Poussières de Paris

Part 13

Chapter 133,776 wordsPublic domain

Vous le saviez donc, perfide, que vos Pall-Mall étaient le pain de mon exil et l’aliment de ma solitude, que je n’en ai pas manqué un depuis mon départ et que je trouverais votre souvenir indulgent! J’ai lu vos appréciations sur Tim, le Tim de la _Vie Parisienne_, au bord d’un torrent de l’Himalaya,--le coolie qui m’apportait mon courrier m’a rencontré par hasard au retour d’une visite à un glacier; j’ai immédiatement donné votre nom à un pic, c’est une distraction que je m’offre dans ces régions peu connues. Elle est sourcilleuse... J’ai lu avec joie l’article de Paul Adam sur vous, et avec trouble votre mention de la scène à faire de Max dans _Héliogabale_; j’ai mille fois été sur le point de vous écrire, je vous ai fait des vers! La preuve, les voici. Je comptais les envoyer au _Mercure_.

En tout cas, je voulais vous parler de la traduction de Kipling que j’ai faite avec Fabulet. Le second volume paraît dans quelques jours, on vous l’enverra comme on a fait du premier. L’avez-vous lu? Je ne pense pas, car vous auriez éprouvé le besoin d’en parler; en tout cas vous allez prendre le second et lire une seule nouvelle que je recommande à votre admiration: elle s’appelle _le Miracle du Purun-Bhagat_. Faites cela pour moi, je ne suis pas inquiet de ce que vous ferez ensuite. Entre parenthèses, le premier livre de la _Jungle_ est à sa huitième édition. Mais assez sur ces jungles-books, dont je ne vous parlerais pas tant si je ne les trouvais si conformes à votre génie.

Vous allez donc à Venise, homme heureux; j’y ai passé, il y a trois ans, quatre mois inoubliables. Je logeai Palazzo de Mula, sur le Canale Grande, un vieux logis du quatorzième siècle avec une vue extraordinaire; je voyais une église par jour et j’avais une grande passion à Padoue, tous les dimanches, la passion et moi, nous explorions la Vénétie: Chioggia, Este, Trévise. Vicence, où j’ai passé une nuit de toutes les nuits... J’ai peur que ceci vous arrive trop tard; mais rappelez-vous d’aller voir à Arquâ, dans les monts Euganéens, la maison et le tombeau de Pétrarque. Shelley passa un hiver tout près, et, si vous le demandez, on vous montrera, sur le registre, les noms de Byron et de la Giuccioli. Le vin d’Arquâ est exquis.

Une autre chose adorable à Venise et que personne ne connaît, c’est l’île de San Francesco del Deserto.

C’est là que saint François d’Assise fit le miracle des oiseaux. Vous la trouverez entre Murano et Torcello (vous connaissez Torcello, naturellement). Sentinelles extrêmes de la lagune vénitienne; deux couvents: Saint-Georges-des-Algues et Saint-François-du-Désert... Cher pays! Que vous dire de celui-ci? J’ai laissé mes chevaux ici, il y a quinze jours, à cause de l’impossibilité des chemins, et je reviens hier, ayant fait trois cent soixante kilomètres à pied, sans un jour de repos, par des passes de cinq mille mètres et sur des monts de six mille, le tout culminant dans le panorama de deux glaciers: l’un, le Biafo, le plus long du monde; l’autre, le Baltoro, dominé par quatre ensembles de pics de huit mille mètres, à l’Ouest et au Sud, tandis qu’au Nord se dresse la seconde cime de l’Himalaya et de la Planète, à près de dix mille mètres dans le ciel. Au loin, c’est la Chine. Toute arithmétique ne vous dit peut-être pas grand’chose, mais vous auriez été comme moi ravi de voir un spectacle certainement unique sur ce globe dreyfusard.

Et quelle vie, cher ami! quelle glorieuse et libre vie nomade parmi de la Beauté toute neuve--qui se donne pour la première fois!

Je pars après-demain avec toute ma caravane pour le Ladakh, le vrai Petit-Thibet bouddhiste, le pays des Lamas-Rouges, le long de l’Indus, à travers des districts polyandres. Je regagnerai le Kashmir dans six semaines, après trois mois en tout de cette vie inimitable; puis je verrai le Sud de l’Inde et Java, d’où je rentrerai peut-être au printemps si l’Affaire est finie, remettant le Pacifique à plus tard.

