Poussières de Paris

Part 16

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Vous me demandez des détails sur les _Misérables_... Mon Dieu, mon cher ami, le grand événement de la soirée a été le triomphe de votre amie Berthe Bady, Bady qui nuance et scande si merveilleusement vos vers. Touchante et frissonnante à la répétition générale, elle a été superbe à la première. La salle était debout, et on interrompait chaque phrase presque d’un applaudissement. Votre ami Rochefort criait tout haut dans les couloirs: «C’est du grand art... c’est admirable!» Et les enthousiasmes se propageaient, ardents, jusque dans les coulisses; on en parlait encore le lendemain et le surlendemain aux premières du Vaudeville et des escholiers... Maintenant, ce que l’ex-Belle au Bois-Dormant, d’Henry Bataille et de Robert d’Humières, a fait de ce rôle de Fantine, il faut le voir: cela ne se raconte plus. De rien, elle a fait tout; d’un bout de rôle, une grande figure. Vous reviendrez, ne serait-ce que pour cela!

La pièce? Les décors et les costumes, copiés d’après des éditions populaires des _Misérables_, ont un charme prenant et réellement exquis. Ils sont tristes, mélancoliques et passés comme certaines pages de Balzac. Le rôle n’est pas fait pour Coquelin; mais il a dans la vieillesse de Jean Valjean un désarmant optimisme à la Béranger, un républicanisme vieillot tout à fait joli et particulier. Mais ce que tout cela est loin de l’ancien forçat! C’est l’abbé Constantin du bagne. Le rôle est d’ailleurs par trop monotone dans le sublime; cela finit par donner l’impression d’un agent de propagande électorale socialiste chrétienne. La barricade, sur laquelle on comptait pour susciter des mouvements populaires aux petites places et garnir le poulailler, a laissé tout le monde très calme: c’est une émeute à recommencer. Somme toute, grande réussite. Rostand verdissait un peu dans sa loge, à mesure que s’affirmait le succès, car on comptait sur quelques représentations des _Misérables_ et l’on voyait déjà Coquelin, dans l’_Aiglon_, à côté de Sarah: on l’avait même mieux que désiré: quelque peu imposé, ma foi! Sarah peut maintenant dormir tranquille: Coquelin est forcé de rester chez lui. Il paraît qu’elle va prendre Brémond pour le remplacer; ce ne sera pas tout à fait la même chose, mais il y aura économie... Le cauchemar de la grande tragédienne est dissipé!... Le joli serait que Rostand réclamât et imposât Bady, la gloire de l’année, pour créer le duc de Reichstadt chez Sarah; pour récupérer sa pièce, il en serait bien capable. Il paraît que Le Bargy guette et n’a pas renoncé à créer le rôle à côté de Guitry dans le fameux grognard... Quant à Bady, ne croyez pas que je me paie votre tête. C’est une épidémie depuis dix jours: tous les auteurs la veulent pour interpréter leur rôle, et la famille Hugo prétend l’imposer aux Français pour la reprise de _Marion_... Ainsi va le monde!

A côté? Le théâtre Maguera tient, paraît-il, un succès, enfin! dans la _Reine de Tyr_ de Jacques Richepin. A la Gaîté, les sourires en porcelaine émaillée et les maillots de M. Lucien Noël emplissent les loges, et la musique de Ganne les deuxièmes balcons; la pièce s’appelle les _Saltimbanques_. Au fond, c’est la Mignon déjà désorganisée par Ambroise Thomas, tout à fait mise en pièces par Ordonneau Maurice: cela, n’en doutez pas.

_A perpète_... perpétue du Decourcelle à l’Ambigu.

En somme, _Orphée_, à l’Opéra-Comique, et _Iphigénie_, à la Renaissance, aident seuls à supporter le froid et la boue de Paris. Gluck triomphe, Gluck est le grand dieu du jour; le chevalier aimé de la reine est devenu le roi de Paris. La vogue de Wagner elle-même en pâlit... Bady, chez Coquelin, tient le record avec lui. Qui sait ce que l’année nous réserve? En attendant, la devise de ce mois commençant est: Bady Gluck, Gluck Bady!

Une nouvelle cependant!... Des Mathurins, Francis de Croisset émigre à l’Athénée-Comique; ce jeune seigneur semble voué aux Deval. Croisset s’agite et Wiener le mène, comme le disent les auteurs gais.

