Part 24
Quatre Watteau, et les plus beaux peut-être, cette «Leçon de musique» et ces «Plaisirs champêtres» où, sur des fonds d’une mélodie heureuse, tout de feuillage roux et de lointains si bleus qu’ils rappellent ceux de Vinci, des femmes en longs déshabillés de soie changeante (les femmes de Watteau et l’élégance de leurs nuques!) errent, songent ou écoutent dans des poses lasses et vaguement pensives d’amoureux donneurs de sérénades, de souples et sveltes joueurs de viole vêtus en personnages de la comédie italienne... Et ce sont les plis ondoyants des longues robes de soie s’évasant en éventail, les jolis mouvements de taille des femmes accroupies dans l’herbe, la finesse des chevilles et des poignets des sonneurs d’aubades, la cambrure de leur torse sous le satin qui ploie, la pétulance et la gaieté des Trivelins entreprenants, assis au milieu des Cydalises, avec le détail exquis et complémentaire d’une nudité de naïade, femme ou statue, on ne sait, décorant une vasque ou quelque fragment d’architecture et de son sourire immobile encourageant les chansons quémandeuses et les propos galants. Antoine Watteau! Tout le charme de la mélancolie heureuse et souriante, toute la poésie d’un Décaméron de filles d’Opéra et de femmes de la cour dans des décors d’anciens parcs.
Lancret, à côté de ces Watteau, est représenté par quatre toiles célèbres: le «Colin-Maillard», le «Déjeuner de chasse» et les «Comédiens», dans cette jolie salle en rotonde inspirée évidemment de Versailles. Les huissiers interrogés ne peuvent me donner le nom du quatrième, qui représente une fête et des danses dans un parc. Lancret, que l’engouement de la mode préféra bientôt à son maître Watteau, dont il atteignit presque l’art dans la grâce et la silhouette, mais ne trouva jamais la maîtrise de couleur et de composition...!
L’Allemagne a donné à ces chefs-d’œuvre un cadre digne d’eux dans cette haute et vaste pièce, si noble et si claire avec ses boiseries blanches aux moulures d’argent. Adorable et d’un effet exquis, cet argent introduit dans la décoration à la place de l’or et baignant, pour ainsi dire, d’un givre lumineux l’ornementation des glaces et des trumeaux et jusqu’aux motifs du plafond. A noter, ce plafond avec son motif central: une grande toile d’araignée, dont les mailles rejoignent les quatre coins de la pièce, étirée en rayons par des Cupidons folâtrant au milieu d’attributs de pêche, le tout couleur de lune et de verglas luisant. L’Allemagne est d’ailleurs amoureuse et coutumière de ces décorations argentées, déjà admirées par moi dans les salons de la Résidence à Munich et dans les pavillons de chasse de Nymphenbourg.
A côté du grand salon, une série de petites salles, de cabinets et de petits boudoirs en rotonde, remplis les uns de Nicolas Lancret, les autres de Jean-Baptiste Pater.
_Vendredi 6 juillet._--Fleurs d’exotisme. Sada Yacco, la Duse japonaise, dans «la Geisha et le Chevalier», au théâtre de la Loïe Fuller.
Certes, le spectacle le plus artiste et le plus Extrême-Asie de toute l’Exposition que cette pantomime tragique jouée, en pleine pitrerie blagueuse et montmartroise de la rue de Paris, par les comédiens et les mimes ordinaires de Sa Majesté l’empereur du Japon, la seule troupe autorisée, là-bas, au Pays-Bleu, à se montrer sur les planches. Des personnages presque sacrés dans leur métier quasi rituel, ces comédiens prédestinés de caste et de naissance et dont les gestes, les jeux de physionomie et de scène, si déconcertants d’imprévu qu’ils paraissent être, se développent réglés d’après d’imprescriptibles lois.
«La Geisha et le Chevalier», c’est l’éternelle histoire de la courtisane amoureuse: le coup de foudre et de passion ressenti par Katsouraghi, la plus célèbre des geishas, pour le chevalier Nagoya au cours d’une visite du jeune seigneur au quartier réservé des courtisanes; jalousie de Banza, autre chevalier épris de Katsouraghi, rencontre et rivalité, puis défi et duel arrêté par l’intervention de la geisha. Mais le bien-aimé Nagoya est lui-même fiancé.
