Poussières de Paris

Part 20

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L’«Adversaire», signé du nom Bernard Douay, un pseudonyme qui cache mal une des femmes les plus brillantes de la colonie danoise, est dédié à M. Maurice Barrès.

_Dimanche 22 avril._--Onze heures du matin avenue des Acacias. Dans la fraîcheur verte du Bois, rajeuni par Avril: des feuillages légers comme des fumées; du côté de Suresnes, des horizons clairs et doux, on dirait peints au pastel, et, sous l’émoi des feuilles nouvelles, dans le bleu du matin, que chauffe déjà la montée du soleil, la promenade au trot des buggies, des tonneaux et des charrettes, avec les chevaux steppant, lustrés et peignés comme des filles, dans des harnais de cuir fauve et de nickel; un luxe gai et matinal, où tout est clair et vif, lavé et frais à l’œil, le vernis des souliers des promeneurs comme le visage émoustillé des promeneuses. Et, dans l’émerveillement de cette belle matinée de printemps, toilettes claires, chapeaux fleuris, jaquettes impeccables, attelages astiqués et luisants, acteurs et décors seraient dignes du pinceau de Caran d’Ache --Caran d’Ache, qui fait les cent pas, escorté de Cappiello et de Jane Thylda, cambré et sensationnel dans un nouveau complet dont le carreau congestionne et ameute-- oui, en vérité, tout serait digne de ce pinceau élégant et précis sans la trépidante irruption des autos, et des triplettes à pétrole, et leur hideur brutale, encore aggravée par les grosses lunettes des chauffeurs, l’allure de masques à bésicles des nobles seigneurs qui les montent.

Engoncés de peaux de bêtes, écrasés dessous des casquettes monumentales, c’est l’effarante laideur du vingtième siècle qui passe... et l’odeur de ce pétrole dans cette allée tout odorante de senteurs de jeunes pousses et du sillage embaumé des femmes.

Helleu les guette, embusqué là sous un arbre, Helleu, le notateur des attitudes et des cambrures de la femme, attentif et charmé... Il défile tant de jolies tailles, les matins d’avril, dans les allées du Bois, et c’est, en lumière sur le clair-obscur des taillis; le «shopping» escorté de flirts de jeunes et frêles femmes du monde ou du théâtre, fleurs d’avant-scène et de premières descendues triomphalement affronter ce matin, la clarté du grand jour et le décor vert du Bois.

Un groupe. «--Vous voilà revenu? --A mon grand regret! --Cette Exposition pourtant? --Je n’y mettrai pas les pieds. Je veux la voir finie. --En juin, alors? --Mais les palais des Puissances! C’est ce qu’il y a de plus beau et ça se voit de la Seine? --Oui, ce sera bien quand ce sera cuit. --N’appelez pas l’incendie! --Je veux dire estompé, patiné par le temps. Ça serait très bien dans cinq ans. --Vous êtes dur. --Mais juste. J’y passe tous les jours sur le bateau, et je vous jure que c’est bien mieux le soir, quand ça s’enveloppe des brumes. Il y a alors des effets de ville hindoue très amusants. --Vous êtes l’homme des soirs! --Oui, l’après-midi est hostile: il y a un jour cru de midi à trois heures... --... qui conseille la sieste... L’êtes-vous devenu, l’homme du Midi! --Et comme j’ai raison! Regardez-moi ce ciel. Il fait beau temps, et nous sommes au Bois; regardez-le bien; il est couleur de suie. --Que voulez-vous! l’azur étroit des villes...»

Autre groupe. «--Cette Académie Goncourt? --Ça n’a pas fait grand bruit. --Pourtant Céard... --Droit à l’ancienneté. --Alors Paul Alexis aussi. --L’Alexis de Zola, ce vieux pâtre oublié sous le hêtre de Médan. Alors aussi Toudouze... --... qui, pendant vingt ans, consciencieux et fervent, prit, tous les dimanches, son aller-et-retour Saint-Lazare-Auteuil. --Pour figurer au Grenier. --Honneur au courage malheureux. --Moi, après le succès de la «Double Maîtresse», je m’attendais à Henri de Régnier. --Prrtt! Lui, la vraie Académie l’attend. Mais votre candidat, à vous, qui eût-il été? --Georges Lecomte. --Georges Lecomte? --Oui, avez-vous lu «Espagne»? --Non. --Eh bien, lisez «Espagne» et la «Maison en fleurs».

