Poussières de Paris

Part 15

Chapter 153,725 wordsPublic domain

_Lundi 4 décembre._--Les trois clous de l’Olympia: les gigues renversées de M. Vanola, Léonidas et ses quarante-cinq pensionnaires, la Loïe dans ses nouvelles danses. --Quelle prestesse et quelle agilité possède donc dans ses chevilles et dans ses pieds ce jongleur acrobate étalé sur une sellette de bateleur, et, d’une souple détente du jarret, d’un invisible effort des reins en apparence immobiles, faisant bondir et voltiger, que dis-je! tourbillonner, valser, giguer et mazurker, sur tous les rythmes et toutes les mesures, un léger tonneau de bois au bout de ses orteils? Ses pieds frétillants, tantôt pointés pour lancer le tonneau, tantôt à plat pour le recevoir, battent de tels entrechats et font baller avec une telle précision le barillet qu’ils animent, que cela en devient une joie de raison pure, pimentée de tout l’imprévu d’une vision inverse: un danseur au torse immobile, dont les pas et les jetés-battus mettent en branle les objets qu’ils touchent, et les pieds dansants font danser.

Léonidas et ses quarante-cinq pensionnaires, quarante-cinq toutous de toutes tailles, de tous poils et de toutes races: gordons, épagneuls, sloughis, chiens du Saint-Bernard, bulls et fox-terriers, jusqu’aux glabres et charnus chiens comestibles de la Chine, en passant par les bichons, bouffis de graisse et comme truffés, des vieilles marquises, et le comique et intelligent caniche et l’élégante et sotte levrette! Tous et toutes ont répondu à l’appel: ils évoluent comme les quadrilles d’un corps de ballet, obéissent au doigt et à l’œil, font les beaux, les pattes de devant en manchon, drôlatiquement dressés sur leurs pattes de derrière, processionnent par petits bonds saccadés et peureux, les levrettes effarées et comiques, angoissées et hésitantes, les gordons et les épagneuls patauds et bons enfants, avec des yeux humains et de larges langues roses pendant hors de la gueule! Oh! leurs mines désopilantes, la drôlerie des tournures des uns, le déjà vu de l’arrière-train des autres et le caricatural de toutes ces dégaines de chiens, que le panache de la queue souligne!

Des chiens savants, me dira-t-on, bah! le beau spectacle! Mais ceux-là surpassent tous les autres. C’est un ballet, un véritable ballet de chiens, bien plus qu’une exhibition. Soit qu’ils miment une variation, un pas de deux ou exécutent un ensemble, l’effet obtenu est tel qu’on le croirait réglé par madame Mariquita; le jeu du ballon bondissant et rebondissant sur le museau d’Azor m’enthousiasme autant que le pas de trois de mademoiselle Lavallière; la levrette Mirza, affublée d’une jupe-cloche, d’un talma et d’un bonnet à fleurs, et appuyée des deux pattes de devant sur une voiture d’enfant, qu’elle pousse en gouvernante de chiens en bas âge, rappelle à la fois de gestes et de profil mademoiselle Moreno de la Comédie-Française; d’autres chiens empêtrés de falbalas sont autant d’effroyables madame Gorgibus, et c’est un sabbat dessiné, on croirait, par Granville et retouché par Capiello, tant cette armée de bestioles travesties rappelle dans son comique nombre de nos illustres contemporains et de nos plus charmantes actrices, surtout si vous ajoutez à la troupe tout un bataillon de chats, de minets souples, indolents, langoureux et lustrés, des chats à emplir les rêves et les nuits de mademoiselle X..., qui en porte un maintenant sur sa tête.

«Oui, ma beauté, comme jargonnent ces dames, une innovation de Lewis, nous les portons maintenant sur nos chapeaux.»

_Mardi 5 décembre._--Chez Georges Petit, rue de Sèze, beaucoup d’appelés et peu d’élus. A tout seigneur, tout honneur. Whistler avec cinq des symphonies dont il a l’habitude, or et violet, rose et argent, bleu et or, or et rose, etc. C’est toujours la magie de nuances, le mariage heureux et pourtant imprévu des tons les plus simples et les plus savamment dégradés, la science des complémentaires pratiquée par le visionnaire le plus voluptueux et le pinceau le plus caressant des trois îles, mais c’est à son étude dite _Rose et Brun_, que nous nous arrêtons, remués et chatouillés par l’atmosphère moelleuse dont il a enveloppé son philosophe; oh! le petit œil malin et presque fripouillard de ce vieil homme en redingote marron, le rose ivoirin de son crâne!

