Part 26
Oui, nous en sommes là. «Venise (je cite du Souza) Venise magnifiquement libre comme un navire au large qui, pour sa fortune, ne dut jamais communiquer avec la terre que par des ailes: les ailes de ses ramiers et de ses voiles, les ailes des lions de Saint-Marc et des sirènes de son blason», Venise est menacée de chaussées et d’avenues comme un quartier de Londres; Venise perle des eaux est appelée, de par la toute-puissance des syndicats anglais et des ingénieurs, à s’enlizer dans un marécage.
«Une patrie d’art éblouissante, une patrie de miraculeuse beauté, Venise est en danger. Laisserons-nous s’accomplir la prédiction de M. Gabriel d’Annunzio, qui, sans espoir devant la fréquence des plus inutiles attentats, s’écriait: «Je ne donne pas quarante ans pour que le grand canal soit comblé, pavé en bois et sillonné de tramways.»
_Mardi 7 août._--Bagnères-de-Bigorre. Autre tristesse. C’est une lettre de Paris qui me l’apporte avec la nouvelle de la mort d’Ary Renan. Ary Renan, le doux penseur, le peintre mystique, le critique d’art sensitif et d’autant plus averti, qui comprit le mieux et raconta le plus intelligemment peut-être l’œuvre prodigieuse de Gustave Moreau; Ary Renan, être rare et charmant, le disciple de Puvis de Chavannes qui approcha le plus du Maître et, en émotion maladive, quelquefois le dépassa; Ary Renan, pauvre être souffreteux et disgracié de la nature, dont l’enveloppe corporelle fut une prison d’art, où cet art s’affina.
Cet art prenant et pénétrant, cette peinture et ce style d’âme douloureuse et choisie, comme on sent qu’il les devait à la souffrance!... Etrange revanche des choses: ce fils du plus grand sceptique de ce temps, rien que par la douceur de son verbe et la ferveur de ses enthousiasmes, était un de ceux qui eussent fait croire à Dieu.
Ardent admirateur de la beauté et des maîtres, Ary Renan n’inventait pas de génies: il les faisait comprendre. Jamais il n’édifia sa gloire sur celle d’un autre; jamais il ne démolit un artiste pour élever un de ses confrères et ne piédestalisait pas. Gustave Moreau eut la chance de l’avoir parmi ses fidèles.
Ary Renan a beaucoup contribué à la renommée du Maître; c’était une âme et une probité égarée au pays des muffes.
_Mercredi 15 août._--Quatre heures. Chaleur torride. Pas un souffle dans les grands arbres de l’immense jardin que domine le balcon. A l’abri des persiennes hermétiquement closes, c’est l’heure lourde de la sieste. Tout à coup des chants liturgiques, des proses latines psalmodiées par des voix nasillardes, un piétinement de foule m’attirent. Ce sont, derrière des oscillations de bannières espacées de dix en dix mètres, deux longues rangées de prêtres et de femmes voilées qui processionnent: foule paysanne, où les voiles blancs recouvrent de pauvres robes de filles du peuple, tandis que les voiles noirs engoncent des silhouettes presque espagnoles, tant elles sont rigides et sombres. J’ai déjà vu ces faces de cire jaune et ces prunelles ardentes dans l’Aragon et la Navarre. Des hommes suivent aussi, mais les femmes dominent; car la femme, l’éternelle enfant malade, a besoin d’être consolée et sa soif d’aimer l’attire plus près de Dieu. Des toilettes claires ferment le cortège, mais les Sociétés religieuses sont surtout recrutées chez les humbles; des rubans jetés en sautoir les distinguent les unes des autres et ce sont les «Dames de Sainte-Anne», et ce sont les «Auxiliatrices de Saint-Joseph», et ce sont les «Enfants de Marie», Marie, dont c’est aujourd’hui la fête dans l’Eglise catholique et romaine. Un décor de montagne et de station thermale sert de cadre à cette cérémonie, cérémonie un peu grotesque et pourtant si touchante dans l’élan et la ferveur de sa dévotion.