Autre groupe. «--Vous avez été dur pour Rostand! --Non. J’ai vu l’«Aiglon» à Marseille. --Et... --C’était mieux à Paris, quoique Jeanne Grumbach... --Voyons, elle ne fait pas oublier Sarah? --Non, mais elle n’en impose pas le souvenir. --Et le rôle de Flambeau? --Par Jean d’Aragon? Le Flambeau est sans pitié. --Comme _le Gendarme_ de Tristan Bernard. C’est un rôle qui tue son homme! --Et Guitry le joue vrai, et voilà pourquoi il y est absolument inférieur. Ce Rostand, c’est lui le roi de l’attitude et le prince du geste. --Encore? Ça recommence? Vous êtes impitoyable! --Bah! «les morts que je fais se portent assez bien». C’est l’«Aiglon» qui l’a mis dans cet état, si vous voulez la vérité. Les trois actes qu’on l’a mis en demeure d’achever, son inspiration partie, coupée par le revirement d’opinion que vous savez. Le moyen d’écrire un duc de Reichstadt épique quand on est devenu dreyfusard? --Chut! une amie de la maison qui passe.»

Sous un immense chapeau enguirlandé de violettes s’avance la jolie madame Lucien Muhlfeld. «Oui, une amie intime des Rostand.»

_Mardi 24 avril._--Neuf heures du soir, à l’Opéra-Comique, le «Juif polonais». Pouvait-on aller plus loin dans l’art des éclairages et de la mise en scène que ne l’a été M. Albert Carré dans la reprise d’«Orphée» et la création de «Louise», de Charpentier? Non, semblait-il, quand on se rappelle l’ingénieuse plantation du bois de cyprès où dort le tombeau d’Eurydice, le Puvis de Chavannes peuplé de nymphes botticellesques du «séjour des ombres heureuses» et surtout la tragique et ténébreuse descente d’Orphée aux enfers, ce décor de ténèbres et d’épouvante où les profondeurs de l’abîme s’éclairent de gestes blêmes et de masques verdâtres de larves et de spectres.

Puis il y eut, pour encadrer la musique papillotante et chatoyante de «Louise», les échafaudages et les hautes maisons du réveil de Montmartre, tout le pittoresque de la Butte s’animant aux clartés de l’aube, et puis enfin l’étourdissant panorama de Paris un soir de 14 Juillet, cet horizon de dômes et de toits tout crépitants d’étincelles, de fusées et de feux de Bengale dans le bleu profond de la plus belle nuit d’été, et la mise en scène déconcertante de grouillement, de mouvement et de vie: lanternes vénitiennes, oripeaux et paillons, du couronnement de la muse dans le jardin du poète.

Je ne reviens pas ici sur la valeur des œuvres. En dehors de la «Prise de Troie», de Berlioz, l’Académie nationale de musique n’a pas, depuis deux ans, monté un opéra équivalent à ceux de MM. Charpentier et Erlanger. Eh bien, dans la dernière création de la salle Favart, M. Albert Carré, si l’on peut dire, s’est encore surpassé. Je ne parlerai pas de la musique, d’une science d’orchestration toute moderne, sérieuse et prenante et d’un charme frais dans les scènes pittoresques, donnant tout le parfum d’idylle et de bien-être de la prose d’Erckmann-Chatrian. L’interprétation est également hors pair, et Victor Maurel, dans le rôle de Mathis, joue, mime et chante le personnage de l’aubergiste assassin par amour de son foyer, comme ne l’ont jamais joué le créateur du rôle à l’Ambigu et l’acteur qui le reprit quand le «Juif polonais» passa au Théâtre-Français.

L’émotion du public a été grande, et la scène de la folie, où Mathis s’épeure et divague en valsant, frénétique, aux fiançailles de sa fille, sur l’air bien connu de la valse du Lauterbach, demeurera une des belles créations de sa carrière.