Une incantation charnelle se dégage également impérieuse de la nudité de femme, apparue dans de longs voiles, qui s’intitule _Rose et Argent_; mais, si alliciante qu’elle soit, nous avons déjà vu cette souplesse de tige et ces retombées d’étoffes dans les fresques de Pompéï. Les figures d’_Or et Violet_ et de _Bleu et Or_ sont également des réminiscences du musée de Naples; mais que dire des autres?

Les rios de Venise de M. Alfred Smith, le _Centaure et la Nymphe_, de Franz Stuck, Franz Stuck, le Baudry bavarois, un Baudry sensuel qui aurait dans les veines quelques gouttes de sang de Rops, et dont l’intensité de vie a conquis l’admiration de M. Jean de Bonnefon. Dire que c’est sur la foi de photographies de tableaux de Stuck, admirées, villa Reine, à Asnières, que j’entrepris, il y a deux ans, mon voyage de Munich! Je ne vivais plus, dans l’espoir et l’attente de visiter l’atelier de Franz Stuck.

Munich, Franz Stuck! J’en suis revenu avec l’admiration des Rubens, qui sont incomparables à la Pinacothèque.

Et d’autres suivent, combien connus, mais qui ne me retiennent pas, Grimelund, Harrisson, Umpheys-Johnston, Legout-Girard, Prins et Réalier-Dumas: c’est un désert d’impressions. M. Franz Charlet trahit dans ses femmes maures et son asile en Flandre une dangereuse obsession de François Millet, le grand Millet des paysans. Charlet, Millet, les deux noms riment, mais non pas les talents.

M. Besnard, membre d’honneur, continue à voir et à peindre jovial et groseille. Une jeune femme en papier buvard et coiffée d’étoupes roussâtres se tord de rire en respirant un bouquet de roses en stuc, évidemment cueillies dans le salon pompéien de M. de Max. Du même, un portrait d’enfant nous montre un malheureux gosse surmonté d’une expressive tête de Juive, une tête chevaline et ambrée, échappée d’un ghetto d’Amsterdam.

«L’affaire Dreyfus en germe» chuchote à mon oreille l’ami qui m’accompagne et, me désignant la jeune fille rose et aux cheveux d’étoupe, miss Etoupettes; et dire que ce Besnard a eu, que dis-je, a parfois encore un immense talent!

Pour nous remettre d’une alerte aussi chaude, presque à la sortie, le _Pont de Neuilly_ et les _Bords de la Seine_, de mademoiselle Delasalle, une artiste douée d’un beau don de déformation pour avoir trouvé dans la banlieue de Paris ces ciels enflammés de soufre et d’or vert, on dirait de Toulon, et ces silhouettes de parcs et de verdure, on dirait croquées sur les bords de la Garonne, à Toulouse!

_Jeudi 7 décembre._ --Une perle! Dans la _Clef des songes_, le volume que feuillettent et consultent attentivement ces dames, mettons ces demoiselles, toujours inquiètes en vue de leur avenir et de leurs digestions difficiles..., on soupe si tard à ce café de Paris!

Page 4, à la lettre A, _Asperge._--Bonheur domestique (authentique).

