Part 25
_Lundi 23 juillet._--Huit heures du soir, à quai de l’île de la Grande Jatte, à bord de l’house-boat le plus fleuri de cet été. Ils et Elles dînent. «--Elle commence à sentir, cette Seine! --Aussi, dès demain nous descendons. Nous coucherons à Rouen mercredi et jeudi au Havre. --Si long que ça, d’ici Rouen? --Mais, chère amie, il faut compter avec les écluses et la grande semaine à Trouville... --Naturellement, puisque Gontran fait courir. --Alors, pas possible de vous garder pour demain? --Dîner à l’Exposition par cette chaleur? Oh! non! --Et cette soirée de gala chez la Loïe ne vous tente pas? la nouvelle pièce japonaise, Sada Yacco dans le «Sculpteur»? --Sada Yacco! Est-elle assez lancée! Il n’y a qu’elle qui fait prime à l’Exposition! --Elle est un peu mieux que Mérode en danseuse cambodgienne. --Vous êtes dur. Assez joli, moi je trouve, le grand insecte d’or qu’elle donne avec ses semblants d’antennes, ses longs doigts allongés d’ongliers de métal, mademoiselle Chou de Bruxelles!... --Oui, mais si peu d’Extrême-Asie! si d’Extrême-Montmartre! et puis démodée par Falguière! --Et puis, il n’y a pas à dire, cette Sada Yacco sait mourir!... --... comme Sarah elle-même... --Dites donc, vous qui savez tout, qu’y a-t-il de vrai dans la prétendue sortie de mademoiselle T... à mademoiselle P..., le soir du fameux bal où on les aurait priées de prendre la porte, la mère et la fille, parce que pas invitées? --Mais il y a l’absolue vérité. Cela s’est passé comme vous le dites... mademoiselle P..., qui est de toutes les fêtes ou qui veut en être, avec l’aplomb qui la caractérise est allée sans invitation au bal des T... --Parce que?... --Parce que ça lui plaisait, à cette enfant, et qu’elle en avait l’habitude. Voilà donc les P..., mère et fille, faisant leur entrée, toutes voiles dehors, dans l’hôtel du quartier de l’Etoile. Les maîtresses de maison ne bougent pas, incident qui aurait pu passer inaperçu si madame P..., la mère, pour prendre contenance, ne s’était avisée de complimenter madame T..., sur son bal. A quoi mademoiselle T..., qui a de la dent et de la tête: «Mais madame, vous n’avez pas d’avis à donner sur une fête à laquelle vous n’étiez pas priée...» --Tableau! --... de genre... Et qu’y a-t-il au fond de tout cela? --Rivalité de cœur, bataille de dots autour du plus beau des présidents. --Notre petit Morny!... --Vous l’avez nommé. Sa dernière fête a fait révolution. Aussi demandé qu’autrefois le joli comte Boni de Castellane.
_Mardi 24 juillet._--Le Grand Bazar. Croquis d’Exposition. Trois heures; sous la chaleur torride, public de province ou de banlieue, reconnaissable aux filets à provisions et aux flopées d’enfants remorqués par chaque couple. Dans les parterres, plus une fleur, plus un lys au Japon, plus un iris d’eau à la Chine; des morceaux de journaux et des papiers gras décorent les parterres. Mais, en revanche, partout des stridences de flûtes et de lentes, d’affolantes et monotones mélopées tonitruent et font rage d’un bout à l’autre du Trocadéro: flûtes de roseau assourdissantes et aigres devant le théâtre égyptien, flûtes de bambou devant le théâtre indien, ouvert d’hier (quatre idoles trônent, accroupies sur une estrade, enturbannées de rouge et barbues jusqu’aux yeux); à l’Indo-Chine ce sont les miaulements hystériques et les continus cliquetis de métal du fameux gamelun; à la Tunisie, des dégueulandos, des barcarolles napolitaines; à l’Algérie c’est le badaboum et toute l’horreur canaille des danses du ventre, et là-dessus, des hurlements d’Apaches, des invites caressantes, des gestes de guenon et d’obséquieux appels de nègres aux yeux lubriques; autour de l’Egypte, enfin, revoici l’Orient de bazar et de pacotille d’un tas de Juifs félins, quémandeurs et souriants: une foire et un brouhaha à rendre fou le plus paisible des électeurs, la plus honnête des ménagères, le plus épicier des héros chers à François Coppée; la Salpêtrière installée en plein Paris 1900, sous une température de 35 degrés à l’ombre et de 48 au soleil; tout ce qu’il faut pour développer la neurasthénie dans une population déjà déprimée par la qualité de l’eau, la rareté de l’air et les veilles, une source de gains certains et de fortunes futures pour tous les médecins aliénistes et les maisons de santé du département.
