Poussières de Paris

Part 23

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Aujourd’hui, dans l’ombre fraîche des persiennes closes, c’est la contemplation muette, secouée de petits rires, de tout le pesage évoquée par Sem dans son album le «Turf». Ils défilent tous, les gros propriétaires et les entraîneurs, princes du paddock et rois de la cote, et c’est, silhouettés avec une verve bon-enfant et à peine caricaturale, les carrures et les maigreurs, les dos voûtés ou les sveltesses connues des hautes personnalités des courses; leur tenue habituelle a même été saisie, le chiffonnage de leur cravate et la façon de porter en arrière ou en avant la jumelle ou la sacoche. Et c’est la barbe blanche et carrée de M. Aumont à côté du petit pardessus mastic de M. Edmond Blanc. Voici la canne de M. Abeille et le melon-cap de Morand, le pince-nez de Veil-Picard, la moustache et le pantalon tirebouchonné du baron Finot, la rose rouge de M. Schickler, les sourcils méphistophéliques de Rochefort, et les favoris en nageoires du baron de Rothschild, et c’est Pratt, et c’est, démantibulé et ressemblant à crier, M. Ledat. La lorgnette et la canne de Brémond voisinent avec l’ombrelle et la cravate à pois de Saint-Albin, et c’est Deschamps, voûté et pensif, et c’est la baronne de Rothschild et, merveilleux entre tous, les trois joyaux comiques de cette série: le prince Troubetskoï indiqué par trois traits de maître, le comte Boni de Castellane, pincé, sanglé, cambré, d’une jolie prétention précautionneuse et proprette, l’air d’un chat de marquise déguisé en clubman, et alors une Polaire écrasée sous l’auréole d’un immense chapeau rouge, l’air d’une goule d’Egypte hilare et lubrique avec son long sourire et ses yeux plus longs encore, sur une taille de guêpe exaspérée, douloureuse de minceur.

_Lundi 18 juin._--Le Grand Bazar. Coins d’Exposition. La douleur d’Aïscha. A l’«Andalousie», dans la petite courette des Ouled; huit heures du soir, avant la représentation.

Les Ouled viennent de dîner, et, avant de descendre dans le patio dallé de la cour des Lions, l’amusante reconstitution du Généralife où les visiteurs peuvent les admirer tous les soirs, pittoresquement groupées autour de la fontaine, affalées en tas dans les oripeaux barbares du désert et des poses abandonnées de fauves au repos, elles «farnientent» et prennent le frais sur la petite terrasse de terre battue, fumant, qui une cigarette, prenant, qui une tasse de kaoua, disséminées au hasard des chaises, toutes bruissantes de joyaux et de soie, le coude aux tables, le geste las et la pensée ailleurs.

C’est l’heure où les Ouled songent à la patrie absente. Oh! le bois de palmiers de l’oasis de Biskra!

Dans un petit groupe formé de trois Ouled, l’une tient une lettre déployée à la main et furtivement s’essuie les yeux: elle pleure. Une curiosité me prend et aussi une pitié. La lettre est écrite en arabe; j’ai longtemps habité l’Algérie, je m’approche de l’Ouled: «Vous vous ennuyez ici? vous regrettez l’Afrique? --Oh! oui, ici, jamais sortir, jamais libre. Si j’avais su, serais jamais venue... Je compte les jours... Encore cinq mois! C’est mes parents qui ont voulu! Les reverrai-je jamais?» Et elle me montre la lettre.

Aïscha (elle s’appelle Aïscha) n’est pas une Ouled, c’est une danseuse.

Elle est née à Constantine et danse à Biskra dans le café-concert des spahis, auprès du quartier de cavalerie; ses parents viennent la voir deux fois par an dans l’oasis. Aïscha n’est pas une vulgaire Ouled, une fille du désert vouée par sa naissance même à la prostitution; elle n’est pas de la tribu décriée: c’est sa famille qui lui a fait embrasser la carrière de danseuse, comme elle l’a contrainte à suivre un barnum à Paris pour l’Exposition.