_Dimanche 10 décembre._--Dans le salon-hall un peu trop modern style déjà décrit. Ce qu’Elles en disent, ce qu’ils en pensent: --«Alors la Loïe? --Ses nouvelles danses! Qu’est-ce qui a bien pu lui conseiller cela? --Parbleu, on voit bien ce qu’elle a voulu faire, un ballet de Loïes avec tous ses gestes et ses attitudes répétées dans des glaces, mais elle n’a pas réfléchi que sa danse est coupée, morcelée dans chaque glace même, et que ce sont des tronçons de Loïe, ses mains, ses bras et son cou amputés qui s’agitent à l’infini dans des compartiments d’aquarium. --Aquarium! Oh! c’est le mot, je me croyais à l’Acclimatation. --Celui de l’Acclimatation est mieux. Et puis quel horrible décor! Ces pendeloques de toile grisâtre pour imiter des stalactites, on dirait des peaux d’éléphant. --Et ça s’appelle la Danse des Sylphes! --L’avez-vous pourtant assez prônée, cette Loïe! --Que voulez-vous? Le mieux est l’ennemi du bien: elle a voulu trop bien faire. --Et son truc de l’Archange! Vous aimez cela? --La Loïe en chemise de nuit sur ce garde-manger qui, lentement, sort des dessous et la piédestalise, telle une mère Gigogne en un simple appareil? Mais c’est hideux, c’est une couveuse. Cela m’a rappelé la grotte des Trolls dans _Peer-Gynt_. --Pauvre Loïe! Mais il y a sa mère. --Oui, en mantelet d’hermine, l’air d’un portrait de M. Ingres, raide, droite, qui vient s’accouder, tous les soirs, au rebord d’une avant-scène, avec toute une suite de clergymen et de young ladies: on dirait l’Armée du Salut. Et là, pâle, les lèvres décolorées, d’une distinction de pairesse anglaise, mais presque fantômale, elle suit de deux grands yeux vides les danses de la Loïe; et puis, à la fin du spectacle, elle se dresse lentement et lui envoie des baisers. Et la Loïe, qui ne danse que pour elle, se penche dans l’envol de ses longues robes blanches, et, de son haut piédestal, lui renvoie gentiment ses baisers. N’est-ce pas que c’est touchant? --Oui, un chapitre de Dickens... Vous n’étiez pas à l’Odéon, hier? Pourtant, Laparcerie... --Je devais y aller; mais j’ai lu, dans le _Gaulois_, un extrait de la pièce: Blanche de Castille, le comte Hugonnel, Robert Sorbon, ça m’a fait peur! --Je vous comprends: vous savez que Segond-Weber est parfaite. --Oui, je sais, _France... d’abord!_ ou la revanche de Segond-Weber.

_Mardi 12 décembre._--50, Chaussée-d’Antin, à la Société d’Editions Littéraires et Artistiques, l’exposition Lévy-Dhurmer. Si M. Lévy-Dhurmer était personnel, M. Lévy-Dhurmer aurait du génie. Les vingt-huit peintures et pastels, qu’hospitalise la librairie Ollendorff, rappellent à la fois le faire de Giotto, la manière de Vinci, le talent de Burne Jones, voire même d’Holbein le jeune et de Leconte du Nouy.

C’est un mélange heureux d’imprévues réminiscences, une perpétuelle hantise de toutes les écoles, un voyage exquis à travers tous les musées avec une tendance, mieux, une attirance évidente du peintre vers les décors de Léonard, les figures chères aux préraphaélites, la magie du clair de lune et les somptuosités glauques des algues, des coraux et des madrépores. _Il était une fois une princesse_ est un Gustave Moreau, _les Mystères de Cérès_, si voluptueusement bleus, promènent des personnages d’Alma Tadema dans l’azur fluide d’un bon Leconte du Nouy; la _Jeune fille à la médaille_ pourrait être signée Agache; _Notre-Dame-de-Penmarc’h_, une peinture solide, minutieuse et brillante, est un Dagnan-Bouveret réussi; le _portrait de Madame C..._ est un Thévenet, et à travers tant de figures mystérieuses, symboliques ou légendaires, profils de songes, s’ils n’étaient de souvenirs, c’est au pastel intitulé _Une malade_, ainsi qu’au beau tumulte or et roux de _la Bourrasque_, que je m’arrête, requis vraiment par une cuisine savoureuse de couleurs. Là, se révèle au moins une palette personnelle.

D’une adorable imagination aussi, les féeries d’aquarium intitulées: _la Vague furieuse et le Crabe_, et un pastel d’un joli sentiment: _les Bergers_; et nous nous y laisserions peut-être prendre, si M. Lévy-Dhurmer en exposant les masques de MM. Coquelin Cadet, Jules Claretie et J. Cornély, ne nous avait révélé dans trois saisissantes caricatures un vrai tempérament de polémiste.

_Mercredi 13 décembre._--105, rue de Courcelles, chez Myrille de Myrillon, la jeune femme de lettres et un peu héroïne de ses romans, si cruelle dans ses livres pour ceux qu’elle a aimés au vrai sens du mot, si, du moins, fidèle à ses amis.

Myrille de Myrillon a pris au sérieux son rôle de princesse enchantée, le personnage qu’elle incarna jadis sur la scène d’un music-hall dans le rôle de la fée Oriane. C’est William Busnach qui, cette fois, l’a préfacée.