_Vendredi 27 juillet._--Saint-Cloud. Où vont les statues.
Qui se souvient encore du groupe des trois femmes qui dominait le fronton de l’ancien palais de l’Industrie? Qui de nous se rappelle la grande figure, on eût dit bénissante, dont les bras tendus commandaient la grande travée, aujourd’hui ouverte entre le grand et le petit Palais? L’administration des beaux-arts les a pieusement recueillis et, à grands frais... des contribuables, a dépêché et installé le dit groupe dans un des plus beaux parcs des environs de Paris, un ancien parc impérial, maintenant ouvert au public, le plus proche peut-être des fortifications, celui que la foule des dimanches préfère même au dessous-bois du bois de Boulogne; le parc, en somme, le plus populaire et, par cela même, peut-être le plus abandonné du ministère des beaux-arts, celui qu’une dévastation on dirait systématique déshonore et enlaidit chaque jour, celui dont les piédestaux, veufs de statues, attristent la belle ordonnance des allées et la mélancolie grandiose des perspectives.
J’ai nommé le parc de Saint-Cloud.
A ce parc mutilé et dont les nymphes et les demi-dieux ont disparu, M. Roujon a, compensation médiocre, envoyé les trois figures allégoriques qui alourdissaient jadis la silhouette du palais des Champs-Elysées. C’est la grande allée qui conduit de Saint-Cloud à Sèvres qui a hérité du groupe sans emploi. On peut le voir maintenant étaler prétentieusement ses proportions monumentales un peu plus loin que les triples escaliers d’eau de la légendaire cascade de Saint-Cloud; mais, comme les figures de l’ancien palais des Champs-Elysées ne sont pas à l’échelle des autres statues ni même à celle des arbres voisins, le nouveau groupe fait le plus piteux effet. Les statues, d’ailleurs, destinées à être vues d’en bas et à distance, sont placées à niveau d’homme. Gestes et proportions, tout en est grotesque: emphatiques et rigides, elles dressent au pied des hauts ombrages de grands fantômes de pierre dans le goût des féeries des théâtres Cocheries... Mais, de cela personne ne s’est soucié aux beaux-arts; trois statues étaient demeurées pour compte, il fallait bien les placer quelque part.
Saint-Cloud étant le parc sacrifié, c’est Saint-Cloud qui a hérité de ces trois Gigoudaines. Frais de transport, réparation des figures et établissement du nouveau piédestal ont coûté trente-deux mille francs.
Franchement, on aurait mieux fait d’acheter quelque Rodin!
_Dimanche 29 juillet._--Bigorre, trois heures. Il pleut: une petite pluie fine et tiède, presque un brouillard qui noie les sommets environnants et met à mi-flanc des montagnes des couches de vapeur fumantes; les grands ombrages humides de ce pays en paraissent plus mouillés encore.
De la haute galerie de la maison que j’habite, je domine une route et, de l’autre côté de cette route, des jardins et des jardins qui s’enfoncent très loin dans la vallée et donnent, au crépuscule, l’impression d’une forêt. Ce sont des jardins de couvents, des parcs d’anciennes demeures provinciales, demeures de nobles; dont l’aspect extérieur comme les habitudes n’ont pas changé. Et des marronniers gigantesques, des magnolias en fleurs, des wellingtonias enguirlandés de clématites, toute une végétation monumentale et luxuriante, comme seules en produisent les Pyrénées, accueillent mes yeux partout où ils se posent, épanouis au hasard des pelouses et des tournants d’allée bordés de géraniums.
