Poussières de Paris

Part 17

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Sur cette donnée, pas très neuve, sinon «chatnoiresque», Gustave Charpentier a écrit la symphonie la plus séduisante, la plus papillotante et la plus colorée qu’on ait jamais encore entendue dans une salle subventionnée. C’est l’Opéra «modern-style» dans toute sa gloire; on ne peut pas pousser plus loin l’art tumultueux du pittoresque. C’est de la musique de peintre, tant elle rend savoureusement ce qu’elle veut dire. Les cris de Paris qui s’éveille, le duo des amants enthousiasmés et leur salut à ce Paris de joie et de boue resteront, comme tout le premier et tout le dernier acte, des pages documentaires de la musique de demain.

Pour encadrer cette aventure banale d’une petite fille qui se dérange, M. Jusseaume a peint quatre décors que M. Emile Zola pourrait revendiquer pour illustrer «Une Page d’amour»: Paris vu de la mansarde, cette mansarde du premier tableau, estompée comme un Carrière, le Paris des échafaudages, des démolitions et des grimpettes du vieux Montmartre, tout bleuâtre dans la brume, et puis tout rose dans l’aurore; puis c’est le Paris du 14 Juillet, un Paris d’illuminations aux lignes faufilées de points d’or avec, dans le ciel, des fusées de feu d’artifice et des pluies d’étoiles; et, enfin, vu de la mansarde du premier, un Paris sinistre et noir, aux allures de bête embusquée dans l’ombre, le Paris où Louise va s’engouffrer pour toujours...

Louise, c’est mademoiselle Riotton, la fragilité capiteuse et blonde; le rapin séducteur, c’est M. Mareschal; le père Préjugé, comme nous l’apprend le livret, c’est l’inimitable Fugère.

La mise en scène est de Carré, et c’est tout dire.

Le public aurait-il accepté l’œuvre de M. Charpentier sans cette mise en scène??

Le public loue fort la musique; les peintres la figuration, et les musiciens les décors, naturellement.

«La belle carotte! qui veut d’la belle carotte?» chante un des cris de Paris, à l’acte de Montmartre; cela aurait fait aussi bien un leit-motiv que «Voilà l’plaisir, mesdames», prétend un jeune maestro dans les couloirs.

_Lundi 5 février._--La pluie, la torrentielle et monotone pluie, le Paris de boue, d’humidité et de ténèbres rousses que salue si éperdument l’enthousiasme de Louise dans l’opéra de M. Charpentier. Besoin de rêver, de m’arracher à la tristesse et à l’ennui de la réalité. Du rêve, de la féerie: je retourne 14, rue Larochefoucauld.

Avec Gustave Moreau je suis sûr de pouvoir m’isoler dans du fabuleux et du grandiose. Une des preuves incontestables du génie du peintre, c’est l’obsession enracinée chez lui, la hantise presque occulte de certains types et de certaines figures; et dans cette salle du premier, où je rôde, sollicité par plus de soixante toiles, combien d’Orphées, combien d’Hélènes errant, maillées d’or, sur les remparts de Troie! Combien de Salomés dansant devant Hérode! combien de sirènes jaillies, pareilles à trois fleurs diadémées, d’une même tige, et combien de cygnes posant impérieusement leur bec sur des têtes de Léda, dénoncent et proclament la persistance de sujets caressés et chéris dans la pensée du maître? Et quel labeur énorme décèlent ces tableaux entrepris et repris jusqu’à cinq et six fois! Une esquisse, entre autres, une magistrale et énorme esquisse me requiert et me retient. Je dis «esquisse»; c’est un vrai tableau: les «Rois Mages», à peine ébauché, celui-là; une lente et pourtant ardente chevauchée de trois figures de femmes drapées de lourds manteaux, toutes trois couronnées d’or, les yeux fixés sur une étoile. Une théorie d’enfants les précède: enfants chantant, l’air de néophytes, avec des branches de lys appuyées sur leur cœur. Ils marchent par rangs de quatre et six, et, derrière le premier rang, ce sont d’autres enfants encore, jouant du théorbe et des cymbales, et leurs profils et leur attitude font songer aux merveilleux musiciens de Donatello. Derrière les cavaliers, une foule de figures à peine indiquées se presse: toute l’Humanité. C’est, montée à la hauteur d’un symbole, la légendaire Marche à l’étoile, marche triomphale de tous les peuples, où les trois figures couronnées évoquent, la pensive, l’Europe, l’extatique, l’Asie, l’ardente, l’Afrique; et leurs regards différenciés les caractérisent chacune.