_Vendredi 19 janvier._--A l’Opéra-Comique, dix heures, au moment où, la main sur les cordes de sa lyre, Orphée apparaît en silhouette sur le ciel d’orage du merveilleux tableau du second,

Laissez-vous toucher par mes larmes, Spectres, larves!

sur la dramatique orchestration de Gluck, rythmée par les mouvements d’ensemble de tout un peuple d’ombres blêmes, les maigres bras tendus de formes enlinceulées et verdâtres, échelonnées là par un artiste passé maître dans la science de la mise en scène, le long des praticables du plus étonnant décor.

Dans une loge. Ils et Elles causent. --C’est du Gustave Doré. --Non, du Carré, ce qui vaut mieux. --Moi, ces nudités bleuâtres drapées de suaires, savez-vous ce que cela me rappelle? --Dites, ne nous faites pas languir. --«Languir!» Comme on voit que vous venez du Midi! Se languit-on toujours de vous à Marseille? --Tu parles, on se l’espère. --Comme on se la manze, l’oranze, mais cela est du toulousain. Elles vous rappellent donc les larves de Carré? --Mais les figurines de madame de Fumery, dans les vases de Lachenal, vous vous souvenez, ces ondoiements de femmes souples, autour des poteries, ces gracilités de dos et d’épaules, sous des coulées de cheveux en flots et des remous d’étoffes? --Et la matière d’une douceur étrange, d’un bleu verdi de turquoise qui meurt! Oui, il y a de cela, mais laissez-nous écouter la musique.

Pendant l’entr’acte. --On a été très dur pour mademoiselle Gerville-Réache, elle a de la voix. --Et n’est pas si maladroite que cela, je l’ai beaucoup aimée dans le bois de cyprès du premier. --Le rôle est écrasant, songez donc. --Si vous aviez vu Crema!... qui écrasait si bien le rôle de Brangiane, dans «Tristan». Ah! je pense, elle était de taille à tenir celui-ci. --«Tristan»! Pauvre Lamoureux, vous savez qu’il en est mort. --Comme Bertrand est parti, lui, de son enterrement: il a cueilli son influenza aux obsèques. --Et Capoul cingle vers les côtes de France pour le remplacer à l’Opéra. --La malice des choses. Lamoureux monte «Tristan» au Nouveau-Théâtre et Capoul devient directeur de l’Opéra, aux côtés de son ami Gailhard. --Tristan Bernard intitulerait ça «La Revanche de Toulouse». --Mais il s’agit d’Yseult et non pas de Bernard. --Vous ne le guérirez pas, il est influenzé de coq-à-l’âne, il a pris ça aux auditions des «Auteurs gais»: le vent qui souffle à travers le Gymnase l’a rendu fou. A propos, vous allez demain à la conférence de Franc-Nohain? «La Grenouille et le Capucin», ça ne vous chante pas, ce titre? --Ah! Franc-Nohain, quel génie! «Le pied s’en va depuis l’Empire». --Mais Claretie nous reste aux Français.

A un des invités qui rentre dans la loge. --Eh bien? --C’est du délire, on est émerveillé de cette mise en scène, je viens de rencontrer Pozzi et Georges Petit; ils ne tarissent pas. --Pozzi! où est-il? --Là-bas, à l’orchestre. Chut! on reprend.

