Poussières de Paris

Part 18

Chapter 183,683 wordsPublic domain

_Mardi 6 mars._--Les belles chéries, elles jabotent (il est cinq heures) dans le petit salon bleu et or; elles parlent influenza, naturellement, complications, suites et décès de la grippe. Ce ne sont qu’enterrements; à Londres, ils meurent comme des mouches; le Midi lui-même est contaminé: petite vérole et typhoïde; Paris est triste à en mourir, et sans les travaux de l’Exposition... Les travaux de l’Exposition! L’une trouve ça ignoble. Paris est une tranchée ouverte; ce ne sont que remblais, déblais et démolitions; toute la ville perd ses entrailles. D’où tant d’épidémies; tous ces miasmes... Paul Escudier a la jaunisse. «--Avez-vous des tuyaux sur l’«Aiglon»? --Et l’«Education de prince», aux Variétés? --Quelle interprétation: Brasseur, Lavallière, Mégard et Granier! --Il a toutes les chances. --Vous avez vu sa lithographie par Bataille? --Il ne l’a pas trop esquinté. --Bataille n’éreinte que ses amis; les passants, il les respecte. --Vous avez vu son Lorrain et son Henri de Régnier? --Des exécutions. --Et le Muhlfeld donc: l’air d’un oiseau carnassier! --Et il a fait un joli Vandérem. --Ce Bataille, c’est le chercheur de tares dans toute sa cruauté. --Il les découvre. --Il les fait naître. --Son album sera documentaire pour la postérité. --Et sa pièce? L’ «Enchantement», au Gymnase? --On répète autour de son lit: il est aussi influenzé. --Est-ce Bady ou Hading? --Hading. --Hading dans une pièce de Bataille! Alors, Bady? --Oh! mes beaux yeux, pleurez! --Et il paraît que, pour recevoir Hading au lit... --Vous dites? --Mais on répète à son chevet. --Oui, pour ses répétitions privées, Bataille arbore des chemises roses. --De soie, ma chère! --Oh! ça, c’est une version d’Edmond Sée. --Oh! alors, ce n’est plus l’influenza: c’est la peste! --Et Fregoli? --Assez! je l’ai vu trois fois. --C’est qu’il n’y a rien à voir au théâtre. --On ne peut pas toujours voir «Louise». --Moi, je suis retournée au «Béguin». --Encore! Mais vous en avez un dans la troupe, de béguin: Grand ou Gautier? --C’est ce qui vous trompe; je ne gobe que Lérand. --Le Foucher de «Madame Sans-Gêne» et le M. Dupont de ses trois filles. S’est-il assez composé! --Mais ce rôle de Naudet est délicieux. --Un peu emprunté à «Amants». --Mais plus poussé. --Oui, c’est d’un joli effacement, d’une note délicate et atténuée. --Et il y a des mots charmants dans cette pièce: la scène de reprise entre Paul et Yvonne: «Console-moi de tout le chagrin que j’ai pu te faire.» --C’est très humain. --Très femme, surtout. --Ça m’a étonné de Pierre Wolff. --Pourquoi? C’est une aventure personnelle. --Tout comme «Amants» et la «Douloureuse»: ces messieurs n’ont qu’à sténographier. --On appelle ça vivre sa vie. --C’est un peu plus vécu que «Diane de Lys». Avouez. --Est-ce assez dix-huit cent cinquante, la chaise de poste et l’ambassade. «Nous partons pour l’Allemagne ce soir.» --Vrai, c’est plus coco qu’«Antony» et qu’«Elle me résistait je l’ai assassinée». --Je n’ai pas retrouvé Bartet. Bien bourgeoise au troisième acte. --Vous ne l’avez pas retrouvée? Prenez garde! vous faites son éloge: cela prouve qu’elle se renouvelle. --Les hommes sont-ils assez ridicules! --Des chiens savants, n’est-ce pas? sauf cependant Baillet. --Albert Lambert est à crier. --Et Fenoux? Quel Devéria avarié! --Les acteurs de la «Dame aux Camélias» tenaient mieux à la Renaissance. --La pièce aussi. --Mais c’est Sarah qui l’avait montée. --Bartet est bien charmante dans sa robe verte, corsage à pointe et col plat. --Oui, la douleur lui sied. --Et, dans sa robe de deuil, tout en crêpe, au quatrième, est-elle assez mélancolieuse! --Le noir est le fard des blondes. --Aussi toutes les veuves le deviennent. --La femme est le seul animal qui blondisse en vieillissant. --Moreno, pourtant... --En effet, très bien, avec ses acacias qui allongent encore sa tête vipérine. --Oui, quelle parfaite duchesse de Maufrigneuse elle évoque avec sa souplesse blanche de levrette... empoisonneuse. --Quant à Renée du Minil, au quatrième, avec sa robe grise à volants et son chapeau à bavolet, elle m’a rappelé Bob Walter. --Et Persoons, dans sa robe de velours noir, et même la petite Henriot, dans son tulle bleu pâle! --Ah! celle-là est exquise! --Quelle ingénuité! Et jolie! A propos, avez-vous vu la dernière création de Suzanne Després? --Dans «Poil-de-Carotte», de Jules Renard? Je ne vais jamais chez Antoine: cela me fait l’effet d’un théâtre de quartier. --On n’y joue plus que du Trarieux. --Et l’«Empreinte»? Que dit-on de l’«Empreinte»? --D’Abel Hermant? --Une suite aux «Beau Four». --Comment, «Beau Four»? --Mais oui, le «Faubourg», que le lac de Genève lui a inspiré. --Son «Char de l’Etat» est pourtant bien amusant. --Oui, l’affaire Dreyfus retournée; mais à ce char-là personne n’a collaboré. --Alors, à votre avis, il faut se méfier des muses? --Des muses du picquardisme surtout. --A ce propos, vous savez que le beau colonel y a dîné? --Non. --Parfaitement, avec Zola, dans l’intimité: une curiosité qu’a eue la petite comtesse. --Oh! les snobinettes!