C’est dimanche. Les allées et venues des jardiniers et de la domesticité n’animent pas aujourd’hui les jardins. Il y a une fête sur les «Coustous», la promenade de la ville, une fête au Casino aussi: concours de grimaces à la fête populaire, concours de grimaciers à la fête mondaine. Et puis les vêpres, la grande distraction des petites villes dévotes, ont dû attirer à l’église pas mal de serviteurs de ces vieux logis. La route elle-même est déserte; elle ne se peuplera que plus tard, à l’heure où l’on va boire les eaux de Salut. Et de cet abandon sous la pluie s’émane, se dégage une atmosphère d’accalmie et de torpeur provinciale, combien précieuse après le tumulte et la fièvre de Paris!
Tout à coup, au tournant de la route, une étrange procession. Engoncées de cotonnades, coiffées de marmottes, des fichus de laine aux épaules, neuf créatures... neuf marionnettes paysannes s’avançaient de guingois, l’une boitant de la hanche, l’autre secouée d’on ne sait quel tremblement, celle-ci bossue, celle-là la taille déviée, poupées démantibulées, comiques et atrocement tristes avec leurs faces grimaçantes et leur démarche en saccades.
Elles s’avançaient trois par trois, se tenant par la main et se parlant avec des contorsions de tout le visage et des gestes de folles... Un Goya vivant que ces trois rangs de jeannetons paysannes gesticulantes et trébuchant. Quatre pauvres vieux les suivaient, quatre pauvres vieux très propres, moins agités, ceux-là, mais l’air si las dans leurs vestons élimés! de tristes faces usées de très vieux ouvriers et des gestes gauches, des mines empêtrées et navrantes. D’où pouvait bien sortir cette humanité de misère? J’avais commencé par sourire, j’avais maintenant le cœur étreint à en crier.
Trois religieuses fermaient le cortège et leur présence à la suite de ces malheureux m’expliquait tout. C’étaient les vieillards de l’hospice, les aliénés hospitalisés dans un des couvents voisins que ces trois sœurs conduisaient à la promenade. Leurs bonnets blancs, leurs longs voiles noirs et leurs chapelets cliquetants complétaient la procession. De temps en temps une des sœurs se dérangeait pour aller rectifier un geste d’une des folles, assujettir un fichu, remettre une égarée sur le rang, puis elle revenait prendre sa place entre ses deux compagnes.
Elles avaient dans le visage, et dans les yeux comme une lueur d’apaisement.
Le cortège passa et je me demandais quelle pouvait être la vie de ces trois femmes au milieu de ces gâteuses, de ces idiotes et de ces fous. Quelle abnégation et quel dévouement il faut pour consentir à une telle existence! quelle foi et quelle ferveur il faut avoir dans l’âme pour assumer une telle tâche sans trop de répulsion et de dégoût! Je me demandais aussi quelle religion nouvelle, quelle Eglise encore à naître, quand la foi chrétienne aura tout à fait disparu, pourra donner à ses adeptes la puissance de renoncement et de charité incarnée dans ces trois inconnues.
_Lundi 30 juillet._--Dans la cour de l’hôtel de France, onze heures. Des groupes de baigneurs se pressent autour du tableau des dépêches: c’est le télégramme de Monza, la nouvelle de la mort d’Umberto tué par la main d’un anarchiste.
Le roi Humbert, la reine Marguerite! La presse européenne... que dis-je? le monde entier vont, pendant huit jours, être remplis de ces deux noms.
Le roi Humbert! Et, malgré moi, j’évoque la figure du mort, tel je la vis, alors en pleine santé, à Venise, au moment de l’embarquement du kaiser pour Jérusalem.
J’étais sur la lagune, en gondole, vis-à-vis du «Hohenzollern», dans un tas mouvant d’autres gondoles et de «vaporetti». Tout Venise costumé était là sur l’eau, une Venise de carnaval sortie des magasins d’accessoires pour fêter Guillaume II. Le kaiser faisait aux Majestés italiennes les honneurs de son yacht, et, quand, sanglé dans son uniforme d’amiral, il apparut, aidant la reine Marguerite à descendre l’escalier du bord, la Majesté impériale m’apparut singulièrement haute de taille auprès du roi Humbert, déjà tassé, quoique robuste, dans son uniforme de général allemand. Ses grosses moustaches ébouriffées, ses énormes yeux ronds aux sourcils broussailleux et noirs, sa nuque épaisse et son aspect brutal de sous-off ne pouvaient soutenir la comparaison avec la jeunesse et la force élancée du beau guerrier blond, que donnait le Kaiser.