Pendant le second, au tableau des ombres heureuses. --Mais c’est la fresque de Botticelli. --Dans un décor de Puvis. On l’a déjà écrit. --Cette mademoiselle Charles, quelle souplesse et quel esprit! --Oui, elle fait danser les statues; on voit que Mariquita a passé par là. --Mariquita et Carré. --Ah! voici Gerville, vous savez qu’elle est très bien, on a été d’une injustice pour elle! --Halte-là, c’est qu’elle est maintenant autrement mieux qu’à la première. Si vous l’aviez vue, même à la seconde! Ce soir, elle joue, elle ose; il y a quinze jours, elle était en bois, toujours empêtrée dans le même geste, avec une pauvre face toute crispée d’angoisse et une voix qui ne sortait pas. --Mais c’est qu’il y avait un motif à tout cela! --Ah? --On aurait perdu la tête à moins, songez. --Dites-nous... --Elève de Rosine Laborde, il y a deux ans qu’elle travaillait le rôle avec elle; c’est sous sa direction qu’elle l’avait répété chez Carré, quand trois jours avant la première, je ne sais qui lui met en tête d’aller trouver madame Pauline Viardot. «C’était elle qui avait créé le rôle, une création inimitable, elle devait aller la voir, lui demander conseil; la démarche s’imposait, elle ne pouvait s’attaquer au rôle d’Orphée sans avoir été trouver l’ancêtre, etc., etc. Bref, cette pauvre Gerville-Réache se laisse endoctriner, va trouver la créatrice, l’auguste, la vénérée! Madame Viardot la reçoit, lui fait chanter le rôle et, naturellement, démolit tout ce qu’avait enseigné madame Laborde, si bien que voilà la débutante à la veille de la première désorientée, dépaysée dans un rôle qu’elle possédait et ne possédait plus, terrorisée, annihilée, dans la crainte de mécontenter madame Laborde et l’effroi de ne pas satisfaire son public. Avouez que son embarras des premières représentations s’explique. --Mais aussi quelle idée d’aller consulter madame Viardot! Voyez-vous, dans dix ans, Laparcerie ou Bady, à la veille de créer la «Tosca», allant consulter Sarah pour l’interprétation du rôle! Si vous vous en tenez à l’accueil fait à la Duse, jugez des bons avis qu’on leur donnerait. --Irez-vous à la «Gitane?» --J’attendrai les comptes rendus pour m’y risquer. --Oh! alors... --Quoi, alors? --Rien. Vous n’irez pas.

_Samedi 20 janvier._--L’emploi smart d’une soirée en janvier 1900.--Dîner au café de Paris; dans la salle de gauche, en évitant soigneusement le fond de la salle de droite réservée à ces demoiselles et dite le «Poulailler». L’absence totale des valeurs anglaises sur le marché (les affaires du Transvaal ne font pas celles de Londres) ont singulièrement aigri le caractère de ces dames, l’avenir est sombre, la Côte d’Azur est veuve d’étrangers, et si l’on ne peut pas se refaire à Monte-Carlo comme les autres hivers!!!

Pour se consoler ces dames doublent, triplent et quadruplent la dose de morphine et débarquent au café de Paris, singulièrement excitées, et il en résulte un caquetage et un abatage tel que les petites femmes du monde qui s’aventuraient, il y a un mois, parmi les impures, ont complètement déserté la droite pour la gauche et se tiennent maintenant tassées à l’entrée de l’établissement. Les autres défilent.

Neuf heures et demie, aller aux Folies-Bergère, siffler la reine Victoria passant en revue les troupes du Transvaal et applaudir le défilé des Boërs au cinématographe déroulant toutes les scènes de la guerre de l’Or.

C’est le dernier chic: on piaille, on hurle, on se chamaille, on vocifère les légendes du «Rire» et, si on soupçonne son voisin d’opinion contraire, on lui met son chapeau en accordéon; l’obscurité régnante aide à l’impunité des déprédateurs. C’est de l’obscurité justicière, on se croirait à la Haute-Cour. Quand le cinématographe déroule une scène de massacre le dernier cri est de lancer celui-ci: «On demande un sénateur!» Vu la nuit persistante, on peut aussi pincer et explorer le corsage des voisines, une exploration au Transvaal, et la «Chartered» devient le charme raide, pour parler la langue de M. Francis de Croisset. Portons les armes aux défenseurs de Prétoria!

Dix heures et demie, aller à l’Ambigu, figurer dans l’acte du restaurant de nuit d’«A Perpète».

Une sortie de théâtre élégante, toute fanfreluchée de mousseline de soie et de fleurs à exhiber, et la joie est de pénétrer dans les coulisses, avec une carte apostillée de Pierre Decourcelle, et de souper à la limonade, au milieu des filles et des escarpes du drame, non du méli mélodrame de MM. Le Pelletier et Xanrof! Escarpes en habit noir, chevaux de retour échappés de Nouméa, cambrioleurs et voleurs modern-style, assassins au chloroforme, quelle délicieuse sensation pour une petite âme de 1900, de se frôler et de se frotter à tout cela. Et puis on voit de près Castillon, le beau Castillon, dans le rôle de l’ingénieur, Castillon qui, Castillon que... parfaitement, avec Lucien Noël, celui qui les trouble toutes. Et puis, enfin, pour les hommes aventurés là avec quelque chérie, il y a l’attrait de «la Rouge», cette splendeur de chair et de forme qu’est mademoiselle Suzanne Munte, la plus grande fleur humaine que possède Paris avec mademoiselle Armande May, de la «Fronde» et mademoiselle Flahaut, de l’Académie nationale de musique.

