Part 2
Le «Monsieur aux Camélias», le duc de Reichstadt! et M. de Max a créé le roi Christian III des _Rois_, le Yoghi d’_Izeïl_, l’évêque Sophron de _Gismonda_, le vieil empereur byzantin d’_Héracléa_ et le provençal aventurier tout de langueur et de rêve de la _Princesse lointaine_. M. de Max se doit une revanche à lui-même dans quelque rôle de vieil évêque, de vieux pape ou de vieil empereur.
_Samedi 21 janvier._
La condamner, Lorelle! une femme aussi blonde! Regarde cette bouche et le rose ingénu De ses seins. La beauté, c’est le philtre inconnu Souverain et vainqueur qui corrompt tout au monde. Ils l’absoudront.
(_Auteur inconnu._)
_8, chaussée d’Antin, chez Landolff, 7 heures du soir, dans un des salons d’essayage._--Debout devant une grande glace, Jane Margyl, la _Princesse au Sabbat_ de mercredi prochain, essaie son costume du un: le gaz flambe haut dans la petite pièce claire; et, gaînée dans sa robe d’or de reine orientale, son lourd manteau ocellé de bleu, déployé derrière elle comme une immense queue de paon, Illys s’étudie et s’épie dans l’eau de la vaste glace, et, soucieuse de ses effets, joue là au naturel, dans le petit salon du costumier à la mode, son rôle de coquette et futile princesse aux miroirs. Deux essayeuses sont accroupies à ses pieds, occupées à disposer savamment les plis du manteau. Fine et souple dans ses habituelles robes tailleur, madame Landolff les dirige et les observe; et, sous l’ibis diamanté qui la diadème, Margyl évolue, lente et majestueuse, règle sa marche et tente des effets.
Je ne l’avais pas rêvée si nue, je l’avais songée plus hermétique, plus close, le manteau royal lui descendant des tempes et tombant à plis droits sur le devant de sa robe, énigmatique et à peine entrevue sous les pendeloques de turquoises et d’opales, moins féerique et plus princesse, sorte de pyramide d’or et d’émail mouvante à la façon des _Esclarmonde_ et des _Théodora_. Je risque une objection, manifeste un désir; mais Margyl résiste, Margyl est belle et le sait, et, comme Aphrodite, tient à faire la royale aumône de sa beauté aux spectateurs. Conflit.
Ah! il n’est pas facile de costumer une jolie femme! La femme, être de coquetterie immédiate, ignore toujours les effets réflexes de l’idée suggérée et la grande puissance, que dis-je, la triple et sûre incantation du mystère, du masque et du voile, et je me désespère: mais madame Landolff m’a compris. Le temps d’ouvrir une porte et la voici qui, avec des mètres de gaze bleu-ciel et quelques fils de perles fausses, échafaude autour de la tête de Margyl des ennuagements d’azur, des enroulements de nacre, des fumées et des lueurs, l’enveloppe de légères retombées de tulle, et, de toutes ces brumes et de toutes ces clartés évoque une impérieuse et hiératique princesse d’Egypte et de légende, Illys!
_Lundi 23 janvier._--A l’Opéra-Comique, _Manon_. Je ne sais pas si jamais en France on a poussé plus loin que M. Albert Carré la science et l’art de la mise en scène.
_Manon!_ avant lui, c’était la partition, toute d’élégance et de passion, du seul cri d’amour du dix-huitième siècle: _Manon_, c’étaient les airs fameux populaires dès la troisième représentation, et populaires demeurés depuis bientôt vingt ans qu’on les chante, les adieux à la petite table: «N’est-ce plus ta main que ma main caresse?» la valse, le duo de Saint-Sulpice, les ensembles de l’hôtel de Transylvanie, etc., etc. _Manon!_ ce fut surtout Heilbronn, _Manon!_ ce fut aussi Sanderson.
A-t-on jamais chanté Manon depuis? et voici qu’avec un Des Grieux d’un invraisemblable physique pour le «cher Chevalier» et une Manon un peu de province, M. Albert Carré, plutôt trahi par l’interprétation, grâce à une ingéniosité de décors et de costumes inconnus avant lui, arrive à nous reconstituer, on dirait estampe par estampe, le chef-d’œuvre de l’abbé Prévost!
Oh! la vie et le mouvement de tout ce peuple de bateleurs et de belles promeneuses et de flâneurs qui vont et viennent sous les charmilles taillées en arcades du bord de l’eau, dans l’acte du _Cours-la-Reine_, la danseuse de corde évoluant entre ses deux poteaux, les marchandes de parfilage dans leurs boutiques en plein vent, les grâces et les minauderies des caillettes et le pourchas des abbés galants, le ridicule du financier Guillot, l’hôtel des Invalides au fond, dans un décor qui s’enfuit et recule, et cette délicieuse entrée du corps de ballet de l’Opéra, de ces dames de l’Académie de musique dans le comique et fastueux costume du temps, corps baleinés et tonnelets, coiffures d’héiduque empanachées et des pompons partout sur le torse allongé des danseurs comme sur le corsage guêpé des danseuses, et le plongeon des révérences et le taqueté des pointes et toutes ces pirouettes d’ensemble inclinant à la même seconde l’édifice volumineux de toutes les coiffures.
Ah! ce divertissement de _Manon_! Si mademoiselle Chasles, jolie comme un Latour sous le rouge et la poudre, a l’air de la Camargo elle-même, M. Albert Carré a plus que du talent et madame Mariquita pas beaucoup moins que du génie.
_Mardi 24 janvier._--Boulevard Pereire, quatre heures du soir, le plus beau coucher de soleil de cet hiver, un ciel soyeux du jaune évaporé, mais cependant intense de la jonquille et du citron, un horizon d’or pâle sur lequel les fumées des cheminées s’exaspèrent en bleu et les squelettes des arbres dépouillés en violet, tour à tour arborescences d’agate et longues spirales d’encens dans une atmosphère d’aventurine.
C’est fin comme une aquarelle et rutilant comme de la laque. Oh! la magie de certains crépuscules parisiens, crépuscules d’hiver atténués, délicats et touchés de si belles lueurs pourtant, quels décors de Rubé, de Chapron et même de Lavastre pourraient lutter avec ces transparences et ces évanouissements dans la couleur, quel peintre fixera jamais la ténuité de ces silhouettes!
Et je songe qu’en ce moment aux Folies-Bergère, où l’on répète devant la presse les trois tableaux de mon ballet, la maladresse voulue des éclairages incendie et brutalise des décors peints pour les lumières bleues et des costumes combinés pour chatoyer dans le clair-obscur.
Et je songe à Landolff, et je songe à Jusseaume: ce sont eux qu’on égorge en ce moment; et dire que je n’ai pu les défendre! Je n’ai pu faire comprendre aux intéressés que tout est mensonge et fiction au théâtre et que les ciels en toile peinte et les portants en carton, les chairs fardées et les étoffes pailletées de faux cabochons ne peuvent exister que dans des lumières truquées et que la première condition de toute bonne mise en scène est l’enveloppement.
_Mercredi 25 janvier._--Neuf heures du soir: _Au bord du Quai_.
En un pays de canaux et de landes, Mains tranquilles et gestes lents, Habits de laine et sabots blancs, Parmi des gens mi-somnolents, Dites, vivre là-bas, en de claires Zélandes,
Vers des couchants en or broyé, Vers des caps clairs mais foudroyés, Depuis des ans, j’ai navigué.
Dites, vivre là-bas, Au bord d’un quai piqué de mâts Et de poteaux, mirés dans l’eau; Promeneur vieux de tant de pas, Promeneur las.
Vers des espoirs soudain anéantis, L’orgueil au vent, je suis parti. La bonne ville, avec ses maisons coites, Canaux étroits, portes étroites, Pignons luisants de goudron noir, Où le beffroi, de l’aube au soir, Tricote, Maille à maille, de pauvres notes.
_Les Visages de la Vie._
VERHAEREN.
C’est soir de première; dehors, il gèle, et, du coin de mon feu, où je les lis, les nostalgiques vers du poète belge m’emmènent au pays des canaux et des landes, au bord des quais, dans quelque bonne petite ville ensommeillée de Flandre.
Devant des chalands bruns, Devant des barques brunes Dormant dans un grand bain de clair de lune A l’heure d’immobilité d’or Où rien ne bouge au fond du port, Sauf une voile mal carguée Qui doucement remue encor, Au vent qui lui vient de la mer!
_Samedi 28 janvier._--Théâtre Sarah Bernhardt, _la Tosca_. _La Tosca!_ la pièce de Sardou qui fut la plus malmenée par la Presse: _une pantomime_, écrivait Francisque Sarcey; du _sadisme_, prétendit Jules Lemaître en protestation contre les horreurs du troisième acte, ce fameux acte de la torture, que ne put supporter la sensibilité de mademoiselle Brandès. Il y a plus de onze ans de tout cela, et personne n’a encore oublié le sensationnel évanouissement de la jolie pensionnaire des Français, à la vue de Mario rentrant en scène avec du sang aux tempes; pâmoison d’autant plus touchante, que la jeune actrice, experte en l’art de manier le rouge et le blanc de théâtre, ne pouvait se méprendre sur les plaies de M. Dumény et que sa pâleur, son abandon et sa défaillance furent tout à l’éloge des dons d’émotion de M. Sardou, qui négligea pourtant de lui confier un rôle.
Traité de fait-divers par les uns et de truquage par les autres, le drame de la _Tosca_ n’en fit pas moins salle comble, ce fut un nouveau et colossal succès à l’actif d’un auteur qui déjà ne les comptait plus; tout Paris voulut y frissonner d’angoisse et de terreur. L’habile, qu’est M. Sardou, avait choisi pour son intrigue un cadre si savamment troublant! On pouvait si bien se croire au milieu d’une scène de la Terreur, dans ce coin d’Italie corrompue et sombre avec le grand nom de Bonaparte claironnant à la cantonade et précipitant les événements! Le baron Scarpia, marchandant à la Tosca sa complaisance et la vie de son amant, faisait songer aux Fouquier-Tinville et aux Carrier de Nantes; la Révolution française avait dû voir de semblables horreurs, des femmes, des filles de ci-devant dans la longue robe blanche à taille courte de madame Sarah Bernhardt, se traînant, les matins mêmes d’exécution, aux pieds des égorgeurs d’aristocrates et rachetant, pantelantes et à demi-violées, la vie d’un père ou d’un mari déjà monté dans la fatale charrette, et cela par des baisers enragés de luxure, où l’amour devait avoir le goût du sang.
C’est cette atmosphère de libertinage, d’agonie et de sadisme, qui fit accourir tout Paris frémissant; et puis il y eut les côtés bibelots, l’art des reconstitutions, dans lequel M. Sardou est passé maître; le Debucourt du premier acte avec Sarah en fourreau de mousseline de soie rose et sa gerbe de fleurs sous le bras, Sarah et son chapeau Directoire, en feutre vert grenouille, sa touffe de plumes et son écharpe verte! Et puis, après le Debucourt, il y eut un Worms, l’acte du palais Farnèse, le Worms du Luxembourg, le Worms des femmes Empire en fourreau de satin blanc, ceinturées d’orfèvrerie, les bras nus gantés plus haut que la saignée, et le front bas diadème de perles; le Worms des soirées de musique dans des intérieurs somptueux et froids de palais romains pavés, dallés, comme mouillés, de marbre, et puis il y eut la Sarah de ce deuxième acte, la Sarah en fourreau de satin glacé, coiffée de laurier d’émail comme une muse de la Malmaison, et sa fameuse révérence au moment d’entonner la fameuse cantate, la révérence à jarrets pliés, qu’on eût dite enseignée par Vestris tant elle courbait majestueusement la _Tosca_ devant Sa Majesté Caroline de Naples, la révérence demeurée légendaire avec le frétillement d’un coquin de petit pied pointant au bas de la robe, un pied cérémonieux et moqueur, solennel et impatient, vif et joli comme un bec d’oiseau.
Et puis, il y eut la pièce et il y eut, longue, harmonieuse, presque nue sous les plis droits et serrés de la draperie antique, mais d’une nudité chaste, une nudité de nymphe grecque ou d’archange de Botticelli, il y eut la Sarah des autres actes, c’est-à-dire la tragédie elle-même, la grandeur et la noblesse de la ligne et de l’attitude, l’âme devenue soudain tangible et visible dans la simplicité d’un bas-relief d’Egine et la volupté d’un Prud’hon. Or, cette Tosca, je ne l’avais pas retrouvée depuis, même aux reprises de la Renaissance. Etait-ce le cadre trop étroit? le souvenir du théâtre de Donnay flottant dans l’air, le scepticisme de M. Guitry demeuré dans la salle, mais le drame de Sardou m’y avait paru étouffé, étriqué, la _Tosca_ semblait y retenir ses gestes de peur d’y crever les décors.
Je retrouve aujourd’hui ma vision première, et quand, dans sa robe blanche de victime, la _Tosca_, qu’un monstre de luxure vient de torturer durant les douze heures d’une longue nuit, s’empare lentement du couteau qu’elle vient de découvrir sur la nappe, quand l’homme enfin frappé, elle s’avance pâle et triste et si calme dans la lueur des deux flambeaux élevés au bout de ses bras, pour les déposer de chaque côté du cadavre, j’ai retrouvé la _Tosca_ d’il y a onze ans et j’ai pensé que madame Sarah Bernhardt était ici dans son cadre, que ses gestes n’y crevaient plus le décor, qu’elle pouvait tout oser avec un Scarpia enfin digne d’elle; que M. Calmettes est plus qu’un acteur de comédie; que madame Sarah Bernhardt est dans son élément dans le grand drame, qu’elle est, avant tout, la femme du costume, de l’épopée, du rêve et de l’au-delà de l’espace et du temps, et que son théâtre mérite enfin son nom, le théâtre Sarah-Bernhardt.
_Mercredi 1er février._--Au Luxembourg, dans la salle Charles Hayem. Un don royal, une offrande de quinze cent mille francs à deux millions que vient de faire à l’Etat le collectionneur du boulevard Malesherbes.
J’y retrouve les plus beaux Gustave Moreau de sa galerie, ces coruscantes et nostalgiques aquarelles où l’art du lapidaire semble lutter avec celui de l’émailleur pour sertir des conceptions de poète. Théogonies d’Orient et stupres des religions antiques, il y a là, fixés, que dis-je? burinés et en même temps sculptés dans des violets de sardoine et des bleus de lapis, le mystère et la philosophie des plus belles fables des vieux mondes. C’est _Œdipe et le Sphinx_ et son attitude si étrangement inquiète d’éternel voyageur; le _Jeune Homme et la Mort_, et le léger enveloppement du voile de la déesse s’enroulant autour de l’éphèbe prédestiné. Au milieu des deux œuvres éclate et fourmille le tapis persan de la _Péri_; et puis, voici la merveille des merveilles, la fameuse aquarelle de l’_Apparition_, la Salomé dansant devant Hérode dans sa nudité cuirassée de joyaux, le geste fatidique de son bras tendu vers la tête décollée du prophète, et l’énigmatique et muette figure voilée du bourreau: figure sombre, comme tout l’Orient mystérieux de la Bible et que nous retrouvons dans une autre petite aquarelle voisine, comme dans toute cette architecture de splendeur et de rêve, empruntée on dirait à un prestigieux Saint-Marc: voûtes de porphyre, de métal et de jaspe sous lesquelles Gustave Moreau aime à asseoir la songerie accablée de ses rois; puis voici le _Phaéton_ précipité dans la mer, entre la fureur du lion du Zodiaque et la gueule menaçante du serpent Python; enfin cet émail et ce prisme, l’_Amour et les neuf Muses_, et un tableautin on dirait du Vinci, un chef-d’œuvre, on croirait de l’école lombarde, une _Descente de croix pleurée_, _par une Pieta_, et puis d’autres encore, le camaïeu tendrement gris et blanc de la _Plainte du poète_ et le plus beau peut-être à mon gré parmi tous ces dons, la _Bethsabée sur la terrasse_, admirable par la composition du jardin de ruines et de verdures dont s’entoure la femme d’Urie, frondaisons d’un vert sombre et pilastres rougeâtres d’une douceur de velours et d’un éclat de gemmes dans la sourde intensité de la couleur.
Un très beau portrait de M. Charles Hayem, signé Delaunay, et, lui faisant face, une toile magistrale représentant M. Franck,--M. Charles Hayem est le gendre de M. Franck,--le Franck de l’Institut, de la _Kabbale_ et des _Origines du peuple hébreu_, sont là pour imposer à la foule ignorante le souvenir du donateur.
_Samedi 4 février._--L’attirance des chefs-d’œuvre. Au Luxembourg, retourné là ou plutôt ramené par l’obsession des Gustave Moreau, admirés il y a trois jours. Il y a de l’envoûtement dans les œuvres de Gustave Moreau, et ce n’est pas par hasard que Fourcaut l’a appelé un maître sorcier. Retourné aussi pour voir le portrait de Verlaine, la peinture de Chantalat, qu’une Société de fervents du poète a presque imposé à l’Etat. Elle est vivante et sourit étrangement à travers une grisaille fauve empruntée à Carrière, la peinture de M. Chantalat; le côté faunesque et triste de l’auteur des _Romances sans paroles_ et de _Parallèlement_ y menace, y inquiète et y survit; on y voit, embusqué sous les paupières, ce terrible regard qui mûrissait les enfants; mais un autre portrait me sollicite d’un homme que j’ai bien plus connu, celui de M. d’Aurévilly.
Le d’_Aurévilly_ de Lévy, le sensationnel portrait du Cercle des Mirlitons, il y a quatorze ans, celui dont le portraituré disait avec un grand geste d’insouciance hautaine: «Mes ennemis me reconnaissent... moi, pas.»
Sanglé dans une redingote à plis, une cravate noire bordée de dentelle d’or bouffant sous le col, M. d’Aurévilly lève haut un nez en bec d’aigle et crispe une bouche aux lèvres serrées et fines, ponctuée par les deux virgules d’une moustache teinte; le menton pointu mais volontaire, le regard dédaigneux, la narine retroussée et vibrante, tout cela est vu de bas en haut. Insolent, campé, busqué et musqué, M. d’Aurévilly plafonne, M. d’Aurévilly plastronne aussi, mais c’est le plastron d’un grand seigneur qui offre aux attaques sa poitrine toute grande et l’on attend la riposte prête à siffler en flèche de cette bouche tendue comme un arc le: «Je vous ai déjà donné hier», fastueusement reproché à Bourget qui, à l’avis de ce remueur d’idées, multipliait trop ses visites, ou bien le fameux: «Je n’ai rien à y mettre», répondu, à la porte de _Gil Blas_, par le piteux Nicolardot, congédié la veille et revenant humblement tendre la main.
_Lundi 6 février._--Rue Broca, au diable vauvert, plus loin que le Panthéon et le Val de Grâce, dans le voisinage du boulevard de l’Hôpital et du marché aux chevaux, au centre même d’un quartier autrefois de crime et de misère, entre les rues de la Santé et Mouffetard, l’hôpital Broca, qui fut autrefois l’hospice de Lourcine. Lourcine! un nom presque sinistre dans les annales populaires; Lourcine, dont les salles jadis réservées aux vénériennes s’ouvrirent plus tard au dénuement des femmes du peuple en mal de grossesse et à la détresse des filles-mères; Lourcine, effroi des unes et refuge des autres; Lourcine, dont le nom cité à propos d’une femme évoquait une tare; Lourcine, où l’épidémie puerpérale était si notoirement en permanence, que les plus misérables préféraient le grabat de leur taudis à la propreté infectieuse de ses salles; Lourcine, enfin, où la Germinie Lacerteux de M. de Goncourt va échouer comme une bête à l’abattoir, après avoir donné à Jupillon l’argent économisé pour ses couches...
L’initiative et la persévérance opiniâtres, la volonté d’un homme de science et de pitié en ont fait, aujourd’hui, l’hôpital Broca, la maison de salut de la femme atteinte dans la source même de la vie, au plus intime de son être, une chaire pratiquante de gynécologie, une salle enseignante de chirurgie, où, tous les jours, les savants de la province et de l’étranger peuvent venir assister aux opérations du Maître de l’ovariotomie et apprendre de lui l’art de prolonger la vie à de pauvres êtres, que la médecine eût jadis condamnés irrémédiablement.
Ces opérations, il y a dix ans encore, seules les femmes de l’aristocratie et de la haute finance pouvaient en bénéficier; les soins minutieux d’antisepsie qu’elles réclament, les conditions de calme, de confortable et de bien-être nécessaires à la convalescence, la cure pour ainsi dire morale, indispensable pour mener à bien la guérison physique, le traitement de toute heure et de toute minute qu’exige, pour être menée à bien, une opération qui atteint aussi profondément l’être nerveux qu’est la femme, tout cet ensemble d’exigences imposait aux opérées des intérieurs ouatés, sinon de haut luxe, mais du moins de maisons de santé coûteuses, interdites aux petites bourses; et quand un cas de gynécologie se présentait dans les hôpitaux, les suites d’opérations se compliquaient trop souvent d’accidents fâcheux. Talent d’opérateur à part, il y avait là une question de milieu et d’atmosphère, et la femme de l’ouvrier, comme la petite rentière, atteintes dans l’intimité de leur être, étaient par cela même vouées fatalement à la mort; il y avait là une criante injustice dans cette chirurgie apte seulement à sauver les riches, tandis que les pauvres étaient infailliblement condamnées.
Un homme a remédié à tout cela, et quel homme! le chirurgien même, que sa science et son habileté ont fini par imposer à la vogue, comme le plus adroit et le plus heureux des opérateurs; celui dont le bistouri délivre et guérit, et le chirurgien des banquières et des princesses opère aujourd’hui les pauvres et les humbles dans un hôpital voulu, fondé et organisé tel par lui.
J’en visite, ce matin, les bâtiments neufs, récemment édifiés sur les jardins de l’ancien Lourcine. Un interne m’en fait les honneurs: hauts plafonds, hautes et larges fenêtres, le jour coule à flots dans ces grandes salles blanchies à la chaux et comme teintées de la tendre laque bleue des mobiliers anglais; des revêtements de faïence montent jusqu’à mi hauteur des murs. Partout c’est une impression de netteté et de clarté qui rassure et égaie; les échaudoirs, les fours stérilisateurs pour les pansements et les vêtements des infirmières, tout cela reluit d’un calme éclat dans la belle lumière. Comme nous sommes loin de la pierre grise et morne des anciens bâtiments du siècle dernier affectés aux autres hôpitaux de Paris, Beaujon, la Pitié, Laënnec. Jour d’hôpital, jour de prison, maison de géhenne et de souffrance!
Tout, ici, au contraire, a la clarté, la gaieté rajeunie d’une heureuse convalescence, et, dans les quelques salles que nous traversons, entre deux rangées de lits de femmes couchées, je ne rencontre aucun de ces regards de bête malade que j’ai trop vus ailleurs. Non, mais dans les faces trop blanches, mais reposées, dans les yeux agrandis, mais si clairs, il y a de la gaieté et du sourire, de la reconnaissance pour la grande blouse et le tablier de l’interne qui m’accompagne et qui, pour toutes ces femmes, ne représente pas le bourreau, mais un libérateur.