Part 22
Autre groupe. «--Moi, j’ai dîné l’autre mardi rue des Nations. Il faisait un froid! --L’autre mardi? Parbleu! le dernier saint de glace. Le gouvernement n’y est pour rien, avouez! --Et puis ça rabat l’étranger sur Paris; ça fait gagner les théâtres. --Pour ce qu’on nous y donne!... --Le fait est que la reprise sévit; mais la reprise plaît à l’étranger. --On dit la Loïe merveilleuse. --A l’Olympia, et renouvelée: des effets de couleurs inconnues dans le prisme. --Et «Cythère» aux Folies? --S’y taire depuis que Thylda a quitté. --On dit que Nau dans la «Clairière»... --Mais c’est un peu bien loin, le théâtre Antoine; pourquoi pas Cluny, pendant que vous y êtes?... --«Zaza» au Vaudeville! --«Zaza», fini; «Zaza», c’est «Madame Sans-Gêne» maintenant! --Vous avez vu la «Robe rouge»? --Le magistrat qui fait sa carrière sur le cadavre d’un accusé... J’ai craint une allusion à l’Affaire et me suis abstenu. --De peur de vous passionner? --La veuve Henry est-elle admise à poursuivre Reinach? --Après l’Exposition peut-être! --Vous avez revu «Cyrano»? --Non... Quelle ovation pour célébrer la guérison du jeune et sympathique auteur!... Hugo, Banville, Heine et Mathurin Régnier, quelle chambrée! Aucun maître n’a été oublié! --Oui, on a étranglé quelques poètes! --Quelques jeunes?... --Naturellement! --Ça rétablit la hiérarchie dans les lettres. --Rostand est un heureux mortel. --Les dieux l’admettent! --C’est l’entrée vivant dans l’immortalité! --Et l’«Aiglon», toujours la grosse recette? --Onze mille! Sarah a introduit un cinématographe à l’acte de Wagram; ça fait salle comble. Le champ de bataille s’anime: les morts défilent, hurlent et râlent... et Jean Lorrain fait une tête!... --Une tête?... --C’était la fin de son second acte dans «Ennoïa», la pièce que Sarah lui a gardée cinq ans dans son tiroir et qu’il a enfin réclamée! --Alors? --Alors non; mais moralité: ne jamais confier un manuscrit à un directeur. Les auteurs ont la mémoire inconsciente: voir d’Annunzio, Sardou et autres producteurs.
_Dimanche 27 mai._--Reflets du Grand Bazar. 11 heures du soir, la fête des Invalides. De la lumière et du bruit, de la poussière, de la joie, de l’entrain et les farces un peu grosses d’un public de barrière, mais quel vertige de clarté!
Dans un fracas d’Apocalypse, les manèges de cochons, de girafes, de chameaux, d’automobiles et de bicyclettes, le roulis circulaire des montagnes russes, tout cela tourne, passe, flamboie, rutile et scintille, étincelant d’oripeaux, de dorures et de miroirs, emportant, dans un cycle en vérité dantesque, des remous de jupes, des éclats de cuirasse, des lueurs de casque, des envolements de blouses et des flammes éparses de soies et de chevelures, crinières, mantelets et chignons.
La lumière électrique incendie à blanc couleurs et silhouettes; l’atmosphère lourde pue le vin bleu, la sueur, le musc et le pétrole. Des cochons passent, fantastiques, chevauchés par des noirs, les Sénégalais du Trocadéro, d’une splendeur sombre dans l’envolement de leur gandoura blanche; tous les soukhs de Tunis, toute la rue d’Alger, turbans et chéchias, galopent en débandade, qui sur les autruches, qui sur les léopards des manèges voisins; toutes les casernes permissionnaires, toutes les brasseries de femmes du Gros-Caillou leur font la haie, enthousiastes, et, couronné de fleurs, avec deux petits Arabes en burnous, je reconnais dans un wagon de montagnes russes le charmeur de serpents du jardin de Djelbirb, à Tunis, le psylle haillonneux aux prunelles de jais noir de la place des Conteurs.
_Lundi 28 mai._--La journée des pickpockets. L’éclipse annoncée et la curiosité parisienne ont fait le jeu de ces messieurs.
