Part 12
Et Déjanire!... L’angoisse et l’ardeur mal contenue de l’épouse répudiée et amoureuse encore, retirée à l’écart et figée dans l’attente du prodige, cette immobile et passionnée statue de deuil que donne alors Laparcerie, toute voilée de crêpe noir, telle une aurore sous une nuée, et muette et droite, et comme raidie dans du silence et de la douleur!
L’inoubliable et saisissante figure de bas-relief et d’éternité qu’atteignent là la grandeur et la simplicité de son attitude: une des plus belles choses que j’aie vues, jamais au théâtre, en vérité, et tout à l’heure, quand, dévoré par le feu de la tunique empoisonnée, Hercule, la poitrine saignante, hurlera, tonnera de douleur, et essaiera en vain de l’arracher de ses épaules, avec des meuglements de taureau; en vain, au milieu de l’épouvante du peuple et la colère des dieux, Déjanire se traînera-t-elle, éperdue, auprès de l’Héraclide agonisant avec des cris d’horreur et de détresse; en vain quand le bûcher libérateur s’enflammera, aura-t-elle, pour tomber poignardée dans les bras de ses femmes, des grâces et des affaissements de colombe blessée, rien n’effacera, rien ne pourra effacer l’impression de grandiose et d’esthétique par elle atteinte, au moment où, muette et voilée, la reine de Calydon attendait l’arrêt même de son sort!
«Saint-Saëns! Saint-Saëns! Castelbon de Beauxhôtes! Castelbon de Beauxhôtes!» Ce sont toutes les arènes en délire, les douze mille spectateurs des gradins, debout, les bras tendus, les paumes retentissantes, qui acclament et réclament à grands cris et le musicien de _Déjanire_ et l’organisateur, l’homme d’initiative, et d’enthousiasme et de foi artiste à qui Béziers est redevable de ce spectacle, M. Castelbon de Beauxhôtes, l’âme et l’impresario de ces représentations, le Biterrois qui, le premier, en eut l’idée, demanda la pièce à Gallet, la partition à Saint-Saëns, sut réunir les fonds, chercher, amener les artistes, commanda le décor unique à Jambon, et de tous ces éléments divers fit l’ensemble prodigieux qui fait aujourd’hui de Béziers une sorte de Mecque artistique, un pèlerinage national de Beauté, la rivale d’Orange, un Bayreuth français.
«Bravo, Saint-Saëns! Bravo, Fauré! Castelbon sur la scène! Vive Castelbon!»
On crie, les chapeaux volent, on tapage, on acclame; des spectateurs envahissent la piste.
Quel enthousiasme! Oh! c’est beau, le Midi! Dans le toril et les écuries convertis en coulisses, un peuple de figurants se rhabille; des choristes demi-nues s’enfuient ou plutôt s’envolent dans un frisson de tuniques et d’étoffes... Cela sent la sueur, le fard, l’œillet et l’orangeade; un relent de sang s’y mêle d’une âcreté fade: nous traversons la place où l’on achève les chevaux, _lo matadère_. Ces baraquements de planches: les loges des artistes. Ici, Laparcerie; ici, Segond-Weber; ici, Dorival, Hercule; plus loin, Beryl; là, Odette de Felh, très allurale Phénice. Une des loges s’entr’ouvre: un bras nu, un coin d’épaule de femme, une voix. «Apportez-moi un poète.» Un poète, mais oui. Autre entrebâillement de porte, autre demi-nudité entrevue, une autre voix: «Qu’on m’envoie un poète.» Encore un poète... Mais il en pleut donc? Le fait est qu’ils pullulent. Il y avait Congrès, hier, en l’honneur des fêtes de _Déjanire_, et tout le Parnasse et tout le symbole du Midi ont donné: il en est venu de Lyon, de Toulouse, d’Agen, de Dax et de Marseille, toutes les jeunes revues du Languedoc et de la Provence ont dû, la soirée de la veille, déclamer leurs rimes au théâtre. Je reconnais et salue au passage Maurice Magre, Varenne, Louis Payen et Pol de Levengard... L’Odéon.
Autre loge, autre voix: «Il n’y a donc plus de poètes, ils sont déjà partis? --Je vous crois, Laparcerie les a tous dans sa loge, Laparcerie, «princesse de sang, de mort et de luxure», comme écrit en dédicace d’un poème enivré un poète qui certes la connaît mal ou ne la connaît pas.