Je veux un de nos soirs de faubourg et d’absinthe,

afin de vous parler d’Asie et d’en rêver avec vous, et je serai plein d’entrain à notre prochain dîner.

Adieu, soyez heureux et répondez-moi, si vous pouvez.

Votre Robert D’HUMIÈRES

_Mardi 31 octobre._--Nouveau-Théâtre, pendant le deuxième acte de _Tristan_. --Eh bien! non, je ne suis pas mûr, dussé-je encourir les foudres de M. George Vanor! Les térébrances, les vibrances, et les piétinements sur place, les reprises et les surprises de cet interminable duo d’amour qui n’aboutit jamais, ces efforts vers une explosion attendue, oh combien! à travers tant d’accords, tant de cris et de phrases torturés par le même leitmotiv, tout cela me donne la migraine, et la Litivine a beau être admirable (cela est convenu et j’en conviens), la métaphysique même de cet amour passionnément allemand me dépasse et surpasse, et j’en arrive à oublier les délicieuses sonorités de la chasse du roi Mark et la nostalgie mélancolique de ces appels de cor dans la nuit, et j’aspire avec une impatience de neurasthénique, atteint de claustrophobie, à la chute du rideau pour pouvoir sortir.

Oui, je sais, le premier acte est un chef-d’œuvre; la chanson du matelot dans les vergues: «O fille d’Irlande», tout le récitatif d’Iseult racontant à Brangiane sa haine et son amour, le chant de guerre de Kourvenal, les bruits de mer et de cordages de l’orchestre, tout cela est merveilleux et formidablement génial; toutes les phrases du breuvage, surtout, et le grésillement orchestré du philtre, quand son ardeur monte et flambe dans le cœur des deux amants pour éclater en cris de stupeur et en aveux enivrés sur leurs lèvres, tout cela est incomparable et sans précédent dans le monde musical; mais, Dieu! que madame Brêma est insistante et lourde, comme elle appuie sur tout ce rôle de suivante tragique! Avec quelle pesanteur elle joue à l’avant-scène, empiétant sur le rôle d’Iseult, qui devient sa rivale pour un spectateur non averti! Qu’elle est Allemande, bon Dieu! et d’un art massif et cruellement voulu! C’est une fatigue de suivre son jeu figé dans de longues attitudes, un surmenage que de l’écouter prendre toujours sa voix d’en bas et d’en racler, pour ainsi dire, les motifs de la partition.

Et puis, vraiment, il y a trop de chauves-souris dans cette salle. D’où sortent tous ces bandeaux plats que je n’avais pas revus depuis les premières de l’_Œuvre_, ces faces blêmes de maîtresses d’esthètes, ces grosses dames en tuniques grecques et ces jeunes gens haut cravatés et colletés de velours comme autant d’Alfred de Musset? L’atmosphère est lourde de snobisme, de germanisme, de piquardisme et fleure l’encens raréfié des petites chapelles. Comme je suis loin du soleil et de la brise du large! Et puis cette sensation atroce de se sentir encagé dans son fauteuil d’orchestre et de ne pouvoir sortir sans faire scandale, cela est vraiment au-dessus de mes forces. Dans les couloirs, on se congratule et l’on se pâme. Je ne suis pas au diapason de toutes ces extases, je ne suis plus Parisien.

_Deux habits noirs près de moi._ --Heureusement que nous allons avoir la _Prise de Troie_, à l’Opéra; c’est la réponse de Gailhard à Lamoureux. Vous rentrez pour le troisième acte? --non, j’ai vu les têtes, ça me suffit. Venez-vous au Cirque Medrano voir la demi-finale des luttes? --Oui, allons voir les lutteurs.

_Mercredi 1er novembre_. --La Toussaint, le _Monument aux Morts_, le Bartholomé, au Père-Lachaise; les chrysanthèmes, la visite aux cimetières, tous les clichés connus.

En pleut-il, des sonnets, depuis le commencement de la semaine, sur le frissonnant défilé d’humanités de Bartholomé! Les vers s’y mettent déjà comme à une très vieille gloire, et c’est comme une décomposition de plus dans ce cimetière, que tous ces alexandrins s’attaquant aux nudités épeurées et plaintives du Maître de la Mort.

