Part 14
Même soir, à la sortie. --C’est une cantate, ce n’est pas un opéra. --Et la finale est d’un commun! --J’aime assez, moi, cette _Marseillaise_ de l’égorgement de Cassandre. --Cette Delna, quelle voix! C’est comme une eau qui coule. --Oui, mais il ne faut pas la regarder; vous avez vu ses mains? --Palmées! Oh! ce geste unique et comique, les doigts étalés, les paumes tendues, on dirait des pattes de canard. --Un canard à voix de rossignol. --Vous trouvez cela très ridicule, ce cheval de bois du deuxième? --Non... d’abord il est très Phidias, et puis toute cette foule qui le précède, attelée à des cordages, son entrée à la manière d’un vaisseau halé dans un port, cela a du caractère. Il n’y a pas à dire, les chœurs de cette entrée sont superbes, et puis quel beau décor! --Vous avez aimé cette apparition d’Hector? --Le spectre vert! Heureusement, Naudette Stanley était dans la salle, je me suis hypnotisé sur elle pendant toute la scène. --A distance? --Non, dans sa loge. --Vous m’en direz tant. Qu’est-ce qu’ils nous donneront, à l’Opéra, après la _Prise_? --Un opéra de Joncières, _Lancelot du Lac_. --Vous avez des tuyaux? --Des tas, je vous dirai cela demain au cercle.
_Vendredi 17._--A l’Opéra.--A la seconde de la _Prise_, dans une loge, après le troisième acte. --Il y a une très belle salle. --Vous trouvez? Toutes les loges sont données, personne n’est encore revenu. --Là-bas, c’est bien madame Fourton, dans cet entre-colonnes? --Ou madame Bernardacki; elles n’ont pas la même voix, mais elles se ressemblent. --Comme la Norwège à la Russie.
Autre loge. --Vous aimez ces lutteurs? --Je trouve Renaud bien mieux qu’eux tous. --N’est-ce pas qu’il est beau? --Et le costume grec n’avantage pas. --Au théâtre. --Vous l’avez vu en Grec à la ville? --Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. --Expliquez-vous! (_Bruit d’éventails et chuchotements._)
Autre loge. --C’est bien elle à l’amphithéâtre? --Elle a toujours son nœud de velours noir. --C’est un vœu, elle a juré de le porter tant que Picquart ne serait pas rentré dans l’armée. --Elle avait déjà cessé de chanter durant l’emprisonnement de Dreyfus et elle a une voix splendide. --La protestation du silence; elle a retrouvé sa voix, maintenant? --Mais arbore toujours son nœud: la dame au nœud révisionniste, c’est une profession de foi. --Une déclaration de principes. --Naturellement, elle devrait chanter dimanche au Triomphe de la République. --Elle aurait du succès, elle a le physique. --Oui, l’air d’une statue de Dalou. --Beauté populaire.
Dans l’aquarium, deux habits noirs. --Apéritif en diable, ce corsage à jours losangés. --Le corsage à lucarnes, elle est au Casino tous les soirs. (_A une petite femme blonde._) Bonsoir, Hélène; nous partons toujours pour Saint-Pétersbourg? --Cimenter l’alliance russe; on ne s’appelle pas Chauvin pour rien. --Le chauvinisme à l’étranger! exquis, je l’enverrai à Déroulède (_Hélène Chauvin._) Datez votre lettre de chez Maxim’s.
_Dimanche 19 novembre._--Le Sauve-qui-peut du Président ou le Triomphe de la République. --Après la bagarre d’Auteuil, celle de la place de la Nation. M. Loubet n’a pas de chance: à Auteuil, il s’esquivait devant les coups de canne; aujourd’hui, il détale devant les drapeaux: les départs précipités de son Président semblent la caractéristique de la troisième République.
A Auteuil, les classes dirigeantes le huaient avec voies de fait sur son gibus; aujourd’hui, les classes dirigées lui secouent des loques rouges dans le nez et l’accueillent avec les cris de: «Vive la Commune! A bas l’armée!» et «Mort aux flics!» C’est une présidence troublée.