Il prend Laparcerie pour Déjanire! Oh! c’est beau la jeunesse!
Dans les arènes, la foule s’écoule: devant un marchand de limonade, une femme est arrêtée avec un enfant. «Veux-tu faire une petite pompette?... combien le verre, monsieur? --Vingt centimes. --Et que vous ne la donnez pas, votre marchandise; donnez tout de même. (_A l’enfant._) Hé! mon joli miroir, et pompe donc, et ne le suce pas!»
Il me semble être à Marseille! Ah! le Midi! Les voitures regagnent au grand trot les allées; au loin les clameurs continuent:
_Vive Castelbon! Vive Saëns! Vive Fauré, Laparcerie!_
Et dehors il y a des couples beaux et sains, des gars découplés et rieurs, et de jolies filles en cheveux, attablés, et qui boivent; les vendanges ont commencé hier. Ah! comme nous sommes ici loin de Rennes, et des Labori, et des Picquart.
Béziers, noble cité, sœur des cités latines, Merci.
_Dimanche 3 septembre._--Toulouse, allées La Fayette. --Courses de taureaux à Bayonne: Frascuelo, Mazantini et toute la _cuadrilla_; à Luchon, le soir, concert aux Quinconces et embrasement de parc; à Bigorre, inauguration du buste de Roland, le chanteur campagnard: discours, déclamations de vers sur les Coustous et toutes les sociétés de musique de la ville; fête populaire et officielle; toutes les Pyrénées en joie, depuis Bigorre jusques au pays basque, et, comme de partout des lettres me sollicitent, je me terre prudemment en Toulouse et, faute du don d’ubiquité, me tiens coi. Et puis je me suis attardé à me laisser vivre en ce riche et joyeux pays de Biterre, et je ne suis plus au courant des journaux, je ne sais plus rien de l’odieuse Affaire.
Comme elles me rassurent et me confirment dans mon opinion première, la ferme attitude et les dépositions nettes et précises des généraux en réponse à la phraséologie vide et déclamatoire des témoins de la défense. Autant de plaidoyers individuels où chacun vient expliquer les motifs de ses tendances, exposer ses opinions, mais n’apporte aucun fait, aucune preuve: des hypothèses, des manuels de méthodes philosophiques et des redondances... quelle misère! et le déplorable défilé des officiers défroqués, et le comique des nullités prétentieuses de l’Ecole des Chartes; là-dessus, les questions insidieuses, les traquenards et les gestes papelards de Me Demange, «l’air d’un maître d’hôtel essayant de placer au conseil de guerre des morceaux douteux», et comme finale, les coups de tête ou plutôt de hure de Me Labori, le sanglier du Syndicat, fonçant sur les témoins de l’accusation, les défenses en arrêt, et essayant de culbuter dans le maquis de la procédure MM. du Breuil et de Cernusky; Labori, par son attitude, ses provocations et ses violences arrivant à charger encore son client, Dreyfus, devenu non pas sympathique, mais un objet de pitié de par la maladresse et l’arrogance de ses partisans!
Et les manifestations de la presse étrangère aux débats, je ne sais quelle dame Crarford réclamant la communication des pièces secrètes! Comme il apparaît maintenant dans son ensemble, le vaste complot ourdi depuis trois ans par les cosmopolites contre la France. Par quelles ramifications et quelles sapes profondes nos ennemis, réunis sur un terrain d’occasion, ont fait, depuis 94, un lent et sûr chemin! Comme il ressort maintenant clairement que Dreyfus n’a été qu’un prétexte, que le mal vient de plus loin et que la vieille haine européenne, en marche depuis les guerres de l’Empire, a saisi avec joie le motif offert par les juifs pour s’allier et marcher contre nous et nous ruiner par l’anarchie, et cela au nom de l’Humanité et de la Justice... la Justice de l’Europe, qui a assisté impassible aux massacres d’Arménie et laisse tous les jours égorgiller un peu plus l’Irlande sous la main de la Grande-Angleterre, notre amie de demain!
