Part 21
Quelques belles. --«Je ne les trouve pas aussi bien que cela. --Regrettez-vous les âniers? --Pourquoi pas les ânes, pendant que vous y êtes? --Montrez-moi celui qui... le ravageur de cœurs. --Ce petit? Mais il me viendrait à l’épaule. --Avouez qu’il a un joli profil. --Il rappelle beaucoup «la Gandura». --Le peintre? --Le peintre, naturellement; pas l’acteur, celui qui a préparé la princesse Chara à Rigo. --Le fait est qu’il lui ressemble. --Moi, je trouve à tout ce qui n’est pas européen un air animal, même Pépé, le danseur gitano à l’«Andalousie», dont nous sortons. Moi, il me fait peur, cet homme avec son teint d’olive verte et ses cheveux ramenés en rouflaquettes. --Il vous fait peur? Vous savez que c’est le coq de son troupeau de gitanes. Deux hommes y suffisent: lui et le capitan. --Mes compliments! Elles doivent être voraces: elles sont si laides, ces danseuses! --Vous trouvez? --Oh! moi, je les trouve atroces. --Celles des Folies sont mieux. --C’est-à-dire que je préfère leurs danses; mais, au fond, kif-kif bourricot, olives et pruneaux, pruneaux et olives. --Mais celles de Marchand sont de Séville, tandis que celles-ci sont de Grenade, non plus des cigarières, mais des gitanes de cavernes, celles qui campent hors de la ville et couchent dans d’anciennes carrières; très honnêtes d’ailleurs, ne forniquant qu’avec des mâles de leur sang et tout à fait rebelles à l’étranger, mais, malgré cela, tout à fait méprisées tra los montes, au ban de la société, là-bas. Savez-vous ce que m’a raconté Rosero, leur «manager»? Quand il est allé les chercher en Espagne, il a fallu faire venir les gitanes dans un train à part: les Madrilènes et les Andalous ont déclaré qu’ils ne partiraient pas si on les faisait voyager avec les maudits de Grenade. Et, ici, il a fallu aussi les loger à part, très loin des autres Espagnols, qui n’auraient pas admis de coucher sous le même toit qu’eux. Et pourtant tout ce peuple vit du tambourin et de la castagnette, du tango et de l’habanera. --Ce qui prouve que l’homme est partout le même et que le climat n’y fait rien; préjugés de caste, haines de race. --Le Christ devrait bien revenir. --Bah! on ne le crucifierait même plus; il pérorerait pour rien dans les carrefours: Jean Rictus chante aux Quat’ z’arts. --Le Pavillon japonais ouvre demain. --Madagascar aussi. --Ça commence donc, enfin? --Ça commence. On dit que les soldats malgaches...
_Lundi 7 mai._--La Délivrance. C’est dans la joie que Paris s’éveille, encore étonné d’avoir secoué le joug. Les candidats dreyfusards sont restés sur le carreau, et les sièges gagnés par les nationalistes ont donné du revif à toute une population accablée et quasi découragée de tous les trafics dont elle est témoin depuis deux ans. La lutte a été chaude, mais c’est un peu du bleu de France que l’on voit ce matin dans le ciel et dans les yeux. Quelle alerte et belle matinée! On dirait que la nature est en fête, tant l’air est léger et limpide!