Des garçons qui faisaient grand tapage De leurs biens au soleil, Sont venus me parler mariage En pompeux appareil.

Madame Gerville-Réache, l’Orphée d’hier, dans le rôle de Catherine, et de Carbonne dans celui du docteur complètent une interprétation d’élite. J’ai moins aimé, dans Suzel, mademoiselle Guiraudon, si exquise dans la Mimi de la «Vie de bohème» et la Cendrillon de Massenet. Elle a toujours sa voix de fleur qui chante, mais le costume alsacien l’engonce et lui fait des gestes de poupée, à l’unisson, d’ailleurs, du jeu de M. Clément, raide comme un morceau de bois dans son rôle de gendarme. Mais ce qu’on ne saurait trop louer et assez répéter, c’est le soin et la minutie, le culte du détail et de la vérité apportés dans la reconstitution de l’atmosphère du drame, le poêle en faïence et les boiseries de l’auberge, le froid prenant des effets de neige de cette nuit de Noël, l’adorable, la pittoresque et touchante descente à la messe, tout le village dans le décor d’aubépines, de frondaisons légères et de ruelles escarpées, campé là par Jusseaume sur un fond de vallée où revit toute l’Alsace. Je reviendrai sur les effets de la cour d’assises, au troisième acte, où des surgissements de fantômes et la mise en valeur d’une main de magnétiseur sur le crâne du patient révèlent plus qu’un metteur en scène de talent, mais affirment presque un artiste de génie. Ce sera là, je crois, le clou de l’Exposition.