_Mercredi 7 février._--Arrivisme et réclame.--Chez le coiffeur. --L’artiste qui m’accommode, entre une barbe et un shampoing, veut bien me confier qu’il a un sujet épatant de pièce, une pièce qui ferait courir tout Paris et qui en ferait, un argent! Toutes les femmes du monde iraient, pour sûr. Et, sans me proposer tout à fait une collaboration, Figaro condescend à m’en communiquer la donnée... Un peu scabreuse à raconter... Bah! avec des périphrases... Bilitis, une Bilitis moderne pour obtenir les faveurs d’une jeune Grecque du quartier Monceau se donne à l’amant de celle-ci, amant complaisant et partageur qui, en échange des lèvres de Bilitis, consent à une substitution d’alcôve et substitue la Mytilénienne amoureuse à sa propre personne auprès de son amie... Scène de déshabillage des deux femmes, clou certain, etc.

Et, comme j’objecte la raideur de la situation: «Ça n’est pas plus fort que du Francis de Croisset, m’est-il répliqué, et ça en fait, un argent, sa machine. --Vous avez donc vu la pièce? --L’ «Oreille coupée», nous l’avons tous vue: l’auteur se fait servir ici et il nous apporte chaque fois des billets, mais avec recommandation de chuter et de siffler tout le temps. --Bref, le chahut organisé. --Et ce que ça remplit la salle?

La bonne, la belle, l’adroite réclame!

_Dimanche 11 février._--Une heure du matin, au pont de l’Alma. Le «Vieux Paris» sous la neige. --Le Paris des hauts toits, des pignons fantasques, des tourelles et des clochetons surgi depuis trois mois sur les bords de la Seine, en vue des visiteurs de l’Exposition, le Paris de Robida, épanoui là comme une illustration de la «Passion de maître François Villon», le beau roman de Pierre d’Alheim; le Paris des clapiers, des étuves, des bordeaux, des cabarets de la Pomme de pin, des vieux cloîtres et des petites chapelles, le Paris de Louis XI, du poète Gringoire, de la cour des Miracles, du capitaine Phébus et de Quasimodo, tout à coup dégagé des constructions en carton peint et des fragiles échafaudages d’un ingénieux décor par la toute-puissante magie de la nuit et de la neige.

Et c’est une fantastique planche de Victor Hugo qui se silhouette, cette nuit, sur le bord du fleuve, avec tous ses toits encapuchonnés de blanc et ses sculptures ourlées de givre; et c’est la floconnante et moelleuse, et lente neige, dont la descente silencieuse évoque, en plein Paris de 1900, sur un ciel de mouvante hermine, cette vision de la vieille cité, la cité d’Olivier le Daim et des compères Tristan et Coytier.

On voit arriver de Norvège, Avec les premiers froids d’hiver, De grandes abeilles de neige, Leurs essaims blancs couvrent la mer.

Elles vont en Bohême, en Flandre, Tourbillonnant par les cieux froids, Par l’horizon couleur de cendre Et les pignons sculptés des toits.

Aux clochetons, aux girouettes, Aux balustres des vieux balcons On voit en blanches silhouettes Luire et trembler leurs gros flocons.

Dans un reflet crépusculaire L’essaim blanc voltige en tremblant Et, comme sous un grand suaire, Les quais, les ponts, tout devient blanc.