A partir de trois heures, sur les trottoirs, ce n’étaient que grosses dames, trottins et apprentis, toute la flâne de la rue arrêtée, occupée à découvrir l’éclipse à travers des morceaux de verre noircis; des camelots obligeants circulaient dans la foule, trop heureux de les prêter aux badauds. Mais, une fois le client absorbé dans sa contemplation lunaire, gare aux poches: rafles de chaînes, cueillettes de montres, éclipses de porte-monnaie.
_Même jour._--Sept heures. Au Grand Bazar, le coin des exotiques.
Au Trocadéro, l’heure où les attractions font trêve, l’accalmie où derboukhas, tambourins et flûtes de roseau cessent de secouer les danses du ventre. Almées, Ouled-Naïls, Bédouins et danseurs maures regagnent les proches Passy ou les lointains Grenelle pour aller pitancer (les badaboums reprendront à neuf heures, après le repas du soir), et, sous les marronniers du boulevard Delessert, ce sont des processions de femmes voilées, des groupes de fellahs, d’amusants ensembles de Druses et de noirs, toute la figuration du théâtre égyptien et des soi-disant harems algériens qui fait les cent pas, se hâte ou s’attarde, offrant des attitudes, des profils et des silhouettes à la curiosité artiste des flâneurs.
Heure favorite et coin bien connu des peintres et des littérateurs, mine inépuisable de tableautins et de chroniques. Et c’est madame Louise Desbordes, la peintresse des étranges femmes-fleurs, une familière des exotiques, retrouvée là, contemplative et ravie, sur la même chaise que l’avant-veille devant le pavillon de l’Algérie, et c’est madame Judith Gautier, une habituée aussi, toujours en quête de renseignements pour son étude sur la musique d’Orient.
Attablé devant le café égyptien, Lucien Muhlfeld cause longuement avec Kaby Ben Amor, le trop fameux courtier pisteur de Tunis, et se documente pour un piquant Courrier de Paris du «Journal».
_Mardi 29 mai._--Toujours le Grand Bazar. Dix heures du soir, au Pavillon Bleu. «--Et ça fait de l’argent la pièce de Bataille? --Tous les soirs, deux mille, et c’est la vingt-cinquième. Le public grogne un peu à la scène des deux sœurs, au troisième acte; mais il y mord quand même, en dépit de la critique. --Et les Français qui ne font que quinze cents là-bas, de l’autre côté de l’eau. --L’autre côté de l’eau! A ce propos, vous connaissez le mot prêté à Ginisty.... Ginisty, directeur au Gymnase? On lui demandait s’il était content de sa nouvelle installation et de ses recettes au boulevard. «Pas mal, pas mal, a-t-il répondu, mais ma clientèle a bien du mal à passer les ponts.» --«Si non e vero, e bene trovato.»
Dans l’embrasure des larges fenêtres, d’un modern-style amusant, le ciel nocturne s’encadre, d’un bleu profond, d’un bleu de saphir exaspéré par le jaune clair des boiseries et des murailles; de l’autre côté du petit lac, le Palais lumineux flamboie, allumant comme des lanternes japonaises dans l’interstice des feuillages. Du jardin, des valses tziganes montent, dansent et pleurent, raclées par un orchestre invisible. A une des fenêtres ouvertes, un des musiciens se penche avec des contorsions de torse et des roulements de prunelles qui semblent accompagner son rythme. «Vovos Elek, me chuchote-t-on à l’oreille, le plus demandé des tziganes de Budapest et un peu mieux que Rigo, n’est-ce pas?»
Et pas une femme à table pour nous glisser à l’oreille: «Donne donc cinq louis au tzigane.» Il n’y a que des hommes: Dulong, l’oseur de tant de jolies architectures du Champ de Mars; Soulié, autre architecte, autre artiste; Lafitte, l’homme de tous les sports; Chincholle, qui vient de porter un toast; Octave Uzanne, etc.
_Onze heures._ «--Branle-bas sur le pont: c’est l’heure où Madeleine Lemaire s’habille en porte Binet pour son bal. --En porte Binet! Non, cette chose monstrueuse et grotesque... --Oui, elle en paraîtra coiffée, comme jadis du buste de Dumas, feu madame Aubernon. --Madeleine Lemaire coiffée de la porte Binet! Ses pires ennemis n’auraient pas trouvé cela!»