La reine Marguerite, très parée, les cheveux visiblement teints et la physionomie altérée sous le fard, ne pouvait lutter non plus avec la minceur élégante, l’air de douceur hautaine et les cheveux précocement blancs de l’impératrice d’Allemagne.
Guillaume était le grand triomphateur de la journée.
C’était en octobre 1898. Deux mois à peine auparavant, Lucheni assassinait, sur un quai de Genève, l’impératrice Elisabeth d’Autriche. Quatre ans avant, c’était le tour de Carnot frappé à Lyon par Caserio.
Il faut qu’aujourd’hui ce soit le roi d’Italie qui tombe, à Monza, au sortir d’une fête, sous le revolver de Bresci. Le revolver! Et voilà que l’arme à feu apparaît dans l’attentat contre les souverains. C’est une ère nouvelle qui commence dans les annales de l’assassinat politique, et avec 1900 disparaît des mains des meurtriers la légendaire arme blanche qui, depuis Ravaillac, faisait dans le populaire désigner les rois sous l’épithète de «fruits au couteau».
_Mercredi 1er août._--Une lettre de Paris. «Et vous avez manqué la cinquantième de «Louise» et le déjeuner au Moulin de la Galette, comme si les Pyrénées valaient la Butte. Poseur, va!... Et ç’a été très réussi, même la chaleur (36 degrés à l’ombre), et dans un décor... mettez de Jusseaume, mais nature cette fois, et un grouillement de foule, remous d’ouvriers et reflux de gigolettes, comme n’en a pas encore trouvé Carré même dans sa figuration de la «Vie de bohème»! C’est qu’aussi tout le quartier était en émoi. Songez: toutes les élégances de nos théâtres subventionnés, ça ne se voit pas tous les jours.
»Et quel banquet! Quatre cents couverts. A la table d’honneur, les ministres, Leygues, Roujon, Camondo; puis les triomphateurs de la fête: Carré et Charpentier; Heugel; les critiques; Courteline, Bauër, Mendès; les gens de la maison: Vizentini, Messager, Luigini, Jusseaume; les muses: la muse de Paris, mademoiselle Cortot; la muse de Montmartre, mademoiselle Stump, d’une distinction, ma chère! (plus qu’archiduchesse, princesse de Galles avec un nez d’une aristocratie et une robe! un La Gandara); enfin, toutes les fauvettes de l’Opéra-Comique: Guiraudon, Rioton, Mastio, Tiphaine, Gauders, Marié de l’Isle et Vilma.
»Couleur locale: on sert des frites dans des cornets de papier; chaleur tous les hommes s’éventent, les plus galants éventent leurs voisines, des jobards éventent leurs voisins. Là-dessus, speech subtil de Carré au ministre. Le ministre se lève, va répondre. Quelqu’un, au fond de la salle, chante: «V’là d’la carotte! elle est belle! V’là d’la carotte!» Cette réminiscence de «Louise» jette un froid; ce froid ne facilite pas le raccommodement Carré-Bernheim. Vous vous souvenez de l’article de la «Nouvelle Revue» et des motifs allégués par Bernheim: sa bonne foi surprise, son texte oblitéré, etc. La réponse de Carré avait été verte, mais juste. Et l’on espérait que cette fête au Moulin de la Galette, de la bonne galette chère à tous, réconcilierait les rivaux; on présente l’une à l’autre les parties adverses: «V’là d’la carotte! elle est belle! V’là d’la carotte!» Mais le raccommodage ne se fait pas; il fait trop chaud la colle ne prend pas.
»Le ministre part: on va s’amuser.
»Voilà l’plaisir, mesdames! voilà l’plaisir! En place pour les danses.