Paris! Elle est venue aussi un peu par curiosité de ce Paris qu’elle ne visitera jamais, ce Paris qu’elle sent gronder, rire et haleter derrière les murailles de l’Andalousie, et où on ne la mène jamais! Les danses commencent à deux heures de l’après-midi et finissent à onze heures et demie du soir. Aïscha et ses compagnes partiront fin octobre sans connaître la grande ville monstrueuse et sonore dont le mirage les a sûrement attirées du fond du Sahara, au delà des immensités bleues de la Méditerranée. Et une langueur de prisonnière accable le front et les yeux d’Aïscha. Une lettre reçue, ce soir même, de Constantine a réveillé sa peine et la danseuse arabe pleure.

D’autres danseuses, toutes sonnaillantes d’anneaux, cuirassées de pierreries et luisantes de soie, se sont approchées de nous, curieuses. Leurs grands yeux noirs gouachés de kohl nous observent; leurs regards cherchent à comprendre, à saisir.

Là-bas, au théâtre espagnol, les contorsions de Pepe le gitane commencent à attirer la foule, qu’appellent les «olle» et les battements de main de sa troupe... et j’abandonne la courette des Ouled et la douleur d’Aïscha.

_Mardi 19 juin._--Le Grand Bazar. M. de Max, directeur de théâtre; un drame de M. le comte de Pesquidoux au théâtre égyptien.

C’est dans ce cadre que M. de Max va monter et incarner le «Ramsès» de M. de Pesquidoux, le poète mondain, qui donna, il y a un an, une «Salomé» au Nouveau-Théâtre.

Ramsès au théâtre égyptien, les Pharaons dans le temple de Dandour, sous la colonnade de Philæ et parmi les Osiris et les dieux à tête de chien des Memphis et des Thèbes aux cent portes de l’Egypte légendaire, voilà de la couleur locale ou je ne m’y connais pas.

Et l’on parle d’un décor prestigieux, d’une Memphis verte tout en bronze et en marbre vert, avec toute une figuration vêtue de vert, un immense et mouvant joyau d’émail vert, ciels de turquoise malade, costumes mordorés et glauques, où, parmi des lueurs de métal et des frissonnements de palmes, M. de Max, drapé d’étoffes changeantes et vertes, paré de colliers de jade et casqué de l’épervier d’or, apparaîtra comme un grand scarabée humain à côté de madame Eugénie Nau en Juive, l’unique et délicate blancheur de ce drame... de clair-obscur et de cauchemar...

_Mercredi 20 juin._--Le Grand Bazar. Au Trocadéro. Le Stéréorama mouvant. Une des plus belles choses de l’Exposition, le coin hanté, visité par les artistes et les peintres, une vision d’art et de réalité comme n’en ont jamais encore donné les panoramas et maréoramas des précédentes Expositions, une joie et une émotion, toute l’envolée et la sensation du départ, de la vie libre des traversées dans la mélancolie et la gaieté des ciels changeant d’heure en heure, sous la large et remuante caresse de la mer.

Et c’est Bône apparue dans les gris de lin et le rose émoi d’une aurore en mer; des barques de pêcheurs sortent du port; les vagues remuent des paillettes de nacre. Puis voici le bleu profond et la dureté d’émail de la Méditerranée au large. Des lames courent, éperdues, dans des festons d’écume; des lueurs tombent d’un ciel orageux qui les étament; elles déroulent un remous de plomb en fusion sous un horizon blanc de vapeurs... Le cap Carbon s’y dresse; ses pentes d’un gris qui se violace, montent, grandissent et pointent en éperon sur vous..., un promontoire de roches abruptes d’une douceur à l’œil de soie et de pétales de fleurs: ce sont des mauves et des roses atténués et fondus où les montagnes ont l’air de grandes arabesques... O lumière de l’Algérie! Puis voici les fumées et les hautes coques de l’escadre. Alger apparaît comme une carrière entre les hauteurs vertes de Mustapha et les rochers de Saint-Eugène. Voici sa kasbah soleilleuse et blanche et son aspect de vieille falaise. Qui reconnaîtrait une ville dans cette brèche de pierre calcaire? C’est Alger pourtant!

Et puis voilà la mer encore, une mer d’huile caressée par une lumière jeune et calme et enfin, dans des zébrures d’or rose et des floconnements de braise éparse sur du vert, voici Oran et Mers-el-Kébir dans l’ardeur enflammée d’un coucher de soleil!

Le bruit de la machine à vapeur, qui fait mouvoir les cylindres invisibles où se développent toutes ces toiles, ajoute encore à l’illusion: c’est bien le halètement d’une machine de paquebot, l’effort continu, trépidant d’une hélice. On est à bord d’un steamer.