_Mercredi 7 mars._--Saint-Cloud, rue Dailly, dans l’atelier de Gaston Latouche. Gaston Latouche, pourrait-on dire, le peintre des faunes et des cygnes (oh! sa féerie en or fluide de tous ces cygnes nageant dans l’éclaboussement ambre et perlé d’une vasque jaillissante de je ne sais quel Versailles, ces fameux cygnes à propos desquels la critique compara le peintre à Turner), Gaston Latouche, le maître des nuances et des reflets, le commentateur visionnaire des intérieurs du dix-huitième et des jeux auliques des anciens parcs, l’homme des jaunes surtout, ces jaunes en fusion transparents comme de l’aventurine, fins et nacrés comme des laques et bouillonnants, flavescents dans des roux et des orangés de crépuscule et d’incendie, Gaston Latouche, une des sensibilités d’œil les plus averties que je sache, et un métier d’artiste d’une souplesse et d’un mouvement, pour ainsi dire tournoyants. «Tournoyants» je maintiens le mot, en souvenir d’une mince plaquette intitulée le «Tournoiement dans l’art» où un paradoxe ingénieux exaltait la vibration et le mouvement dans la poésie comme dans la peinture, en opposition au hiératisme et à son immobilité.

Dans son atelier souterrain, assez semblable à la crypte de quelque abbaye, Latouche nous fait les honneurs de ses prochains envois: envois pour la nouvelle Association de peintres, qui s’ouvrira samedi prochain chez Georges Petit, envoi pour l’Exposition universelle...

Et c’est le «Matin», une fantasmagorie de coin de parc, où s’animent les ébats de nymphes et de faunes, on dirait descendus de leurs piédestaux; debout, dans la vasque d’un jet d’eau, des nudités de femmes se dressent et se peignent; un chèvre-pied s’ébroue et renifle de joie sous les stalactites liquides d’une nappe d’eau retombante; il est tout balafré d’ombres vertes qui le font étrangement vivant; dans le fond, des silhouettes de faunes déchirent les longs voiles de brume d’une figure épeurée, qui doit être la «Rosée»; des cimes de hêtres mordorés fusent dans le ciel: c’est chimérique et charmant.