Pour le retrouver sa jeune promise, la douce Orihimé, pénètre dans le quartier des courtisanes... et pour dérober son amant à la jalousie de Katsouraghi se réfugie avec lui dans un temple bouddhiste interdit aux femmes; mais l’amoureuse geisha en force l’entrée, en séduit les prêtres par ses danses, retrouve les fugitifs, les accable d’injures, de blasphèmes et de coups et, finalement arrêtée par un gardien du temple, expire de désespoir dans les bras de son amant. La trame, en somme, la plus simple, la plus enfantine, mais dont les attitudes, la gesticulation et la désordonnée et forcenée mimique de ces Japonais font une espèce de cauchemar d’opium, hallucinant et fantasque comme une série de masques d’Hokousaï, par moments élégant et fragile comme une estampe des Maisons vertes d’Outamaro.
Et ce sont, haut juchés sur ses patins de bois, dans l’ample retombée d’une robe brodée et peinte, les repliements de corps, l’ondulation couchée et les gestes précautionneux, étriqués et comiques de la geisha amoureuse, son gazouillis puéril et chantant, sa face étroite et rose, prodigieusement fardée, et surtout la déconcertante souplesse, le flou d’écharpe soyeuse de tout cet être frêle et minaudier, son aspect inquiétant et rare de bibelot vivant et d’intelligent petit animal.
Les acteurs Kawakami et Tsousaka combinent autour d’elle des poses et des attitudes de personnages de kakémonos et de combats de Samouraï. Démantibulés comme des pantins, héroïques comme des dieux de légendes, ils amusent et effarent. Leurs jeux de scène, merveilleusement réglés pour la joie des yeux et le triomphe de la couleur, opposent les uns aux autres les costumes et les mouvements dans un grouillement fastueux de mauvais rêve hilare. Que de horions et que de coups! Il y a de la clownerie dans leur fureur; et une terrifiée bousculade de prêtres bouddhistes, culbutés par la geisha et s’écroulant, les uns sur les autres, à plat ventre, impose à crier le souvenir d’une scène des Hanlon-Lees.
Il y a aussi de la terreur et de la folie dans leurs grimaces. Des contorsions de supplices, des recroquevillements de membres, des déformations imprévues d’anatomies devenant tout à coup ou bossues ou boiteuses, des accroupissements de cul-de-jatte, des étirements de doigts à la façon des deux frères Marco secouent sur l’assistance le rire convulsif de la grande hystérie et de la grande épouvante, la grande épouvante jaune, qui, dans l’Extrême-Orient, préside aux inventions savantes et aux raffinements médités des lents et voluptueux tortionnaires, l’Extrême-Orient, terre des supplices.
Après, ce sont, dans l’arc-en-ciel remué de toutes les nuances, les déplacements et les épanouissements de fleur et de vertige, les embrasements de voiles, de nuées et de clartés, tour à tour phalène, statue grecque ou calice, de la grande, grande artiste, artiste comme Sarah, comme Rose Caron et comme Ellen Terry, de cette Danseuse du Feu: la Loïe Fuller.