--Ça ira, les bourgeois on les pendra... et que faut-il au bon républicain! Du plomb, du fer, un peu de pain, voilà les cris pacifiques avec lesquels le peuple de Paris --(celui qu’on nous affirme être le peuple)--il y en a un autre!-- accueille le triomphe du régime actuel. On ne procédait pas autrement à l’égorgement des aristocrates à la veille des massacres de l’Abbaye; même figuration dans le défilé de tantôt, que dans la bande armée de piques et de faux qui se ruait il y a un siècle à Versailles; égoutiers et dames de la Halle. «Dansons _la Carmagnole_, et vive le son du canon.»
Comment MM. Trarieux et de Pressensé n’ont-ils pas conduit leurs troupes au Luxembourg? Il y avait là des prisonniers désarmés, et c’est un peu moins loin que Versailles.
Le Triomphe de la République... non, de la Révolution! Seulement, les insurgés de 89 criaient éperdument: «A la frontière,» et à la frontière d’alors, c’étaient Jemmapes et Valmy et le siège héroïque de Verdun. Aujourd’hui, c’est: «Plus de frontières» que braillent les hordes libertaires, ce qui supprime le courage en même temps que la Patrie, le service militaire et les em...dements.
Doux pays! ces partisans de la liberté ont assommé un officier de paix, et dans la nuit malmené les habits noirs et les robes décolletées du bal de l’Hôtel-de-Ville. Ç’a été un pillage, une orgie; des femmes ont été bousculées, frappées, des mains de pochards ont palpé des épaules nues; on se battait autour des buffets; sous un escalier, on ramassait ivre-mort un conseiller municipal et, pour faire évacuer les salles au pillage, à trois heures et demie, on éteignait le gaz.
Le Triomphe de la République! le mardi-gras des dreyfusards! A quand le mercredi des Cendres?
Et pendant les saturnales, l’alliance est en train de se faire entre l’Angleterre, la Russie et l’Allemagne: naturellement, notre indignité nous exclut.
Le Triomphe de la République!
_Mardi 21 novembre._--Au Père-Lachaise. --Dans la mélancolie de ce tiède novembre, retourné voir le monument de Bartholomé. L’emphase et la redondance des figures de Dalou m’ont donné, avec la nostalgie des formes pures et frêles, l’idée de ce pèlerinage, et dans le cimetière, aujourd’hui désert, les groupes symbolisant la détresse et l’effroi du Maître de la Mort prennent, dans la clarté jaune de ce jour d’automne, une grandeur émue et significative... C’est une pauvre humanité qui s’achemine là, défaillante d’angoisse et de terreur, vers la porte fatale, et j’admets, devant ces torses déjetés et ces hanches fuyantes, tous les reproches qui ont été faits au sculpteur: l’anatomie de presque toutes ces figures est défectueuse; mais n’est-ce pas une humanité de misère déjà déchue et presque frappée, puisque déjà, pour la plupart, entrée dans la mort? Une suprême pitié se dégage de toutes ces nudités chancelantes, tassées les unes contre les autres, quelques-unes écroulées de désespoir et prostrées d’épouvante, et c’est le tragique affaissement de la figure assise, les coudes aux genoux, et pleurant, voilée de sa chevelure, et c’est la courbe, l’ondoiement de tige de la femme nue qui, désespérément, refuse d’écouter l’homme penché à son oreille et ne veut pas être consolée; et c’est le geste, le baiser d’adieu de la jeune fille à la Vie, délicieuse nudité accroupie, comme trop faible pour se soutenir et dont le bras mince lance un dernier appel à la joie du soleil. Leurs blancheurs menues processionnent et souffrent contre la pierre de l’hypogée, merveilleusement enveloppée dans la cendre du crépuscule. C’est bien un peuple d’ombres qui se presse, pleure et hésite au seuil de l’inconnu; autour d’elles, s’étagent des mausolées et des tombes, et dans la solitude du cimetière, le long des chemins bruissants de feuilles mortes, c’est ce détail exquis, puéril et touchant, d’un bouquet de violettes insinué furtivement, glissé sous la porte de bronze d’un caveau funéraire: une idée certainement d’une âme restée très jeune ou d’un tout petit enfant, que cette furtive offrande posée sous cette porte, quand on aurait pu la suspendre aux grilles, et, comme un billet doux, poussée plus près du mort.