_Dimanche 29 avril._--Le Grand Bazar. Ce qu’ils en disent, ce qu’ils en pensent. --«Alors, vous la boudez toujours cette Exposition? --Vous avez tort: il y a des coins charmants. --Tu parles! --Plâtras et patatras. Quel jour inaugurons-nous une passerelle? --Pour une imprudence! Si l’on peut dire!... --Attendez les autres: c’est une ère qui commence. --La statistique des cadavres. Vous les comptez? Les pyramides ont coûté plus d’hommes. --Mais elles auront duré davantage. --Bénissez le ciel que ces architectures-là ne restent pas. Ça vous enthousiasme, vous, le style nougat? Vous avez vu les palais de l’Esplanade, tous ces dômes en couvercle de soupière: c’est l’apothéose de la marmite, le style soutien... non, souteneur de l’Etat. Et la porte Binet, la fameuse salamandre avec la dame mannequin qui accueille l’univers! Le populaire en a fait justice, car il ne manque pas de bon sens, l’ouvrier parisien. Vous savez comment on l’appelle, la dame à Binet? --Non. --Flora Paquin. --Paquin, couture. --Allons, je vois que c’est un parti pris. Il est de bon ton de la débiner, cette Exposition, et vous marchez tous comme un seul homme, parce qu’entre chapeaux à huit reflets et robes à ventre avalé il a été convenu... Eh bien, ce que vous faites là, mes petits, c’est du dernier snob. Vous obéissez à un mot d’ordre et, ce qui est du dernier stupide, vous dénigrez sans avoir vu. --Mais les palais du Champ de Mars, ce tohu-bohu de boîtes à jouets mises à sac, ce brouhaha de dômes et de coupoles jaillis là au petit bonheur, vous trouvez ça beau, vous, cette champignonnière en délire de faux Kremlins et de pagodes? --Ce que vous dites là tient d’autant moins que rien de tout cela ne restera. Ça, c’est la foire de Nijni-Novgorod pour les agences Cook et Lubin. Mais il y a des merveilles que vous ne voulez pas voir dans cette Exposition: les deux palais aux Champs-Elysées, le petit surtout. C’est la continuation du style de Trianon dans ce qu’il y a de plus pur; les proportions sont exquises. Mais vous êtes aveugle par rancune: c’est le gouvernement que vous boudez à travers l’Exposition. Cette travée de palais est unique, vue des Champs-Elysées. Et le pont, le pont Alexandre III, quelle courbe dans le vide! Mais c’est beau comme un théorème de géométrie, cette ellipse d’acier enjambant tout le fleuve. Ah! j’aime moins les bronzes des lampadaires, cela est certain: l’ornementation est surchargée; mais les quatre pylônes à chaque bout avec leurs lions en or ont une fière allure, et, l’Exposition finie, quand on aura balayé les gâteaux de Savoie de l’Esplanade, pour peu qu’on dore les armatures des toits des deux palais, mais très légèrement, pour leur ôter leur aspect de halle vitrée et les appareiller au dôme des Invalides, vous verrez que cela fera très, très bien. --Vous croyez? --Parfaitement, et ce sera un coin de Paris vingtième siècle que vous pourrez opposer à la place de la Concorde et aux deux palais de Gabriel. --Le ministère de la marine et le Garde-Meuble? --Absolument comme je vous le dis. Vous verrez et vous jugerez, les choses une fois mises en place. --Quel enthousiasme! Vous voulez vous faire décorer le 14 juillet? --Vous émargez aux fonds secrets. Il y a huit jours, vous déclariez ne pas vouloir y mettre les pieds. Quel revirement! --Je vois, je crois. --J’ai vu! La foi m’inonde! --Polyeucte, va! Moi, je n’ai vu que la rue des Nations. --Le bord de l’eau. --Oui, la rangée des palais. Eh bien, mon ami, voilà ce qui devrait rester. Ce n’est que de la reconstitution, mais ça vous a un autre air que le style nougat. La Hongrie est une merveille; l’Italie chahute comme couleur, mais a de l’arabesque; l’Autriche est d’un joli à se mettre à genoux devant; la Belgique nous a sorti une de ces maisons de ville dont elle a le secret. Ah! le style d’Audenarde est autrement mieux que le style Binet! Monaco nous a envoyé une tour presque aussi haute que celle de l’Allemagne, l’Allemagne peinte et dorée comme un logis du vieux Bâle. A nous, Holbein! C’est un décor et, je suis désolé de le constater, le plus réussi de l’Exposition. Et il n’est pas de nous: c’est l’étranger qui nous l’envoie. Voyez-vous le Vieux Paris à côté de cela? --Et la rue de Paris donc! --Moi, je n’aime que le Trocadéro. --En effet: comme hideur, on n’ira jamais plus loin. 78 est une date; la porte Binet n’atteint pas encore à ça. --Je n’y mettais pas tant de malice. J’aime le Trocadéro à cause de... --A cause?... --Oui, parfaitement, tous ces petits beuglants exotiques: danses du ventre, soukhs de Tunis, rue d’Alger, thé de Ceylan, Andalousie au temps des Maures. --Et morues «a la disposicion de usted». --Moi, je regrette la rue du Caire. --Parbleu! Quel voyou que ce d’Héloë!

_Mardi 1er mai._--Le Grand Bazar. La rue de Passy à sept heures du soir. --Dans la tiédeur de la rue échauffée, parmi le fracas des tramways et des omnibus, à travers la course un peu ralentie des apprentis et des employés de bureau regagnant au logis le souper du soir, un arrêt et une joie, ou plutôt une stupeur joyeuse qui met toute la rue en gaieté.

Et voici les femmes aux fenêtres, les commerçants aux seuils des boutiques; les ouvriers en train de s’absinther au comptoir des marchands de vin sont du même coup dehors; l’œil rigoleur et la mine allumée, ils regardent. Et trottins en cheveux, vestes plâtreuses, cravates flambantes de garçons coiffeurs, cottes de velours d’ouvriers puisatiers, tabliers blancs de garçons bouchers, redingotes élimées, jaquettes fleuries de muguet malgré l’usure, tabliers bleus de cuisinières et camisoles claires de blanchisseuses, tout ce petit monde se presse, se bouscule, se coudoie et se fait place avec des yeux ronds, des mains peloteuses et des bouches hilares pour voir défiler sur deux rangs, telle une procession, tout un exode d’Arabes en burnous, de nègres enturbannés et de mamamouchis en gandouras de soie voyante, escortant de leurs silhouettes exotiques tout un troupeau de femmes enveloppées du haïck, hermétiques et voilées.