Levé de bonne heure, je n’ai rencontré que des regards brillants et des mines heureuses; et c’est bien le peuple de Paris que je croise depuis une heure, bureaucrates et employés, ouvriers et trottins de modiste se rendant au labeur quotidien; les repus et les stipendiés font encore la grasse matinée à cette heure, cuvant le mauvais vin de leur déboire ou de leur succès. Et, sur la place Clichy, où je flâne avant de me présenter rue Moncey, chez mon ami Paul Escudier, que je tiens à être un des premiers à féliciter, lui, le premier élu de la veille, le conseiller de Montmartre renommé avec la plus forte majorité, j’assiste à des petites scènes bien amusantes, des riens qui, pour un observateur, sont tout un enseignement: les mines réjouies et les clignements d’yeux amicaux des sergents de ville de service aux vendeurs des feuilles ennemies du gouvernement, leur bienveillance marquée pour les crieurs de la «Libre Parole» et de l’«Intransigeant». Ce sont les deux journaux que s’arrache et se dispute la foule des laborieux qui descend vers Paris. Le premier «Rochefort» et le premier «Drumont» excitent la curiosité de tous ces opprimés du capital: des ouvriers, des employés en vêtements propres et usés paient dix centimes les feuilles à un sou des deux violents polémistes, et si grande est la joie du triomphe de leur liste qu’ils ne réclament pas la monnaie et disent au camelot: «Gardez tout.» C’est la revanche, anodine encore, de la petite épargne contre la tyrannie et l’agiotage de la ploutocratie cosmopolite, la première fanfare de clairon en réponse aux cymbales d’or de la colonie asiatique installée chez nous. Le sang gaulois si longtemps exploité se réveillerait-il? Paris sent la poudre et la joie.
Et dire que c’est à M. Joseph Reinach que nous devons ce mouvement de toute une ville, à M. Joseph Reinach et au discours de Digne!
M. Reinach, de Francfort, déclarant avoir accordé une trêve à la France (le temps sans doute à ses coreligionnaires de s’enrichir pendant l’Exposition), mais qu’on reprendrait les hostilités dès la clôture du Grand Bazar, là-bas, au bord du fleuve, et que, coûte que coûte, on réhabiliterait et on réintégrerait dans l’armée décimée le malheureux otage de leur haine, l’exténué et excédé gracié de Carpentras, qui ne veut même pas les recevoir quand ils tentent auprès de lui de pieux pèlerinages et a consigné à sa porte l’ex-colonel Picquart et Zola!
Et le «Temps» appelle ce ressaisissement du peuple parisien par lui-même une «bigarrure»! C’est une «fissure» qu’il fallait écrire, une fissure dans le plâtras et le pisé du grand caravansérail d’opinions et de consciences qu’ils avaient voulu élever sur notre sol gaulois. Mais la façade se lézarde, le sol tremble, et, après la clôture, nous renverrons, avec les exotiques du Trocadéro les cosmopolites de Paris d’où ils viennent.
Assez de chameliers et de chameaux. Que tout ce monde retourne à la Mecque. C’est le suffrage universel qui, cette fois, y pourvoira.
_Mardi 8 mai._--Le Grand Bazar, coin d’Exposition.--Trois heures et demie, la promenade dans les feuilles. Un charme, un bien-être et une gaieté des yeux qu’une heure passée sur ce trottoir roulant. Rue des Nations, dans les branchages et les feuillages tendres des hêtres du quai d’Orsay, l’exode devient délicieux et cela sera certes un des clous de l’Exposition que cette sensation d’immobilité dans la vitesse et ce voyage à vol d’oiseau (je dis «d’oiseau»... mettons «de pinson» et «de moineau franc») à niveau de toit et de cime d’arbre. Mais le voyage sera-t-il jamais plus agréable que maintenant, dans la jeunesse des frondaisons, leur légèreté papillotante à l’œil, la clarté verte des pousses nouvelles et la fraîcheur de tout un printemps attardé, bourgeonnant clair et frissonnant? Et, pendant que les groupes en extase se laissent emporter, appuyés aux rampes, c’est un défilé d’architectures sculptées et peintes, des rencontres imprévues de chevets de cathédrale, de grands toits guillochés et ouvrés de lucarnes (le palais de l’Autriche) de tours dorées comme celle de l’Allemagne, de loggias comme celle de Monaco, des bow windows de l’Angleterre, et des phares et des campaniles ajourés de la Suède et de la Finlande. Tout cela se succède dans un désordre apparent mais voulu, sur des fonds d’eau bleue qui sont la Seine et des armatures de fer et de serres vitrées qui sont l’Horticulture du cours la Reine et les deux palais des Champs-Elysées, de l’autre côté de l’eau.