_Mercredi 22 novembre._--Cinq heures, au Café de Paris, au thé qu’on essaie d’y lancer en concurrence à ceux du Palace et du Ritz-Hôtel. Public excessivement _smart_ ou se piquant, du moins, de le paraître; atmosphère ouatée, parfumée, chuchoteuse et délicieusement amortie, atmosphère de chambre de malade presque, mais de malade élégante; probablement la réputation, sinon la vertu des jolies buveuses de thé de cinq heures, car beaucoup de Tendresses escortées de leurs flirts. Pourtant égarées là, mais avec des maris, quelques femmes du monde, venues en curieuses regarder picorer les poules. On cause.
Dans le poulailler. --Elle en a une chance, cette Augustine, elle a mis la main sur le gros sac. --Et n’est pas prête à le lâcher, oh! elle le tient! Ce qu’il est gentil avec elle, lui qui était si raide avec les autres! --Mais on ne s’appelle pas de Lierres pour rien, «je meurs où je m’attache». --Ils vont partir au Caire, vous savez. --Le Caire cet hiver, ça sera dur pour les Français. --A cause? --Eh! des affaires, le Transvaal, des Boërs et des débours. --Des giries tout cela; j’arrive de Londres et l’on m’a reçue... --A draps ouverts; mais attends le _Rire_ de demain. --Tu as vu le numéro? --Je ne te dis que ça, tout entier de Willette, un _V’là les English_! qui ne va pas les faire rire à Londres. Ce qu’ils vont être exaspérés! --Oh! ce sera un prêté pour un rendu. Tiens, Georgette Villois! --Moi, je la gobe, cette femme-là. --Elle a des yeux! --On dit qu’elle entre à l’Olympia. --Pour créer? --Le rôle de la Morphine dans un ballet de Maizeroy. --La _Morphine_! tu n’es rien rosse. --Bon! Jane Derval. --Et ses cochons.
Côté smart. Ils et Elles. --Une trouvaille, ce gilet vert. --De chez qui? --De chez Charvet. --Et combien? --Dix louis. --Matoche, le prix d’une bague d’art. Votre opale, vous ne l’avez plus? --Elle me portait la guigne. --Vous allez demain au Vaudeville? --Le _Faubourg_. Andral et Sizos. Moi, le Vaudeville sans Réjane, ça ne me chante qu’à demi, c’est comme la Renaissance sans Sarah; quand j’y ai vu la _Meute_ avec Lina Munte et Cerny, ça m’a fait l’effet d’une église désaffectée. --Vous n’aimez pas Abel Hermant? --Si, le _Frisson de Paris_ comme roman à clé. --Il abuse des clés, ne trouvez-vous pas? --Oh! ses clés ne sont que des passe-partout, elles n’ouvrent que les portes-cochères, on a tout juste les potins d’antichambre. --Ceux que tout le monde sait. --Et demain, vous avez des tuyaux sur la pièce de demain? --Le _Faubourg_? non, si, de vagues réminiscences de la princesse de Chimay, et un héros campé comme Sabran-Pontevès, un pur racé, petit manteau bleu des classes pauvres de la Villette. --C’est tout ce que vous savez? --Ah! j’oubliais, Guitry, paraît-il, nous réserve un autre Guitry. --Enfin! --Un nouveau Guitry. --Tant mieux. --Un Guitry inspiré et façonné par un milieu d’artistes (de vrais, ils ne s’embêtent pas dans la jeune école), un Guitry à gestes philosophiques. Philosophiques! cela il faut l’écrire! --Le mot est d’une femme de la bande, d’une maîtresse, si vous voulez. Oh! on ne fréquente pas impunément la fine fleur des humoristes; nous allons voir, paraît-il, le Guitry élève de Tristan Bernard et de Jules Renard. --Le Guitry définitif, quoi! --Vous avez des tuyaux sur les _Misérables_? --La pièce de la Porte-Saint-Martin? On a allongé le rôle de Fantine; Coquelin est ravi de Bady, il paraît qu’elle y est admirable, elle va même y chanter... vous savez, la fameuse chanson: _Les bleuets sont bleus! les roses sont roses_; oui, la chanson du roman. --Elle a donc de la voix, Bady? --Comme Laparcerie, on va la faire chanter dans _Prométhée_. --Laparcerie, une des trois souplesses de Paris. --Nommez les autres? --Mais, Lucy Gérard et Bady, je parle des souplesses de théâtre. --Et Hading? Ah! souplesse déjà plus mûre; avec ce système-là, naturellement Sarah aussi. --Et Félicia Mallet, si nous parlons travesti. --Et Lavallière. --Ce que je grille de la voir dans Oreste. --A propos de travesti, vous savez ce que va monter Sarah après l’_Aiglon_? --Non. --Le _Faust_ de Marlow. --Le rôle de Marguerite? --Non, de Méphisto. --_Serviteur fidèle_, vous en avez de bonnes, pourquoi pas les _Enfants d’Edouard_? Oh! la jolie femme là-bas et l’adorable toque tout en violettes. --Vous ne la reconnaissez pas? elle est avec son mari pourtant, madame Lucien Muhlfeld.
