Poussières de Paris

Part 19

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»Que vous apprendrai-je que vous ne sachiez? que vous dirai-je que n’ayez vu? L’enthousiasme d’une salle d’amis admirablement composée et triée et surchauffée depuis des jours et des mois; les partisans douteux mis sous la surveillance immédiate des fanatiques, dans un habile méli-mélo de loges et de fauteuils; toute une police embrigadée allant, à chaque entr’acte, rendre compte à l’Empereur... non, au duc de Reichstadt, dans sa loge, de la tiédeur des uns et du zèle des autres; toute la phalange sacrée aux écoutes des propos de couloirs. Bref, le triomphe organisé d’avance, les ovations à chaque entrée de Sarah, d’ailleurs émouvante, épique, tragique, admirable, et l’orage des bravos et des hourras déchaîné à chaque chute du rideau dans une folie, un hourvari, un tumulte et un délire comme en connurent seules les arènes de Rome au temps des Césars, et le cirque à Byzance. Mendès, le buste hors de sa loge, debout, applaudissant à tout rompre; mademoiselle Feydeau, pâle, les yeux étincelants; l’air d’une jolie Euménide; Coquelin cadet encombrant de ses «ah!», de ses «oh!» et de sa mimique affolée l’encombrement des couloirs; Busnach baigné de douces larmes: «On n’a rien fait de pareil depuis Hugo! --Pas même Meurice, allons, dites-le!» Et tous les pitres, tous les cabots, tout ce qui, dans Paris, touche à la scène et au théâtre, se congratulant, se cajolant, égosillés de joie et criant au chef-d’œuvre; Cabotinville manifestant comme un seul homme en l’honneur de son auteur favori, préféré, le seul qui sache écrire pour les comédiens!

»D’ailleurs, vous avez lu la critique! Tous ont marché. Victorien Sardou, seul, a connu cet ensemble et cet accord parfait dans l’admiration et l’éloge, et encore, vous le savez comme moi, Sardou n’a-t-il jamais amené à résipiscence ni Mendès, ni Bauër. Et pourtant vous le savez comme moi, Sardou et Rostand, c’est le même théâtre, tout d’habiletés et de trucs, trop théâtre même: épisodes et petits faits cousus et rapportés, un travail de marqueterie historique, émaillé de trouvailles de bibelotier, travail, à mon avis, bien supérieur chez Sardou que chez Rostand, qui englue le tout d’une très médiocre poésie et, malgré tout, n’a encore commis ni la «Haine», ni une «Théodora».

»Mais allez donc faire entendre cela à un public tympanisé par les cymbales de toute la presse et affriandé, mis en goût et tenu en éveil par les sensationnelles interviews que vous savez, les costumes de velours noir du sympathique et jeune maître, et sa main fine et pâle de seigneur florentin pour accueillir les reporters! Quelle réclame! «Quel génie! quel dentiste!» comme gouaillait Oudry dans les «Saltimbanques».

»Et dire que cela, vous, vous ne l’avez pas dit. Vous n’avez rien dit du «_Roi de Rome_» d’Emile Pouvillon. Vous avez, comme les autres, «dithyrambé» sur l’épique Hamlet blanc et fait bénéficier l’auteur du triomphe incontesté de l’interprète. Vous avez flanché, mon cher, et pourtant, vous, vous n’avez pas de pièce reçue chez madame Sarah Bernhardt, et vous n’avez aucun espoir d’y être joué un jour. Donc, vous étiez en toute indépendance.

»Vous avez trahi là tous les poètes, les Henri de Régnier, les Stuart Merril, comme vous avez trahi les Vielé-Griffin, les Verhaeren et les Henri Bataille, auxquels une critique qui sait ce qu’elle veut oppose soi-disant de bonne foi les hexamètres de «Cyrano» et de la «Samaritaine».

»Du théâtre, certes, M. Rostand fait du théâtre, mais pas celui que nous aimons. Il y a dans son drame joli et pimpant dans ses détails comme un Debucourt (après la fête costumée du quatre, quelqu’un a prononcé le nom de Watteau, en souvenir, sans doute, des «Romanesques»); il y a dans son drame un acte d’exposition délicieux, chatoyant, exquis: celui de Baden-Baden; mais, déjà au second, la trame de la pièce montre les ficelles!

»Oui, je sais, le sentimental qui est en vous a aimé la scène de «_Je déchire, je déchire_», et celle entre Marmont et le duc de Reichstadt; je vous accorde même la leçon de tactique et le truc des soldats de plomb, qui fournissent une belle tirade, déjà lue ailleurs, dans les «_Châtiments_», je pense... La belle tirade abonde dans l’«_Aiglon_»; c’est même écrit surtout en monologues. Mais le rôle de Flambeau, dit Flambard, le vieux grognard qui les repeindra, les soldats de plomb. Vous acceptez ce fantoche de la Grande Armée, vous et sa verte semonce au maréchal Marmont? Mais, mon cher ami, les soldats de l’Empire avaient le respect de leurs officiers, si nous avons le mépris des nôtres! Vous me direz que c’est du théâtre. Soit, mais de l’affreux et routinier théâtre, aux effets faciles et prévus!... Flambard, dit Flambeau, ou Flambeau, dit Flambard... Et l’apostrophe de Metternich au petit chapeau et la terreur du même Metternich, halluciné devant Flambard montant la garde en uniforme de grenadier... en plein Schœnbrunn, dans l’appartement du prince, et c’est les souvenirs de Raffet. Mais cela est de l’Ambigu et se supporterait à l’Ambigu, si c’était signé Decourcelle! L’homme qui a écrit la «Princesse lointaine» doit, dans son for intérieur, mépriser la grossièreté de tels effets: c’est de l’imagerie d’Epinal destinée au public des troisièmes galeries, des coups de théâtre dédiés aux titis du poulailler. Mais il faut bien remplir la salle, et M. Rostand a songé à sa trois centième.

»Vous avez aimé et loué la scène du miroir, où Metternich évoque aux yeux du jeune prince terrorisé les fantômes de toute sa race! Moi, pas. Elle est tout entière dans Shakespeare (voyez Macbeth dans l’antre des sorcières), et dans «_Hernani_», à la scène des portraits. Je vous fais grâce du reste. A partir du quatre, malgré le luxe et le papotage du bal masqué, le public bâille ostensiblement. L’«_Aiglon_» n’en fera pas moins le tour de l’Europe, parce que toutes les ficelles ont été merveilleusement graissées, la réclame savamment cuisinée, et que notre Sarah y est de premier ordre!

»D’ailleurs, la pièce a eu les parrains qu’elle mérite, l’enthousiasme de MM. Coquelin cadet et William Busnach. Mieux, l’«_Echo de Paris_» publie ce matin une lettre versifiée du vicomte de Borrelli à l’auteur de l’«_Aiglon_». Le cher vicomte acclame et proclame M. Edmond Rostand triomphateur et libérateur: cela, c’est le sacre!

»L’«_Aiglon_», écrit M. de Borrelli: l’«_Aiglon_» nous a délivrés d’Ibsen, d’Hauptmann, Strindberg, Bjornstjerne Bjornson, Dostoïevsky et autres gêneurs; nous sommes du coup retournés au théâtre du père Alexandre Dumas, c’est-à-dire cinquante ans en arrière.

»Je trouve tout naturel que les «Deux Orphelines», le «Vicomte de Bragelonne» et même «Education de Prince» fassent des salles combles et des tas d’argent comme les «Deux Gosses»; mais c’est du théâtre et non pas de l’Art, et il ne faut pas alors nous citer Victor Hugo, Shakespeare et Schiller. Dans ce théâtre, Sardou, à mon avis, demeure l’homme supérieur, avec un bien autre souci d’exactitude et de vérité dans l’épisode et le détail. Sardou et Rostand resteront les auteurs de madame Sarah Bernhardt. Et malgré «_Izeïl_», et malgré même «_Médée_», et «Lorenzaccio», parce que Musset, et «_Hamlet_», parce que le grand Will, notre grande et géniale Sarah aura surtout été la muse de ce genre de théâtre, parce qu’elle est le théâtre elle-même,

Reine de l’attitude et princesse du geste;

mais par cela même, c’est le métier qui le veut.

Princesse du battage et reine du Chiqué;

... Souvenez-vous de Donnay... En somme, le théâtre de l’Insincérité.»

Toute violente qu’elle soit, cette lettre a de l’accent dans sa violence et n’est pas sans justesse, toute restriction faite sur les personnalités.

Le piquant est de l’avoir reçue et transcrite pour le «Journal» à Marseille même, le pays de la bouillabaisse et de M. Edmond Rostand.

_Mardi 20 mars._--Cannes. Une lettre de Paris. --«Mon cher ami, je n’ai pu profiter du coupon Donnay, n’étant pas rentré ce jour-là chez moi. Mais, si vous tenez à des renseignements sur Mégard, Diéterle, etc., j’irai les chercher avec un double plaisir. Il paraît que c’est joué à ravir, mais que la pièce n’est pas de grand crû, mais de la légère tisane frappée; ces dialogues de la «Vie parisienne» mis à la scène sont loin du «Mumm» de «Douloureuse» et d’«Amants». Granier y est parfaite; là-dessus, l’avis est unanime.

»Pour Henri Rivière, son exposition est sans intérêt; c’est l’éternelle répétition d’un éternel procédé et une facture compliquée de détails sans importance et qui disséminent l’effet. Si vous voulez quand même des lignes, je vous les enverrai sans retard en me contentant d’analyser les décors. Mais il y a, en ce moment, des expositions meilleures. A ce propos, je m’étonne que, dans votre dernier Pall-Mall, dans votre prose consacrée aux Venise de Marie Sommer, vous ayez omis de parler des huit toiles envoyées là par Forlina... Forlina quel est ce peintre? Un Vénitien sans doute. Comment le remarquable envoi de ce coloriste vous a-t-il échappé? C’est d’une bien autre facture que les luminosités or et rose de mademoiselle Sommer, d’un métier solide et puissant. L’eau y est traitée à la manière de Thaulow, tout en vibrations de lumière et d’ombres papillotantes, chatoyantes. Cela miroite, et cela rêve, et cela vit. Et la truculente cuisine des couleurs dans le rendu des pierres et des briques des monuments! Il n’est pas possible que vous ayez vu son «Clair de lune», par exemple, ou ses «Derniers Rayons»: vous les eussiez signalés; cela, j’en suis certain.

»Dans votre paragraphe consacré à la Société nouvelle, est-ce aussi à dessein que vous avez oublié Prinet, Dauchez et Aman-Jean? Ce sont pourtant là de bons peintres. Je sais que les intérieurs de Prinet pâlissent un peu auprès de ceux de Walter Gay: ils n’ont ni leur enveloppement ni leur élégance, c’est plus sec et plus neutre. Mais il y a là un parti pris de peindre sobre et neutre bien intéressant. Les ciels de Dauchez demeurent un peu durs; mais quelle mélancolie dans ces mornes étendues de plaines et de marécages! J’aime moins la nouvelle manière d’Aman-Jean. Il a rompu la trame de clair-obscur au fond de laquelle il enfermait ses personnages; ils se sont évadés de la mystérieuse tapisserie dont il les faisait captifs; mais maintenant ils se contorsionnent et se cambrent avec des gestes d’acrobate dans des éclairages rougeâtres et violents. La manière de Besnard l’obsède évidemment; j’aimais mieux la sienne.

A l’Ambigu, la «Duchesse de Berry», autre drame historique... L’«Aiglon» suffit. Et enfin les transes et les angoisses des hauts seigneurs de la Comédie, la Comédie, un moment sans asile, dans la rue, comme de vulgaires ambulants, et enfin hospitalisés à l’Odéon, qui déménage. Ginisty passe l’eau et s’installe au Gymnase... au Gymnase, oui, au «théâtre de Madame», où Tarride et Jeanne Hading sont engagés pour l’«Enchantement» de M. Bataille (Henry). Enfin, hier, aux Folies-Bergère, spectacle plutôt coupé d’incidents: pall-mall débuts de Jane Derval, de Rita del Erido, de Séverin et de Guerrero dans la «Flamenca»: la Corse et l’Espagne, Madrid et Ménilmontant. Un Chinois a renversé sur l’orchestre un baquet d’eau qu’il devait escamoter. La «Flamenca» a plu: c’est de la tauromachie «ad usum Lutetiæ». Et Séverin s’est enfin esquivé du sempiternel suaire-souquenille du Pierrot des Funambules; il remplit également bien sa culotte et son rôle de toréador aimé et tragique. La Guerrero, fort jolie, a mimé de façon plaisante, inattendue. Otero, elle, débute samedi au Gymnase. C’est la pantomime endémique. «Catullus nobis hæc otia fecit...» Mais la grande comédie de la semaine va être l’interpellation qui nous est promise à la Chambre pour jeudi: le gouvernement va être pris à partie et sommé de s’expliquer sur la décoration Paquin... Le ministère du commerce fleurissant du ruban des braves la boutonnière d’un couturier... Au ministère des beaux-arts, on eût compris; mais du commerce!... Renseignements pris, ce ne sont pas les mérites esthétiques du monsieur qu’on a récompensés, mais son dévouement à la bonne cause.

»M. Paquin a été décoré, il est vrai, le mardi gras, ce qui permet au ministre interpellé de répondre que cette paquinade est un travesti: décoration de carnaval, une diversion d’un gouvernement qui se divertit.

»M. Lewis, le modiste bien connu, va, paraît-il, fonder un journal où la cause des employées de maisons de couture sera énergiquement défendue; titre: les «Droits de la femme».

»A quand la décoration de M. Lewis?»

_Samedi 24 mars._--Nice, la dernière bataille de fleurs. Sous un ciel dur, on dirait plâtreux, et devant une mer d’un bleu cru, les attelages enrubannés défilent; des barrières contiennent et retiennent la foule. Devant le Cercle de la Méditerranée, des toilettes voyantes et des échafaudages de fleurs artificielles et de plumes signalent le public des tribunes. La lumière brutale de trois heures accuse violemment la cernure des yeux, la fanerie des teints cuits et le crépi violacé des fards; ces dames étaient mieux jeudi, sous le masque. Aux balcons et aux terrasses des grands hôtels en façade sur la Promenade, on parle anglais, allemand, italien, espagnol du Sud et surtout rastaquouère; un public de paquebot jargonne et foisonne de l’hôtel West et End à la place Masséna, et jamais je n’ai eu aussi profonde la sensation de détresse et d’exil.

Entre temps, landaus, victorias, drags et buggies défilent, décorés de fleurs criardes, d’un jaune violent et d’un violet maussade sous ce mistral et ce soleil. Que sont devenues les odorantes symphonies en blanc, en mauve et en rose des œillets, anémones, narcisses et giroflées du marché des Ponchettes, la féerie de nuances des matins niçois, aux étals des marchandes de fleurs?

Dans un break tout de mimosas, des hommes ont arboré des complets blancs et des canotiers à ruban orange qui font paraître leurs faces éreintées plus avachies et d’un brun plus sale. Le mauvais goût des ornementations fleuries horripile dans ce cadre faux et luxueux de restaurants et de grands hôtels; le bleu de la mer, l’arête des montagnes en prennent un aspect factice et voulu abominablement théâtral. La Juniori, de fondation, ici, dans toutes les manifestations de plaisirs niçois, passe et repasse, très comité-des-fêtes, dans une voiture criblée d’œillets trop roses et d’anthémis trop jaunes. Les cris des vendeurs de journaux assourdissent. C’est l’heure du «shopping» devant les somptueux étals de la rue Masséna et de la place. J’ai hâte de gagner la promenade solitaire du Château par les ruelles colorées et grouillantes du vieux Nice.

_Dimanche 25 mars._--Vintimille. --Pendant qu’à Nice le concours des automobiles fleuries attire le roi et la reine de Saxe, il nous a plu d’aller rôder dans la sauvagerie de la vallée de la Roya et l’incurie, tout italienne, d’une petite ville de frontière.

Amusant, le vieux Vintimille, haut perché, comme le vieux Monaco, sur sa presqu’île en éperon dans la mer. Ce sont les mêmes rues, étroites et montantes, pavées de larges dalles, comme celles d’Eze et de Roquebrune, avec des arches et des voûtes enjambant d’une maison à l’autre; rues froides et baignées d’ombre, que les offices du dimanche font désertes, toute la population tassée dans les sanctuaires lambrissés et peints en trompe-l’œil des églises du littoral. Et ce sont de pauvres étalages chamarrés de foulards multicolores et d’indiennes voyantes, chers aux race latines. Dans la solitude des rues, c’est la rare silhouette d’un bersagliere empanaché de plumes de coq. Et, dans cette ville froide et muette, on aurait la sensation d’une cité vidée par une panique de tremblement de terre ou de peste, sans la sonnerie cuivrée d’un fortin voisin, caserne moderne surgie des ruines de l’ancien château des marquis de Vintimille. A chaque bout de rue, c’est, encadré entre deux maisons, souvent peintes, le bleu du large et le bleu de la mer; des citronniers y égrènent l’or de leurs fruits, et derrière nous, les cimes grises et violacées des Alpes se hérissent de pinèdes et de bois d’oliviers.

Auprès de la gare, dans le mouvement de la nouvelle ville, une trouvaille de chapellerie dédiée au ministère du commerce: le portrait d’Alfredo Dreyfus orne la coiffe de satin blanc des chapeaux. Le capitaine est toujours le grand Français de l’Italie. Nous tenons l’adresse de ce chapelier à la disposition du ministre qui a décoré M. Paquin (Isidore).

_Lundi 26 mars._--Monte-Carlo.--Pansémitisme. A la villa Hersilia, aux Deux-Moulins. M. Raoul Gunzbourg, l’ingénieux metteur en scène des divertissements russes et monégasques de Pétersbourg et de Monte-Carlo, l’ethnographe érudit que le feu tsar chargea de limiter les frontières de l’Oural sur les populations asiatiques, nous communique de curieuses observations sur les races. A l’entendre, trois races seules couvrent le globe, multipliées à l’infini par des abâtardissements, qui sont la race jaune, la race blanche et la race noire. Cham, Sem et Japhet, et, dans la théorie exposée par Gunzbourg, Sem, à lui seul, résume toute la race blanche. Les théories d’Humboldt, les légendes du «Cosmos» disparaissent. Le plateau du Caucase, la descente de la race pure vers l’Est et vers l’Ouest et le mythe du Celte et de l’Hindou apparentés à travers les distances s’effondrent. Nous autres Aryens, nous ne sommes plus que des sémites déchus, et la race pure est celle d’Isaac et d’Ismaël.

Cette conception du pansémitisme est curieuse à écouter dans la bouche de l’homme qui a inventé le panslavisme. A table, Henry Fouquier, qui conférencie mercredi, Baron, des Variétés, et quelques métis aryens protestent; je suis du nombre.

_Mardi 27 mars._--Monte-Carlo, au César-Palace. --Dans le hall blanc décoré de plantes vertes et doucement éclairé par des électricités tamisées de soie myrthe, dîner avec Frank Harris, le grand publiciste anglais et l’historiographe de Shakespeare, Frank Harris, un des plus gros remueurs d’affaires de Londres, et Henri Davray, le traducteur attitré de Wells, dont le «Mercure» vient de publier la «Guerre des mondes».

Après le déjeuner sémite d’hier, le dîner aryen. Frank Harris, enthousiaste, lui, de la Sicile et de l’Hellade, amoureux de la lumière et des mythes ensoleillés de l’archipel ionien, se réclame énergiquement du polythéisme grec et y reconnaît le caractère même de la race pure.

Celtes, Hindous, Basques même, amoureux des forces du monde et poètes d’instinct comme tous les êtres sensibles à la beauté extérieure, ont peuplé les éléments de dieux. Le polythéisme est l’hommage ému de l’homme à la nature, et le premier joug que la race sémite ait imposé à l’univers, c’est justement le christianisme, cette religion juive née à Bethléem, développée à Jérusalem, étroite de morale et sanglante et triste, ennemie de la beauté et des libres instincts de l’amour, la religion de Jéhovah implacable et exclusive, réclamant du sang et des supplices, comme Moloch et Baal. Et, pendant que la conversation artiste et verveuse va du palais Pitti à la pinacothèque de Munich, avec des haltes aux temples de l’île de Philé et aux «Peseurs d’or» de Rembrandt, la pluie crépite aux vitres, la neige floconne sur les montagnes de la Turbie, et un hiver attardé attriste le paysage de promontoires et de golfes de la Riviera, comme le deuil même du catholicisme a enténébré la joie d’exister des vieilles civilisations. Et c’est la prière sur l’Acropole, la divine prière de Renan qui nous hante... «Et cette splendeur, cette extase et cette beauté divine, un petit Juif est venu qui a chassé tout cela.»

_Mardi 17 avril._--Toulon. L’«Adversaire», de Bernard Douay. La fièvre, une atroce fièvre prise à Cannes, influence du mistral ou rechute d’influenza, me cloue dans ma chambre d’hôtel. Et, de dehors, c’est le plus beau soleil, le ciel limpide et le bleu de la rade, un soleil de Pâques en triomphe depuis dimanche et et qui doit noyer de lumière les côtes boisées de Sainte-Mandrille, de Tamaris et de Balaguet! Trois jours d’excursions perdus! Des brassées d’œillets soufre et orange, que j’ai envoyé chercher au cours Lafayette, me consolent de leurs corolles de parfums et de clartés; l’air vif entre à flots par mes fenêtres ouvertes, et les rumeurs aussi de vie et de gaieté de ce mardi de Pâques. Et je prends mon mal en patience parce qu’un livre aussi me console et me conforte comme un cri de France et comme un cri de guerre longtemps attendu et enfin poussé.

L’«Adversaire»! Quel adversaire? Ecoutez plutôt un des personnages du livre, M. de Jagellon, en parler. Je transcris:

«--Vous vous demandez sans doute, continua Jagellon, pourquoi, quand je parle ainsi, je hante céans. J’y ai souvent réfléchi moi-même. C’est peut-être qu’au fond je les aime... Leur haute philosophie pratique les rend d’un commerce agréable. A force d’avoir roulé à travers les peuples et les patries, ils ont usé tous leurs angles; ils sont lisses et doux à manier comme des galets... Enfin, c’est une loi profonde de nature que ce qui périt aille à ce qui se décompose. Peut-être y a-t-il une joie farouche pour le passé qui meurt en moi à mesurer ce que le monde perd de noblesse en changeant de maîtres. Car ils sont les vôtres. Les mailles du filet d’or sont tissées plus solidement sur les peuples que ne furent jamais celles du réseau de fer de la féodalité. La féodalité financière durera sans doute plus longtemps que l’autre. Et ce n’est pas MM. Jaurès, Clémenceau et consorts, qu’ILS emploient à mater les dernières forces qui leur sont rivales, qui leur feront obstacle.

»--Vous le dirai-je...

Le regard de Jagellon, tout à l’heure railleur, s’éclaira d’une lueur mystique.

»Cette domination actuelle du peuple «témoin» me frappe comme une des preuves terribles que Dieu, dans son omniscience, appesantit sur la chrétienté qui le nie. Parce que vous oubliez la Vérité du Christ, dont Israël, indestructible et dispersé, demeure comme la vivante pierre de témoignage, le Seigneur l’élève au-dessus de vous et pose son pied sur vos têtes, afin que l’énigme de sa mystérieuse existence vous convainque enfin, et vous force à revenir à lui.»

C’est assez explicite, l’«Adversaire». Et, en regard de cette page un peu sainte-russie, cette profonde, aiguë et spirituelle étude d’âme parisienne, une âme d’élite et élégante bien connue des milieux parisiens.

«Cette âme chatoyante et débile, elle la connaissait comme une petite maison à elle, dont toutes les portes secrètes, les escaliers dérobés lui étaient de longue date familiers. Elle la connaissait d’autant mieux qu’elle pouvait se dire avec orgueil qu’elle l’avait sinon construite, du moins aménagée selon ses plans et ses goûts. Et le monde s’était accordé à admirer son œuvre. Elle avait pris cet homme encore incertain de son propre génie, tâtonnant pour trouver sa voie hors l’obscurité. Ame de seconde main pour ainsi dire, comme en produisent les civilisations vieillissantes, dont la sève créatrice a tari et qui ne sont plus peuplées que de formes et d’échos. Dans cette presse de sensations ténues, reflets de reflets, éclairs de miroirs à facettes, qui le fatiguaient sans résultat de leurs vibrations courtes, s’effaçant l’une l’autre, pareilles aux rides d’un étang mort, cette femme avait jeté le petit morceau de bois sec --cela seulement-- autour duquel avait pu s’opérer enfin la cristallisation brillante. Qu’était-ce donc pour accomplir ce prodige? Précisément: rien; la Négation, le Néant. Autour du Vide universel, gentiment réduit aux proportions d’une salonnière, il avait tissé de fils d’araignée la formule ironique et voluptuaire de l’existence qui fut l’Evangile des adultères de cinq à sept. Elle lui avait insufflé ce mépris parfait de l’âme humaine, dont l’élégance ravit ses contemporains. La rencontre de ces deux êtres, ç’avait été comme la mainmise d’Israël sur l’âme de Paris, anémiée par la défaite: Sem vengeant son long abaissement en empoisonnant la race des «goym» de cette science exclusive des basses parties de l’homme où l’ont parqué lui-même deux mille ans d’opprobre.»