Puis, c’est l’ «Adieu», la nuque et le dos nacrés d’une délicieuse femme en peignoir, donnant ses mains à baiser à un cavalier presque invisible dans l’embrasure d’une porte; le décor est celui de la chambre à coucher de Louis XV à Versailles: eau pâle des hauts miroirs, or fondu des consoles, délicats lambris en grisaille. «Innocence» nous montre une ronde de jeunes marquises accroupies autour d’un terme de faune qui s’anime; les ombres et les feuillages de la clairière sont en or, un or amorti et doux de feuille de platane en octobre. Et ce sont d’autres toiles encore: des intérieurs de chapelle succèdent aux évocations Louis XV, d’imprévues aquarelles d’une facture absolument déroutante aux tableaux à l’huile, des croquetons de Venise à des notations de Saint-Cloud et de Versailles. Les heures passent légères et roses comme teintées par le pinceau du maître. Et un invincible attrait me ramène toujours devant un groupe confus d’amours et de satyres érigeant une vasque au milieu d’un bassin, dans une allée abandonnée de parc, le tout grouillant de luminosités vertes et bleues, qui donnent à l’eau du bassin le ton gemmé d’une queue de paon; et le peintre n’a mis que deux jours à fixer cette vision prestigieuse.

Nous remontons dans l’habitation. Dans le salon vaste, clair et d’un agencement inconnu aux tapissiers à la mode, madame Gaston Latouche et sa fille offrent le thé aux visiteurs.

_Jeudi 8 mars._--Une aubaine: Degas raconté par Forain, Forain, l’inimitable et l’admirable causeur, parce que notateur d’une observation sagace, exercée, toujours en éveil et doué d’un esprit imprévu, primesautier, tout français, un esprit que l’autre génération ne connaîtra plus, l’esprit à la fois léger et profond, Forain qui a le mot et l’épithète, en somme, le dessin et la légende. Et c’est, rapportée de Degas cette critique définitive: «Whistler fait mystérieux dans le clair obscur; Manet, lui, peignait mystérieux dans le clair»; et ce testament de Degas à son peintre et ami: «Au cimetière, s’ils veulent prendre la parole et faire des discours, tu leur sauteras à la gorge et tu diras: «Degas..., il aima le dessin... et un peu moi»... Et chaque mot, qu’il détache comme à l’emporte-pièce, d’une voix mordante, découpe l’idée, silhouette le personnage et fait flèche. C’est une joie de l’entendre, un régal que de suivre son geste accompagnant la phrase. L’auditoire est sous le charme, et l’auditoire c’est Octave Uzanne, Jean de Mitty, Grosjean, Maurice Barrès. Et, sur la déclaration d’Uzanne, de son horreur pour le truqué, le mensonge du théâtre, cet art juif, et la psychologie de commande des comédiennes, c’est cette anecdote authentique rapportée par Forain: L’attendrissement de romance d’un auteur dramatique s’extasiant sur la délicatesse d’âme d’une ancienne maîtresse, une sociétaire de la Comédie-Française (ne la nommons point), et citant cette aventure à l’appui (c’est Forain qui parle, imitant à miracle la voix tremblée, la diction presque psalmodiée de l’amant): «Une âme exquise, des trouvailles de cœur... Ainsi, au début de notre liaison, un matin d’avril, l’idée nous vint d’aller déjeuner ensemble dans le bois de Sèvres, à l’étang de Villebon. Nous marchions sous bois; tout à coup nous voilà devant une pelouse, une pelouse toute fleurie de pâquerettes. Elle, alors, devant cette floraison, eut un mot charmant: «De la neige oubliée», me dit-elle.

Nous pouffons. Là-dessus, entre Musurus, qui nous annonce que la Comédie-Française est en feu; le théâtre de Molière brûle une heure avant la matinée.

De la braise oubliée sans doute... Et la commission des théâtres l’a visité la veille!

_Samedi 10 mars._--Deux heures, Saint-Honoré d’Eylau, au convoi de la petite Henriot. On sort de l’église, et la badauderie parisienne entasse là des rangs de curieux venus pour voir les cabots et les ministres. C’est avec plus d’élégances, plus de fourrures et plus de retenue, l’enterrement de la petite Delobelle. Toutes les faces glabres pontifient; Mounet-Sully, seul, semble vraiment navré, et son aspect fait peine. Tous et toutes se comptent de l’œil. Madame Réjane affiche d’adorables larmes; il y a là de bien beaux yeux rouges d’authentiques pleurs, mais les lèvres ne le sont pas moins d’authentiques fards. On se sourit avec des yeux de cinquième acte. Toutes, je veux le croire, sont profondément émues: la victime était si jeune! et ses vingt ans, sa joliesse plaident pour elle; mais aucune des belles pleureuses n’a négligé son maquillage. Mademoiselle Moreno seule est vraiment pâle, et mademoiselle Sorel, vraiment rose: mais la palme de la beauté demeure à mademoiselle Mégard. Dans la foule, Paul Hervieu, Maizeroy, très ému, lui, car il connaissait la morte, Lehideux, Grosjean, Caran d’Ache; l’événement est très parisien.