A l’Opéra le bal masqué bat son plein. Ici, c’est la solitude étincelante des quais et des berges. Les cochers refusent de marcher; le fiacre dont j’étais descendu pour m’aller accouder au parapet du pont et regarder couler l’eau noire entre la féerie argentée des rives (tous les échafaudages de l’Exposition soulignés dans leurs moindres détails d’un trait vif et brillant), mon fiacre ne consent à s’ébranler que pour la forte somme; et, jusqu’à Auteuil, ce sera le morne et pâle abandon d’une steppe, avec une seule rencontre: toute une file de voitures de la Compagnie Richer en détresse, avec leur équipe nocturne, et s’échelonnant du Trocadéro à Passy, leurs grosses roues enlisées dans la neige et ne pouvant pas avancer.

Même jour, onze heures du soir, dans le monde. Après l’étincelante vision de la nuit dernière, l’étincelante causerie du premier causeur peut-être de ce temps. L’aubaine d’un paradoxal, et vertigineux et divertissant entretien de M. Catulle Mendès, énonçant ses opinions sur le théâtre.

C’est le «Béguin», de M. Pierre Wolff, qui en a été le point de départ. M. Catulle Mendès est ravi de la pièce. Il n’y en a pas, mais qu’importe? M. Catulle Mendès s’y est amusé; il n’en demande pas plus à un auteur. Au théâtre, tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux. Il n’a jamais compris les restrictions de certains critiques: «cela est ou n’est pas du théâtre». Dès qu’une chose est représentée sur une scène, pour lui, elle est une pièce. Ainsi, il a vu, la veille, à l’Odéon, cinq actrices évoluer, à demi costumées, dans le clair-obscur d’un décor de forêt, et il les a entendues réciter, chacune à leur tour, de vagues sonnets sur de plus vagues musiques: il y avait des costumes, un décor, des actrices... Il a donc assisté à une pièce. C’est la négation de la composition même, et, dans la bouche du plus précieux artiste de ce temps, de celui dont tout le théâtre et tout le roman sont justement le triomphe de la composition, la thèse soutenue a du piquant et du charme. De là, de merveilleuses observations sur le génie latin et le génie saxon, le besoin d’intrigue et d’action que réclament les races latines dans les pièces qu’elles applaudissent, et, si désarticulées qu’apparaissent les comédies de la jeune école, presque toutes tombées dans le dialogue, la charpente classique toujours présente dans un semblant d’exposition et de dénouement, tandis que les races saxonnes, au fond plus éprises de réalité et de pittoresque, ne demandent au théâtre qu’une suite de scènes et de tableaux, des tranches de vie, pour ainsi dire, qui vont parfois jusqu’à l’incohérence; et, comme preuve de la différence des deux tempéraments, Mendès nous cite l’exemple de l’«Avare», l’«Avare» de Molière, représenté en Allemagne en dix-sept tableaux, scène par scène, et la «Tragique Histoire d’Hamlet, prince de Danemark» divisée chez nous en cinq actes.

_Lundi 12 février._--La «Double Maîtresse», de M. Henri de Régnier. --Le plus joli livre, en vérité, qu’on ait commis depuis trois ans: érotique, galant, voluptueusement encadré de paysages d’Italie et de descriptions de vieux parcs; un des romans les plus français que j’aie lus depuis la «Rôtisserie de la reine Pédauque», de M. Anatole France, plein de déguisements et de mascarades avec les mille et une friponneries de l’amour, le hardi et le clandestin du plaisir, le détail des petites maisons et le récit des petits soupers, tout ce que le libertinage inventif du dix-huitième siècle imaginait pour aiguiser et faciliter le désir; mais, en plus de tous ces condiments à la Crébillon fils, une mélancolie, une pitié attendrie pour les êtres et les choses, un souci de vérité, de décor et de coins de nature, où s’affirme l’influence des frères de Goncourt, et, depuis l’enfance compassée et la triste jeunesse en tutelle de Nicolas de Galandot, tenu en chartre privée et même purgé par autorité maternelle, jusqu’à la piteuse et tragi-comique fin du héros, tombé entre les mains du plus cynique et joyeux couple de fille et de ruffian romains.