Très blanche, très frêle, d’une souplesse de tige, roulée dans des tapis de fourrure d’un gris d’argent, Myrille de Myrillon s’ennuie par ce jour jaune et triste de décembre; à ses mains diaphanes, gemmées de toutes les pierres de la Russie et de l’Allemagne, une bague étrange étincelle, lourde et comique, que j’ai vue il y a un mois au doigt de M. de Max. Madame Valtesse (de lettres aussi, sous le nom de la Bigne), distrait les ennuis de Myrille, et quelques autres jeunes femmes encore; et Myrille se désole, en quête d’un préfacier pour son prochain volume _Idylle saphique_.

Que Myrille de Myrillon se rassure. Le préfacier est tout trouvé. M. Georges Vanor, le conférencier du _Baiser_, devant un public exclusif de femmes... Parfaitement, voyez l’affiche, M. Georges Vanor, conférences de la Bodinière, traitera du Baiser. Les hommes ne sont pas admis.

Eleusis, Eleusis, nous avons, à Paris, un temple de la Bonne Déesse!

_Jeudi 14 décembre._--La comtesse de Castiglione. --On sait de quel mystère la favorite de Napoléon III avait entouré le déclin de sa beauté. Désespérée de voir se faner la splendeur d’une chair aimée par un roi et par un empereur, la comtesse de Castiglione s’était retirée du monde, cloîtrée vivante dans un petit appartement de la rue Saint-Honoré, tout près de chez Voisin, d’où on lui apportait ses repas; et, là, dans l’obscurité des persiennes toujours closes, devant des miroirs voilés, pour que son image même ne lui apparût plus, ne sortant qu’à dix heures du soir, masquée d’une épaisse voilette, elle vient de s’éteindre dans le désir et la volonté de mourir invisible, loin des yeux, toute à son passé, elle, cette attardée dans notre temps, qui n’aspirait qu’à l’oubli:

Le silence et la nuit sur la beauté fameuse, L’oubli sur le scandale!

Or, il s’est trouvé que les volontés de la morte ont été trahies; les sommes d’argent que la comtesse de Castiglione avait affectées aux journaux pour qu’on ne parlât pas de son décès n’ont pas été remises à temps à destination; la presse s’est emparée de sa mort et les chroniques prévues ont été publiées: mieux, un homme s’est trouvé, et du monde de madame de Castiglione, pour forcer la porte de cette recluse qui voulait disparaître ignorée, et aller contempler sur son lit le mystère espéré du cadavre.

C’est une attitude si exquise que cette fantaisie macabre, et les jolis frissons de peur dont se plissent, le soir, les épaules moirées des snobinettes, quand leur sont contés, par le menu, les rides de la morte et les plis de son linceul.

Nous avions déjà l’exhumation de madame Desbordes-Valmore, les visites à l’hôpital et les fleurs au tombeau de Verlaine, l’oraison funèbre de Leconte de l’Isle, le lamento de Rodenbach et les couronnes à M. Henri Becque; l’autopsie de madame de Castiglione va-t-elle clore enfin la série? C’est effarant, cet amour du cadavre.

Il est donc sous le ciel des choses plus funèbres Que Juliette morte au fond de son tombeau!

_Dimanche 18 décembre._--Venise en danger; Venise, mal défendue par une municipalité coupable ou imbécile, va voir déshonorer, pis, moderniser l’allée de palais et d’eau du _Canale Grande_.

C’est le peintre Maxime de Thomas, retour d’Italie, qui me navre de l’odieuse nouvelle. Je l’eus comme voisin, il y a dix-huit mois, dans la ville des Doges, pendant près de six semaines. Sur ce même Grand Canal, de Thomas habitait le palais Dario, ce joyau d’art presque mauresque, et moi, dans le palais Veniere, un long rez-de-chaussée de palais dix-huitième demeuré inachevé, un grand appartement avec terrasse et escalier baignant dans l’eau, entre les gris d’étain du Grand Canal même et les citronniers d’un immense jardin, un des rares jardins de Venise, le jardin de la Casa Barbiere, dont les cyprès noirs et les frondaisons luisantes vont disparaître et n’enchanteront plus l’œil entre l’Académie et les Dômes de la Salute.