Le catafalque est une monumentale gerbe de fleurs, une montante avalanche de daturas, de gardénias et de roses blanches; il s’ébranle dans la foule avec des allures de galère enrubannée et fleurie de fête galante; les fêtes de la Virginité et de la Mort.

_Dimanche 11 mars._--Venise à Paris. Rien des échafaudages qui dressent le théorème de leurs silhouettes géométriques le long de la Seine, rien des coupoles et des façades de palais qui transforment le panorama du fleuve en je ne sais quelle monstrueuse ville du vingtième siècle, à moitié Amsterdam, à moitié ville des doges, mais surtout très Byzance; mais vingt études de la «Regina della mare e della sorella della luna», vingt tableautins sur Venise, reine de la mer et sœur de la lune, vingt toiles éveilleuses de rêve et consolatrices sous les ciels froids et gris d’un printemps grincheux.

L’exposition de mademoiselle Marie Sommer à la galerie Georges Petit, et voici les «Derniers rayons de soleil sur le canal Grande», le «Quartier Ogni Santi», «Fondamenta Nuova» et la mélancolie de la lagune morte, «San Trovaso», l’ «Eglise della Salute», qui fut un mois mon horizon des fenêtres du palazzo Veniere, que j’habitais; le «Pont des Soupirs», naturellement; la «Giudecca» et l’infinie tristesse de ses canaux bordés de prairies; la solitude de «San Francesco del Deserto», et tant d’autres souvenirs! toutes mes heures vénitiennes, toutes mes songeries déjà lointaines évoquées par une palette soleilleuse: le ton de brique écorchée des vieux palais, la dorure ternie des statues, les noirs profonds des embrasures de porte, le gris bleuâtre des très anciens balcons, toute la vie des pierres du vieux Venise reflétée et doublée dans l’eau lourde, l’étain figé des canaux animé et enflammé par la lèpre des façades et la zébrure des ciels; tout Venise, enfin, et sa décomposition splendide, toute sa somptuosité de pourritures sublimes, que seul Barrès a su rendre et chanter, exprimées cette fois par une amoureuse et une compréhensive de sa déchéance grandiose.

Chez le même Georges Petit, l’exposition de la Société nouvelle, l’exposition Gabriel Mourey... Alexander, Aman Jean, Brangwyn, Latouche, et Le Sidaner, etc., etc... rien que des noms de peintres chers, rien que des talents aimés, sympathiques, si personnels et si vrais... Mais ce serait beaucoup de peinture pour aujourd’hui... J’ai trop de Venise dans la tête: je reviendrai.

Je vais prendre le bateau-mouche à la Concorde et je descends la Seine entre une double rangée de donjons, de terrasses, de dômes et de palais... Oh! cette traversée de l’Exposition au crépuscule! quel spectacle vaudra cette immense allée d’eau bordée d’alhambras, de généralifes, de pagodes, de cathédrales et de kremlins?... C’est le tohu-bohu architectural d’un rêve de fumeur d’opium; toutes les époques ont entassé là, sur les bords du fleuve, des spécimens de monuments hétéroclites, fastueux et bizarres. Quel dommage qu’il n’y ait pas un beau coucher de soleil ce soir!... Oh! toutes ces villes hindoues, birmanes, et italiennes, et espagnoles, se détachant sur un ciel d’or! L’Exposition de 1900 nous promet pour la fin de cet été de bien beaux Turner!

_Lundi 12 mars._--Les superstitions de madame Sarah Bernhardt. Par déférence pour la Comédie-Française, la «Maison du feu», qui débutait hier soir à l’Académie nationale de musique, madame Sarah Bernhardt, qui est très bonne et a oublié l’accueil fait à la Duse par nos aimables sociétaires, le banquet d’Armenonville et les stances de M. de Féraudy, madame Sarah Bernhardt a reculé sa répétition générale, ce qui mettait la première de «l’Aiglon» à mardi soir, un 13.