Ce sont, à travers une intrigue ténue et serrée comme la plus belle toile de Frise, des reconstitutions d’intérieurs du temps et de personnages de l’époque, à ravir les bibelotiers, les historiens et les érudits. Et quelle variété dans les types, depuis la dure et prude madame de Galandot jusqu’à la galante et frivole Julie de Mausseuil, si curieusement corrompue par le gros de Portebise et si bien préparée par lui à devenir la belle Julie des soupers du Régent, et la délicieuse gouache du ménage du Fresnay, tout préoccupé de musique et de friandise; les innocentes et dangereuses tentatives de la petite Julie pour déniaiser son lourdaud de cousin, tout, enfin! Et ce bon abbé d’Hubertet, qui élève chez lui des petits sujets de la danse, jusqu’à cette fragile et délicieuse figure de la Damberville, l’étoile de l’Académie de musique, d’un charme irréel et libertin de pastel signé, on dirait, Latour; tout dans cette «Double Maîtresse» satisfait l’imagination, le goût et les sens par un heureux et pondéré mélange d’érudition artiste et de sensualité spirituelle.

Du même auteur les «Médailles d’argile», d’une poésie à la fois chaude et classique, déjà pressentie dans l’«Aréthuse» du poète.

_Mercredi 14 février._--Trois heures, quai Malaquais, Ecole des beaux-arts, à l’exposition des Alfred Stevens.

«Stevens, le dernier --et peut-être le premier!-- de ces petits maîtres flamands qui furent des grands maîtres, puisqu’il surpasse Terburg et ne le cède point à Van der Neer;

»Stevens que j’appellerais volontiers le sonnettiste de la peinture, pour l’art qui lui fait concentrer harmonieusement, en des panneaux exquis, tous les reflets des miroirs et des satins, des laques et des émaux, des yeux et des gemmes;

»Stevens, le subtil monographe de l’éternel féminin...»

(Comte ROBERT DE MONTESQUIOU.)

En dépit du cher comte, qui vient de faire communier tout le faubourg sous les espèces d’Alfred Stevens et la présidence de la comtesse Greffulhe, l’exposition des Beaux-Arts me semble plutôt un document de l’histoire du costume qu’une œuvre de grand art. Ce sont les maladroites et curieuses modes de l’Empire notées par un œil de peintre et non un œil d’artiste, car, en dehors du châle de l’Inde dont il a drapé merveilleusement ses modèles, il n’a su tirer de l’époque dont il fut témoin ni la déformation, ni l’idéalité qui consacrent un maître.

Dans une pâte, une richesse et une saveur de tons qui font de Stevens le premier coloriste flamand des coloristes français, il a rendu, en les aggravant parfois d’afféterie et d’une pointe de sentimentalité de romance, la prétention des robes à volants, la nullité des corsages à Berthe, la canaillerie bourgeoise du pouff et la majesté oisonne de la crinoline.

Il y a de lui des «printemps», des «rêveries» des «femme à la colombe» et des «femme à l’ombrelle» tout auréolées de tourterelles et de papillons, depuis trente ans guettées par la chromolithographie; la composition en ferait sourire un directeur de journal de modes d’aujourd’hui. Mais, à côté de cela, une palette inimitable, un amour de la chair de la femme et une science quasi sensuelle dans le rendu du derme et du grain de la peau. Un Monsieur en somme, et un très gros monsieur dans les annales de la peinture de chevalet... mais que M. Alfred Stevens surpasse Terburg et Vermeer, M. de Montesquiou le persuadera peut-être à des Belges, mais à des Parisiens, jamais.