Ce qu’on y entend. --«Vous aussi? --J’y passe mes journées. --Hein? quelles sensations voluptueuses! Je me sens devenir hirondelle. --Et moi colis. --Non, télégramme entre les cinq fils d’un poteau: c’est tout à fait la même hauteur. --Charmante, cette Exposition vue à travers les feuilles. Comme tout y gagne! --J’y viens tous les jours. --Moi aussi, et sans nous rencontrer. --C’est là le charme: on se rencontre toujours partout où l’on va. --J’y reviendrai. --Moi aussi. C’est une autre patrie que j’ai retrouvée là. --Ne le dites pas trop. --A cause? --A cause du mot «trottoir».
_Mercredi 9 mai._--Le Grand Bazar, coin d’Exposition: le théâtre égyptien au Trocadéro. Une colonnade à hauts pilastres d’un temple du Nil. D’épaisses murailles la dominent, montent dans le ciel avec des airs de forteresse; dans la façade, çà et là, des moucharabiehs surplombent pour rappeler que les harems du Caire ont remplacé maintenant, en Egypte, la cour des Ptolémée, Thèbes aux cent portes et les lointaines Memphis.
Le théâtre égyptien: Des sons de derboukhas y ronronnent; des flûtes de roseau y glapissent, la flûte aigre et stridente des Arabes, déjà entendue dans le Sahara, à la lisière des oasis et des cris s’y mêlent, gutturaux et rythmés dans une mélopée qui voudrait être gaie et qui bourdonne triste, si triste et monotone, si désespérément. La foule intriguée et amusée fait cercle, et des yeux s’écarquillent, et des cous se tendent pour mieux voir. Les uns empaquetés d’étoffes blanches avec la face reculée dans des enturbannements de soies voyantes, les autres gaînés dans la longue robe noire des fellahs, cinq musiciens (tout un orchestre): deux Egyptiens, deux Druses et un Syrien, dont les profils étranges, l’indolence du geste et le regard profond et gouaché déconcertent. Et ce sont des tambourins assourdis de drap rouge que frappe toujours au même endroit une fatidique baguette, de bizarres instruments de bois, dont les cordes effleurées, résonnent comme du bronze, et la flûte bariolée des sables au son continu et plaintif: toute une musique engourdissante de nirvâna et d’envoûtement.
Indifférents aux regards, dans une nonchalance animale et si ensommeillée qu’elle n’en est plus hautaine, ils tapent sur les tambours, grattent sur leurs instruments et forment, entre ces hautes colonnes, un groupe à la fois barbare et légendaire, qui n’est d’aucun pays ni d’aucune époque, d’Asie, d’Afrique, surtout d’ailleurs, mais cependant bien d’une autre race.
Le spectacle est en dedans, bonimenté d’une voix grave par un gros Levantin en costume du Caire, qui est un juif d’Orient.
L’Orient! Et c’est une aubaine et un plaisir rare que d’entendre en parler, de l’Orient, dans ce cadre et devant ces êtres, par madame Judith Gautier, la fille du grand Gautier, rencontrée là au hasard et trouvée devant ces musiciens, les yeux agrandis, attentive à leurs mélopées somnolentes qu’elle vient pour surprendre et noter.
Un grand travail qu’elle entreprend là et commence déjà à mener à bien, cette notation de toutes les musiques exotiques de l’Exposition.
A l’intérieur, ce sont, paraît-il, des danses du ventre, des remous de nombril et des ondulations de serpent, une figuration de trois cents nègres, Egyptiens et Syriens mimant des scènes de leurs pays, des épisodes de fête, de mariage et de combat dans des décors et des jeux de lumière aménagés par un barnum de là-bas.