Deux grands flandrins d’un noir d’ébène ouvrent la marche, dégingandés et simiesques dans des vestes de soie vert et or; ils portent haut deux grands étendards aux couleurs du Prophète, très fiers. Les gandouras et les burnous suivent, pieds nus, sur deux rangs; au milieu oscillent de lourds paquets d’étoffe blanche qu’écarte au sommet un triangle de peau brune et tatouée, tel un loup de soie fauve posé sur deux yeux noirs, le peu de visage que le Coran permet aux femmes de laisser voir: les odalisques et les danseuses des cafés maures de la rue d’Alger.

Tous ces banquistes d’Orient campent pêle-mêle à quelque cent mètres de là, à Passy même, et, soir et matin, leurs oripeaux de soie, leurs yeux d’émail et leurs gestes de singe amusent et mettent en joie la rue, un peu comme un groupe de masques un jour de carnaval, mais de masques d’Orient. La curiosité du quartier n’en est pas encore fatiguée. Paul quitte son bureau, et Nini son atelier dix minutes plus tôt pour jouir tous les soirs, du coup d’œil; lui, donnerait tout pour connaître une Mauresque; elle, voudrait bien qu’un des nègres au drapeau la regardât. Il flotte dans l’air un peu de l’atmosphère de la «Princesse lointaine».

Tripoli, Césarée, Héliopolis, Assur, Lointaines cités d’or, d’ambre rose et d’azur!

Au bout de la rue, les arbres du Ranelagh fusent dans le crépuscule des frondaisons d’une transparence verte; des escouades d’ouvriers maçons boivent, installées sur les trottoirs, devant les débits de vin. La procession sainte défile, lente, au milieu de la chaussée, forçant innocemment, inconsciemment aussi, fiacres et tramways à s’arrêter. C’est un rêve de l’Islam qui passe; la rue sent la sueur, l’absinthe, le muguet fané et un peu l’Arabe.

_Mercredi 2 mai._--Quatre heures; à l’Olympia, dans les coulisses, pendant la répétition de la «Belle aux cheveux d’or». --Perrinet-Thalès a tué le géant Dagmar, et sur les luisantes armures des chevaliers massacrés, la cuirasse d’argent du chevalier blanc, le bouclier d’acier du chevalier bleu et le casque radieux du chevalier d’or, il vient de traverser le ravin périlleux, guidé par le sceptre en fleurs de la fée Urgande. Et maintenant c’est le trois, l’obscurité subite, le claquement des portants à transformation, brutalement rabattus, cette fois, en longs roseaux; la descente des frises des triples gazes qui simulent les brumes, et le groupement des danseuses, libellules et nénuphars, derrière les gazes flottantes de l’«étang du Sommeil».

Et, dans l’affolement des machinistes, les recommandations suprêmes aux électriciens pour les éclairages, la musique de Diet chuchote et bruit comme un battement d’ailes, rythmant par petits bonds la valse hésitante des phalènes. Derrière les roseaux, sur scène, c’est l’effarement de Curti, le maître de ballet, endoctrinant une dernière fois ses danseuses, et avec de grands gestes, les mains comiquement jointes, très italien de mimique et d’accent: «Mesdames, ze vous en supplie, zouvenez-vous bien que vous êtes des flours. De la graze, de l’abandonne dans les poses! Zouvenez-vous, vous n’êtes plous des femmes, mais des libelloules, tout ce qu’il y a de plous zoli sous le ciel, la libelloule et les flours! Soyez pouétiques: de la poésie, beaucoup de poésie! Sonzez à cela, le réveil des nénouphars caressés par des insectes. Ayez la poudour des flours.»

«Qu’est-ce qui m’a donné cette salope?» C’est la voix de Thalès remarquant l’absence d’une figurante sur la galère, où il est en train de grouper les joueurs de viole et les pages roses et blancs de la Belle aux cheveux d’or.