Mais de magistrales études de châles et de leurs plis sur des tailles de femmes affaissées ou cambrées dans de soyeux intérieurs, et c’est la «Douloureuse Certitude», «Souvenirs et Regrets», d’un dessin serré assez rare chez Stevens et d’un coloris doux et blond qui fait vivre la chair, et c’est aussi la figure de la «Liseuse» toute blanche sur une peau de lévrier blanc, symphonie exquise de douceurs fauves et de blancheurs atténuées; c’est encore la «Femme allaitant un enfant», qu’on me dit être madame Stevens donnant le sein à Léopold, figure chef-d’œuvrale de vie, et de mouvement où la gorge de la nourrice et l’avidité de l’enfant qui tète sont traités par un maître, et enfin, vrai morceau de musée, d’une pâte blonde et solide déjà patinée on dirait par l’admiration des siècles, un petit portrait d’enfant, le portrait de M. René Péter, digne de tous les trésors de la Haye et de Harlem.

Devant celui-là, il faut s’agenouiller.

Sur le quai Malaquais, toute une file d’équipages: l’œuvre est patronnée par madame Greffulhe, lancée par M. de Montesquiou. C’est une répétition de pèlerinage au pavillon des Muses, comme la préface du charmant comte Robert est une délicate flatterie à la famille de Chimay.

On est belge, savez-vous?

_Jeudi 22 février._--Paris qui s’en va. Une lettre d’inconnu me signale la démolition de l’ancien pavillon de chasse du duc du Maine et le morcellement d’un des plus beaux parcs de Paris, parc jusqu’alors demeuré intact, et, chose incroyable, épargné jusqu’à nos jours par la pioche des entrepreneurs. C’est rue du Château, une étroite et populacière rue située derrière la gare Montparnasse, que s’étendait le beau domaine royal. Une vieille dame habitait un des étages du pavillon se réservant de louer les autres à d’hypothétiques locataires, puisque nul n’était admis à les visiter et que, fidèle observateur des ordres d’une maniaque, le concierge de l’immeuble ne laissait pénétrer personne même dans le jardin, et tout cela va disparaître. Nous n’avons plus le culte du passé. Cet amour de la tradition, qui fait la force et la grandeur de l’Angleterre et de l’Allemagne, toute une nouvelle société s’est efforcée de l’abolir en nous, et y a presque réussi; les hommes d’aujourd’hui n’admettent plus ce qui les a précédés: il faut que tout date de leur avènement dans le pays; et la vieille France, condamnée parce que les vieux souvenirs français sont gênants, doit disparaître des monuments publics, de nos rues et de nos places, comme elle est déjà rayée des cerveaux des enfants dans les nouveaux manuels d’éducation. Et, à l’appui de ce qu’il avance, mon inconnu me cite la place Vendôme, aujourd’hui déshonorée par des enseignes de couturiers et de magasins de luxe, la belle ordonnance de ses façades à jamais compromise dans son harmonie par le goût différencié des fournisseurs; et toute cette belle place, d’un style si pur et si noblement français, menacée, dans un temps prochain, du même sort que la place des Victoires, naguère un des plus beaux lieux de Paris, avec sa ceinture de grands hôtels Louis XIV précédés de jardins, le tout aujourd’hui démoli et devenu un carrefour de maisons de commerce; mais les Conseils municipaux de la Démocratie ont été si heureux de voir se gâter à plaisir les beautés d’un Paris monarchique, dont le souvenir leur est même odieux! On ne défend pas ce qu’on n’aime pas.

_Dimanche 25 février._--Une lettre de Nice. --«Et Julien le costumier vient de débarquer, le Carnaval peut se lancer.

»Il y a ici les mille et une créatures; jamais on ne vit pareil déballage de demoiselles de tous rangs, de toutes rues et de toutes races, c’est plus Côte d’Azur que la Côte d’Azur elle-même, et c’est intéressant comme un spectacle qui ne peut avoir de lendemain. Malgré cela, il est temps de boucler les valises; tant de joie devient à la longue écœurante, et, dans quinze jours, je m’embarque en automobile pour regagner une patrie moins prostituée.

»C’est ici que vous auriez dû écrire «Histoires de masques». Dès l’aurore, c’est le masque qui est roi, la folie et l’orgie ont pris possession de la ville; mais les taciturnes comme moi sentent s’aggraver leur mélancolie devant cette Salpêtrière du Soleil.