_Mercredi 30 mai._--A l’Opéra-Comique, dix heures. «Hænsel et Gretel». Le charme frais, l’émotion attendrie de l’éternelle légende des enfants perdus dans la forêt, le plus fin joyau d’art peut-être de toute cette année que cette représentation --dans quel cadre exquis et voulu!-- du conte théâtral de madame Adélaïde Wette et de M. Humperdinck.
Et, dans des décors d’une réalité légendaire, intérieur de chaumière et forêt de sapins, déjà rencontrés en Allemagne, aux bords des lacs du Tyrol bavarois, ce sont les chansons, les danses, les querelles, les extases, les angoisses et les épouvantes d’Hænsel et de Gretel, fuyant la correction maternelle pour tomber aux mains de l’horrible fée Grignotte, l’ancestrale ogresse de toutes les histoires et de tous les contes de fées, l’abracadabrante «baba Yaga» des légendes russes, si merveilleusement rendue avec ses gestes hésitants, ses mines voraces et sa démarche cauteleuse par Mme Delna, Delna, qui vient de trouver là une création en tous points digne de son talent comique et l’unanime succès une fois déjà rencontré dans «Falstaff».
Autour de sa silhouette fantômatique et grotesque de «maman Lèchefrite», ce sont les ébats et les mines effarées des deux plus jolies poupées de Nuremberg qu’aient jamais rêvées buveur de bière et fumeur d’opium: Rioton-Gretel et de Craponne-Hænsel, toutes deux si gosses, si démantibulées de gestes et d’une terreur si touchante dans l’ombre crépusculaire et hantée de la forêt; et c’est, silhouette exquise de rêve, Mlle Mastiana dans l’«Homme au sable», à côté de --vision matinale trop vite évanouie-- Mlle Daffetye dans l’«Homme à la rosée». Et alors des trouvailles de mise en scène où se reconnaît le génie de Carré: l’escalier d’or où s’étage en deux rangs d’ailes harmonieuses la descente des anges penchés sur le sommeil des enfants; les mirages de l’étang, où l’horreur des souches grimaçantes s’aggrave de phosphorescentes prunelles de hiboux et la chevauchée à travers les sapins de l’ogresse, le fatidique balai du sabbat entre les jambes.
A la partition colorée et chantante de M. Humperdinck, d’une orchestration si substantielle et si savante, d’un charme populaire de vieux lieds et de rondes célèbres en pays de Rhin, la traduction de M. Catulle Mendès prête une poésie ailée et puérile qui restitue à toute l’œuvre son atmosphère wagnérienne, son parfum de petite fleur légendaire tombée de la couronne d’Elisabeth dans les «Maîtres chanteurs».
_Vendredi 1er juin._--Le Grand Bazar. Ce qu’ils en disent, ce qu’ils en pensent, ce qu’il faut avoir vu: «--Les tapisseries tissées de fils d’or au pavillon de l’Espagne. --Les Watteau de l’empereur au pavillon de l’Allemagne. --Les Espagnols à la feria. --Les ciboires, les ornements d’église et les vêtements d’apparat bossués d’émaux du pavillon de la Hongrie. --Le mobilier de l’Angleterre. --Les faïences du Danemark. --De l’extase pour la Finlande est bien portée. Remarquez l’atmosphère de calme et d’honnêteté dégagée par les peuples du Nord; venir se reposer dans l’ombre fraîche de leur vertu de la luxure brutale de l’Orient, sujet de conversations et de chroniques. --Divagations tout indiquées sur les clochetons et les toits ajourés de la Suède et de la même Finlande; les opposer aux moucharabiehs et minarets plâtreux de l’Algérie, vomir sur les soukhs tunisiens, dithyramber encore, au besoin, sur le phare de l’Allemagne, conspuer le style italien. --Au petit palais, n’admettre que le dix-huitième siècle, reconnaître à première vue un Riesener d’un Crescent, se pâmer sur l’enseigne de Watteau, la fameuse enseigne, éviter de parler des «Trois Grâces», la trop clamée et réclamée pendule de M. de Camondo (le sujet commence à être rebattu), découvrir si possible d’autres Falconnet, affecter le plus profond mépris pour les œuvres entassées dans le grand palais, dédaigner la peinture contemporaine, être très documenté sur l’exposition des voitures, carrosses de sacre, berlines de l’émigré, coucous, pataches et diligences, connaître par le menu les noms des propriétaires des anciennes vinaigrettes: pour éviter les gaffes, relire au besoin le beau livre d’Octave Uzanne. --Ne pas se vanter de dîner tous les soirs à l’Exposition: on vous croirait sans famille ou au ban de vos relations; éviter de dire: «Nous en sommes à notre trentième restaurant», pour ne pas s’entendre répondre: «Ça fait l’éloge de votre estomac.»