Je n’irai pas le voir aujourd’hui.

Les chrysanthèmes! Combien de premiers-Paris de ce matin ont leurs _marginalia_ encombrées de ces fleurs, fleurs d’imprimerie tant que cela en dégoûte. Leur odeur amère emplit toute la pièce où je m’attarde à relire dans la _Route d’Emeraude_ le chapitre neigeux et frais de _Gésina_. _Gésina_, après la cantharide et l’odeur de venaison et d’orange des pages brûlantes de _Siska_! Devant moi, comme pour réhabiliter les fleurs dépréciées par l’actualité du jour, triomphent les dernières photographies de Cora Laparcerie gaînée dans une étroite robe ramagée de fougères et que coiffent, comme un jeune Gismonda de deux énormes touffes de chrysanthèmes, deux temporaux de fleurs qui la font hiératique, Japonaise, et telle une idole, mystérieusement attirante dans sa nudité souple jaillie d’une robe feuillagée et bruissante.

Une autre femme de théâtre m’apporte le mot de la journée: Eugénie Nau, qui part le soir même pour Bruxelles et vient m’annoncer son engagement à la Porte-Saint-Martin, dans la reprise des _Misérables_; elle doit y créer le rôle d’Eponine, la petite prostituée résignée et éprise de Marius à côté de Berthe Bady, la Bady de _Lépreuse_, de _Ton sang_, dans l’inoubliable figure de Fantine. Mesdemoiselles Eugénie Nau et Berthe Bady, deux engagements dont on ne peut que féliciter la direction Coquelin.

Eugénie Nau revient du Père-Lachaise où elle a voulu voir le monument de Bartholomé. La foule y était grande et parmi les curieux des gens de lettres et de théâtres affluaient; je m’informe des noms et comme Nau me cite entre autres une antique gloire de Cythère, comme je me récrie et clame: «Mais que pouvait bien faire ce vieux débris au Père-Lachaise? C’est très dangereux à son âge de s’aventurer là-dedans: les gardiens auraient très bien pu l’empêcher de sortir!» Nau, qui a de la littérature: «Bah! elle venait rafraîchir ses souvenirs; elle doit bien en avoir quelques-uns au Père-Lachaise, collaborateurs ou victimes au jardin des Complices!»

_Dimanche 5 novembre._--Dans la féerie tout en or du parc de Saint-Cloud, par le plus beau dimanche de ce fol automne, déjeuner à la Faisanderie, chez Ringel d’Illzach, dans l’ancien pavillon des gardes des chasses de l’empereur, qu’occupe maintenant, toute l’année, le sculpteur de la _Perversité_ et de la _Marche de Rakovski_.

Ringel, l’homme des cires peintes et modelées à la manière florentine et des transparents masques de verre, le Benvenuto Cellini des veillées légendaires, le pistolet au poing, autour d’une de ses œuvres proscrite par les tardives pudeurs d’un jury (les artistes n’ont pas oublié la si amusante épopée de la garde montée par lui autour de sa _Perversité_ de 1878); Ringel, dont Gustave Coquiot vient dans la _Presse_ de camper, il y a quinze jours, la curieuse et vivante silhouette de praticien aux gestes agiles de clown, attentif et léger; Ringel s’est fait aujourd’hui paysan, et, en dehors des cinq heures passées, par jour, à son atelier de la rue Chardon-Lagache, à Auteuil, vit retiré, toute l’année, dans les hauteurs de Garches, sur la route de Marnes, à l’ombre des futaies du vieux parc impérial.

Plus de soirées au théâtre, plus de descentes aux parlottes littéraires du _Napolitain_ ou de la _Nouvelle-Athènes_, plus d’apparitions aux premières, plus de visites aux expositions des rues de Sèze et Le Peletier; Ringel se couche maintenant à neuf heures et se lève à l’aube, boit le lait de sa chèvre et mange les œufs de ses poules, et, robuste, musclé et svelte, rissolé par le grand air, l’allure d’un Velasquez dans son velours bleu déteint de compagnon charpentier, mène l’existence d’un sage loin des fumées et du fumier de Paris.

Ses masques le consolent des visages qu’il ne voit plus, et la souple nudité de ses statues, de l’horreur des bedonnantes et quadragénaires célébrités de nos boudoirs.