Auprès de moi, dans l’ombre, une dame chancelle, se cramponne éperdument au bras de l’homme qui l’accompagne. On la conduit au banc qui règne au fond de la salle, on la déplace, on la fait asseoir. L’illusion est trop forte: la spectatrice a le mal de mer.

Une réflexion: «Epatant! murmure un peintre. Il n’y a plus de peinture: tous les tableaux f... le camp à côté de cela!»

Et l’auteur de cet émerveillement est un M. Gadan, un nom hier inconnu et que maintenant il faut retenir.

_Vendredi 22 juin._--La «ville en feu». Dix heures du soir, sur le pont de la Concorde. La ville en feu, c’est l’autre ville, la provisoire, celle dont les palais, les restaurants, les mosquées, les buvettes, les pagodes et les beuglants, les tréteaux et les cathédrales flambent et rougeoient, tous les dimanches, pour la foule et, tous les vendredis, pour les privilégiés à cinq tickets, du pont de la Concorde à la passerelle d’Iéna: le Paris de l’Exposition silhouetté, ce soir, dans un reflet d’incendie sous la voûte nocturne, apparue plus profonde et comme reculée devant toutes ces lueurs.

Le château d’eau marche enfin et dans un braisillement de vitrail encadre sous son fronton versicolore des jaillissements et des cascades de saphirs et de rubis liquides, puis de topazes et de sardoines («Orgeat, absinthe, limonade, bière!» comme goguenardaient déjà les curieux devant les fontaines lumineuses de 1889). Le Trocadéro, faufilé de gros points d’or dans tous les détails de son architecture, échafaude dans la nuit un Orient de ramadan et de bazar: minarets auréolés de lampions, dômes et terrasses illuminés a giorno pour la grande joie des yeux, amusés par ces jeux de l’électricité et des ténèbres. Mais le grand spectacle est dans la travée sombre et miroitante du fleuve, dans la Seine brusquement étranglée par les palais de la rue des Nations et les serres de la rue de Paris et charriant dans ses eaux des reflets et des flammes, la Seine changée en une coulée de lave incandescente entre les pierres des quais et les piliers des ponts.

Oh! la magie de la nuit, de la nuit multiforme et changeante! La porte Binet et ses grotesques pylônes devenus d’émail translucide y prennent une certaine grandeur. Symbole de ce temps, c’est une porte de Byzance, le dôme de je ne sais quelle entrée de Tiflis ou de Samarcande que domine la «Parisienne». Paris, ville d’Orient, Paris conquis par le Levantin, voilà ce qu’enseigne à la foule, s’écrasant sur les ponts et dans les Champs-Elysées, le quotidien incendie de la monstrueuse foire qui bat, là-bas, son plein.

Dans les groupes. «--Ça devient presque beau, cette architecture salamandre. --Oui, quand on ne la voit pas! --La nuit arrange tout. Et puis c’est de l’architecture provisoire: ça ne restera pas. --On a voulu nous éviter des regrets... attention délicate des architectes de M. Picard!... --Aussi, ce que Paris me paraît beau depuis l’Exposition! J’y découvre tous les jours d’anciens coins qui me ravissent. --En dehors des guichets? --Naturellement! --Ainsi, du pont Alexandre (et celui-là, je vous l’accorde, il est d’une belle audace), le grandiose du Louvre et du pont Neuf apparus après les verdures des Tuileries. --Et les fonds de Billancourt et des coteaux de Meudon, le vaporeux même des usines de Javel, commandées par la grande «Liberté» du pont de Grenelle, comme cela se compose, le soir, vers les six heures, vu du pont d’Iéna! --Et les dômes du Sacré-Cœur, dont on a tant médit, comme ils couronnent bien Montmartre et en font une jolie ville italienne, on dirait d’un primitif, vus de l’avenue Montaigne! --En effet, ils s’échelonnent bien, ces dômes romans, et vous consolent quand on sort de la rue de Paris. --Ils en ont pourtant fait couler, de la bonne encore! L’a-t-on assez insultée et vilipendée, cette architecture du Sacré-Cœur! --Mais c’était avant le Manoir à l’envers. --Et la fresque des «Bonshommes Guillaume». --Et l’île Saint-Louis? Jamais je ne l’ai tant aimée que maintenant. --Et le chevet de Notre-Dame! --Vous voyez que l’Exposition a du bon.»