Marie, il est des noms qui pleurent, d’autres prient. Marie a la candeur d’une rose fleurie, Toute blanche, et Myriam, nom d’étoile et d’espoir, Possède aussi l’éclat d’un astre. C’est le soir, L’heure où les grands lys d’or referment leurs corolles. Marie a la ferveur aussi d’une auréole: «Ave Marie stella»; c’est l’heure où, sur la mer, Le marin devient grave et regarde au ciel clair, Si le nom vénéré s’inscrit dans les étoiles.
_Vendredi 17 août._--Six heures et demie du soir. Bigorre. Le train m’emporte et déjà, dans la grande trouée de Campan, la petite ville où je viens de passer près d’un mois, la petite ville aujourd’hui familière depuis quatre ans que j’y reviens, attiré par le bienfait de ses eaux, Bagnères-de-Bigorre se fond dans la brume lumineuse et s’efface.
Petite ville dolente et dévotieuse dont j’ai souvent chanté les eaux courantes et l’air si pur, ce sont surtout tes bruits que j’ai aimés et dont j’emporte le souvenir, parce qu’ils se sont mêlés étroitement à ma vie: flûte de Pan du chevrier qui, tous les jours, à l’aube, descend de la montagne pour promener par les rues les pis gonflés de son troupeau, bruit du matin, celui-là, avec les cris aigres des vendeurs de journaux; sonneries de l’«Angelus» du soir, cloches si proches et pourtant si lointaines, j’entendis vos pareilles dans mon enfance provinciale. C’est vous que j’emporte avec moi dans le bruyant et populeux Béziers où m’appelle «Prométhée»; je vous regretterai bien des fois, et jusqu’au chant mélancolique du crapaud qui, rauque et doux, montait toutes les nuits sous mes fenêtres et dont la monotonie rythmait pour ainsi dire la respiration liquide de tant de sources murmurantes et chuchotantes!
_Mardi 21 août._--Béziers, neuf heures du soir, les répétitions du collège. --Dans le préau de l’ancien collège Henri IV, tous les choristes de «Prométhée», une moyenne de deux cents hommes et de cent femmes environ, sont assis en cercle autour d’un piano juché sur une estrade, où se profile, échevelée et blanche, la tête aux larges yeux rêveurs de Gabriel Fauré. La musique du 2e génie et celle du 27e de ligne, obligeamment prêtées par leurs colonels, tassent plus loin leurs uniformes; la cour et ses platanes sont violemment éclairés par des lampions, lampions sur tous les pupitres et lampions à toutes les fenêtres du bâtiment collégial, des têtes de curieux s’y écrasent. Toute la bourgeoisie de la ville, pantalons blancs et toilettes claires, est là, installée sur des chaises et fait cercle autour des exécutants; dans l’ombre du jardin, c’est la rumeur de la foule qui tout à l’heure se taira, quand reprendra l’ensemble des chœurs; dehors, dans la petite rue du collège, de la foule et encore de la foule se tasse à la grande porte close, une foule presque assiégeante, venue pour saisir des bribes de musique au passage et guetter la sortie des artistes. Somme toute, toute la ville de Béziers est là enfiévrée, soulevée de curiosité dans l’attente du spectacle de dimanche, tout un Béziers encore vibrant du souvenir de «Déjanire» et impatient d’entendre «Prométhée», toute une ville enthousiaste de musique, consciente du rôle qu’elle prend d’heure en heure dans les annales de l’art et toute fière d’apporter, depuis les plus humbles jusqu’aux plus riches, leur concours à la grande œuvre de décentralisation fondée par Saint-Saëns, car ils chantent tous dans les chœurs de «Prométhée», comme ils ont chanté dans les chœurs de «Déjanire», les solides poumons biterrois. Dans la journée, ils sont forgerons, menuisiers, charpentiers, maîtres de chaix, tonneliers, vignerons; le soir, ils sont guerriers de Mitylène ou pâtres sauvages du Caucase et accompagnent de voix chaudes et sûres les strophes de Rousselière-Andros ou de Torrès-Enoë, rassemblés tous comme un troupeau docile par l’énergie de Castelbon de Beauxhostes, et tous les groupes attentifs dans l’ombre et à l’entrée des jardins, assis les uns sur les pelouses, les autres échoués sur les bancs, contiennent des sœurs, des fiancées, des amis, des parents des choristes de «Prométhée»; ensemble touchant et presque digne d’une cité antique que cet unanime et spontané concours d’une population à une œuvre de pure gloire civique.