Et c’est une joie de le voir, dans la lumière attiédie de cette belle journée, accueillir les arrivants dans sa châtellenie des bois, d’une bonne poignée de main cordiale, les asseoir à table et, chaleureux et gai, présider ce déjeuner de plein d’air dans ce décor lumineux de pelouses aux tons roux et de futaies dorées.

Il y a là Coquiot, l’ami du maître, le Coquiot des _Bals publics_ et des _Dimanches parisiens_; Odette Valéry, étrangère et étrange avec ses larges prunelles d’agate et son torse moulé dans un étroit corsage, échancré sur un cou rond et fort de jeune empereur romain, Odette Valéry et sa croupe mouvante, «la croupe du roi de Thune», chuchote un des convives. --«J’y voudrais boire», ajoute un autre. Il y a aussi Rose Demay et son profil de Gavroche, Rose de Paris et même de faubourg, si Odette est d’Athènes; et puis des sculpteurs, des poètes, tous grisés de soleil, d’odeurs de feuilles et de liberté, avec, dans le regard, la joie de tant de beauté apportée là par les femmes.

Et, comme on boit chez Ringel une eau merveilleusement fraîche et pure, l’ivresse gagne toutes les têtes et chacun cause, et s’excite, et divague. --Regardez-moi ces branches défeuillées, leur effet sur ce ciel tendre, une agate arborisée, n’est-ce pas, l’on dirait? Est-ce assez fin? --Et les toits rouges de Garches dans la rouille des collines, quelle aquarelle, comme ça se compose! --Et les yeux d’Odette, ces yeux de pierre dure, et le calme robuste de cette chair froide, comme on sent qu’elle est de la race des statues, la belle race! --J’aime autant l’absinthe battue de Rose Demay. --Une mominette, elle est d’une jolie meurtrissure; et regardez-moi ces traînées d’ouate rose dans ce ciel bleu et frais! --Est-ce assez convalescent? Vous ne regrettez plus les ciels du Midi? --Ah! le Midi, c’est une autre note, il y a plus de plastique dans les choses et dans les êtres; ici, il y a plus d’art. --A propos, vous avez vu le monument de Bartholomé? --Oui. --Ça vous enchante? --Moi, je trouve ça de la cire fondue: les hanches coulent et fluent, les torses sont poitrinaires, les deux figures qui entrent au tombeau ne sont pas du nu, ce sont des mannequins; mais c’est de la sculpture poétique, il y a des intentions dans les poses, du sentiment dans les groupes. Ça fera très bien, réduit au centième chez Barbedienne, ça se vendra à cent mille aux Anglais Cook de l’Exposition. --Vous êtes sculpteur, monsieur? --Oui. --Pourquoi demandez-vous cela? --Pour en avoir la certitude. C’est comme moi, je trouve Leconte de l’Isle très inférieur, mais il est vrai que je suis poète. --C’est une leçon? --Non, un constat. --Vous avez désolé Coquiot, c’est un fervent de Bartholomé. --Bartholomé, Mercié, Falguière, je n’admets que Rodin. --Et Ringel, puisque vous êtes chez lui.

_Lundi 6 novembre._--Casino de Paris, dans une loge, trois habits noirs; ils causent. --C’est bien l’endroit le plus terne de Paris. --Mais les femmes y sont jolies. --Angèle Héraud surtout, n’est-ce pas! Elle a fini de danser? Je te crois. Moi, je viens toujours ici après le ballet. --Ne pleurez pas, vous allez la voir, l’Autre, dans ses danses grecques modernes. Modernes est de trop, elle est de tous les temps.

Ton corps est un beau fruit dont la saveur enivre, Ta croupe est une coupe où je veux boire encor, Ton aisselle est un vase aux ciselures d’or Où la sueur d’amour met comme un goût de cuivre. Viens!