Onze heures et demie, même soir, retourner aux Folies-Bergère voir Kara-Ahmed trépaner Pytlasinski et se documenter pour réfuter l’article que le «Temps» publiera, demain soir, contre les luttes.

Une heure du matin, aller s’abreuver de soda chez Larue et regarder souper mademoiselle Mariette Sully, flanquée de quatre cavaliers, mademoiselle Balthy ornée de deux, et M. Fordyce en strapontin dans un jeune ménage... Le dernier cri, avoir passé la soirée avec le marquis de Castellane et posséder les derniers tuyaux sur le bateau lancé par le «Figaro».

_Dimanche 21 janvier._--22, rue Monsieur-le-Prince, quatre heures et demie, dans l’atelier de M. Antonio de la Gandara (pour la description, voir dans un dernier «Phocas», l’inventaire de l’atelier de Claudius Ethal), atelier nu très haut, intentionnellement froid, l’air d’une pièce hantée, où deux toiles, deux portraits de femme, l’un datant de dix ans, l’autre d’hier, dressent dans la nuit tombante comme deux spectres attifés d’étoffes.

Le premier, celui d’il y a dix ans, d’un faire plus moelleux et moins sec que ceux que le peintre signe aujourd’hui, évoque le charme félin et rose d’une femme étonnamment blonde, une créature à la carnation de fleur, aux yeux violets d’une expression ambiguë, une femme slave par le mystérieux de la physionomie et de la pose, et que je reconnais pour une actrice, aujourd’hui disparue du théâtre, Sarah Valanoff. L’autre, qui sera un des portraits sensationnels de l’Exposition de 1900, montre, assise sur un somno tendu d’un satin bleu glacé, une énigmatique femme du Premier Empire, gaînée dans un fourreau de satin bleu lunaire. Le nu des bras et des épaules luit du blanc froid des nénuphars; de grands yeux étonnés, à la fois aqueux et sombres, s’irradient dans la pâleur d’un visage de nymphe, une chevelure brune la coiffe de nuit. Sa pose, avec l’eurythmie de ses deux bras écartés de sa taille, est celle d’une pythonisse attendant le dieu; ils ont, ces bras frêles et froids, la courbe lente d’un cou de cygne, et, dans les luminosités bleues qui la baignent, cette femme est surtout lunaire et nocturne, elle est Hécate aux trois visages, elle est prêtresse d’Arthémis en Tauride, ou la Léda de Pierre Lou s, et cette délicieuse et sombre figure, où l’on voudrait voir une nymphe de l’Erèbe, est le portrait de la comtesse de Noailles.

_Samedi, 27 janvier._--Trois heures et demie, à la Bodinière, les chansons de la «Fleur de Lys».

Sur la scène c’est M. Georges Vanor, le Vanor du «Baiser» (conférence réservée aux femmes) qui, aujourd’hui, nous documente sur la chouannerie, les guerres de Vendée, les atrocités des Bleus et les exploits des faux blattiers du Bocage; paysans déguenillés, groupés en farouches martyrs autour de généraux en soutane, nobles tombés aux mains des pourvoyeurs de guillotine, délivrés et mis hors des prisons de la République par une poignée de chouans déguisés, gars du Roy surpris agonisant dans les haies, et dont les bleus arrosent les blessures avec de la poudre, puis les représailles des soldats branchés aux arbres de Machecoul; toutes les sauvageries et tous les héroïsmes dont frémit et palpite l’inoubliable prose d’un Balzac, d’un Victor Hugo et d’un Barbey d’Aurévilly. Une espèce d’atmosphère épique agite la salle, et c’est l’atmosphère des «Chouans» et c’est aussi celle du «Chevalier Destouches» et celle de l’«Ensorcelée» avec sa hautaine et tragique figure de l’abbé de la Croix-Jugan. Victor Hugo n’a pas trouvé mieux dans «Quatre-Vingt-Treize» et pourtant quel beau souffle de tempête bouleverse et fait vibrer les pages du roman!