_Dimanche 24 juin._--Au Val-Meudon, chez Rodin, une heure après midi.

«Ce qui entend le plus de bêtises, c’est un tableau un jour de vernissage», est-il écrit dans le journal des Goncourt. Ce qui a fait couler le plus d’encre et de toutes les nuances, c’est bien ce pauvre grand Rodin, que les uns ont voulu voir satanique, les autres mage, astrologue et même thaumaturge, quand il est simplement un grand artiste amoureux et fervent de la beauté sous toutes ses formes, la beauté multiple et diverse, dont il a su saisir et fixer les aspects sous son pouce de sculpteur génial.

Il est là, présidant la table, amusant à regarder avec sa longue barbe d’anachorète, ses petits yeux embusqués sous son grand front de penseur, toute la sensualité de sa nature éprise de beauté indiquée dans la vibration des narines et la mobilité du long nez bougeur: tête fruste, intelligente et madrée de faune devenu ermite et qui, sous la bure du moine, guetterait encore la dryade dans le mystère des soirs. Il y a là Thaulow et sa femme, tous deux bien norvégiens avec leurs tailles de géant et leurs regards limpides; l’air d’un roi de légende en vérité, Thaulow, avec sa belle barbe ondée et ses grands yeux rieurs, mais d’un roi Gambrinus, monarque débonnaire et grand buveur de bière. Il y a là Escudier et sa face nerveuse Paul Escudier, le promoteur du pavillon Rodin et de l’exposition de l’avenue de Montaigne; il y a là de Braisnes et d’autres encore.

On parle du congrès féministe, du roi de Suède et de la soirée de la veille. Rodin en a rapporté le programme. L’Institut ne s’est pas mis en frais: on dirait un prospectus de parfumeur. Thaulow, qui en sa qualité de Norvégien goûte juste le roi de Suède, explique sa popularité dans une phrase définitive: «Il descend si bien le perron du château!» Escudier, qui, l’avant-veille, a reçu le congrès féministe à l’Hôtel de Ville, est forcé de constater, à quelques exceptions près, l’inélégance des femmes progressistes et leur indéniable laideur. «--Mais que veulent-elles, en somme, toutes ces féministes? --Quand une femme se préoccupe tant de la question sociale, c’est que les hommes ne s’occupent plus d’elle. --Le rêve de la féministe, je vais vous le dire, moi: avoir un homme pour elle seule, tandis que l’homme rêve de se partager toutes les femmes des autres. D’où le désaccord... --... éternel. --Question sociale, question sexuelle. --En somme, ce qu’elles veulent, c’est autre chose. --Et ce que c’est femme!»

Par les fenêtres ouvertes, c’est le plus merveilleux panorama peut-être des environs de Paris, toute la vallée de la Seine dominée et commandée depuis le pont de Billancourt jusqu’à celui de Saint-Cloud, toute la travée du fleuve profondément encaissée entre deux coteaux de verdure, les hauts ombrages de Bellevue et de Meudon moutonnant à l’infini jusqu’aux cimes lointaines du parc de la Manufacture et, sur la coulée d’eau luisante de la rivière, la douce et noble grisaille de pierre du vieux pont de Sèvres: un fond de paysage qui fait songer à ceux de Watteau et que Rodin, ce voluptueux et ce caressant amant de la beauté, contemple avec des yeux si clairs qu’on les dirait lavés de larmes.

_Lundi 25 juin._--Le Grand Bazar. Dix heures du soir, dans le grouillement de la rue de Paris. --Tous ceux et toutes celles qui veulent être vus sont là; manteaux du soir mousseux, mousselines de soie, ruches et franfreluches, raglans flottants et cravates blanches. Boniments sur les tréteaux, parades et lazzi. Etalé sur deux rangs de chaises, c’est Paris qui regarde dédaigneusement se bousculer la province; vautrée sur les mêmes chaises, c’est la province qui regarde curieusement défiler tout Paris.

Dans les feuillages, de grosses oranges lumineuses, qui sont autant de lanternes vénitiennes, prolongent de l’Alma aux Invalides une chimérique foire de Neuilly.