Ce palais Veniere, d’illustres hôtes l’avaient eu comme demeure; Sudermann, avant moi, avait occupé la même chambre, le Sudermann de _Magda_ et de la _Salomé_; Hugues Rebell y avait revécu la _Nichina_... et cette oasis de verdure en plein désert d’eau et de pierres historiques qu’est _Venezia_ va être rasée. Une faillite met le palais Veniere en adjudication; il est convoité par le syndicat anglais, naturellement, des verreries de Venise, pour être démoli d’abord et remplacé ensuite par une fonderie, une usine, un horrible établissement industriel installé en plein _Canale Grande_, presque en face le palais de Desdémone.

Comme si ce n’était pas assez de la honte de tous ces anciens palazzo transformés en hôtels, hôtel de Paris, hôtel de la Lune, avec leurs atroces grosses lettres d’or masquant la dentelle de pierre ajourée des balcons! Et ce grand jardin du palais Veniere va disparaître pour permettre aux bailleurs de fonds londoniens d’écouler la hideur tarabiscotée, multicolore et ridicule de ces verroteries fanfreluchées de rubans et de dentelles, lisérées de bleus et de si vilains roses, qu’on fabrique aujourd’hui sous le nom de verres de Venise, les verres de Venise, cette autre décadence dont les seuls beaux spécimens sont identiquement copiés sur d’anciens modèles.

Mieux, non, pis; ces Vénétiens parlent d’innover un trottoir le long du Grand Canal pour y attirer les bicyclistes; la bicyclette au pays des gondoles, quel titre pour une pièce de M. Tristan Bernard!

Auteurs gais, proses de vélodrome!

Et les journaux, ce matin, annonçaient la catastrophe d’Amalfi, l’éboulement d’une partie de la montagne et la destruction des Capuccini, le merveilleux couvent transformé en auberge pour les touristes de la Corniche. Amalfi, les Capuccini, la splendeur même du golfe de Salerne, un des seuls paysages du monde avec Taormina en Sicile, Innsbruck en Autriche et Neuschwanstein en Bavière.

Les dieux s’en vont!

_Vendredi 22 décembre._--A l’Opéra-Comique, la seconde d’_Orphée_. Ils et Elles, dans une loge; la mise en scène de Carré, la musique de Gluck: naturellement, de l’enthousiasme. --Ce Carré! --Il n’y a que lui. --Est-ce compris! --Ce bois de cyprès et de bouleaux dans les ténèbres de ce crépuscule qui saigne, ces troncs d’arbres comme des fûts de colonnes, ce tombeau que l’on voit à peine et ces libations silencieuses, ces théories de femmes muettes, drapées de voiles prune et violet! --Deux couleurs qu’on n’ose jamais au théâtre. --Naturellement, elles sont d’un effet sûr, mais il faut des éclairages réglés. --Et les éclairages de Carré! --Et la débutante, comment la trouvez-vous? --Mal costumée. --On ne la voit pas. --C’est peut-être une chance. --Le fait est que la robe est ou trop courte ou trop longue; on dirait qu’elle va sauter à la corde. --La voix est belle. --Avec des trous. --Je ne trouve pas, elle est émue, certainement, puis le rôle est écrasant. Vous en doutez-vous, du rôle? --Raunay! --Mais Orphée n’est pas le rôle d’Iphigénie, Orphée n’est pas dans la voix de Raunay.

Entr’acte: C’est superbe. Je n’aime pas l’amour Pompadour; l’air d’un pastel de Latour dans son buisson de myrtes, mais cette mise en scène est géniale. --Et la musique donc (_Il lorgne._); mais il y a une très jolie salle; Héglon, Félicia Mallet; tiens, Xavier Leroux, Laparcerie dans une loge. --Et sa mère! --Là-bas, M. et madame Le Bargy; décidément, je ne viendrai plus qu’aux secondes, c’est beaucoup moins muffe qu’aux premières. --Il y a beaucoup moins de professionnels.