_Lundi 9 juillet._--Le Grand Bazar. Huit heures du soir, sur la terrasse en rotonde qui domine les ombrages de Ceylan et les grands lys du Japon, embaumés, entêtants et si blancs, de la section du Yeddo. Sur la petite estrade de la salle du restaurant, des gigues anglaises et des cachuchas sévillanes; dehors, dans les frisselis des feuilles, des valses et des czardas hongroises pleurées ou violentées par l’archet de Dimiko. Ils et elles dînent:
«--Mais on est très bien ici. --Un peu mieux qu’à la Feria. --Plus fraîchement surtout! --Oh! ne me parlez pas des restaurants de la rue des Nations! On étouffe dans ces caves, impossible d’y établir des courants d’air, et les atmosphères pas renouvelées par ces temps d’Exposition et de trains de plaisir! --C’est vrai, c’est demain, les grands arrivages! --La période de la conquête, du 10 au 16; huit jours à l’Exposition: toute la province, toute la Provence surtout à Paris. --Le moment de filer à la campagne! --Où allez-vous pendant les fêtes? --A Dieppe. --Nous, aux environs de Paris. --Vous ne vous éloignez pas cette année? --L’attirance de la tour Eiffel. --Et du pont Alexandre. --Peut-être! --D’ailleurs, on s’éloigne très peu, cet été, de Paris. --Vous savez la villégiature à la mode? --Non! --Enghien et Montmorency! --Enghien-les-Bains? Non, vous en avez de bonnes! --Parfaitement. A cause du ménage Rostand. --? --Sarah vient d’y louer l’ancienne villa de Villemessant, pour se rapprocher de son poète. --A Enghien? --Parfaitement. Les Rostand sont installés dans le château des Dino, à Montmorency. --Villégiature princière. Il ne s’embête pas, l’auteur de l’«Aiglon»! --Dame! «Cyrano» avec Coquelin, l’«Aiglon» avec Sarah, c’est la grosse opération de cette année 1900: ce sont six cent mille francs, au bas mot, que le théâtre lui met dans la poche. Et l’on dit que les poètes meurent de faim! --Jamais quand ils ont déjà par eux-mêmes cent mille francs de rente! --Que voulez-vous dire? --Que la fortune ne nuit pas au talent. --Et les débuts de Mme Rostand à la Porte-Saint-Martin, dans le rôle de Roxane, qu’y a-t-il de vrai? --Tout est possible. Je l’ai vue jouer les «Romanesques» en plein casino de Luchon. --Mais à Paris? --Heu! cela ferait monter la recette. --Et les débuts de Mme Le Bargy? --Un vent de folie court sur la ville. --Au retour de Sarah, elle débute dans Juliette. --La «Princesse Mélissinde»... oui, j’ai lu! --Et Sarah aborde carrément le rôle de Roméo, celui du troubadour, créé par Guitry! --Et vous verrez qu’elle y sera parfaite. Cette Sarah, elle finira par jouer le Bon Dieu!»
Et les valses de Dimiko traînent alanguies, tourbillonnent enragées ou se lamentent presque. Au loin, très «basile-et-sophia», le château d’eau, gigantesque vitrail de pierreries changeantes et brasillantes, symbolise Byzance à l’Exposition.
_Mercredi 11 juillet._--Affaires de Chine. Les oasis de l’Exposition. Le coin le plus frais et le plus ombreux du Trocadéro. Des pelouses et des massifs d’arbustes du vert le plus tendre et du vert le plus sombre, des arbustes nains, taillés, tourmentés, tarabiscotés, d’une joliesse bizarre et exquise, et, çà et là, entre des roseaux immobiles, de l’eau enjambée par des ponts de bambous. Au hasard des pentes des pavillons s’étagent, laqués de rouge avec des terrasses et des vérandas, l’air de gros mandarins coiffés de parasols sous la courbe successive de leurs triples et quadruples toits. A droite un grand mur de faïence, qu’on voudrait de porcelaine, clôt le soi-disant village, faïence hérissée de dragons, de serpents stylisés et d’effarantes arabesques où bâille l’embrasure d’un porche. Les hautes murailles d’une forteresse ferment le site à gauche: le Kremlin! Et, là encore, des grands toits de tuiles vernissées, des crénelures profondes, des donjons massifs coiffés de clochers bien asiatiques, tout un ensemble rébarbatif de citadelle barbare, dont le voisinage affine encore l’élégance gracieusée de ce jardin... chinois, car nous sommes en Chine, dans la section des Célestiaux.
Le restaurant chinois domine le tout, laqué de vermillon, éclatant et verni dans toute la hauteur de ses escaliers à jour, verni et éclatant dans toute la largeur de ses rampes de bambous et de ses galeries en terrasses, amusante, fragile et fantastique architecture, résumant en un seul type tous les modèles épars dans ce coin d’Extrême-Asie reconstitué. Des coolies, silencieux et doux, à la démarche glissante y servent, au choix des clients, des ailerons de requin à la sauce rouge, des potages aux nids d’hirondelle ou le vulgaire rumsteak pommes château; enjuponnés de toile bleu pâle, les cheveux d’un noir d’encre tressés en natte et les tempes soigneusement rasées, ils ont l’air intelligent, minutieux, timoré et attentif.