Bal Madeleine Lemaire. Paraître très informé sur la genèse de chaque costume, admirer sans restriction le fabuleux rajah bleu turquoise de M. de Montesquiou, savoir que les bijoux étaient prêtés par Sarah. --S’étonner de la mise en loge des Altesses et de la complaisance des invités consentant à défiler la parade devant la princesse Hélène et les grands-ducs, lancer d’un ton indigné: «Moi, jamais je n’aurais voulu me donner en spectacle», pour risquer aussitôt cette restriction perfide: «Bah! il y avait tous les théâtres».
Scandale du jour, fausse nouvelle «--Et ce mariage Pougy-Lorrain? Qu’y a-t-il de vrai dans tout cela? --Le plaisir que Liane a à le démentir. --Et Lorrain à le laisser croire. --Pourquoi? --Par rosserie pour rappeler des mariages précédents --identiques-- et embêter le ménage... --Ne le nommez pas.»
_Samedi 2 juin._--Le Grand Bazar. La merveille du Trocadéro et peut-être de toute l’Exposition, le Pnom et la pagode des Bouddhas, à l’Indo-Chine, derrière les pavillons de la Martinique et de la Réunion.
Très haut dans les arbres, au-dessus des longues feuilles des bananiers, les toits recourbés d’une pagode luisent, éperonnés d’or et lambrissés, comme d’autant d’écailles, de petites tuiles de nuances délicates. Ils luisent très haut dans le ciel, ces toits on dirait laqués, gardés le long d’une vaste terrasse par vingt chimères, vingt monstres hilares, moitié dogues et moitié requins, écartant tous une croupe rebondie d’où s’élance une rigide queue verticale.
C’est la pagode des Bouddhas. Une admirable frise représentant une guirlande de bayadères court le long de la terrasse; des idoles mitrées veillent quatre par quatre, enclavées dans un pylône, aux bords des parapets. Ce sont des déesses accroupies, la fleur de lotus à la main, et leur solennité tranquille encadre, aux quatre coins du temple, le rire immense et répété des monstres. Une énorme coupole aux enroulements de turban hindou se renfle et s’effile derrière les toits; elle couronne un vaste cube de pierre, percé de trois ouvertures; quatre géants flanquent l’entablement du dôme et le gardent, appuyés sur des massues. Architecture religieuse et barbare, un peu menaçante et pourtant harmonieuse, tant elle est voulue. Chaque angle, chaque ligne, chaque statue y renferme un symbole, et tous les détails d’ornementation concourent, on le sent, comme dans les cathédrales gothiques, à l’affirmation d’un dogme ou d’une foi. C’est le lent et magnifique épanouissement d’un mythe inscrit dans la pierre et le métal, un «credo» d’architecture où chaque marche d’escalier, chaque statue a un sens mystique. Et une grande admiration vous prend pour les peuples disparus (car la race Khmer, dont ce monument atteste la puissance, est depuis longtemps abolie), et une grande admiration, dis-je, vous prend pour ces peuples lointains chez qui l’idée religieuse fut si forte qu’à travers les siècles et les espaces la reconstitution rapetissée d’un de leurs temples nous impose, à nous autres modernes, le respect d’une ferveur et le regret d’une foi.
Un raide escalier y conduit par quarante marches, gardées par dix monstres, les mêmes dogues hilares, dentés comme des requins: ils sont là musclés et trapus, toutes les cinq marches, escortant de leur grimace immobile la lente montée des visiteurs... autrefois, des pèlerins. Deux géants appuyés sur des massues font sentinelle à la porte du temple, à niveau de la terrasse... et, le long des lourds parapets, à la pointe recourbée des toits, comme au faîte de grands mâts plantés çà et là parallèles aux arbres, des clochettes tintinnabulent avec des cliquetis de métal, mélancoliques et mystiques sonneries qui, là-bas, dans les forêts de l’Inde, dénoncent l’approche des lieux saints à la dévotion des fidèles comme à l’effroi des parias.