Or, comme madame Sarah Bernhardt est superstitieuse, elle a délibérément reculé de deux jours, et l’œuvre de M. Rostand affrontera le feu du public jeudi soir.

Madame Sarah Bernhardt (cette âme exquise d’artiste!...) est coutumière de ces faiblesses. D’ailleurs, madame Sarah Bernhardt ne serait pas de théâtre si elle ne professait pas le culte du fétichisme, dont sont atteints pas mal de directeurs. Après l’opération qu’elle subit, il y a deux ans, rue d’Armaillé, dans la maison de santé du docteur Pozzi, elle prit l’horreur subite de ses opales, les merveilleuses opales qui larmaient et ruisselaient le long de ses dix doigts: elles l’avaient trahie, disait-elle; elle ne voulait plus les voir, les pierres traîtresses! Toutes ses bagues furent envoyées chez le joaillier, et Lalique, à la place des gemmes condamnées, des opales maudites, y enchâssa tout un jeu de turquoises, la turquoise, la pierre qui porte bonheur. Madame Sarah Bernhardt eut désormais des mains céruléennes. Les mains pâles baignées de lueurs blêmes et changeantes seyaient mieux à sa beauté impérieuse et délicate; l’opale la faisait davantage «Princesse lointaine». Quelle gemme napoléonienne arborera l’impérial travesti de demain?

Je ne le verrai pas, car je pars. J’avais retardé d’un jour mon voyage pour applaudir la tragédienne dans l’uniforme blanc déjà porté par M. de Max; les superstitions de la femme, en retardant indéfiniment la première, m’ont privé de ce plaisir. Je ne verrai donc pas Sarah coiffée de ses seuls cheveux coupés court, Sarah, qui a sacrifié à la vérité et à la plastique du rôle une toison d’or universellement célèbre (un coffret de bois de rose a reçu la précieuse relique, d’indiscrets reporters ont pris soin de nous en informer). Madame Sarah Bernhardt coiffée à l’enfant, cela était pourtant tentant, et cela me tentait; mais il est vrai que j’éviterai aussi le public de la première et les propos de couloirs d’une salle d’invités... Il y a des compensations!

Même jour, au «Journal», six heures du soir. Un joli mot de Whistler. C’est Jean de Mitty, le Mitty de «Napoléon» et de «Stendhal», qui sera demain le Mitty de «Brummell», qui me le rapporte.

Un richissime Américain visite l’atelier de la rue du Bac, et, en amateur sagace, émoustillé, affriandé par la cuisine savoureuse des études du peintre (tant de symphonies en or et rose, en bleu et gris, en fauve et vert!), mais en même temps en Yankee sûr du pouvoir de sa fortune: «Combien?» demande-t-il négligemment au peintre en lui montrant les murs de l’atelier. Alors, Whistler, imperturbable: «Combien? Quatre millions.» Et, comme l’amateur se récrie, «Mes prix posthumes», conclut modestement le portraitiste de Théodore Duret.

_Mercredi 14 mars._--A la salle Georges Petit, à l’Exposition de la Société nouvelle. Gabriel Mourey, rencontré hier dans les couloirs de la maison Ollendorff, m’a tellement pris à partie pour que je ne quitte pas Paris sans être allé voir ses peintres que j’en ai manqué le rapide de 8 h. 25... Bref, m’y voici. J’arpente à mon tour les dédales du temple. Tous à la cimaise. Les voilà bien, les avantages des expositions particulières!

Et c’est, à l’entrée, le panneau (Venise et paysages), de M. Eugène Vail. Les Lucien Simon ne lui font pas trop de tort, et Simon, ce sont pourtant les magistrales études du «Cabaret breton» et du «Jour de pardon». Oh! le dessin serré et la substance éclatante des rouges et des blancs de ce bon peintre. Les Cottet, autre bretonnant, me prennent moins; les Griveau, moins personnels encore, attristent l’œil de leur sécheresse. Mais voici les féeries d’or fluide de Gaston Latouche.