_Samedi 25 novembre._--Aux Variétés, la _Belle Hélène_:
Il nous faut de l’amour, n’en fût-il plus au monde, Dis-moi, Vénus, quel plaisir trouves-tu?
Une reprise presque sacrée que celle de ce soir et qui a le caractère d’une manifestation: manifestation aussi curieuse dans son genre que la première au Nouveau-Théâtre de _Tristan et Iseult_. Après les Wagnériens quand même, les Offenbachistes irréductibles, la _Belle Hélène_, Meilhac et Halévy, Schneider et Silly, la distribution de la première, Grenier dans Calchas, Ménélas Kopp et Couderc Agamemnon, et dans Parthénis et Lœéna, les deux courtisanes de Nauplies, Amélie Latour et je ne sais quelle autre grande impure d’alors! Le grand genre ce soir est de s’en souvenir, de citer des noms et des dates, mieux, d’y avoir assisté. Chose amusante, ce sont les tout petits jeunes qui ont les mémoires les plus nettes; les vieux chevronnés, les piliers croulants de la Critique, n’avouent que la reprise avec Judic et Dupuis.
Que donnera Simon-Girard dans la reine de Sparte? Reine de bateau-lavoir, murmurent des grincheux, dont M. Muhlfeld recueille le propos; l’un y aurait voulu la belle Germaine Gallois, celui-là y regrette Méaly. Brasseur a créé, paraît-il, un étourdissant Ménélas, un fantoche hoffmanesque, dans le goût de son _Duc d’En-face_; mais, au troisième acte, Guy, en Agamemnon, le mettra dans sa poche, et c’est le flux et le reflux à travers les couloirs des indiscrétions d’avant le lever du rideau, débinages et papotages, au milieu desquels reviennent incessamment les noms de Mariquita, de Samuel et de Landolff.
Landolff, Samuel, Mariquita, c’est-à-dire l’imprévu dans le luxe et la fantaisie des costumes, le génie même de la mise en scène et la prodigalité dans les décors, tous les atouts en un mot, sans parler de la carte biseautée et parfois transparente qu’est mademoiselle Lavallière; Lavallière, l’androgyne fétiche et la pensionnaire porte-veine de la Maison, Lavallière dans Oreste, dans le rôle de Silly!
Ses autres créations, paraît-il, n’existent plus auprès de celle-là; elle y est le Gavroche attique, le petit Bob de la Grèce et voilà que sur elle tous les mots sont dits.
Quant à Simon-Girard, un monsieur informé, qui n’écrit pas dans les feuilles, veut bien m’avertir qu’elle y sera plutôt la _bonne_ Hélène. Il achève de me tuyauter en me donnant en sous-titre à la reprise de ce soir ses deux phrases énigmatiques: la _Belle Hélène_ aux Variétés en l’an dix-huit cent quatre-vingt-dix-neuf, l’année où de Samuel expire le privilège.
_L’invite à Ludovic ou la levée d’interdit._
_Lundi 27 novembre.--Basile et Sophia_, de Paul Adam. A travers les phosphorescences d’une civilisation pourrie, c’est, exécutée avec une rare inquiétude de vision et dans un style gemmé, coruscant et pourtant fluide, l’évocation peut-être la plus curieuse qu’on ait faite de Byzance depuis le fameux roman de Jean Lombard.
Le livre est d’ailleurs dédié au puissant écrivain de l’_Agonie_, et c’est là un acte de probité pieuse dont il faut louer l’auteur de _la Force_, du _Mystère des foules_ et de tant d’autres œuvres, belles et fortes; mais la chose ne nous étonne pas de M. Paul Adam.