De chaque côté de l’escalier, à niveau des soubassements du temple, deux petits dômes enturbannés se bombent et tirebouchonnent au-dessus de deux cubes de pierre: l’entrée des souterrains.
_Dimanche 3 juin._--Le Grand Bazar, neuf heures du soir. Marchera-t-il? Ne marchera-t-il pas? C’est du château qu’il s’agit, le château d’eau dont les frises illuminées devaient éclairer tout le Champ de Mars pendant que, dans le cintre, des fontaines jaillissantes, des retombées d’eau liquide et des cascades d’écume devaient offrir à l’ébahissement des foules une apothéose hydraulique incendiée de toutes les lueurs et de toutes les nuances du prisme.
Des hauteurs du Trocadéro jusqu’au fond du Champ de Mars, une marée humaine, un océan de têtes curieuses se tient figé, enlizé par la masse même des groupes, dans l’attente du spectacle promis. Cette foule! On n’y jetterait pas une aiguille! Les trains de plaisir de la Pentecôte y ont versé, depuis le matin, de véritables caravanes. Les journaux du lendemain publieront la statistique des entrées avec les recettes fabuleuses du trottoir roulant: plus de six cent cinquante mille visiteurs auront fait réaliser à la Compagnie du trottoir-clou de l’Exposition, pour ce seul dimanche, quatre-vingt-dix mille francs de recette. On est revenu aux plus beaux jours de 1889. Mais que de papiers gras, que de débris de charcuterie et que de litres vides sur les degrés des palais, les gazons des rares pelouses et les assises de la tour Eiffel!
Oui, tous les trains de plaisir ont donné, tous les arrivages de province et de banlieue et tous les faubourgs ouvriers aussi. Public de kermesse, tout ce monde a dîné dehors, sur des bancs ou sur des chaises, les autres assis par terre, à la bonne franquette, comme en plein bois de Vincennes ou de Boulogne; personne d’entre ces pèlerins de M. Picard n’est rentré dîner au logis ou à l’hôtel: tous ont emporté le panier de provisions, avec le rond de saucisson et le cervelas à l’ail obligatoires.
Aussi la cohue est-elle énorme et mal odorante. «Ça fouette», selon l’expression consacrée dans l’argot imagé de l’atelier. C’est, mêlée à la senteur âcre de la poussière, l’odeur de paquebot mal tenu spéciale à la foule, car tout ce monde a beaucoup marché depuis l’aube. Mais, dans l’excitation de la joie de voir enfin fonctionner le château d’eau et l’électricité, tous surmontent leur lassitude, tous attendent, heureux, les yeux fixes et la bouche bée.
Marchera-t-il ou ne marchera-t-il pas? Tous les journaux, depuis deux jours, annoncent pour ce soir... enfin, le fonctionnement complet de cette huitième merveille. Des cris d’admiration anticipée courent à travers les groupes. Quand ça va-t-il commencer? Tout autour, l’embrasement des palais éclairés «a giorno» fait plus obscur et plus noir le grand trou d’ombre où dort encore l’hypothétique apothéose du château d’eau.
Eh bien, le château d’eau marche mal ou plutôt ne marche pas. Les frises s’allument bien, rouges et vertes, comme envahies dans leurs détails d’ornementation par des serpents versicolores; mais les jaillissements d’eau et les cascades des bassins étagés du bas s’obstinent à demeurer dans l’ombre. Cela ne s’éclaire que sous les projections intermittentes de la tour Eiffel.
Parfois, comme des lueurs vertes sourdent au ras de terre, des lividités vaporeuses s’échevèlent peut-être à un mètre au-dessus de la foule; mais le motif central demeure noir. Et, tout à coup, toutes les frises s’éteignent. Quand elles se rallument, les lueurs vertes des jets d’eau s’évanouissent à leur tour: impossible d’obtenir un ensemble. C’est une déception pour tous et pour toutes que ces crissements d’eau et ces vagues blancheurs écumantes devinées dans le clair-obscur.
_Jeudi 7 juin._--Le Grand Bazar, au Petit Palais.