--C’est chaud. --Et mérité. --On mérite toujours ce qu’on inspire. Le malheur est qu’elle ne danse pas. --Comment? --Voyez le programme, c’est Labounskaya qui la remplace. --Cette grosse Charlotte russe! Ah! non, cette meringue à la crème à la place du sorbet au raki que j’espérais déguster, ce n’est pas de jeu; et puis, il y a son danseur, avec un nœud de satin sur le ventre, tantôt vert, tantôt rose et bleu de ciel! Cet arc-en-ciel enrubanné ne me dit rien qui vaille. Partons, allons à la fête de Montmartre. --Mais il y a le Championnat, restons pour les lutteurs. --Je ne les aime que dans les foires, dans la sciure de bois, au claquement des toiles, dans le brouhaha des parades. Il faut l’ambiance des foules, et des foules de faubourgs à ce spectacle de force. Ici, ils ont un air lavé et postiché d’athlètes pour femmes du monde. Allons plutôt les voir au cirque Medrano ou chez Marseille. Il tombe justement une petite pluie fine qui complète tout à fait Montmartre. A propos de Montmartre, vous avez manqué un beau spectacle au lion de Belfort. --? --Chez Juliano, la Goulue, en coquetterie avec une panthère, _une passion au Désert_, oui, la nouvelle de Balzac présentée au public par l’ex-danseuse du Moulin-Rouge. --Non. --Si. --La Goulue se couchait tout entière sur la bête affalée dans sa cage et la bouche de la femme entrait dans la gueule du fauve; et la bête pâmée, les paupières appesanties, les prunelles luisantes, s’étirait et râlait sous le baiser humain. Mais la police est intervenue. --Et l’on a fait cesser le spectacle. --Et Béranger continue à présider le Sénat; il n’y a plus de plastique en France.

_Mercredi 8 novembre._--A l’Opéra pendant le deuxième acte de _Salammbô_, dans une loge: --Je ne retrouve plus du tout l’opéra de Reyer. --Vous ne prétendiez pas retrouver le Flaubert! --Vous dites des bêtises: Flaubert s’écoute et Reyer s’entend. Mais, du moment qu’on avait accepté le massacre du roman à la scène, je croyais trouver des décors et une interprétation. --Mais ça vous avait plu, la première? --Oui, avec Sellier dans Matho et Caron Salammbô. Mais Bosman dans la fille d’Hamilcar, et Lucas dans le Libyen, c’est mieux chanté au théâtre de Toulouse. --Mieux joué surtout, car Bosman a de la voix. --Oui, c’est une bonne utilité et la première des seconds rôles, parfaite dans l’Hilda de _Sigurd_; mais elle n’a ni la ligne, ni le caractère pour jouer la sainte Thérèse carthaginoise qu’était Salammbô. --Ah! dame, quand on a vu Caron! --Qui n’avait qu’un geste, mais qui le déployait si bien. --Et puis, l’orchestration me paraît d’un maigre! --Ah! ce n’est plus du Wagner. --C’est un fait. Quand on a entendu _Tristan et Iseult_, si dure qu’en soit la partition, on ne peut plus entendre d’autre musique. --Vous y venez donc? Je vous croyais rétif à Wagner? --Moi, c’est-à-dire que je le sens trop pour l’écouter sans fatigue. C’est la musique élémentale par excellence: cela vous prend comme le bruit du vent ou la plainte de la mer. Wagner, c’est la voix même de la nature, et les autres c’est le langage des instruments. On ne supporte pas un ouragan comme un solo de flûte; les sonorités de Wagner m’enchantent, me ravissent et m’accablent; je sors de là anéanti comme d’une grande débauche, et les grandes débauches sont toujours suivies... --De déperdition de forces nerveuses, nous le savons. --Oui, offrez-vous ma tête, mais je vous soutiens que ceux qui prétendent admirer et saisir une œuvre de Wagner à la première audition, mentent effrontément par pose et par chic: c’est de la mélomanie de snobs, de la prétention d’imbéciles en mal d’intellectualité. On se décerne ainsi des brevets de facultés supérieures. Ce sont comme les clichés de justice et d’humanité en cours dans le monde des écrivains déclassés, ces petites déclarations d’immortels principes vous ouvrent toujours la porte d’un grand salon juif, et l’on passe même parfois à la caisse auparavant. --Pas d’allusion, la musique adoucit les mœurs. --Et la basse-cour apprivoise les oies. --Si vous parlez de Béranger!