M. Vanor, qui a de l’érudition, cite à propos ses auteurs en entrelardant, toutefois, ces citations d’allusions politiques et de coups de boutoir à messieurs nos gouvernants. Un public spécial les accueille d’un murmure approbateur, au passage, et cela tournerait à la conspiration en chambre si, le masque énergique, le geste sobre et indigné avec des yeux de menace, mademoiselle Eugénie Buffet ne se dressait de temps à autre, telle une belle fleur violente, et d’une voix sourde et concentrée, qui tout à l’heure éclatera frémissante, ne souffletait toutes les lâchetés du dernier siècle et les veuleries du nôtre, de ses chansons de la «Fleur de Lys».

«Jean Cottereau», le «Mouchoir de Cholet» et la coquetterie meurtrière, les répons émouvants de la «Messe en mer», le sourire d’agonie du «Dernier Madrigal», la joie héroïque d’«A la santé du Roy» et la mélancolie légendaire de «la Cloche d’Ys», toute la poésie de broussaille, de grève et de suprême escarmouche des gars du Bocage et des blattiers du Roy; et Eugénie Buffet, l’ex-Nini Buffet de la «Sérénade du Pavé», tonne et pleure, soudain, grandie à la hauteur d’un Tyrtée royaliste; des voix d’hommes lui répondent, moqueuses ou tristes, toujours profondes et c’est un chœur, tantôt de chouans proscrits, tantôt de matelots; des hululements de chouettes glapissent entre deux refrains: ce sont les «hou! hou!» bien connus des gens de M. de Charette, le cri de ralliement des compagnons de Jean Cottereau, et, gaînée dans une longue robe blanche, Eugénie Buffet s’agite, tel un grand lys tumultueux, dans le répertoire rouge et blanc de M. Théodore Botrel.

Dix-sept cent quatre-vingt-treize, les Chansons de la «Fleur de Lys!»

_Mercredi 31 janvier._--14, rue La Rochefoucauld, le legs Gustave Moreau. --Sur l’emplacement de l’ancien petit hôtel, habité par le peintre des «Salomé» et de l’«Orphée», un véritable musée s’élève, musée et mausolée aussi, puisque les hautes salles, les claires et vastes salles de deux étages édifiées sur les plans de l’auguste mort, y contiennent toute l’œuvre laissée par le maître, l’œuvre inconnue du public jalousement dérobée aux yeux des amateurs, le trésor occulte, pour ainsi dire, de toute une vie de labeur solitaire et de rêve grandiose; et c’est un étourdissement qui vous prend dès le seuil, un étourdissement et une admirante stupeur à la vue des chefs-d’œuvre entassés là par un seul homme, et comme un vertige aussi à la pensée qu’une vie unique a pu suffire à l’amoncellement de tant de toiles, qui sont en même temps des pensées et des rêves, et quels rêves et quelles hautaines pensées!

C’est là que Gustave Moreau apparaît non seulement comme un grand peintre, mais aussi comme un prestigieux et génial poète, un symbolique et divin penseur, le véritable frère en évocations légendaires et mythologiques des Leconte de l’Isle, des Gustave Flaubert et des Richard Wagner. C’est l’œuvre d’un maître sorcier, qui rutile et flamboie, tel un trésor de prince hindou, dans l’hôtel de la rue La Rochefoucauld. Il y a de l’incantation dans toutes ces figures évoquées du fond des siècles et du mystère et, telles des fleurs magiques, jaillies de la nuit des temps et épanouies dans des bleus et des violets de gemmes rares et de ciels nocturnes par la seule puissance d’un pinceau. Gustave Moreau seul a compris et rendu la divinité, et quelles nostalgiques architectures au-dessus de ses rois vieillards et de ses Moïse enfants! dans quels imposants Saint-Marc il fait danser ses Salomé! sur quels trônes il fait asseoir ses rois Hérode! dans quelles solitudes effroyables et livides il égare ses héros: «Hercule au lac Stymphale», «Hercule et l’Hydre»! dans quelles mélancolies de forêts et de soleils couchants il fait pleurer Orphée! de quelles étoffes de songe, tissées de sardoines et d’étoiles, il drape la nudité pensive de ses princesses Hérodias ou Hélène!