Nous pourrions entrer les voir, mais il me plaît davantage d’écouter et de regarder Judith Gautier me raconter son érudition et ses projets de sa voix douce d’eau qui parle, la voix charmante et caressante de madame Judith Gautier... Et ce merveilleux cerveau d’orientaliste, échauffé au contact de cet Orient d’exportation, anime et transfigure dans un verbe on dirait écrit, tant il est pur, les objets et les êtres de notre entourage. Comme elle sait lire dans les yeux enveloppants et farouches de ces Druses, la bonne autoresse de la «Marchande de sourires» et du «Dragon impérial»! Elle y lit la sauvagerie, l’audace, la lâcheté, le dévouement, le lucre et la luxure, toutes passions instinctives des peuples raffinés et puérils. La derboukha et la flûte de roseau ronflent toujours. Au café cairiote, où nous sommes assis devant des tasses fumantes, une délicate et frêle Egyptienne, quatorze ans à peine, au visage d’ambre clair modelé finement, nous sourit de toutes ses petites dents d’émail et de ses deux grands yeux verdâtres; une soie mordorée la gaîne et la fait semblable à quelque serpent luisant. Elle se tient près de nous immobile et muette, amenée là par un nègre à qui nous l’avons demandée; sa grâce de jeune animal intéresse madame Gautier. Elle s’appelle Fatma, naturellement, comme son cornac se nomme Mohammed: l’on sent si bien que ce sont des noms d’emprunt pour l’Exposition! Hiératique et souriante sous ses cheveux châtains tressés en petites nattes, Fatma impose dans son exotisme l’idée d’une héroïne de Pierre Louys ou de Pierre Loti. Une horrible matrone, d’une bouffissure toute levantine, avec des yeux bistrés et des bajoues pendantes, la surveille du comptoir, engoncée, la matrone, dans une pelisse de peluche bleu saphir d’un modernisme canaille, la pelisse des filles du Moulin-Rouge et des banquistes de la foire de Neuilly. Fatma, elle, déguste à petites gorgées un sorbet au citron qu’elle a demandé en zézayant au nègre qui nous l’a amenée. Madame Gautier a tiré son carnet et, sur un coin de table, la crayonne de profil.
_Jeudi, 10 mai._--Le Grand Bazar, coin d’Exposition. Celui qu’eût aimé Goncourt: le clos japonais, avec ses hautes palissades, ses pelouses vertes, ses pagodes aux toits recourbés et lambrissés d’écailles, le bruit jaseur de ses cascades et dans le gazon ras des pentes, la neige mauve des paulownias en fleurs, les paulownias sans feuilles, tout en fusées violet pâle, embaumant ce décor de calme et de fraîcheur.
Au fond, c’est le bariolage aérien des lanternes, des grosses lanternes de papier peint accrochées devant les boutiques des marchands, et, du pavillon, où Octave Uzanne, rencontré, me force à goûter le fameux «saki» (une horreur, ce vin de riz célébré par tous les poètes de l’Extrême-Orient), c’est, dans le clair-obscur de ce coin frais et sombre, la joie d’y noter les larges taches de clarté de clématites énormes et de pivoines folles.
Des merveilles, ces pivoines du Japon, que j’admirais, jadis, chez l’auteur de la «Fille Elisa», dans le jardinet d’Auteuil, les blanches surtout, d’un blanc de papier de riz, échevelées et soyeuses, et comme violemment ouvertes sur des pistils d’un jaune d’or. D’autres flambent d’un rose de Chine ou d’un orangé rouge d’orange sanguine, encore avivé par le voisinage des clématites. Des mousmés, la taille remontée par l’énorme nœud de leur ceinture, font le service en silence, amusantes par le trait net de leurs grands sourcils. Dans le café en face, ce sont des Japonais qui servent; on mange des gâteaux et des feuilles de lis en sucre offerts sur des serviettes de papier historié et joli. Les portes du grand pavillon d’exposition aujourd’hui closes ajoutent à tout ce décor exotique un air de mystère. On y voit, paraît-il, d’inestimables laques; mais le public n’est pas admis aujourd’hui.