_Jeudi 9 novembre, 10 heures du soir._--A la fête de Montmartre. --Entré chez Juliano, moins pour ses lions que pour la Goulue et la légende de sa panthère. C’est avec des lionnes qu’opère maintenant l’ex-étoile des bals de Montmartre, mais prudemment, en tenant toujours à distance, avec la fourche du belluaire, son quatuor de fauves engourdis. La Goulue, grasse à faire craquer le maillot qui la moule, évolue dans l’ondoiement d’une traîne de satin vert chou-fleur attachée à sa trousse; c’est aussi brutalement laid que possible, mais d’une laideur canaille qui eût enchanté Rops. La séance finie, je m’informe auprès de la dompteuse de la panthère qu’elle aimait. --Ne m’en parlez pas, m’est-il répondu, je l’ai perdue, on me l’a empoisonnée. Des jaloux! --Des jaloux! Un homme ou une femme? --Les deux!

Et sur cette réponse byzantine, qui symbolise bien cette fin de siècle, la Goulue fait volte-face et s’en va.

Dehors, des boniments: le Musée des horreurs, le Pétomane, Alfred Dreyfus dans sa prison.

_Mardi 14 novembre._--De _Prométhée_ à madame Aubernon. L’annonce d’un _Prométhée_ au théâtre des Arènes de Béziers ne laisse pas que d’inquiéter les organisateurs des représentations d’Orange. Si M. de Max y incarne la figure héroïque du légendaire allumeur de feu, ce ne sera pas la faute de la dynastie des Mounet qui ont fait tout au monde pour y jouer Œdipe. Aujourd’hui, c’est M. Paul Mariéton, le félibre des félibres, qui essaie d’organiser une semaine du Midi en essayant de faire coïncider à huit jours de distance les représentations d’Orange et celles de Béziers. Et puis, il y aurait, paraît-il, encombrement de _Prométhées_ sur la place; M. Mariéton en a lui-même deux dans son lot de manuscrits: un de M. Lionel des Rieux, un de M. Grandmougin, et un autre enfin de M. Pedro Gailhard, musique de Vidal, sans parler d’un autre _Prométhée_ sur le métier. _Prométhée_ serait-il un article de province? Et sur ce mot de province, Paul Mariéton, ce Provençal de Lyon, m’en raconte une bien bonne sur cette chère madame Aubernon.

L’aimable femme, madame Geoffrin au petit pied qui croyait régenter la cour et la ville, affectait des ignorances un peu impertinentes pour tout ce qui n’était pas Louveciennes et Paris.

Nul n’aura de l’esprit que nous et nos amis.

Hors de son salon, pas de salut: hors de Paris, pas d’Académie, et madame Aubernon, c’était l’Académie. Un soir qu’elle était en verve autoritaire: «La province, mais qu’est-ce que c’est que ça?» disait-elle à Mariéton, et l’ami de Mistral, avec son plus gracieux sourire: «Mais la province, madame, c’est votre salon.» Mariéton n’y remit jamais les pieds. «Mais, veut-il bien ajouter, je suis le seul des gens qu’elle a reçus qui ne l’ai pas mise en livre ou au théâtre. J’ai dîné chez elle sans jamais en rien écrire: les autres ont eu plutôt des digestions bruyantes.»

_Mercredi 15 novembre._--Dix heures, à l’Opéra, la _Prise de Troie_. Après le deuxième acte, propos de couloirs. --Moi, je trouve ça pompier, oh! mais pompier en diable! --Vous êtes difficile: la douleur d’Andromaque est une page. --Et puis, il y a les bras de mademoiselle Flahaut. --Destinée tragique que la sienne, c’est la première fois qu’on l’applaudit et elle ne chante pas. --Succès de mime pour un contralto. --Oui, elle chante avec ses bras, et cela constitue une très belle voix de théâtre, mon cher. C’est la statue de la Douleur même qu’elle donne là dans Andromaque. --Vous y reviendrez? --Je reviendrai. --Pour les lutteurs? --Vous êtes absurde, il y en a cinquante tous les soirs au Casino de Paris, et sur les six qui sont en scène, il y a trois modèles pour ateliers. --Vous les connaissez? --Je puis même vous les nommer: Bibi Poirée, de l’atelier Rochegrosse; Eugène Lorrain, de l’atelier Gérôme; Quéniat... --Inutile, je ne sculpte pas... et Crest, de l’écurie Lebaudy. --Ne parlez pas si haut, Malvina Brach est là, et Crest est son modèle.