Ils et Elles causent. «--Comme vous arrivez tard! --Ne m’en parlez pas! Nous sortons de «Ramsès». Ça a commencé à neuf heures moins le quart. --Ça vaut la peine? --Il y a un beau décor. --Et ça a marché? --L’électricité, mal. --Au Trocadéro, parbleu! --Et la pièce? --Elle doit être de Reinach. --? --Comment? --Oui: il y a là dedans un bon Juif, un invraisemblable Juif de la captivité d’Egypte qui, de désespoir de voir sa fille aimée par le Pharaon, lui plonge un poignard dans le sein. --Virginius d’Israël. Le fait est rare--... et peu biblique, quand on songe que Mardochée fit mariner six mois dans les aromates et les fards sa nièce Esther, qu’il destinait à Assuérus, et que les grands-rabbins de Béthulie dépêchèrent Judith à Holopherne pour délivrer la ville assiégée. Les bons Juifs d’alors ne répugnaient pas à se servir des femmes pour dénouer et précipiter les événements. --Oui, le père juif de M. de Pesquidoux est un unique exemple... --... qu’ils n’ont pas suivi d’ailleurs, car vous vous souvenez, au moment de l’Affaire...»

Et le groupe s’enfonce dans les groupes.

La façade de la Loïe Fuller rutile et flamboie dans un savant et subtil éclairage des longues draperies qui la décorent; l’innombrable figuration des Auteurs-Gais --paillasses, paillettes et paillons-- se cambre, s’agite et chatoie et se ploie.

Devant une des baraques, un pitre lugubre ressasse ce boniment de mauvais présage: «Entrez, mesdames et messieurs, entrez! Demain, il sera peut-être trop tard. Vous pouvez recevoir sur la tête une passerelle: nous sommes à l’Exposition (_sic_).»

_Mercredi 27 juin._--Au Trocadéro, trois heures. L’union chorale des étudiants d’Upsal.

Entends-nous, Svea, notre mère à tous!--Fais-nous lutter pour ton bien jusqu’à la mort!--Jamais nous ne te trahirons,--reçois-en notre serment, toujours inébranlable!--A outrance nous défendrons--le pays libre qui encore est le nôtre,--chaque parcelle de l’héritage--que tu laissas dans nos sagas et dans nos champs.--Mais, si, par la ruse, la félonie, par la discorde et la violence, tu es menacée--nous nous confions en l’Eternel--comme jadis nos Pères.

Il est beau alors, il est beau--d’être vainqueur dans le combat,--mais plus beau encore,--ô mère, de mourir pour toi!

Et les voix sonores et pures, unies dans un merveilleux accord, mieux qu’unies, mêlées et fondues s’enflent comme une mer, montent comme une sève et s’épanouissent en une espèce de floraison d’âmes et d’harmonies qui est l’âme même de leur race, à ces Suédois blonds et guerriers qui déchaînèrent Charles XII en ouragan sur l’Europe et gardent encore, eux, le solide amour du pays, le culte des traditions et leur sang intact de vieux Northmans.

Ils sont là, groupés, tassés sur l’immense scène du Trocadéro, leur casquette blanche à la main, tous étudiants de cette université d’Upsal où, mêlés à leurs sujets, les rois de Suède étudient deux ans, dociles à une vieille tradition du royaume; et, parmi les chanteurs assemblés là, il y a des médecins, des avocats, des magistrats, tous anciens étudiants, demeurés solidaires de l’université et venus avec les jeunes révéler et affirmer à Paris la patrie suédoise et l’union d’Upsal.

Et c’est une réconfortante chose que de voir et d’entendre combien ces braves gens à la voix si pure, si vierge, pour ainsi dire, aiment passionnément et fièrement leur Suède, dont ils célèbrent dans leurs chants et les joies populaires et les vieilles légendes.

Et c’est le chant de Suomi, tout retentissant du murmure des sapins et du mugissement des torrents, et c’est le poème d’Olaf Trygvason, la tragique et l’épique ballade sur la mort du vieux roi de Norvège trahi et coulé sur son navire par le roi de Danemark et pleuré par son fidèle Erling, et c’est, sautillant et léger comme le lièvre dans les bruyères, alerte comme le vent du matin, le «chant d’Ingrid», tout scintillant de rosée, tout brillant de soleil.

Holà! houp! fais-tu si hauts tes sauts Sur la bruyère?