En veston d’alpaga noir, pantalonné et coiffé de blanc, Camille Saint-Saëns assiste à toutes ces répétitions, sa présence est le véritable soutien de toutes les énergies. Si parfois les braves Biterrois des chœurs prononcent «Ernest» pour «Hermès», et «entrecôte» pour «holocauste», ils n’en ont pas moins tous la grande vénération du maître. Camille Saint-Saëns se sent à Béziers comme Wagner à Bayreuth, il s’y sent plus qu’admiré, aimé; tout est là.
Dans la foule pittoresquement baignée de clair obscur, çà et là, les hautes silhouettes de M. Vallier-Héphaïstes et de madame Fiérens-Bia; Ferdinand Herold promène la placidité de sa barbe blonde et de Max, qui attend sa réplique, la mélancolie hautaine de sa face de César.
Un émoi dans cette foule, un remous dans les groupes. C’est en ondoyante robe blanche, haut coiffée de rose et drapée d’hermine, l’entrée sensationnelle de mademoiselle Laparcerie, la «Déjanire» d’hier, la «Pandore» de demain. Cora, notre Cora. Un murmure flatteur la précède, une cour de poètes toulousains l’escorte, madame mère l’accompagne.
«Un peu en retard, chère. --Toujours exquise! --Quand arrive le marquis? --Nous l’attendons pour la seconde seulement. --Est-ce que le prince Henri viendra?»
_Samedi 25 août._--Béziers, pendant la répétition générale de «Prométhée»; pendant le premier entr’acte, Ils et Elles causent. «--L’entrée de Max, hein? est-ce assez épatant? --Cette nudité dans l’envolement de ce grand manteau rougeâtre, on dirait de flamme et de sang. Extraordinaires, les mouvements que prennent les étoffes sous le vent, dans ce théâtre en plein air. --Et ce décor, ces foules évoluant dans ces trente mètres de praticables! --Les chœurs de Fauré sont d’un puissant! Je vous avouerai que je me défiais. --Laparcerie a de bien jolies attitudes. --Un peu trop jolies peut-être. Il y a eu une engueulade entre elle et Lorrain, à la répétition du matin. --Alors, fâchés le poète et la Muse? --Je crois que Lorrain ne pardonne pas Toulouse!... --Et les poètes Toulousains!... --Le fait est qu’ils sont tous là! --Accourus pour assister à la mort de «Prométhée»... --Mettons à la chute, les corbeaux du Titan. L’aigle ne suffisait pas. --A propos, qu’est-ce que fait l’aigle? --Mystère, on a parlé d’un cygne du plateau des Poètes préalablement noirci à l’encre d’un des détracteurs de la pièce. --Mais on a craint de démolir le décor. C’est très fort, un cygne. Bref, on parle d’un mécanisme d’Allez frères, manœuvré par un enfant. --Les corbeaux de «Prométhée», ça me rappelle un quatrain de Labordère au moment de la campagne menée par tout le jeune Midi contre Herold et Lorrain; le voulez-vous? --Dites...
De Prométhée plaignez le sort cruel: Aux volailles célestes il fut toujours en proie. Pour avoir dérobé jadis le feu du ciel, L’aigle de Zeus lui dévorait le foie, L’aigle de Zeus jadis... aujourd’hui, c’est une oie.