»Les grisettes invitées font les grandes dames, les chanteuses font les grisettes. Mastio est toute rose dans une robe rose. Un quadrille s’échevelle: c’est Tiphaine avec Fugère, c’est Tiphaine avec Bouvet. Et puis on va prendre le frais sur le haut du Moulin. Comme au fond d’un gouffre, on y découvre un Paris admirable sous un ciel d’orage à la Turner. «--Un Jusseaume! s’écrient les enthousiastes. --Non, pas de blague! répond ce jeune La Violette. C’est tout de même un peu mieux que mes décors! --Voilà qui nous change de Carolus Duran, insiste une peste. --Comment? --Mais oui: Carolus Duran, élève et maître de Velazquez.» D’ailleurs, je vous envoie le menu du déjeuner.
»P.-S.--Vous avez aussi manqué le banquet Raspail «Au bon Pécheur», le banquet de Bercy organisé en l’honneur du bon terre-neuve, le chien sauveteur célèbre dans tout le quartier. Ce bon toutou présidait, assis dans un fauteuil tendu de peluche rouge, une serviette au cou, passée dans un collier ciselé d’un travail exquis. C’était un beau spectacle; mais on ne saurait être partout. Vous manquez aussi, avec votre manie de villes d’eaux, le shah Mozaffer ed Dine, pour qui tout Paris a des yeux de chatte. Ce shah, avec toute sa suite d’uniformes chamarrés d’or et coiffée d’astrakan, est le lion du jour, mais il apporte dans ses sorties une fantaisie qui met tout le personnel du palais des Souverains sur les dents. Voilà un auguste visiteur qui pourra se vanter d’avoir donné du fil à retordre à la police. Jusqu’ici, il n’accepte aucun programme, il dérange tous les plans concertés de promenade et ne quitte pas le trottoir roulant; la rue de Paris, paraît-il, est aussi l’objet de ses prédilections nocturnes. Noblesse oblige: on n’est pas shah impunément.»
_Dimanche 5 août._--Bagnères-de-Bigorre. Croquis de province. La chambre, qui sert ici de cabinet de toilette, domine d’abord toute une retombée de glycines mauves éparses sur le zinc en ce moment disparu d’une petite terrasse, puis une courette et, au delà de la rue, la plus passante de la ville puisqu’elle conduit aux Thermes, une villa, espèce de maison meublée dont chaque étage change de locataires trois ou quatre fois durant la saison.
Au rez-de-chaussée, derrière les lamelles de deux persiennes entrebâillées, un profil de vieille apparaît embusqué dès l’aube et, dans le clair obscur d’un petit salon sans jour, on sent qu’une curiosité aux aguets surveille et épie. Ce sont deux yeux de chouette levés vers ma fenêtre, chaque fois que je m’habille, qui m’ont révélé la présence de cette Sachette, la Sachette de «Notre-Dame de Paris», le spectre échevelé de la recluse de Victor Hugo, dont les mains griffues étreignent comme deux serres l’épouvante de l’innocente Esmeralda; et ce sont, en effet, les mêmes cheveux blancs et le même front osseux, le même nez en bec d’aigle et les mêmes lèvres minces dans une face de vieil ivoire. De temps à autre les persiennes entrebâillées s’entr’ouvrent, poussées par une invisible main, et la vieille s’accoude à la barre d’appui. C’est qu’un couple vient de passer ou, pis, quelque élégante et frivole jeune femme dénoncée à la vieille par l’envolement de ses écharpes; et puis les persiennes se referment et, tout le long du jour, à quelque heure qu’il soit, jusqu’à la tombée de la nuit, c’est le même manège, on dirait automatique, et le même jeu de persiennes poussées et refermées par une vieille maniaque tapie là, dans l’ombre, comme une araignée malfaisante et hostile.
O toute cette petite ville observée et guettée par cette vieille à moitié folle qui regarde, interprète, juge, invente, dénature et calomnie --cela, j’en suis sûr-- tous les gestes et tous les regards qu’elle surprend! Dire que, la saison finie, pendant tout l’hiver et les longs mois de pluie, elle surveillera encore, sa maigre face collée aux vitres ruisselantes, l’indigène en béret et l’ouvrier tisseur des lainages du pays, demeurés les seuls passants!
O Bigorre, petite ville de mon cœur, dire que, derrière les rideaux de toutes tes fenêtres, dans l’ombre de toutes les persiennes, il est des paires d’yeux tout pareils à ceux-ci, qui regardent et surveillent des faces anxieuses, sœurs de ce masque de cire qui attendent et épient! Et c’est toute ton âme, ô province, toute ta petite âme oisive, malveillante, sournoise et dévote, qui transparaît aux vitres de cette fenêtre.