Dans les pavillons voisins on vend des soies et des pongées d’une souplesse quasi fluide dans leur trame résistante, des broderies d’une somptuosité délicate, des bronzes hilarants, des incrustations de nacre, des porcelaines tendres, des flammés d’un éclat intense et sourd, des jouets délicieux, de vrais objets d’art, figurines d’un mouvement et d’une vie comiques et exacts, inconnus en Europe de nos fabricants de jouets, des jonques et des péniches de bois de camphre et de cerisier à se mettre à genoux devant leur ingéniosité de détail et leur rendu d’exécution, des mythologies vivantes, toutes de dieux, d’oiseaux, de poissons, de fleurs et d’arbustes figés dans de la stéatite ou du jade et d’invraisemblables laques. D’autres Chinois les débitent et les vendent avec des révérences cérémonieuses et des gestes menus. Et de tous les objets exposés là, de ces architectures même s’émane et s’impose la sensation qu’on a affaire à un peuple studieux, laborieux, tranquille, ingénieux, poète, artiste et religieusement imbu de ses traditions, de son passé et de ses dieux, un peuple de dormeurs éveillés, volontairement attardé dans une civilisation puérile et magnifique, une civilisation de luxe et de poésie plus vieille de vingt siècles que la nôtre. Et ces Chinois travailleurs et tranquilles sont les mêmes qui, là-bas, égorgent, supplicient et massacrent; les Boxers des tueries et des incendies de légations de Pékin sont leurs frères; leurs frères, les sauvages tortionnaires de l’agonie de M. de Ketteler, les forcenés qui enterrent les Européens vivants jusqu’au cou, leur crèvent les yeux et leur arrachent la langue, les monstres jaunes qui regardent lentement et voluptueusement, pendant des heures et des heures, leurs condamnés râler, se convulser, se raidir et mourir!
Ces longs et timides enjuponnés de bleu sont de la même race que les massacreurs enrégimentés des femmes, des enfants de nos légations et de nos missionnaires, les bourreaux qui forcèrent un empereur à s’empoisonner et poussent à la folie la vieillesse terrifiée d’une impératrice, ceux qui, par une cruelle ironie et un sinistre à-propos du hasard, ont pour chef le prince Tuan!
Quelles maladresses ont bien pu commettre nos ingénieurs? à quels dangereux excès de zèle ont bien pu s’abandonner nos missionnaires? quelles exactions ont pu, hélas! commettre en Extrême-Asie Russes, Anglais, Français et Allemands pour avoir amené ce terrible réveil de meurtre et de fureur chez un peuple de sculpteurs, d’émailleurs, de brodeurs, de menuisiers et de prêtres studieux, débonnaires et rêveurs?
La colonisation de l’Asie restera la grande tache de sang du dix-neuvième siècle, a-t-il été écrit quelque part. Prenons garde que cette tache humide et grasse ne s’étende sur toute l’Europe!
La révolte atroce des Boxers est, à travers l’humanité, la réponse à la guerre criminelle déclarée aux Boërs.
_Dimanche 15 juillet._--Billancourt. Une aubaine, la conversation assez documentée sur l’Indo-Chine et les peuples de l’Extrême-Asie d’un ancien officier d’infanterie de marine, il y a trois ans encore en garnison à Saïgon. Les atrocités de Pékin, si épouvantables qu’elles nous paraissent, à nous autres civilisés, sont peut-être expliquées par l’attitude des coloniaux. Si le Russe déjà Tartare ne heurte pas trop le Mongol et le Mandchou dans leurs coutumes et leurs traditions, la brutalité anglo-saxonne, la morgue allemande et le «struggle for life» yankee froissent et blessent profondément la race jaune. Nous sommes, nous autres Français, les moins antipathiques de tous les «diables étrangers» que sont les Européens.
Si l’on ajoute le scandale sacrilège et l’émoi religieux des cimetières bouleversés par les tracés des ingénieurs, les ossements des ancêtres et les tombeaux violés par les travaux des nouvelles voies; si l’on ajoute enfin la mauvaise foi anglaise, le travail sourd de tous les pasteurs protestants, déjà dénoncés par Jean de Bonnefon: tout le monde anglican attelé là-bas à ameuter l’indigène contre les catholiques, on comprendra quelle responsabilité énorme ont assumée, avec leur politique de ruse et d’équivoque, les bons voisins d’outre-Manche.