Et comme je sais gré à Maurice Barrès et à Jules Lemaître qui me donnent dans leurs articles un aperçu net et vrai de ce cloaque qu’est l’assistance du procès de Rennes, et, rares exemples d’écrivains au-dessus des influences salonnières et des ordres de banque du Syndicat, me permettent en les lisant de m’_éveiller en patrie_!
Dans l’air chaud et parfumé d’odeur d’absinthe et de vanille, une volée de cloches s’ébranle, annonçant la sortie des vêpres; la foule sort des églises; c’est l’heure de retourner admirer à loisir la nef vide de Saint-Sernin.
_Mardi 4 septembre._--Bigorre. L’heure du courrier: une lettre de Saint-Gervais-les-Bains, Saint-Gervais-Savoc, Saint-Gervais la catastrophe.
«Ne conseillez jamais, même à votre pire ennemi, de venir à Saint-Gervais... C’est mortel. Pas la moindre distraction, pas le moindre casino, pas le moindre journal! On est ici d’un arriéré invraisemblable. Ni l’établissement des bains, ni l’hôtel des Bains ne sont abonnés à une seule feuille parisienne, et il faut se précipiter le matin à la gare et se battre pour se procurer un numéro du _Petit Journal_ ou du _Lyon républicain_. Quant au _Journal_, au _Figaro_, au _Gaulois_, ignorés ici complètement... Que dites-vous d’une station pareille par ce temps où les nouvelles sont si palpitantes? Et quel établissement! L’autre jour, on nous a refusé la douche faute de linge. On n’a pas de peignoir de rechange, et quand il pleut par malheur, le linge ne pouvant sécher d’un matin à l’autre, il faut s’en passer. A l’hôtel des Sapins, qui est le premier d’ici, pas de meubles: un lit, une petite commode, une table de nuit, et c’est tout. On ne sait où fourrer ses affaires, et les vêtements restent empilés dans les malles. Et quel triste public de baigneurs! Un tas de bonnes familles de province, pas de jeunesse, pas de femmes: rien que des vieux malades ou des trôlées de nourrices et d’enfants! Pas le moindre visage de connaissance; c’est d’un bourgeois à faire frémir: un tas de merciers et d’épiciers de Toulouse, de Genève et de Lyon. La grande distraction, ici, c’est de se donner des surnoms: à la table d’hôte, nous avons Don Quichotte, Sancho Pança, Cyrano et Louis XIV (une vieille femme qui rappelle à s’y méprendre un profil de cire de la chambre à coucher de Versailles.)
Si pourtant, la famille de Cassagnac, la mère et les deux fils, deux grands gaillards bruns et découplés, tout le portrait de leur père, accompagnés d’un père jésuite dont ils servent la messe à tour de rôle (le fleuret et l’autel!). Nous avons aussi la comtesse de Kergolay, qui vit seule et retirée, ne parlant à personne; le docteur Roustan de Cannes, aimable, parisien et causeur.
Ah! j’expie cruellement les orgies de coquillages de notre dernier séjour à Venise... Il y a un an, vous souvenez-vous, comme c’est déjà loin! Vous y retournez, vous... Heureux mortel. Mais au moins, en Bigorre, vous soignez-vous?
J’ai reçu une amusante lettre de Biarritz, de notre amie miss Flarck... Il paraît que Rennes ne possède pas toutes les petites vérités en marche, et le golfe de Biscaye en réunit quelques-unes, tout un lot de jolies syndiquées qui clament et proclament l’innocence de Dreyfus et la divinité de Picquart. Ils sont tous divins, dans l’ineffable parti: Picquart est divin, Sarah est divine, Réjane est divine aussi. Avez-vous remarqué que tous les comédiens sont dreyfusards? Il y a dans cette affaire un côté théâtral, une atmosphère de mélodrame et de complot ourdi qui les enchante et ravit: le parfum des coulisses; mais le Labori est leur maître à toutes et à tous. Quel tempérament et quelle science des effets dramatiques! C’est un grand acteur pour le boulevard du Crime; malheureusement, il retarde, son jeu est démodé; trente ans plus tôt, il eût été le cabot idéal. Excellent en 1860, pour l’année 1899 il a forcé les effets: c’est l’homme qui rate... et qu’on rate.
Et les arrestations et les perquisitions gouvernementales, qu’en dites-vous? Ces gens-là feront partir les fusils tout seuls. A ce propos, croyez-vous à la balle de Labori?