Un émoi dans les groupes: Jambon est blessé, les yeux, les cils et les mains brûlés par les pièces d’artifices destinées à simuler la foudre, pendant l’invocation au feu de de Max; la nouvelle court et fait le tour des gradins et des arènes. Dans le toril, où sont installées les loges des artistes, Jambon, la tête enveloppée d’ouate hydrophile, délire étalé sur une civière dont on a grand’peine à écarter la foule. Le docteur Sicard, le maire de Béziers lui prodigue ses soins. Castelbon, consterné, lui frappe la paume des mains; le blessé continue de divaguer avec, dans les yeux, de grosses larmes.
Dans les arènes la répétition continue et, à travers les escarpements et les roches du maître-décorateur étendu là, gémissant et atteint, la lente théorie des «pleureuses» descend et serpente, escortant la civière de «Pandore», de Pandore qu’elles croient morte et qui n’est qu’endormie, et dont le «lamento» de Gabriel Fauré mène en gémissant les funérailles.
_Dimanche 26 août._--Béziers, quatre heures. La consécration de «Prométhée». La foudre aux Arènes! --La colère de Zeus éclatant sur quinze mille spectateurs réunis pour voir renouveler l’affront du Titanide aux Olympiens; grondements de tonnerre, éclairs et trombes d’eau, pluie torrentielle noyant les arènes vidées dans une panique et une ruée de foule; des femmes s’évanouissent de chaleur et de terreur, le décor très endommagé s’écroule, la foudre est tombée sur la roche même où, dans la mise en scène de Baudu, Prométhée de Max invoque le feu du ciel et tombe foudroyé par les dieux. Les artistes à demi nus ont dû être enlevés de force de leurs loges qu’avaient envahies les cascades d’eau courant dans le toril. La foudre sur «Prométhée»! Les auteurs ne pouvaient pas espérer une meilleure réclame.
_Lundi 27 août._--Béziers, neuf heures du soir, hôtel du Nord, après la première.--Ils et Elles causent. L’élément est cette fois parisien. Il y a là Jacques Hébrard, du «Temps». René Maizeroy, du «Journal», Gustave Coquiot, de la «Presse». Lalo, critique du «Temps», dîne, lui, chez Castelbon de Beauxhostes avec la princesse de Polignac. Larroumet, venu exprès d’Uriage pour assister à la première de la veille, n’a pu trouver à se loger, tant les hôtels sont combles, et est reparti sans avoir pu assister à la représentation de la journée. «--Hein! vous devez être content? Cela a été un triomphe. --Le troisième acte est une merveille de mise en scène: la descente de Pandore parmi les hommes, le coffret d’Hermès entre les mains, pendant que le Titan leurré agonise et se lamente dans les hauteurs, cloué sur son rocher, ça se composait comme un Burne Jones. --Et l’émotion de la musique de Fauré, la sérénité du chœur final:
«Les dieux cléments nous ont souri»? --C’est peut-être la plus belle page qu’il ait jamais écrite. --Etes-vous remis avec Laparcerie? Elle a divinement joué ce troisième acte. --Son invocation aux «Océanides» était un bas-relief grec; elle l’a dit avec une sobriété de gestes, une chaleur de diction et une pureté de lignes... --Oui, elle a été dans cet acte à la hauteur de de Max, mais cela n’a pas été sans mal. Elle s’était mise en tête une entrée d’Ophélie tout enguirlandée de roses, un mètre cinquante de fleurs qu’elle portait noué à la taille, et qu’elle nous a servi à la répétition générale, dans ce décor du Caucase et cette atmosphère de gibet, c’était vraiment trop de fleurs! --Et puis, nous avions déjà eu cela à Orange, dans Wanda de Boncza servie sur une civière bordée de passe-roses, comme un turbot de banquet de comice agricole. --Et elle y tenait, à ces guirlandes, la belle Pandore? --Je vous crois, c’était une idée de sa mère. --Oh! alors! --Vous la boudez toujours? --Non, mais je l’avais prévenue que de Max serait un concurrent dangereux; il a composé son rôle avec une conscience et un art! C’est peut-être la plus belle création de sa carrière. --La douleur et la révolte faites homme. Tout de même, ils faisaient un bien beau groupe au troisième, quand il essayait de la protéger contre la colère des dieux. --Parbleu, il a joué le rôle au naturel. Dans la vie c’est un révolté.