Par les temps troublés que nous traversons, M. Paul Adam est à la fois un écrivain et un honnête homme et c’est dans cette honnêteté qu’il puise cette impassibilité dédaigneuse dont il stigmatise les coquins de ses livres, impassibilité autrement cinglante que les plus passionnées indignations.
L’aventure des deux Arsacides à travers les intrigues, les émeutes et les factions des Verts et des Bleus; leurs ambitions et leurs calculs autour de la loge impériale, et, de luxure en luxure, la montée lente de leur infamie jusque sur le trône où les assoit un crime; toutes ces étapes d’un frère ruffian et d’une sœur prostituée, décidés à toutes les audaces et à toutes les bassesses pour arriver à l’Augustalité, constituent une œuvre d’art d’une vie si chaude et si intense, qu’il en est de certaines pages comme de ces philtres de Thrace qu’on ne pouvait respirer impunément.
Que M. Paul Adam nous montre Sophia en jeteuse de couronnes, debout, sur l’Epine, entre les jambes de bronze de saint Christophe, et là, du milieu de l’hippodrome, pâle comme une perle sous les plis alternés de ses robes vertes et bleues, dominant l’ouragan des attelages et des chars; ou bien qu’il nous détaille avec l’initiation des Purs les stupres de la communion paulicienne, les grands nègres en croix, tour à tour possédés par les dévotes hystériques de la secte; soit qu’il déchaîne sur les toits en terrasses et les dômes émaillés de Byzance l’émeute multicolore, assourdissante et prompte de ses vingt mille perroquets, ses descriptions, d’une écriture à la fois raffinée, vivante et grandiose, ont la couleur, le mouvement, le contact et le parfum. A les lire, on sent l’odeur des foules et le fumet des croupes des juments; à les relire, on a la sensation des chairs froides des femmes et de l’acier rude des casques des soldats. Et quelle profonde et cruelle connaissance des lâchetés de l’histoire et des instincts de la bête humaine! Et puis, il y a Bardas et l’érotique et délicieuse figure d’Eudoxie Lugerina, la concubine impériale; la débauche épaisse et les caprices brusques de Michel, l’adolescent joufflu; la veulerie des fonctionnaires, la dévotion entremetteuse d’Euphrosine, et des scènes de viol et d’incestes tragiques, comme celle où les deux favorites de Michel livrent au jeune empereur sa propre sœur Thécla.
Pourriture splendide et fardée de Byzance, le cocher macédonien, et sa sœur la Paulicienne, _Basile et Sophia_.
_Mardi 28 novembre._--Les _Cantharides de Paris._ Aux Variétés, à la fin du deuxième, pendant la bacchanale, quand les rois titubants et couronnés de roses déroulent dans la chambre d’Hélène l’effarante théorie de masques et de grimaces de Guy-Agamemnon, de Baron-Calchas et de Brasseur-Ménélas, svelte et frisque, sanglé de mauve et si court vêtu qu’on ne peut plus douter de son sexe, cet éphèbe aux gestes saccadés et si drôlement démantibulés de polichinelle, ce Polyte de l’_Orestie_ si cyniquement voyou, si consciencieusement ivre et pourtant, dans sa canaillerie, si Grec de la vraie Grèce par l’esprit de ses jambes et la pureté de ses formes, ce pochard de Sparte qui va, dodelinant sur des épaules gamines un mystérieux visage d’ange de Gozzoli! Ces grands yeux en cavernes, cette bouche ciselée, cet ovale de visage amaigri presque souffrant, s’il n’y avait l’entrain endiablé de son rire, cet Oreste, fils d’Agamemnon, qui met en rumeur les femmes et les hommes de Paris et tient béants tous les habits de l’orchestre, cette cantharide mauve de la reprise d’Offenbach, mademoiselle Eva Lavallière dans le rôle de Silly.
L’autre, la cantharide d’or, à la Scala, vers dix heures moins le quart, entre le répertoire trop connu de Fragson et les valses chantées de Paulette Darty, Polaire! l’agitante et l’agitée Polaire. Le petit bout de femme que vous savez, une taille douloureuse de minceur, mince à crier, mince à se briser dans un corsage étroit jusqu’au spasme, la plus jolie maigreur! et dans l’auréole d’un extravagant chapeau de gommeuse, un galurin orange empanaché de feuilles d’iris, la grande bouche vorace, les immenses yeux noirs, cernés, meurtris, bleuis, l’incandescence de prunelles, l’éperdue chevelure de nuit, le phosphore, le soufre et le poivre rouge de cette face de Goule et de Salomé, qu’est l’agitante et l’agitée Polaire!