_Lundi 6 août._--Venise en danger; une lettre de Paris:
«Cher monsieur,
«Je me permets de vous envoyer le dernier numéro de la «Revue de Paris» (1er août), où se trouve un article dont le titre indique le sujet: «Venise en danger.»
»Je sais que vous connaissez, que vous aimez Venise; que, par conséquent, vous avez souffert de tout ce qu’on prépare contre elle. Aussi vous serais-je reconnaissant de citer l’article en question, de noter que, même au point de vue utilitaire ainsi que je le développe, les crimes industriels qui tueraient Venise ne la tueraient pas dans sa beauté seulement, mais dans sa vie même, sa vie organique fondamentale.
»Il faut s’unir pour la beauté chaque fois qu’on le peut.
»Robert de SOUZA.»
Et, en même temps que la lettre, m’arrive le numéro de la «Revue». Dans un judicieux et savant article M. de Souza y dénonce et étudie sérieusement le danger qui menace la ville des Doges, Venise la blonde, endormie et bercée au flux et au reflux de l’Adriatique, qui, par les mille et un réseaux de ses «canaletti», lave et vivifie, en les protégeant contre la poussière dévastatrice, les façades encore dorées par places de ses anciens palais.
Il y a deux ans, j’avais déjà poussé le cri d’alarme en dénonçant la disparition de la «Casa Barbiere», ce beau palais «Veniere» si longtemps hospitalier aux artistes, menacé de tomber entre les mains d’une Compagnie anglaise qui veut y établir une usine. Une usine en plein Grand Canal, à cent mètres du palais Vendramin et de la «Casa d’Oro»! Ça ne serait pas la première, d’ailleurs; déjà une succursale de Murano y pousse ses suies et ses fumées qu’elle mêle à celles des vaporetti... des vaporetti sur l’eau lourde, où le Carpaccio a évoqué ses gondoliers. Dans le même article, je criais l’infamie d’un quai imminent, oui, d’un quai qu’il était question d’établir sur le même «Canale Grande», pour y permettre la circulation des fiacres, des automobiles et des bicyclettes; et ce fut, de ma part, un cri de détresse indignée dont M. de Souza s’est souvenu.
Aujourd’hui, le péril est plus grand encore. Non seulement le Grand Canal est toujours menacé par ces horribles Compagnies anglaises qui ont tout syndiqué à Venise, les verreries et les marchands de bibelots comme les grands hôtels, mais pis: sous prétexte d’assainir la Ville de la Mer, qui est la plus salubre de l’Italie, puisque les médecins y envoient maintenant se remettre les neurasthéniques, loin du bruit et de la trépidation de nos grands centres modernes, et que l’absence totale de poussière en fait un des rares endroits où l’air soit respirable encore; oui, sous ce prétexte, voilà que des ingénieurs proposent de démolir des quartiers entiers. Pour élargir les rues, on va de gaieté de cœur supprimer en tas vieilles églises et palais; à leur place on créera des voies nouvelles. Pis encore, ils proposent de combler les canaux et de les changer en chaussées, quand il est évident que, les canaux comblés et, devenue terrienne, Venise serait fiévreuse, pestilentielle et chargée de miasmes, comme les bourgades abandonnées de ses lagunes, telles que Torcello, Chioggia, villes mortes ou mourantes, mal gardées par un sol incertain sans être affranchies par les eaux.
Dernier crime enfin! Sous prétexte de faire surgir une ville balnéaire au Lido, «l’affreux Lido», comme disait Musset, et d’en faire un petit Brighton de l’Adriatique (opération anglaise naturellement, casino et grands hôtels), n’est-il pas question de relier par un chemin de fer la vieille cité et la watering-place à naître, quand un quart d’heure en vaporetti suffit; et pour la commodité des propriétaires de villas et des tenanciers d’hôtels, on parle d’installer la gare du nouveau chemin de fer... à la place Saint-Marc, entre les deux colonnes de la Piazzetta, sans doute, à moins qu’on ne jette bas, pour l’installer dans la cour des Doges, une façade du palais ducal!