l’œil en joie, des faces rondes et luisantes tout émerillonnées, des mines rougeaudes qui respirent la santé et la mer; l’émerveillement égayé d’une descente de train de plaisir (trois jours à Paris, départ le vendredi soir, retour le mardi matin, Bruxelles, Anvers, Audenarde, Ostende); car ces visiteurs sont des Belges. Je l’aurais parié, ils ont la rondeur et la prudence flamandes. «Le menu leur goûte. Maintenant il s’agit de savoir, savez-vous, ce que ça va coûter.» D’ailleurs, pas d’erreur possible, des hommes, sur leur casquette, des femmes, sur leur chapeau, portent «Ostende» sur une petite bande de papier.
«Toute une bourriche», résume Gavroche qui passe les deux mains dans ses profondes: «Malheur! les huîtres qui vont bouffer.»
_Vendredi 28 septembre._--Kawakami chez la Loïe Fuller. --Car il n’y a pas qu’elle, cette touchante et maniérée Sada Yacco, d’un fard si délicat et d’une intensité si tragique dans son agonie de la _Gesha et du Chevalier_; il y a lui, Alojiro Kawakami, le mari et l’éducateur de la tragédienne, déjà remarqué à côté d’elle dans le «Chevalier et la Gesha» et tout à fait remarquable dans ce drame de «Késa» aujourd’hui au programme, la «Késa», où le Japonais, après la Japonaise, donne la plus terrifiante et la plus bouleversante agonie qu’on ait vue au théâtre dans la mort du jeune Morito.
«Késa», c’est l’histoire d’une jeune fille capturée par des brigands et arrachée du repaire de ces bandits par un jeune chevalier, «un ronin» qui la délivre et obtient de sa mère la promesse de sa main. Le drame ne commence que trois ans après l’aventure. Au retour de la guerre, Morito trouve sa fiancée mariée et, de fureur, jure de tuer la mère de Késa, qui l’a donnée à un autre. Pour sauver sa mère Késa promet à Morito de devenir sa femme, s’il tue son mari; elle lui donne la clef de la chambre nuptiale et convient, pour éviter toute erreur, de couvrir la lampe de son voile; mais cela n’est qu’une feinte. Eprise de son mari et pourtant fidèle à sa parole, Késa éloigne l’homme qu’elle a livré et prend sa place dans le lit nuptial. Morito la tue croyant tuer son rival puis, découvrant son erreur, il s’ouvre le ventre.
La situation de «Késa» est presque celle du dernier acte du «Roi s’amuse» quand, pour sauver François Ier, la fille de Triboulet va s’offrir aux coups de Saltabadil; il y a aussi dans cette agonie d’âme d’une volontaire condamnée des réminiscences de la mort de «Desdemone». Sada Yacco y est délicieuse, elle joue de son voile, du fameux voile-signal avec une pudeur et une tristesse attendrissantes; dans sa scène d’amour avec Morito, quand elle met son voile entre elle et lui et s’en enveloppe, comme d’une égide, contre son désir, cette petite idole de l’Extrême-Orient donne des lignes de statue grecque; et sa résignation, ses sursauts de douleur étouffés quand, pliée en deux sous la lampe, elle trace au pinceau sur le papier de riz ses adieux à la vie, le testament de sa mort, tout cela, en vérité, est d’une émotion vécue et pénétrante; mais tout ce charme et toute cette tendresse disparaissent dans le réalisme effroyable avec lequel, crispé d’angoisse, révulsé d’épouvante, les yeux comme désorbités, les cheveux droits sur la tête, Kawakami prépare le meurtre, l’exécute et, le crime une fois accompli, son erreur découverte, trébuche le long de l’escalier et, claquant des dents, sans un mot, sans un cri, avec un étranglement de tout l’être, râle, halète des spasmes et enfin s’éventre en travers des degrés.
Scène, en vérité, shakespearienne que cette fin sanglante, coup sur coup, des deux amants et l’effroi, la démence et la fuite à tâtons des autres acteurs devant les cadavres! Un Shakespeare du Japon mis en scène par Hokousaï. D’ailleurs, dans les coulisses la Loïe Fuller, qui me présente le couple, m’apprend que Kawakami a joué du Shakespeare ou presque, au Japon: «Othello» et le «Marchand de Venise» avec la scène de la livre de chair existent dans le théâtre japonais ou du moins presque identiques, et ces pièces ont douze cents ans. Kawakami, vêtu d’un macferlane et coiffé à l’européenne, me le confirme en anglais; Sada Yacco, minuscule et pliante, gazouille avec un grand salut un babil incompréhensible et charmant; elle a la pâleur d’une feuille de papier de riz et, chose étrange, ressemble de près étonnamment à Bartet. C’est le même visage étroit avec la lèvre en cerise, le même sourire boudeur. Le 9 novembre, le couple repart pour Tokio; en 1902, ils reviendront en France.
Parisiens, fervents de MM. C. Coquelin et Guitry, vous, si avides de nouveautés, allez donc voir Kawakami.
_Vendredi 12 octobre._--Au Grand Bazar, une oasis.
Au milieu des piaulements de binious et de ronflants tutu panpan, dépaysé parmi les parades foraines du village breton et du Mas provençal, un coin de calme et d’art résume tout l’effort d’une élite studieuse de sculpteurs, d’architectes, de peintres et de tisseurs, l’«Art nouveau» de M. Bing.
Bing, l’érudit japonisant, dont les recherches furent si étroitement liées à celles de M. de Goncourt, Bing qui, pendant trente ans de sa vie, vécut familièrement avec l’art de l’Extrême-Orient des époques les plus lointaines et puisa dans l’étude de l’art japonais l’amour de la nature, la science de la composition, le secret de la fantaisie et le culte de la ligne, que déjà depuis dix ans, il s’efforce d’introduire dans le moderne style, le style qui porte déjà son nom, et dont les premiers essais rudimentaires n’avaient jusqu’ici donné que de vagues bégaiements.
En effet, l’année dernière encore, rue de Provence, en dehors des vases de Tiffany, des verreries de Kepping, des reliures de madame Walgren, des cuirs travaillés de madame Thaulow et de quelques tentures ingénieusement décolorées au vaporisateur, l’«Art Nouveau» n’avait surtout donné que des promesses. La raideur anglaise, la pesanteur flamande empêtraient encore les meilleures tentatives des artistes embrigadés par Bing. Par horreur de la facilité et de la volute usée du dix-huitième siècle, ces messieurs tombaient dans un style inquiétant inspiré à la fois de l’acajou de Maple et du meuble de cuisine; les voussures et les ornements teintés coulaient comme de la pâte en filaments uniformes et s’engorgeaient aux angles des corniches: selon un mot heureux, le style était larveux.
Eh bien, cette fois le dernier pas est fait, le Rubicon est franchi, le «Style nouveau» est né, le style de 1900, éclos sous l’inspiration de M. Bing, qui depuis dix ans encourage, conseille et combat tour à tour ses collaborateurs; et cette maison de l’«Art Nouveau» perdue dans un coin des Invalides, non seulement l’opinion publique l’a consacrée en France, mais le goût de l’étranger vient de la reconnaître, puisque de la plupart des objets exposés là des Musées d’Europe se sont rendus acquéreurs; et dès l’antichambre de cette demeure type, appropriée aux besoins modernes, la première chose qui vous frappe, ce sont les noms des Musées de Budapest, de Gratz, de Berne, de Crefeld, de Drontheim et même de Tokio inscrits sur des pancartes, autour d’une délicieuse table de merisier, signée Colonna, une table d’une forme et d’un mouvement que n’eût pas désavoué Cressent.