Mais cela n’est rien. Quelle satanée mimique, quel moulin à café et quelle danse du ventre! Haut troussée de jaune, gantée de bas à jours, Polaire gambille, se trémousse, frétille, balle des hanches, des reins et du nombril, mime toutes les secousses, se tord, se cambre, se cabre, tortille du..., fait des yeux blancs, miaule, pâme et... s’évanouit... et sur quelle musique et sur quelles paroles!
La salle, figée de stupeur, en oublie d’applaudir. Seuls, les vieux messieurs enthousiasmés rappellent.
Hildebrand, Hildebrand Com t’es excitant! Tu joues toujours dans le vif! Ah r’dis-moi ton motif!
La cantharide d’or et la cantharide mauve, mademoiselle Lavallière et mademoiselle Polaire.
«Quand les peuples sont blets, les mouches s’y mettent.»
_Mercredi 29 novembre._--Les défenseurs de la République. M. de Galliffet, dont le sabre protège en ce moment les hauts faits de la Haute-Cour (suppression de témoins, escamotage de plaidoiries et tout ce qui s’en suit), n’eut pas toujours en odeur de sainteté le régime auquel il doit son portefeuille. --Au beau temps où il était encore dans l’active et d’opinion monarchiste, étant à la division de Lille, il lui arriva de donner une fête et de réunir, avec la haute société de la ville, les autorités, celles de la mairie et de la préfecture, voire même un peu de menu fretin du conseil général et des gros bonnets électoraux...: situation oblige. Vers les minuit, un des maîtres d’hôtel vient prévenir en catimini le général qu’il n’y a plus de champagne à l’office: les sommeliers sont dépourvus, le buffet à sec; et l’homme ajoute même qu’on ne peut plus compter sur la citronnade ni sur la marquise, tout a été bu.
Alors le général, en stratégiste habitué à tourner la défaite et même à la changer en victoire: «_Plus de champagne! Qu’on dise aux musiciens de jouer la_ Marseillaise_: les gens propres s’en iront. Resteront les muffes, on leur donnera de la bière._»
Les muffes! le général leur avait déjà donné du plomb, mais c’était quelque vingt ans avant.
_Samedi 2 décembre.--Date lilia._ Mademoiselle Masteaux à l’Opéra-Comique. Qu’elle est douce et reposante à regarder et quelle rosée aux lèvres, après le poivre de Cayenne et la rascasse de mesdemoiselles Polaire et Lavallière, la frêle et blonde Angiola du deuxième acte de _Proserpine_! Quel charme contenu dans le geste, et la candeur de ses paupières baissées, et la candeur plus touchante encore de ses larges yeux grands ouverts, le charme de cette démarche glissante, la pureté délicate de ce profil et la suave, la délicieuse figure du Pérugin donne là mademoiselle Masteaux dans la petite novice amoureuse de la partition de Saint-Saëns.
Et quelle voix! _une voix à vous ravir au ciel_, comme le chantonne à mi-voix Squaroca, le Saltabadil aux gages de Proserpine, et c’est l’ensoleillé décor du cloître, sa charmille découpée en formes de couronnes et de croix, les ébats des petites novices sous l’indulgente surveillance des nonnes, les toits de tuiles d’une romantique Florence, et, à la grille du porche, poussée par les mendiants et les éclopés de la ville, toute la troupe des miséreux auxquels Angiola et les nonnes distribuent si gentiment du pain et des soupes, aux sons de quelle prenante et magistrale musique!
Cette partition de Saint-Saëns, comme elle nous repose aussi des vulgarités de la _Prise de Troie_ et de certaines longueurs, mais si métaphysiques des duos de _Tristan_! Quelle plénitude de force et quelle abondance d’inspiration, et puis madame Nuovina a de si splendides épaules et M. Isnardon de si belles jambes! Que ne puis-je en dire autant de celles de M. Clément! Tous trois ont d’ailleurs de la voix, de très belles voix et rossignolent à miracle.
_Date lilia._