Au bout de la table, René Maizeroy, fervent enthousiaste du Languedoc et de ses vieilles villes encore toutes vibrantes des souvenirs albigeois et vivantes de vieilles coutumes, raconte avec mélancolie un Toulouse qui n’est déjà plus, un Toulouse de gitanes et de vieilles fêtes locales, où, pendant la semaine de la Trinité, la rue du Thor se changeait en allée fleurie, en une espèce de couloir diapré et mouvant de toutes les nuances et de toutes les couleurs, une rue du Thor garnie dans tout son parcours d’étals de marchandes de fleurs et de queues ocellées de paons, de paons vivants que des gens de campagne venaient vendre à cette fête.
_Vendredi 7 septembre._--Toulouse. «Je n’aime pas Toulouse, parce qu’il n’y a pas d’arbres, déclarait, à de récentes fêtes littéraires, une jeune tragédienne convoquée à un banquet de poètes, mais j’aime les Toulousains...» --«Parce qu’ils en ont», soufflait «in petto», un Parisien égaré dans ces agapes du pays d’Oc.
Le toast, comme bien vous le pensez, est aujourd’hui célèbre dans Toulouse. Toulouse, la ville des longs canaux ombragés de platanes, Toulouse, la ville des merveilleux jardins, le Jardin des Plantes, le Jardin royal, le Grand-Rond, si pittoresquement réunis, tous les trois, au centre de cinq longues allées d’ombre et de fraîcheur, Toulouse, la ville des promenades célèbres, où la mélancolie des canaux hollandais s’ensoleille de toute la gaieté des ciels bleus entre les transparences vertes de séculaires frondaisons; Toulouse, une ville sans arbres!
Comme c’est bien là un jugement de comédienne habituée à juger une pièce sur un rôle et un auteur sur un décor, et comme cette superficielle condamnation d’une ville, sans même l’avoir parcourue, sur la foi de trois églises et de trois ou quatre vieux hôtels visités, dénote dans toute sa naïveté l’âme puérile et complexe des cabots!
D’ailleurs, combien de Toulousains, en vous parlant de leur cité, s’en tiennent-ils fièrement à cette nomenclature: Saint-Sernin, le Capitole et les Allées! Pedro Gailhard, il est vrai, ajoute Saint-Etienne avec le juste orgueil d’avoir introduit dans la cathédrale du «Prophète» le large vaisseau de sa nef si curieusement ouvert sur les ogives hardies de son chœur; les poètes mentionnent l’hôtel d’Assézat en souvenir de Clémence Isaure; les architectes, toutes les constructions de Bachelier. Mais dans toutes les auberges de la ville, pas plus que dans les guides, quand jamais vous conseille-t-on les délicieuses et fraîches promenades des bords du canal, ce canal du Midi avec le beau bas-relief du cardinal de Loménie de Brienne, où viennent se relier, soleilleuses et mélancoliques et hantées de tant de pêcheurs, les vertes allées d’eau de quatre autres canaux?
_Samedi, 8 septembre._--Toulouse. Cinq heures du soir, place du Ravelin. Une aubaine: la rencontre d’une noce gitane, les gitanes tant chantés par Armand Silvestre, aujourd’hui un peu disséminés aux environs de la ville, depuis les troubles d’il y a cinq ans, la fameuse descente de tous les ouvriers des faubourgs contre les Bohémiens de Saint-Cyprien, à la suite de la sanglante bagarre de la place du Capitole (un maçon aveuglé à coups de ciseaux, les deux yeux sortis de leurs orbites, par un Gitane tondeur de chien, les longs ciseaux cliquetants que promènent dans tout le Midi, de Bayonne à Marseille, les gars musclés de la tribu).
La tribu prophétique aux ardentes prunelles!