A la sortie, en mettant les manteaux. --Quelle soirée! --J’y reviendrai. --Tu parles, oh! ce séjour des âmes heureuses, ce Puvis de Chavannes, car c’est un Puvis, c’est le Bois vu de Longchamps avec des lauriers en plus (_Stupéfaction._), mais oui, Puvis n’a jamais peint que le Bois de Boulogne, mais dans des tonalités mauves qui déroutaient l’œil et l’esprit. Ici, ils ont ajouté l’eau et les fameux éclairages dont Carré restera l’inventeur, mais c’est Puvis, un vrai Puvis, vous dis-je. --Un Puvis avec personnages de Botticelli, vous n’avez pas reconnu la fresque, la fameuse fresque de Florence? --La Primavera! --Parfaitement. Un moment, les danseuses reproduisent exactement les groupes, les trois figures dansantes, les autres en théories; et la ballerine à la chevelure blonde toute semée de fleurs, des fleurs tressées sur son corsage, et la figure même de Sandro, celle à laquelle ressemblait tant Sarah Bernhardt. --Sarah Bernhardt? --Oui, il y a quinze ans, dans _Cléopâtre_. --Et la débutante? --Mon impression? S’est attaquée à trop forte partie, ne sait ni marcher, ni pleurer, ni... --Si, elle chante. --Et Eurydice? --Bréjan-Gravière, c’est une Eurydice de char de blanchisseuses; cette ombre frêle a des appas de charcutière. --Et des yeux de Bébé-Jumeau. --Mais elle chante. --Oui, elle chante. --Que vous faut-il de plus à l’Opéra-Comique? --La mise en scène vous gâte, vous voulez maintenant des nymphes dans les rôles. --Des nymphes, vous l’avez dit.

_Samedi 23 décembre._--Le monde d’aujourd’hui.--Un mot, non un aveu, d’une des plus belles madames en vedette de la société dreyfusarde: --Nous sommes allées très peu dans le monde cette semaine; il n’y a pas eu de premières.

Quand les salons se ferment, on ouvre les théâtres.

_Lundi, 24 décembre._--Dans la nuit de dimanche à lundi, chez Voisin, ils réveillonnent, et comme les soupeuses appartiennent au monde du théâtre, c’est du théâtre qu’ils causent, et de Coquelin et de Sarah, les gloires du siècle, ce siècle qu’ils résument à tous deux, et par l’âge et par le talent. --Et bien, l’_Aiglon_, ç’a été un succès de lecture? --Mais il y a eu des larmes avant. --Comment? --Ç’a été surtout une réconciliation. Les effusions ont été précédées d’une terrible scène, boulevard Pereire. --Non! --Comme je vous le dis, la pièce a cinq actes, il n’y en a que trois de faits, deux sont encore sur le chantier, et Sarah a bondi à la nouvelle. --Songez, l’_Aiglon_, c’est son Exposition. --A moins qu’elle ne reprenne la _Dame aux Camélias_. --Elle la reprendra. --Ou bien _Médée_ ou la _Princesse lointaine_. --_Médée_ surtout. --Mais revenez à vos moutons; comment Sarah a-t-elle accueilli ce plat du jour Rostand, ce demi-poulet ou plutôt ces trois quarts d’_Aiglon_. --Mais comme une trahison, par des cris et des larmes; elle a sommé Rostand de finir la pièce, et, comme la lecture était annoncée pour le jour même, l’a enlevé dans son cab, emmené au théâtre, et on a lu les trois actes de l’_Aiglon_. --Superbe! Superbe! mais il y a un mais. --Encore! --Il se trouve que le premier rôle n’est pas celui du duc de Reichstadt, qu’il y a à côté un personnage de vieux grognard héroïque et dévoué, une espèce de Champaubert, qui dirige toute l’action. C’est ce rôle-là qui soutient la pièce, et pour ce rôle imprévu dans le premier scénario, Rostand réclame et veut Coquelin, le Coquelin de _Cyrano_. Il n’en voit pas d’autre dans le rôle, en dépit de Sarah qui propose Calmettes. Il ne s’ennuie pas, M. Rostand, Coquelin et Sarah dans le même drame; il tiendra le succès de l’Exposition, mais Coquelin chez Sarah, c’est cent mille francs de moins dans sa caisse. --Et voilà le succès de lecture de l’_Aiglon_. --Je vous crois, un vrai succès d’émotion. --Oh! une bombe n’aurait pas plus ahuri, tombant dans un potage. --Avez-vous des tuyaux sur les _Misérables_? --Non. --Sarah et Coquelin, quelles inoubliables figures! Ils survivront à ce siècle. --Comme les momies aux Pharaons.

_Lundi 8 janvier 1900._--Marseille. Là, le courrier, les lettres de Paris soigneusement reléguées, mises en quarantaine à la poste restante pour échapper à tous et à toutes, être bien à moi durant ces deux derniers jours.

Le badysme! Toutes célèbrent la jeune gloire d’hier, la nouvelle étoile enfin descendue des hauteurs du «Balcon» de Baudelaire sur la scène de la Porte-Saint-Martin.