Une main pieuse a classé toutes ces aquarelles, pendu aux murs toutes ces toiles déjà de son vivant, Gustave Moreau avait abandonné son hôtel et s’était retiré dans un appartement de la rue Pigalle pour permettre aux architectes d’élever le musée de son œuvre, musée dont toute sa fortune a fait les frais; et, sur l’acceptation de cette œuvre colossale, une des œuvres, sinon l’œuvre du siècle, l’Etat, auquel l’illustre mort l’a léguée, ne s’est pas encore prononcé. Depuis deux ans, la succession est ouverte et le ministre des beaux-arts n’a pas encore su prendre une décision. Si l’Etat refuse, le legs Gustave Moreau va à la Ville de Paris; si la Ville de Paris se récuse, toute l’œuvre colossale du peintre demeure à M. Rupp, l’exécuteur testamentaire et l’ami du mort.

M. Rupp, qui a voué à Gustave Moreau un culte et une admiration connus seulement en d’autres siècles, se désole et se désespère de l’indifférence de l’Etat vis-à-vis d’une des gloires de ce temps.

L’Etat a accepté d’emblée le legs Cernuschi, qui n’est, en somme, qu’une collection d’amateur d’objets de l’Extrême-Orient, d’une valeur marchande bien plus qu’artistique.

Grâce à M. Paul Escudier et un peu aux menées de toute une bande de critiques plus avides de réclame que de justice, mais qui, cette fois, avait bien choisi le tréteau de leur parade, Rodin, notre grand Rodin, déclaré gloire nationale, a obtenu du Conseil municipal un emplacement particulier pour exposer son œuvre, et nous avons applaudi des deux mains au pavillon Rodin, devenu le grand attrait du Paris de 1900.

Alors, pourquoi cette indifférence, sinon cet oubli volontaire de la gloire d’un grand artiste français, sinon du plus grand du siècle, avec Delacroix et Puvis?

_Samedi 3 février._--A l’Opéra-Comique, «Louise», de Gustave Charpentier.

Voilà l’ plaisir, mesdames, voilà l’ plaisir! N’en mangez pas, mesdames, ça fait grossir! Voilà l’ plaisir, messieurs, voilà l’ plaisir! N’en mangez pas, messieurs, ça fait mourir!

Sur ce banal refrain des rues dramatisé en leitmotiv et dont le cri traînant emplit toute la partition, M. Gustave Charpentier, musicien et poète, a voulu nous montrer le Paris des fêtes et du luxe, bruissant au pied de Montmartre, la Butte sacrée, tel un gouffre, un enfer où viennent s’abîmer les virginités des filles des faubourgs; un Paris minotaure fatal à la jeunesse et à la beauté, qu’il attire et qu’il engloutit pour les vomir ensuite en détresse et en misère aux bas quartiers des pauvres et des déchus.

Voilà l’ plaisir, mesdames, voilà l’ plaisir!

Voilà le cri du monstre, l’appel de la ville-sirène, qui vient troubler dans sa mansarde la petite apprentie échouée, après sa dure journée, entre le père ouvrier et la mère ménagère; c’est encore le cri qui la trouble au seuil de l’atelier; le cri qui la saluera, reine et muse, au milieu de la mascarade et des cortèges en liesse des peintres de la Butte; le cri qui l’arrachera, à peine de retour dans le logis familial, au chevet d’agonie de son père.

Voilà l’ plaisir, mesdames, voilà l’ plaisir!

En somme, c’est le vertige de Paris, le Paris du Moulin-Rouge, de l’Olympia et des Folies-Bergère, le Paris des music-halls et des bals publics, sur les sens excités et la précoce imagination de la petite ouvrière. Paris! la ville qui les prend toutes, déjà maudite au dernier acte de «Germinie Lacerteux», par madame de Varandeuil, comme M. Charpentier la fait couvrir d’anathèmes par son chiffonnier symbolique et son non moins symbolique père!

Willette, dans sa fameuse fresque du Chat-Noir, intitulée: «Miserere», nous avait déjà montré ce Paris de luxure et de perdition, entraînant du haut de Montmartre toute une chevauchée de nudités fragiles et délirantes: cocottes haut troussées, premières communiantes, blanchisseuses éveillées, petites femmes pantalonnées de batiste et corsetées de satin noir; tout le sabbat moderne de la prostitution se ruant à la curée de l’or.