_Gerde près Bigorre, 14 septembre._--«Kill d’Herodo»--fils d’Hérode... Des gars en béret, au cours d’une querelle, viennent de se lancer l’injure à la tête: «Kill d’Herodo», fils d’Hérode... L’invective, passée dans le peuple et le dialecte, est fréquente de Saint-Bertrand de Comminges à Bayonne, dans la Bigorre et le pays basque... le souvenir d’Hérode est encore vivant dans ces montagnes. Salomé y vécut.
«Elle suivit ses parents à Rome et partagea leur exil dans les Gaules. Le voyage sur mer l’attrista. La manœuvre des voiles l’inquiétait. Les splendeurs de la capitale de l’empire, les hommages que lui attirait sa grâce étrange et le bruit de ses aventures qui l’y avait devancée, ne dissipèrent point sa mélancolie.
»Près de Lyon, l’âpreté du paysage lui fut une souffrance. Les voies blanches qu’on venait de construire, le fleuve glauque bouillonnant, les plaines rases et la nudité des collines lui faisaient regretter la mollesse des campagnes d’Orient, et elle s’affligeait d’être éloignée du pays des grenadiers, des palmes et des cèdres qui versent une ombre transparente... Ses regards tournés à l’Est devinaient, au delà de cette nature sèche, les longues fleurs rouges et les digitales pareilles à des flammes qui, là-bas, figuraient sur les murs des cités, d’héroïques incendies, et le scintillement des rivières qui s’écoulaient sans hâte vers des lacs tranquilles... Elle cherchait en vain un attrait chez les hommes: les yeux d’acier des Gaulois la glaçaient.
»En Espagne, elle se sentit moins étrangère. Le Tétrarque disgracié s’était établi dans une province méridionale de la Péninsule. Elle y retrouva quelques souvenirs de la terre bien-aimée, dans les feuilles larges des plantes, l’haleine des orangers, les plantations symétriques d’oliviers, l’ondulation des champs de maïs. La peau brune des habitants, leurs yeux sombres, une préférence pour les étoffes multicolores, lui rappelaient, dans une atténuation qui adoucissait son regret, la Galilée et son peuple.
»La Galilée!!!»
La _Possession_ de Charles-Henri Hirsch. Et voilà que toute la prose voluptueuse, nostalgique et savante de M. Charles-Henri Hirsch s’évoque et fleurit dans mon souvenir: toutes les morbides et vénéneuses pages consacrées par lui à la gloire de Salomé, une injure en patois pyrénéen me les a soudain déployées devant les yeux; le début de l’histoire de Salomé, comme il me devient présent surtout.
«Salomé ne vit même pas la tête saignante dans la coupe où, tout à l’heure encore, les figues enflées de lait et les raisins cendrés de Béthunie qu’on dirait pleins de soleil, entouraient des grenades fendues, resplendissantes comme le feu. Elle ouvrit presque ses yeux longs, toujours à demi fermés, sur le bourreau qui apportait l’offrande.
»C’était un géant de Nubie. Il avait sur les reins une peau de tigre d’où le torse, nu, s’élançait tel une colonne d’ébène, avec les bras noueux. L’immobilité de son visage fascinait...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
»Toute la nuit Salomé avait pleuré.
»Insensible à l’amoureuse prière de ses yeux longs et aux paroles de miel qu’elle avait murmurées en le frôlant, le Nubien l’avait quittée à la porte pour rejoindre sur le chemin un jeune garçon vêtu d’une tunique hyacinthe que fermait la ceinture bigarrée des courtisanes.
»Elle les avait vus disparaître sans pouvoir contenir ses larmes.
»Comme elle avait éprouvé le pouvoir de sa beauté sur les hommes, l’indifférence de celui qu’elle préférait la faisait souffrir immensément. La douleur lui inspirait les pires desseins et la mort n’apaisait pas ses rancunes. Pour oublier, elle cédait à des soldats, sans jamais se donner d’amour. Personne n’avait encore assouvi ses désirs. Ils étaient infinis et devaient remplir le monde, avec la renommée de son habileté à la danse.»