Les Henri Martin ne m’enthousiasment point: c’est d’une maîtrise déjà routinière. Et la véritable attraction de la Société nouvelle réside, il me semble, avec les intérieurs de Walter Gay, déjà nommé, dans les mélancolieuses études de province de M. Henri Duhem (oh! son «Soir de givre» et son «Humble Jardin») et dans le Bruges mystérieux et crépusculaire des six envois de Le Sidaner: une interprétation, on dirait, des «Vies encloses», de Georges Rodenbach. C’est le même charme pénétrant de tristesse, de résignation et de songerie quiète, quelque chose à la fois d’apaisé, de provincial, de lointain et de très doux qui dort et trouble cependant, nostalgique comme une oraison psalmodiée de béguine, dans l’eau morte de ses «Berges» et de l’étude intitulée le «Miroir»... Et l’impression de logis-fantôme, de maison Usher, que donnent les grandes fenêtres bleuâtres de son «Orangerie», et le mystère d’au delà de ses pignons enveloppés de brouillards.

Les «façades ensoleillées», d’Emile Claus, et ses maisons tout en rose sous le jeu d’ombres des pommiers de leurs vergers d’hiver m’étonnent encore sans tout à fait me charmer. D’Alexander, un portrait d’homme hors pair; j’aime moins ses études de femmes; d’Albert Baertsoen, une «Neige» tout à fait étourdissante, une neige qui, par ses ombres vertes et ses merveilleux gris impose le souvenir de Whistler. De Brangwyn enfin, une éclatante et prestigieuse tapisserie persane, qu’il intitule «Potiers au bord de l’eau».

Même jour, cinq heures et demie, sur le boulevard, une rencontre. --Et vous partez toujours ce soir! --Toujours ce soir. --Heureux veinard! Et vous brûlez l’«Aiglon»? --Je le trouverai au retour. L’oiseau a bec et ongles; avec une presse aussi soignée, la centième est assurée. --Oui, j’ai lu les interviews. Mais vous manquerez une belle chose; la première sera curieuse. --J’emporte le «Roi de Rome», de Pouvillon. --Comme provision de route? --Non, comme consolation. Je le lirai à Marseille en songeant à M. de Max, demain soir.

_Jeudi 15 mars._--Madame Sarah Bernhardt dans l’«Aiglon».

J’allais partir. Doña Balbine Se lève et prend à sa bobine Un fil doré. A mon bouton elle le noue, Et puis me dit, frôlant ma joue: «Vous resterez.»

Théophile GAUTIER.

Je suis resté.

L’«Aiglon» a été le triomphe de madame Sarah Bernhardt. Elle a été l’Hamlet blanc, le mélancolique et nerveux et charmeur Habsbourg dans lequel, par instants, se révolte et bouillonne le fougueux sang corse, le fils de l’Homme brisé et convulsé sous la serre de Metternich, qui le dompte en le traînant devant la glace, la glace fatale où surgit, évoquée par lui, la lamentable file des ancêtres, et Jeanne la Folle, et Rodolphe de Souabe, et Philippe II, et Charles-Quint, et c’est à la lueur des autodafés et des torches des cryptes que le blond, le trop blond fils de Marie-Louise, voit s’ébrouer et s’envoler, hélas! les Aigles et leurs sœurs les Victoires que Bonaparte avait mis en lui!

Paris n’acceptera jamais le bleu de ses yeux bleus.

Comme personne avant elle et personne après elle, madame Sarah Bernhardt a personnifié le petit prince français, blanc dans son costume de colonel autrichien, comme une hostie expiatoire, le petit Bonaparte au front de nostalgie et d’énergie parfois, mais bien allemand et déjà exsangue de sang latin quand il se cabre et tournoie, secoué d’épouvante au milieu des rumeurs plaintives et des voix d’outre-tombe de la plaine de Wagram.

Un Habsbourg pouvait seul fixer tant de fantômes.

Un neurasthénique comme M. Edmond Rostand pouvait seul évoquer, avec cette acuité de visionnaire, les transes et les cauchemars du neurasthénique épique qu’a été le duc de Reichstadt.

Le drame, tout en tirades, a été surtout goûté des comédiens.

Le «Roi de Rome» par le Roi de la Gomme.

Je suis resté pour la grande tragédienne. Maintenant, je pars!

_Lundi 19 mars._--Marseille. Une lettre de Paris «Je vous retiens! Vous me demandez de vous adresser en Riviera une impression de première sur l’«Aiglon», parce que vous quittez Paris mardi, et l’on vous a vu à la répétition générale!