»Vous me demandez des nouvelles. Lesquelles? On parle d’un vendeur du «Journal» enlevé par une étoile de la rampe, du mariage de Melba avec le violon Joachim. «Messalina» règne toujours à Monte-Carlo et Isidore de Lara est le maëstro le plus acclamé de l’univers dans la principauté de Monaco. Ici, les Russes russifient et reçoivent quelques leçons de chant sans distinction de rang et de sexe, c’est la continuation de l’alliance; les batailles de fleurs ont été plus encombrées, mais aussi moins riches en décors; beaucoup de monde, plus que les autres années, mais de plus en plus vulgaire: les nababs se font rares.

»Les tendresses de Monte-Carlo attendent aux arrivées des trains les rajahs qui ne viennent pas. Liane a risqué un nouvel empoisonnement, cette fois pour un baron du Bas-Rhin; la baronne Chocolat vous attend, Rose Demay perd ce qu’elle veut; toutes ces dames sont ici en famille, les Lévy-Kohn de Londres sont à Monaco.

»Il y a un bien gros scandale à propos de la dauphine d’Ibérie, une scène effroyable qui aurait eu lieu à un déjeuner chez le baron X... entre l’Altesse et le comte Tripetta; les détails s’en chuchotent sous le manteau, mais je ne puis rien vous affirmer, je ne suis pas assez sûr de mes tuyaux.

»Je vais me renseigner, et, si des détails peuvent vous intéresser, «a la disposicion de usted».

_Vendredi 2 mars._--Salle Georges Petit, les aquarelles de Rochegrosse pour l’illustration de «Salammbô».

Une œuvre colossale en vérité que ces cinquante-deux aquarelles pour illustrer le rêve punique de Gustave Flaubert, une œuvre qui a demandé quatre ans de labeur à l’artiste, un séjour de neuf mois à Tunis, en face du Bou Cornin, des marais de sel, et combien de journées d’étude contemplative entre la Goulette et la Marsa! Mais grâce à l’âme d’enfant, pétrie par un poète, qu’est M. Georges Rochegrosse, la vision, si prompte chez les imaginatifs, a surgi pour lui de l’ambiance des regards et des choses. Il a perçu Carthage vivante encore autour de lui; les indigènes rencontrés, leurs profils de dromadaires, leurs toisons laineuses et leurs noirs yeux puniques ont fourni à sa fantaisie l’appui d’une réalité évocatrice. Il a vu le culte de Moloch et connu celui d’Astarté et, le texte de Flaubert en main, il a lu dans les hiéroglyphes des faces humaines et des ruines légendaires la cruauté de l’or, les mercenaires en croix, les lions suppliciés aux avenues de la ville immonde, les flaques rouges du défilé de la Hache et, plus tragique encore que les charniers, la tourbe des parasites lécheurs de sanie, et les suffètes au teint de lèpre blanche, et la pourriture des ventres obèses et des goîtres lourds, et, sur cette société en décomposition, l’odeur des sanctuaires et des charognes; Carthage enfin, Carthage vaincue en vain par Rome et le génie latin, la Carthage étouffante et suant l’or et la gloutonnerie cruelle, que Flaubert éclaira du terrible soleil d’Afrique.

Toutes ces horreurs somptueuses, tous ces rêves effarants et grandioses d’une religion de stupres, les aquarelles de M. Georges Rochegrosse nous les donnent, œuvre imprévue surtout dans les grouillements de foule, les effondrements de corps, d’armes et de machines des sujets de bataille; et la reconstitution visionnaire des architectures donc et l’ingéniosité de composition de certaines planches dont les marges sont comme encombrées de trompes d’éléphant.

A côté de l’œuvre du peintre, celle de la collaboratrice; les bleus translucides et les violets nocturnes, gemmés d’opales et de sardoines, du Zaïmph, le voile de la déesse, reconstitué par madame Rochegrosse, et les joyaux lunaires tout de perles verdâtres et bleuâtres, de coquillages et de scarabées composés par la vaillante jeune femme de l’artiste pour la «Salammbô» qu’elle lui posa.