«--C’est autrement mieux que la rue d’Alger! Quel coin canaille et vulgaire! --Le café avec des cantinières de zouaves! L’infamie de cela! Ces malheureuses figurantes de Montmartre affublées d’uniformes, ça m’a rappelé les revues de barrière! --Et, dans le fond, cette vieille mère zouzou avec ses médailles. --Et l’Ouled-Naïl d’à côté, celle qui fait la porte du «Harem du Rachid de Mistikuya», cette guenuche tatouée empaquetée d’un vieux rideau sur une robe de soie rayée bleu et jaune! et l’horreur de ces tresses de crins noirs et de son diadème de plumes! Et les danses du ventre qui se trémoussent derrière, et le repaire que l’on devine à l’intérieur aux cris et aux musiques qui y tapagent! --Mohammed Vermine et Gouapette Fatma... Il y a bien plus de tenue aux Indes anglaises. --Vous avez vu Ceylan? --Ils ont des perles! --Et des saphirs bleu paon, je ne vous dis que cela! --Vous avez vu les faïences du Danemark, leurs poissons et leurs grenouilles, et le blanc de leurs porcelaines? Il n’y a pas à dire, ils nous dament le pion. Leur céramique... --Il faut dîner au restaurant hongrois. --On m’avait dit qu’à l’espagnol... --Dîner? C’est encore bien noir, cette Exposition sans électricité. --A propos de restaurant, avez-vous vu le «Pavillon-Bleu» de Saint-Cloud, l’établissement qu’il a installé près de la tour Eiffel, vis-à-vis le «Palais lumineux», près du petit lac? C’est délicieux d’architecture, très modern-style; mais ces poutrelles peintes en bleu sont d’un effet charmeur! --Oh! si vous parlez d’architecture, allez voir le musée de marine de l’Allemagne, dans l’allée Nicolas II, de l’autre côté du «Tour du Monde»: il y a une espèce de phare de Hambourg, mi-hollandais et mi-saxon, qui est une merveille de couleurs et de lignes. C’est peut-être ce qu’il y a de plus complet dans toute l’Exposition! --Moralité: jusqu’ici, les étrangers nous font la pige. --Allez-vous à l’«Enchantement» ce soir? --La première de Bataille, la première d’un ami? Jamais! On dirait que tout le monde vient là comme à une exécution: c’est le soir où la Critique condamne! --Mais le public ne ratifie pas toujours le jugement. --C’est toute une révolution dans l’art dramatique que tente là Bataille. Bataille, un beau nom pour engager la lutte! Cette bataille-là! ce sera la victoire, et une vraie victoire littéraire... enfin!...
_Mardi 22 mai._--A l’Odéon, l’«Enchantement», d’Henry Bataille. L’«Enchantement»! Quelque chose de louche et de malsain qui trouble, comme une ivresse équivoque qui décage les appétits et désagrège la volonté. Les meilleurs y deviennent mauvais, les mauvais y deviennent pires; c’est comme un philtre et c’est comme une contagion aussi; c’est une atmosphère de folie créée et installée dans la maison par le foyer d’amour qui est une petite fille qu’on croit d’abord vicieuse, parce que l’instinct a chez elle toutes les audaces, et qui n’est, en somme, qu’un pauvre petit être douloureux et plaintif.
Janine, pendant le flirt très sage de sa grande sœur Isabelle et de son fiancé Georges, deux amoureux d’habitude, sinon de raison, s’est prise pour son futur beau-frère d’une espèce d’affolement farouche qui la conduit jusqu’au suicide, suicide ou plutôt tentative de suicide, qui met l’homme bien-aimé dans la situation la plus ridicule entre les deux sœurs, énervées, attendries et en larmes, et cela le soir même de ses noces.
Le plus simple serait d’envoyer la petite suicidée au couvent; mais Isabelle, nature idéalement fausse, pseudo-femme supérieure, éprise de grandes idées et surtout de grands mots, s’est mis en tête de guérir l’enfant malade. Elle croit se devoir à cette œuvre et, campée dans son rôle de sœur maternelle, pour mieux surveiller la convalescence de cette petite âme contaminée, elle installe le mal au foyer conjugal. Oui, elle impose cette petite fille incandescente à Georges, mari débonnaire et peut-être flatté de cette passion enfantine, et voilà, du coup, l’amour, la jalousie, l’hypocrisie et tout l’attirail du mensonge sentimental à demeure dans le ménage: autant dire le feu dans la maison.
Les procédés du dialogue et de l’intrigue... le plus bel éloge à faire de la pièce, c’est qu’il n’y en a pas. L’«Enchantement» est vrai comme la vie, triste comme l’amour, aveugle comme la force, hardi comme la beauté. C’est une œuvre puissante et osée, où la complexité des caractères, le comique et le dramatique, douloureusement mêlés, font monter à la fois le sourire aux lèvres et les larmes aux yeux, et, comme tous les vrais spectacles observés de la vie, c’est une œuvre d’un enseignement supérieur et d’une haute immoralité.