Puis, mélancolique, d’une nostalgie d’exil et de regret, voici la «chanson du Neck», entendue déjà sur les lèvres de la Nilsson dans l’«Hamlet» d’Ambroise Thomas, la légendaire et populaire mélodie que l’auteur du «Caïd» a mise dans la bouche d’Ophélie, rythmée par Barbier:

Pâle et blonde Dort sous l’onde La willis au regard de feu.

Et alors toute la joie à la fois simple et un peu brutale des paysans de là-bas, mise en musique par le génie de Sœderman dans la suite intitulée «Noces de paysans suédois».

Oh! la gaieté de la valse chantée du «cortège nuptial», le caractère allègre de la «chanson des souhaits». la joie un peu lourde, mais si fortement cadencée de la danse à la ferme et du chœur des buveurs.

De la bière forte, nous en boirons Jusqu’à ce que nous ayons le hoquet; Le tonneau, nous le viderons Rien ne doit être gardé! Du pied marquez la mesure, garçons! Voilà comme il faut danser!

Mais, entre toutes ces mélodies, la perle, le joyau est l’émotion naïve, la simplicité touchante du chœur intitulé «A l’Eglise», sur ces délicieuses paroles, en l’honneur des mariés:

«Sur le chemin qu’ils vont suivre tous deux. Dirige-les, Seigneur, par ta sagesse, Et que, l’un sur l’autre s’appuyant, Ils soient soutenus par ta grâce!» Le couple s’arrête devant les degrés de l’autel Où le pasteur les attend le livre à la main. Il veut bénir cette union Et nouer pour jamais ces liens sacrés. Les vieilles sanglotent, et les vieux restent debout, Les larmes aux yeux, les cœurs joyeux; Et les filles d’honneur pensent certainement toutes: «La prochaine fois, ce sera pour moi qu’on jouera la marche nuptiale!»

En l’honneur de ces braves gens qui nous mettent le cœur en fête, crions allègrement: «Vive la Suède!» comme ils crient eux-mêmes de tous leurs poumons: «Vive la France!»

_Samedi 30 juin._--A l’Opéra-Comique. Mme Rose Caron dans «Iphigénie». --Il n’y a pas à dire, le plus beau rôle de toute la longue carrière de Brunehilde, de Salammbô et d’Elvire. Si persistante que nous soit demeurée à tous la vision de Mme Caron dans «Sigurd», quand, svelte et blanche dans un rai de lune et couronnée de verveine, elle effeuillait --de quelle voix délicate et pure!-- et la sauge pourprée et les aveux de son âme dans le courant du torrent, comme maîtrise de style, comme silhouette héroïque et comme harmonie de gestes, on ne peut pas aller plus loin que Mme Rose Caron dans cette dernière création d’«Iphigénie». Malgré l’usure indéniable de la voix, elle trouve, au second acte surtout, des accents de tendresse d’une mélancolie si touchante qu’ils en effacent jusqu’au souvenir de Mme Raunay.

Mme Raunay, à la Renaissance! De quel dithyrambe ne l’avions-nous pas accueillie quand, droite et svelte sous les longs voiles de la prêtresse de Diane, elle nous apparut, l’automne dernier, dans la noble et attendrissante partition de Gluck? Mais, si belles qu’aient été les attitudes de l’Iphigénie de la rue de Bondy, rien ne peut lutter avec la grâce contenue, le charme de tristesse et de résignation, le parfum de pitié et de ferveur qui s’émanent, comme une atmosphère de beauté psychique, de la bouche, de la physionomie, du port de tête, de la démarche et du moindre geste de l’Iphigénie de la rue Favart, Iphigénie parfaite qui, pareille à une admirable statue sonore, plastiquement et musicalement donne toujours le mouvement.

_Mercredi 4 juillet._--Rue des Nations, le pavillon de l’Allemagne. Les Watteau et les Lancret de l’empereur. Une courtoisie et une délicate attention de Guillaume, ce choix, parmi tous les tableaux de Potsdam, de toiles de l’école française et cet envoi à notre Exposition de chefs-d’œuvre uniquement signés de nos plus grands noms du dix-huitième... Et c’est Vanloo, et c’est Chardin, et c’est aussi Jean-Baptiste Pater. Mais le trésor et la merveille demeurent les Watteau et les Lancret.