Le siège du quartier gitane par les ouvriers toulousains, les inondations de 1875, quand le maréchal de Mac-Mahon, accouru sur le lieu du sinistre, ne trouva à dire, devant tant de ruines, que la phrase demeurée légendaire: «Mon Dieu, que d’eau, que d’eau, que d’eau!» voilà les deux grands événements que vous ressassent, sans variante aucune, tous les cochers de Toulouse.
_Mardi, 11 septembre._--Une lettre de Paris. --«Et vous avez manqué les luttes au «Village suisse,» la fin du championnat du tournoi de Paris. Les Pyrénées et le Languedoc vous retiennent et pourtant cet Appenzel de carton pâte avait son charme, animé par des gros bergers suisses aux prises avec nos gymnastes: c’était très Guillaume Tell, Chillon, Fuelen et Gessler. Je vais tâcher de vous narrer cela. D’abord le décor que vous savez, des rocs, des chalets et des chapelles. Au milieu, de bons gros gars balourds aux yeux de lait mouillé d’azur, tout frais, épris seulement de nourritures lourdes et de bolées de vin, des blonds rudes caleçonnés de toile s’agrippent aux gymnastes plus sveltes et plus fins, mais qui n’en ont pas moins le dessous; tombés d’abord, nos lutteurs le sont tout le temps, car les bergers sont têtus, obstinés et féroces quand ils ont la prise. Ah! on y va avec entrain, pas de «chiqué», c’est vite fait, on se bourre constamment et l’on va taper du crâne contre la balustrade et parfois contre l’estrade, où siègent les autres lutteurs. Dans les chalets, dans les allées, il y a un monde! L’eau tombe de la cascade, on s’égaie, on se sent devenu soi-même quelque chose de suisse, on a une âme de l’Oberland ou du Valais, et tout à l’heure on regagnera aussi sa petite case en bois aux fenêtres ornées de pots de géraniums à la forte odeur cuivrée qui, par ce temps doux, enchante.
Mais le tournoi est fini, les vainqueurs (on le prévoyait), sont les bergers. On va les couronner avec le cérémonial usité en Suisse. Un troupeau de filles, robe rouge et tablier bleu, monte sur l’estrade et chacune à tour de rôle couronne le vainqueur. Réjouissant à l’œil l’agenouillement de tous ces gros gars en face des promises, on a l’idée que la fille sent le lait et le garçon le suint des laines. Une fois couronné, le gars embrasse la fille, mais rudement, sans s’attarder. On les sent robustes et très gosses, bien plus heureux d’être promenés autour de l’estrade sur les épaules de leurs compagnons que de se frotter aux jolies joues roses des servantes; bons gros garçons sauvages aux crânes tondus ras, aux petits yeux bleus naïfs, aux fortes pattes de chiens patauds.
Après, il y a des chants variés d’Helvétie: chœurs de Berne et ranz des vaches de l’Oberland, et enfin illumination de la vallée avec cortège de filles, de gars, de vaches et de chèvres, un vrai défilé de jouets mécaniques, les gars miaulant, les filles piaulant dans l’échevèlement rouge d’une retraite aux flambeaux, et comme couronnement, la sortie avenue de Suffren et de la Motte-Picquet au milieu de la godaille de tous les estaminets ouverts, dans le public spécial de fillasses que vous savez, aggravé des gandouras de tous les Egyptiens disponibles de la rue du Caire! La rue du Caire en faillite, les chameaux vendus, les fellahs sur le pavé et s’ébattant avec toutes les jeunes cravates du quartier, un Grenelle aujourd’hui mâtiné d’Alexandrie et qui fait des avenues de l’Ecole militaire un des plus grouillants étals de luxure qu’on ait vu à Paris depuis l’autre Exposition. Ah! la «Rue amoureuse» de Maurice Beaubourg est dépassée, et de combien! et il s’en perpètre de raides dans les hôtels meublés du Gros-Caillou, en ce moment. Pour peu que les chaleurs reprennent, on va mettre les bancs aux enchères.
_Samedi 15 septembre._--Bayonne, quatre heures et demie.
Fonda española VASCONGONDA AJ HERNANI perla tenida por la señora doña Manuela