C’est, enfin, la vérité et la pitié au théâtre et la première trouée dans la quincaillerie mal étamée du panache et du faux romantisme. Une bouffée d’air vif et de sincérité circule enfin dans l’atmosphère empuantie des séculaires coulisses. Avec Henry Bataille, c’est enfin de la vie et un jeune, c’est-à-dire du sang nouveau, sur la scène encombrée de vieux clichés, de vieux pots à fard et de tirades rances, le premier coup donné, et victorieusement, à l’art vieillissant, sinon déjà fossile, des mensonges désuets et des procédés!
_Vendredi 25 mai._--Le Grand Bazar, au petit Palais. Entre les meubles de Crescent et les commodes en bois satiné signés Riesener, les terres-cuites de Clodion et les Antoine Watteau de collections particulières, section de l’art français, du dix-huitième siècle, un bibelot sans prix, une merveille exquise de fantaisie et de style: la pendule à jeu d’orgue et l’orchestre de singes en vieux saxe, ayant jadis appartenu à la duchesse du Maine.
La pendule est à musique et joue peut-être encore des menuets de Lulli; mais la curiosité en est le peuple de vieux saxe.
Il faut aller voir ces vingt babouins enrubannés, figurines roses et vertes, hautes au moins d’un doigt, jouer, dans les poses les plus divertissantes et de l’air le plus sérieux du monde, qui d’un violon, qui du basson, qui du hautbois, qui de la flûte, et même de la viole de gambe et de la viole d’amour... le comique achevé des mines et contremines de cet orchestre costumé, la diversité surprenante des attitudes de ces babouins et de ces guenons attifées à la mode de la Régence et le côté mélomane de leurs figures solennelles et enamourées... Du Lulli sûrement que joue tout ce petit monde cérémonieux et pâmé. Et tout un siècle revit dans ces amours de singes musiciens, prétentieux, délicats et gourmés! Ne pas manquer de s’y arrêter et d’y vivre une minute de Versailles, une minute de mouches, de falbalas, de menuets et d’élégances poudrées dans le recul des heures à jamais mortes.
_Samedi 26 mai._--Toujours le Grand Bazar. Ce qu’ils en disent, ce qu’ils en pensent. Au Thé de Ceylan, cinq heures. Deux groupes. «--Ce n’est pas éclairé le soir. --Encore une légende! Tous les soirs, ça rutile. --Le palais de l’Electricité pourtant... --Il y a eu un accident; ce n’est pas la faute du gouvernement. --Ni de l’architecte, n’est-ce pas? Il faut entendre monter les plaintes et les malédictions! --Le chœur des mécontents, quel clou pour les revues de fin d’année!
--Riez! Le ministère pourrait bien tomber contre ce mécontentement-là! --Oh! là là! Il a les reins solides, le ministère, pour une bigarrure de l’opinion parisienne! --Oh! oui, la fameuse bigarrure: les nationalistes au Conseil et Lucipia à la porte. Vous lisez le «Temps»: ça se voit; vous êtes le vieil abonné. Essayez donc un peu d’aller au théâtre égyptien le soir: vous verrez s’ils ont de la lumière! --Pourtant? --A propos, vous savez comment on l’appelle, la Parisienne de la fameuse porte? --Flora Paquin! Oui, nous savons; c’est Isidore qui a fourni les modèles du manteau et de la robe! --Flora Paquin, c’est déjà vieux; tout le monde le sait. Non, un autre nom tout neuf. --La Victoire de Chameaustrass! --De Chameauthrace... --Oui, de Chameau en souvenir de l’autre, celle du Louvre, la belle Victoire ailée du musée, celle de Samothrace... --Le fait est que le sculpteur a dû y penser: c’est la même attitude, la même pose accueillantes. --Oh! la raideur en moins et l’envolée en plus! --Madeleine Lemaire donne un bal costumé mardi, le bal dit de l’Exposition... --Oui, le bal où tout le monde veut être invité. Je connais des gens qui font des bassesses... --Chaque costume doit rappeler un monument de l’Exposition.»