«On m’a pris ma perruque? Je ne trouve pas ma perruque!» C’est la Belle elle-même, Hélène Chauvin à demi-nue, qui court d’une coulisse à l’autre en quête de sa toison qu’elle ne retrouve plus. Les cheveux d’or de la Belle sont demeurés dans son manteau; c’est Polette de Seyr, la fée Urgande, qui les lui donne. Tout s’arrange.

Contre un portant. --«Granier est dans la salle. --Granier? --Où ça? --Dans cette loge, tout en rouge. --Hein? quelle reine de Silistrie! L’a-t-elle assez pigé, le «caviar et confiture» de la prononciation des grands ducs! l’est-elle assez, balkan, chaîne-de-l’oural et moscovite! Et sa scène de guzla, quand elle s’offre à Brasseur! C’est tout de même un peu mieux que Réjane. --Enfin, voilà quelqu’un de mon avis! --Alors, au vôtre, c’est la première actrice de Paris? --Assurément, et la plus en forme. Depuis «Amants», comme naturel, comme diction, comme entrées et sorties de scène, je n’ai jamais rien vu de tel. --Et la pièce? --La pièce? J’aime moins la pièce, mais tous les actes dont elle est deviennent si amusants! --Guy aussi! Oh! étonnant. Mais regardez-moi Granier: quelle taille! comme elle est redevenue mince! --L’influenza. --Non, un bon médecin. --Ou un bon masseur. --Tiens. Renée Du Minil, là-bas, dans cette loge. --Et sa mère. Là, le masseur s’impose. --Et le bon rôle aussi: on ne lui donne que des pannes. --Tiens, Rose Demay! --Ancienne pensionnaire de la maison. Elle guettait ce rôle de la «Belle aux cheveux d’or». Parce qu’écrit pour Liane. --Peut-être; mais l’auteur la voulait pour la fée. --Quelle fée? --Celle que crée cette jolie fille de Marseille, cette grande blonde souple, Polette de Seyr. Quelle silhouette! C’est Lorrain qui l’a fait engager; elle chantait au Palais de cristal. --Alors, ils sont tous de Marseille ici: Talès, Polette; les Isola, d’Alger. Et Chauvin? --Comme Gunzbourg, de Saint-Pétersbourg et de Monte-Carlo. --Vous en avez de bonnes! Mais regardez danser Campana. Quel ballon! Comme elle fuse du sol! On ne danse pas mieux à l’Opéra. --Parbleu! c’est une Italienne: elle a la danse dans le sang, cette fille-là. --C’est la «libelloule» elle-même. --Qu’ont-ils aux Folies-Bergère?... Tiens, Thylda. --Où ça? --Dans le promenoir. --Son engagement chez Marchand finit le 15: elle cherche peut-être un rôle. --Vous l’avez vue dans «Cythère»? --En ingénue. C’est tout à fait écrit pour elle. On voit que l’auteur y a pensé. --Ça vous a plu, ce ballet? --On y voit Thylda couchée dans un pucelage. --Comment, un pucelage? --Oui, un grand coquillage: ça s’appelle comme cela. --Très bien, j’y suis. --Et Thylda dort là-dedans? --Oui, au troisième tableau, avec Ducastel; toutes les deux sommeillent dans ce pucelage. --Mâtin! tout Paris voudra voir ça.

_Vendredi 4 mai._--Le Grand Bazar.--Coin de l’Exposition. --Au thé derrière le pavillon de Ceylan, section anglaise, un coin frais et calme du Trocadéro, où, sous des ombrages par quel miracle intacts, on prend le thé par petites tables autour d’un kiosque tout en claires-voies d’une netteté réjouissante à l’œil avec ses piliers laqués et ses nattes de couleurs. De grands gaillards à face de bronze, sveltes et blancs dans des vestes de piqué boutonnées sur des tabliers faisant jupe, y déconcertent par leurs longs cheveux noirs tordus en chignon et le luisant de leurs yeux d’émail; des barmaids, fraîches et roses, font avec eux le service. C’est déjà le coin achalandé, adopté par les élégantes et les curieuses qu’hypnotisent la démarche souple et les prunelles veloutées des hommes de Ceylan. On m’en désigne un qui déjà ne compte plus ses conquêtes.