A droite en entrant, dans la claire et haute rotonde en lanterne qui termine chaque galerie, parmi la lumière fine et pure des grandes fenêtres Louis XVI ouvertes sur la travée du fleuve et la verdure des jardins, trois bibelots merveilleux requièrent et retiennent au seuil des longues salles, où triomphe l’art français du dix-huitième siècle: un traîneau et deux chaises à porteurs.
Le traîneau: Une immense tortue d’eau s’écartèle, éperdue, sur deux montants dorés et peints, à soixante centimètres du sol, une énorme tortue brune à la tête et aux pattes dardées hors de sa carapace dans la tension d’un violent effort. Elle soutient une conque dorée du plus pur style Louis XV, où s’enchâssent un siège et des coussins de vieux velours vert. La sellette du cocher s’érige en arrière sur la queue dressée d’un dauphin; des branches de chêne en or moulu courent le long de la coquille.
Aujourd’hui immobile et remisé dans une galerie de musée, ce traîneau, qui dut jadis emporter sur la pièce d’eau des Suisses les terreurs amusées de quelque favorite, toute de zibeline et de velours sous le loup de satin qui protégeait du froid, raconte d’anciennes splendeurs entre deux chaises à porteurs du temps, l’une de cardinal, dont le panneau principal porte encore les insignes entre des nudités de déesses envolées sur fond d’or; l’autre, bibelot choyé de quelque petite maîtresse, encadre de guirlandes et de fins rinceaux du plus pur style rocaille des marines on dirait de Claude Lorrain, tant elles sont pompeuses et décoratives dans le vert de leurs eaux et l’ambre de leurs ciels.
Mais ne cherchez pas à connaître la provenance de ces pièces précieuses. Une déception cruelle attend au Petit Palais les amoureux nostalgiques du passé: aucune autre indication n’existe que le petit carton écrit à la main, mentionnant, au-dessus de quelques-uns, qu’ils appartiennent à des marchands.
Le catalogue du Petit Palais n’existe pas... en français, mais tout le monde peut lire en anglais la nomenclature détaillée des trésors entassés là. Il fait bon d’être d’outre-Manche. «Les Anglais chez eux», telle pourrait être la devise de ce temple de notre art rétrospectif. Son catalogue en français ne paraîtra que dans quelques jours. Or nous sommes le 7 juin; l’Exposition est ouverte le 15 avril.
_Samedi 9 juin._--Pour Jean de Bonnefon. Le Saint-Siège en coquetterie avec le ministère et le gouvernement.
A un des derniers dîners du comte d’Haussonville, en plein orléanisme intransigeant et militant du Faubourg, le nonce se répandait en éloges et en aménités sur le ministère actuel, se félicitant des bons procédés de nos Excellences vis-à-vis Rome et la papauté, vantant l’urbanité de Pierre et de Jacques et ne se plaignant que d’une chose: le quartier affecté à la résidence apostolique, ce quartier de Monceau, un peu trop mondain, un peu trop élégant pour le caractère ecclésiastique d’un mandataire papal. C’est le faubourg Saint-Germain qu’il eût fallu à la nonciature pour y trouver un logement plus en rapport avec son caractère. Une première mise de fonds de cinquante mille francs eût fait le reste. C’était à la jeunesse catholique, à la noblesse française de se remuer, de se saigner un peu pour assurer au représentant du Saint-Père une résidence digne de lui. Et, comme l’assistance, un peu refroidie par les précédents éloges du monsignor, accueillait sans enthousiasme l’insinuation domiciliaire et son appel de fonds, notre Italien, sans se démonter: «On dit M. de Rothschild très aimable, très généreux et d’une cordialité parfaite quand on veut bien s’adresser à lui; il est on ne peut mieux disposé pour nos œuvres et l’intérêt de l’Eglise prime tout, n’est-il pas vrai? Comme la première vertu chrétienne est l’esprit de sacrifice, peut-être devrais-je lui rendre visite, aller trouver M. le baron?»
A quoi un des convives, un peu impatienté: «Vous y êtes déjà allé, monseigneur!»
_Dimanche 17 juin._--Le Turf à domicile. Il y a huit jours, c’était la grande poussière, la grande chaleur et la grande cohue du Grand Prix de Paris, six cent mille curieux de province et d’ailleurs rués à Longchamps et mijotant au soleil sur le gazon de la pelouse; il y a huit jours, c’étaient les ovations au roi de Suède, le triomphe de Semendria et le jeu de massacre de la tribune officielle.