Et voilà qu’après Gustave Flaubert, et Gustave Moreau, et le doux Laforgue, et l’obscur et preneur Mallarmé, et l’Anglais Wilde lui-même, et tant de peintres de la Renaissance italienne et de la vieille Allemagne, et les Cranach, et les Luini, je subis à mon tour la redoutable emprise de la goule légendaire et biblique, surgie du fond des siècles avec ses lourds bijoux, ses colliers cliquetants, ses caleçons fendus, ses parfums, et ses fards, Salomé, fleur vénérienne et toujours jeune des civilisations disparues; Salomé, récemment rajeunie par M. Henri Hirsch, et dont le spectre et la luxure viennent de m’être imposés, dans le calme et montagneux pays de ma cure, par une patoisante invective: _Kill d’Herodo_, fils d’Hérode!
_Lundi 9 octobre._--Trois heures, entre Arles et Marseille, dans un wagon de première. --Ah! ce Midi soleilleux, bon enfant, facile et bavard, où rien ne tire à conséquence, les propos qu’on y entend, les aveux qu’on y surprend. Deux bons vivants, tous deux quadragénaires et d’aspect cossu, yeux vifs, ventres replets, grosses chaînes d’or et larges feutres, l’un monte à Arles et l’autre à Miramar, après force tapes et bourrades, devisent et s’interrogent gaîment.
«Et ça va bien, les affaires, tu es content! --Mais oui, ça va, ça vient, et toi? --De même, et le ménage, madame Pétécoul va bien? --Mais oui, elle se devient à merveille. --Et ta bourgeoise? --La mienne de même. --Tant mieux, et tes deux fils, ils doivent être grands? --Plus grands que moi, deux gars superbes; si tu les voyais! L’aîné surtout, Marius. Il a des yeux; toutes les filles en veulent, elles lui courent toutes après; lui, un vrai coq, il ne boude pas le cotillon le coquin, et c’est bien ce qui navre sa pauvre mère; mais que veux-tu, il a vingt ans, je n’y peux rien. --Et l’autre? --L’autre, le cadet, aïe, lui Baptistin, c’est autre chose, il se préfère.» Et le train file à toute vapeur le long des eaux mornes de l’étang de Berre.
_Samedi 14 octobre, Paris._--Une lettre... adressée à Marseille de Paris; elle me rejoint ici; on me croit encore dans le Midi: «Restez au soleil, puisque vous y êtes; attardez-vous dans cette Provence qui vous inspire et vous ravit. Ici, c’est la boue dans les rues, la boue dans le ciel, la boue dans les yeux, la politique... Le Paris de l’Exposition, le Paris yankee, le Paris forain des foules cosmopolites, se bâtit tous les jours, crevant les chaussées de tranchées, hérissant les squares de palissades, déshonorant les quais, encombrant les places et gâtant d’heure en heure un peu plus irrémédiablement le Paris des artistes, des bibliophiles, des amoureux de belles architectures et des fervents du vrai Paris... Que nous réserve la ville d’échafaudages qui empiète aujourd’hui sur le lit même de la Seine? Je n’ose y songer, tant je la pressens grosse de mécomptes, sinon de désastres. D’ailleurs, rien dans les théâtres qui vaille la peine d’être vu: partout de lamentables reprises.
»_Froufrou_ à la Comédie vaut la _Dame de Monsoreau_ à la Porte-Saint-Martin; à l’Odéon, _Ma Bru_, s’éternise; au boulevard les concessions à perpétuité sont la _Dame de chez Maxim_ et le _Vieux Marcheur_. Parole! la _Dame aux Camélias_ manque à la série; je suis tout étonné de ne pas la voir sur l’affiche du théâtre Sarah-Bernhardt. Sans cela, ce serait le cycle complet des rossignols. Yvette Guilbert, aux Folies, y semble la Fauvette du Temple; c’est toujours la suite des vieux galons, vieux habits. Yvette a engraissé; elle s’est faite lourde et ronde; elle a perdu toutes les arêtes et toutes les acidités de son talent de poupée macabre. Qu’est devenue la fantastique mademoiselle Macchabée, qui détaillait au pèse-gouttes de la névrose et de l’épouvante aux bons bourgeois? Elle a même renoncé à ses gants noirs, elle n’a plus sa robe vert livide, et c’est aujourd’hui une grasse madame dodue, cossue, qui grasseye et imite Judic. Encore une qui est mûre pour l’Exposition.