_Lundi 16 juillet._--Billancourt. Chaleur torride. Les pelouses brûlent, les feuilles se fanent et se crispent au bout des branches dans une atmosphère de four. La Seine charrie des bancs de poissons morts; ce sont des flottaisons de charognes qui empoisonnent tout le fleuve... à croire que la Seine prend sa source à Londres. Très anglais, ce procédé d’empoisonner les fleuves. Furieux de ne pouvoir mettre en ligne un effectif imposant de troupes en Chine, occupés qu’ils sont au Transvaal, nos bons voisins viennent-ils pas de dépêcher à Tien-Tsin des régiments hindous contaminés de la peste?
La peste au camp des alliés! Les Chinois eux-mêmes n’auraient pas trouvé cela.
_Mardi 17 juillet._--Le Grand Bazar. Huit heures et demie; le dernier dîner à l’Exposition. Au restaurant hongrois, tout au bord du fleuve. Ils et Elles dînent.
«--Mais c’est qu’il fait frais. --Qui l’eût cru? Vous l’avez commandée, cette brise. --Et il y a du monde. --Ne criez pas victoire. C’est un des rares restaurants qui fassent de l’argent. --Non... --Si. Ils sont six en tout qui ont la vogue, et je ne les nomme pas pour ne pas affliger les autres. D’ailleurs, on devait s’y attendre. On avait fait les concessions à raison de soixante restaurants en tout, et il y en a deux cent vingt et un? jugez des bouillons. --En revanche, les kiosques de marchands de comestibles et les buvettes font de l’or. --Naturellement. Les trois quarts des visiteurs mangent sur des bancs. Charcuterie et papier gras, c’est l’Exposition de la bonne franquette. --On dit que les kiosques de journaux vendent aussi des comestibles. --Parfaitement. Ça rapporte plus que du papier. --Et ça l’emploie. --Mieux: les dimanches, les water-closets débitent du pain avec du saucisson et du vin au litre. --Il faut bien que tout le monde vive. --Vous n’avez pas encore parlé de l’école anglaise. --Oui, le pavillon de la Grande-Bretagne, les Romney, les Reynolds, les Gainsborough, les Constable et les Turner! --Moi, vous savez, j’ai toujours un faible pour Burne Jones. Vous avez vu son «Laus Veneris»? --Et son «Cupidon et Psyché» et sa suite de tapisseries de haute lice, la «Conquête du Saint-Graal»! Moi aussi, j’aime beaucoup, mais il ne faut plus l’écrire sous peine d’encourir les foudres du syndicat. --Quel syndicat? --Mais le syndicat Rodin, les maîtres de la Rodinière. Défense esthétique d’aimer Burne Jones et Gustave Moreau: ces deux noms-là font entrer la critique en fureur, et, quand elle écume, la critique... --... ce n’est pas de l’écume de petite marmite... Ce pauvre Rodin! Egorge-t-on assez les autres en son nom! --Passe encore les sculpteurs, mais, en son nom, on tue les peintres. --Mieux: on ne peut même pas en parler. --Non... --Parfaitement. Ils ont monopolisé l’éloge: eux seuls savent apprécier le maître de la Volupté et de la Douleur. Aussi qu’y ont-ils gagné? Ils en ont dégoûté le public. Il n’y a pas un chat à l’avenue Montaigne. --Comment? Rodin ne fait pas le sou? --C’est la solitude, l’affreuse solitude de l’interdit. Le pauvre grand homme s’en plaint, mais, comme c’est un brave homme, c’est charmant de voir comment il s’en console. «Je n’ai pas la quantité, disait-il dernièrement, mais j’ai la qualité. Ainsi, dans la journée d’hier il m’est venu la comtesse Potocka et le poète Oscar Wilde.»
_Mercredi 18 juillet._--Le Grand Bazar. Neuf heures et demie, la fête exotique. Une foule compacte, énorme, du Trocadéro au Champ de Mars; des têtes et des têtes serrées, tassées l’une contre l’autre: l’ensemble agglutiné et noirâtre d’un gigantesque ravier de caviar; des sueurs et des odeurs, des relents de godillots tièdes, de corsages mouillés et des touffeurs d’aisselles. Et, tout à coup, des ronronnements de tambourins, des glapissements de flûtes aigres, des mélopées et des sons de derboukas, tout un hourvari monotone et strident de musiques barbares. Ce sont les exotiques du Trocadéro qui défilent dans un sillage de poussière et de clarté. Et ce sont des grands poissons de papier lumineux et des lanternes en forme de tambours balancés au-dessus de la foule; des nègres les portent, vêtus de vareuses bleues, coiffés de chéchias rouges. D’autres processionnent appuyant sur leur torse de grandes feuilles de latanier. Des musiciens coiffés d’immenses panamas, des négresses enturbannées de madras: c’est toute la section malgache: puis voici les gandouras et les burnous de soie, les fronts ceints de cordes en poil de chameau des Arabes d’Alger; les sequins sonnaillants des souks de Tunis et les grègues bouffantes des danseuses du ventre, et la foule acclame, se bouscule et rit. Voici, drapés de bleu, les grands fellahs d’Egypte.
Précédées de mille bêtes lumineuses en papier transparent et peint, voici, harnachées on dirait de laque rouge et toutes luisantes de soieries bruissantes, les faces jaunes et camuses de gnômes indo-chinois. Un immense et long --long, oh! combien long!-- dragon de soie verte écaillée d’or ondule et serpente en brusques remous au-dessus de la foule: tarasque de l’Extrême-Orient, chimère aux énormes yeux saillants échappée on croirait d’une pagode, c’est l’emblème religieux sacré, le palladium annamite. Douze hommes engouffrés sous les plis mouvants de la bête la font se cabrer et se mouvoir. Ensuite ce sont les nudités de bronze hérissées de plumes, enjoaillées de coquillages des brutes superbes du Dahomey, les dents blanches et les yeux blancs des guerriers de Behanzin. Les souplesses félines, les gestes de statuette, les tailles minces et les torses plats tout sonnaillants de grigris et d’amulettes des sveltes danseurs cynghalais terminent le cortège aux maigres sons du gamelun, le criard et triste orchestre indo-chinois.
_Vendredi 20 juillet._--Auteuil. Cinq heures et demie, sur la petite place. Quarante-huit degrés au soleil, trente-huit à l’ombre: la plus grosse chaleur de l’année; que dis-je?... de l’année: du siècle.
Autour de la fontaine Wallace des ouvriers harassés font cercle, attendant leur tour. Les yeux mornes, tout en s’essuyant le front d’un revers de la main, ils se passent machinalement le gobelet. Avec des crissements de soie des feuilles séchées, devenues jaunes en deux jours, des feuilles de fin d’octobre se détachent des platanes, planent dans l’air chaud et tombent. Tout le macadam de la petite place en est jonché; les pas éreintés des promeneurs dérangent des tas de feuilles mortes. C’est l’automne, le précoce automne en plein mois de juillet.
Paris est en proie à Moloch!
_Dimanche 23 juillet._--Neuf heures et demie du soir au bois de Boulogne. Des familles entières gisent affalées sur les gazons des pelouses, des familles entières sous les dessous de bois; les hommes en manches de chemise; les femmes, le corsage ouvert, la plupart en camisole: tout un Paris ouvrier et faubourien venu dans l’esprit illusoire de respirer un peu dans l’air étouffant des taillis. Partout des papiers gras, des litres vides et des détritus de charcuterie. Un Paris du 14 Juillet, que l’atroce chaleur de cette semaine répand comme une écume en dehors des murs, une coulée d’humanité suante et tiède, qui se répand, telle une onde, de Vincennes à Romainville et de Boulogne à Charenton. Le Bois tout entier fleure une odeur d’aisselle. Du côté de Boulogne, en descendant vers le fleuve, dans la cendre grise du crépuscule, les groupes éparpillés à travers les pelouses font songer au campement d’une énorme kermesse en plein air, à quelque fête flamande émigrée sur les bords de la Seine. La liberté des gestes et le débraillé des costumes sont, d’ailleurs, dignes d’un Teniers et c’est à la belle étoile que l’on soupe et que l’on aime.
Entre le pont de Saint-Cloud et celui de Sèvres, dans la fraîcheur relative des berges, la nuit est sillonnée de triplettes et d’automobiles à pétrole. Ici, la nature fleure la poussière et l’essence; tout à l’heure, elle empestait la sueur.