»Si, une pièce nouvelle, autant dire mort-née, car d’ici trois jours elle aura vécu, et la même quinzaine aura vu l’acte de naissance et l’acte de décès: la _Bonne Hôtesse_, de M. Janvier de la Motte. Il a remis encore une fois à la scène les salonneux de _Mon Enfant_. Nous avions déjà vu cette grosse dame dans le _Monde où l’on s’ennuie_ de Pailleron et _Révoltée_ de Jules Lemaître. La _Bonne Hôtesse_ est une mauvaise action. Jamais l’aimable femme, peut-être un peu grotesque, qui a posé pour le portrait ne prit plaisir à protéger l’adultère, et c’est calomnie pure que d’en avoir fait une complaisante et voyante de faiblesses d’autrui. Très sévère sur la morale, la chère défunte (car la pauvre femme a fini par en mourir) se piquait, au contraire, d’avoir un salon psychique, un salon pour âmes, où les cerveaux seuls s’échauffaient, mais où les sexes ne se pénétraient pas.
»Les familiers y portaient des dessous de nuances atténuées, assortis à l’arc-en-ciel défaillant de leurs âmes. Ce salon abrita cependant quelques flirts: quelques-uns aboutirent au divorce, des intellectuelles y détournèrent des philosophes; M. Bergeret s’y déprava. De tout cela, M. Janvier de la Motte s’est souvenu, mais un peu tard: les actes après décès ne comptent pas.
»Les vrais tréteaux restent à la politique; la _Cour du roi Pétaud_ est le titre de la pièce; les journaux officiels appellent cela la Haute-Cour. Pour la besogne qu’on y mène, c’est, vous le savez, plutôt la Basse. Las de platitude (on en demande trop vraiment à ce brave homme), M. Béranger s’en prend aux photographes. Il poursuit comme des obscénités les instantanés que l’on tente de faire de ses interrogatoires et traite la Vérité en carte transparente. Ah! les temps sont bien changés. Ce n’est plus la Vérité qui marche: c’est la pauvre Suzanne entre dix-huit vieillards.
»Autre incident gai: le président Melcot a joué le _Roman chez la portière_, et madame Gibou a tenté de servir du mauvais café à un confrère. Une dame, en dînant chez M. Melcot, avait raconté qu’elle avait dîné chez M. Grosjean, où dînaient, ce jour-là, toute sorte de gens que le Syndicat eût fait volontiers saisir au collet par les agents; mais le jour où l’on prit les renseignements, c’étaient des menteries et des boniments; une dame du Midi avait fait le cancan, histoire de se donner un air important. Les dames du Midi sont très à l’évent; le mensonge hystérique après l’historique. Où allons-nous donc, mon Dieu! mes enfants! Et M. Melcot est très melcontent. Scène de revue pour fin d’année. Voyez-vous Félicia dans ce rôle! Quel succès.
»A part cela, rien de drôle: le général de Galliffet continue à être le collaborateur assidu du _Figaro_ et à communiquer à M. de Rodays les arrêtés du ministère avant de les communiquer à l’_Officiel_. Le _Figaro_ a mené une assez belle campagne en faveur de l’armée pour mériter cette faveur. Le premier au combat, le premier à l’honneur.»
_Dimanche 29 octobre._--Paris, l’horreur du retour, tous ces livres que je trouve en arrivant empilés sur ma table. Les éditeurs n’ont pas chômé pendant mon absence; déjà, dans le train qui me ramenait, hier, j’avais l’épouvante de tous ces volumes en embuscade dans mon logis, car une force supérieure m’oblige à les feuilleter, sinon à les lire.
Voici enfin (et ceux-là, je les mets à part pour les relire, car je les ai déjà parcourus et délectés par morceaux dans la _Vie Parisienne_, la _Revue Blanche_ et le _Mercure_), voici donc les _Femmes du Colonel_ de cette chère Gyp; la _Câlineuse_, de M. Hugues Rebell, et la délicieuse _Route d’Emeraude_, d’Eugène Demolder.
Voilà enfin le second livre de _la Jungle_, de Kipling. Une lettre l’accompagne; elle est datée de Shizar (Petit Thibet) et a été écrite le 1er octobre: