Poussières de Paris

Part 11

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_Dimanche 6 août.--A la Morgue, lendemain de catastrophe._ --Entré là, par hasard, au courant d’une promenade dans la Cité et dans Saint-Louis-en-l’Ile, le long de ces vieux quais ombragés et discrets, dont les anciens hôtels gardent seuls dans la ville yankee, qui partout s’élève, le vrai caractère de notre Paris... La veille des départs, quand les malles sont faites, c’est là que j’aime à rôder une dernière journée, du terre-plein du Pont-Neuf, où cavalcade l’immobile statue du Vert-Galant, à la pointe de Saint-Louis-en-l’Ile, que surplombent les lourds entablements de pierre et la haute rotonde de l’hôtel Lambert... Quai de Béthune, quai de Bourbon, quai d’Anjou, coins de province aux noms discrets et charmeurs, où chaque vieux logis a une histoire; c’est l’hôtel Lauzun et tous ses souvenirs, des amants de la Grande Mademoiselle aux bibelots du baron Pichon; plus loin, ce grand balcon de fer forgé, où se balance un écriteau à louer, l’appartement naguère occupé par Linné et, débouchant toutes sur le fleuve, des rues étroites et fraîches, demeurées de jadis, les rues Le Regrattier, des Deux-Ponts, Poulletier, Bretonvilliers, dont les rues des Nonnains-d’Hyères, du Petit-Musc et de la Cerisaie semblent le prolongement de l’autre côté de l’eau; et c’est, pareil à un Canaletto, tout ce coin d’architectures et d’eau dormante, que forment et Saint-Paul et son dôme, et Saint-Germain et sa tour, au-dessus de la baignade des chevaux des Célestins.

Ah! tout ce décor dolent et pourtant si vivant de la _Seine_, qu’a si bien saisi Gustave Coquiot, le bijou de pierre guilloché de l’hôtel Walesky et de sa loggia, le décor hollandais de l’estacade, un Ruysdaël, on dirait, installé en plein Paris moderne, et, après le panorama soleilleux de Bercy avec le chaos plâtreux de la Montagne-Sainte-Geneviève, où ballonne un faux Saint-Pierre de Rome, la hideur de notre Panthéon... la fraîcheur et le friselis des feuilles en émoi de Saint-Louis, en retour auprès du pont Notre-Dame avec le chevet de la basilique en silhouette hardie et si gothiquement fine sur le bleu évaporé du ciel.

Devant la Morgue, une affluence de foule arrête notre voiture. Une curiosité de l’ami que j’accompagne m’y fait entrer, et, le dirai-je? pour la première fois de ma vie. Comment se comporteront mes nerfs devant le funèbre étal? J’en ai le cœur pincé d’angoisse. Je redoute une émotion que je pourrai toujours attribuer à la chaleur et j’entre bravement.

L’étal m’est une déception: quatre noyés sont là, couchés derrière une vitre épaisse, dans une buée verdâtre, comme dans la cage de verre d’un aquarium. Sont-ce des cadavres? J’ai la sensation d’avoir devant moi quatre figures de cire; l’appareil frigorifique donne à ces chairs mortes un aspect gras et vernissé que j’ai déjà vu au musée Grévin. La foule défile, d’ailleurs indifférente; des fillettes entrent en curieuses, qui ressortent et puis rentrent avec des amies; des ménages endimanchés détaillent curieusement les cheveux et les cils des morts. C’est tout juste si on n’amène pas les enfants voir la _gueule que font les macchabées_: le père voudrait bien, mais c’est la bourgeoise qui ne veut pas. C’est un plaisir de quartier.

La foule me semble pourtant plus surexcitée qu’à une fête ordinaire, et puis il y a renfort de gardes municipaux. Je m’informe; on vient de transporter dans les caveaux les victimes non reconnues de la catastrophe d’hier: les tués de Juvisy, je n’y songeais pas. C’est pour le coup que j’ai bien envie de m’en aller; mais mon ami insiste et je prends sur moi de faire passer ma carte au commissaire de service.

Ganneron, du _Journal_ rencontré, là, dans la salle d’attente, me présente au juge d’instruction et l’on veut bien m’admettre à l’épreuve d’une reconnaissance. Un petit couloir à traverser, et me voici avec les sergents de ville dans une salle blanchie à la chaux, où sont rangés onze cercueils. Un ouvrier avec un bandeau sur l’œil et un jeune homme d’une trentaine d’années sont déjà venus là pour réclamer des morts, et, un à un, les couvercles de bois blanc glissent sur les boîtes.

C’est un cauchemar. Bouffies, tuméfiées et noirâtres, les têtes apparues ont des faces de nègres, des faces congestionnées et huileuses, avec du sang coagulé dans les narines et d’atroces prunelles révulsées sous des paupières, où on ne voit que du blanc.

Ce sont des cadavres d’étranglés, des chairs injectées qui évoquent des idées de supplices, des yeux jaillis de leurs orbites comme dans les plus horrifiantes planches de Goya. Tout à coup, autour de moi, des cris et des pas qui s’empressent: un des hommes admis là vient de reconnaître son père et sa mère, et le malheureux se débat dans une attaque de nerfs.

Je m’esquive, honteux de moi-même et poursuivi par une suffocante odeur d’éther.

Ah! dehors, c’est bon la foule et le soleil! L’ami à qui je transmets ces détails ne veut plus rien savoir; sa curiosité s’est brusquement éteinte.

«Si nous entrions à Notre-Dame? --Non, il fait encore trop jour, et l’on voit les vitraux, les ignobles vitraux dont le Chapitre a déshonoré les ogives où flamboyaient, avant la Commune, la braise ardente et l’or en fusion de splendides verrières. Il n’y a plus de mystère à Notre-Dame qu’avec la nuit tombée. Allons simplement sur le Pont-Neuf contempler au soleil couchant la féerie de la Seine bordée de palais.»

A côté de nous, dans la foule, trois horribles vieilles au nez rongé, vendent aux enfants des bonbons et des oranges. Ce sont les Pasques de la Morgue. «Cocher, au Pont-Neuf, et de là à la Colonnade du Louvre.»

_Mercredi 9 août._--Neuf heures du soir, Saint-Cloud, Pavillon-Bleu, dîner avec Mounet-Sully et La Gandara... Les fêtes d’Orange! Les Cigaliers et les Cigales auront Mounet-Sully dans _Alceste_ et Paul Mounet dans _Athalie_, pour le rôle de Joad, avec madame Favart dans la reine d’Israël... madame Favart!... Et l’on avait compté sur madame Sarah Bernhardt dans la _Médée_ de M. Catulle Mendès et dans la _Samaritaine_ de M. Edmond Rostand.

C’est presque un désastre. Mariéton éperdu a beau multiplier les invitations, ce sont les représentations de Béziers et les deux cents musiciens dirigés par Saint-Saëns en personne avec Laparcerie dans _Déjanire_ qui tiendront cet été le record du théâtre antique dans tout le Midi soulevé.

Gascons contre Provençaux. La défection de madame Sarah Bernhardt aura donné le pas aux Cadets de Gascogne. Photime devait bien cette palme à l’auteur de l’_Aiglon_... Défection de madame Sarah Bernhardt! Aux Beaux-Arts, on est là-dessus assez explicite. Paul Mariéton, déçu et compromis fulmine, tonne et détonne; M. Catulle Mendès, en jeu avec sa _Médée_, avoue avoir reçu de son interprète, en ce moment à Belle-Isle, une lettre explicative de vingt-quatre pages, mais toujours chevaleresque et appuyé sur l’épée qu’il mit si hardiment au service d’_Hamlet_, déclare que madame Sarah Bernhardt ne saurait jamais avoir de tort.

Mounet-Sully, lui, à propos de madame Favart, déclare qu’il n’y eut jamais qu’une Doña Sol, l’Athalie de demain... Amusante, la critique de l’Hamlet de la place du Châtelet par celui de la Comédie-Française... Entretemps, les Tziganes font rage; d’étincelantes, de passionnées improvisations entraînent et soulèvent, tour à tour violentes et caressantes comme les vents de la Pusta à travers les ajoncs et les genêts parfumés de leur pays.

«Ils jouent ce que leur âme rêve», conclut La Gandara, le peintre de la princesse de Chimay, qui comprit si bien l’âme de Rigo; et, versé tout à coup sur le terrain des chansons populaires, l’entretien se termine sur cette habanera espagnole entendue un jour par Mounet-Sully sur les lèvres d’un muletier:

Mes peines et mes joies sont comme les vagues de la mer. Les vagues qui viennent sur moi sont mes peines, Celles qui s’en vont de moi sont mes joies.

Il y a encore les Parisiens à Paris.

_Lundi 14 août._--Dernière vision. --Paris, dix heures du soir: un Paris morne aux rues désertes, vide d’habitants, un Paris à peine éclairé et dont l’atmosphère brûle, une ville de solitude et de chaleur gardée par des équipes de puisatiers qui, à la lueur du gaz acétylène, éventrent les chaussées, piochent, halètent et peinent. Tout à l’heure quai de Passy, c’était, devant les murs de l’usine à gaz, la veillée accablée et bougonne de toute une escouade de sergents de ville échouée sur des bancs... La grève d’hier.

Maintenant, devant le Trocadéro, c’est, béante sous des torses et des bras nus qui se démènent, l’énorme tranchée ouverte en vue du Métropolitain... Peut-être la grève de demain?

Nous gagnons la gare d’Orléans à travers une ville morte et chaude, en proie de place en place à des chantiers nocturnes, le long d’un fleuve sombre bordé d’échafaudages. Dans les rues étouffantes, aux approches de la gare, l’animation reprend; d’humbles silhouettes se hâtent encore avec des bouquets ou des pots de fleurs dans les mains... Vers quelles destinations inconnues? De prétentieux papiers ajourés déshonorent et les roses et le pot de géranium; les dernières fêtes à souhaiter, c’est demain le 15 août, l’Assomption de Marie.

_Mardi 15 août._--Bordeaux autre ville morte au bord d’un fleuve aux eaux de boue, aux quais déserts; j’en ai le regret de la Seine... Oh! ce fleuve et les quais de Bordeaux un 15 août!

Tout ce qui se respecte ici est à Royan: Royan, comme une immense machine pneumatique, a pompé, attiré sur sa plage poudreuse quiconque n’est pas à Luchon, Bigorre ou Arcachon: quiconque ici n’a pas sa bastide au milieu de ses vignes dans le haut ou le bas Médoc, arbore aujourd’hui sur la plage aux fritures un tumultueux complet de toile blanche: Royan, le Trouville des Bordelais.

Pas une âme sur les quais. Sur la baie jaunâtre de la Gironde, pas même un de ces petits bateaux plats, chargés en semaine de morue et de paille et dont le débarquement donne à la morne étendue des berges un faux aspect de vieille estampe. J’erre au hasard par de petites rues étouffantes et sombres, aux volets clos, aux portes closes, et dont les trottoirs exhalent une âcre odeur de saumure et de sel; dans l’une d’elles, un pantin de carton flotte et se dandine à hauteur du premier étage, au bout d’une ficelle: penché à une mansarde sous les combles, un enfant s’amuse à l’agiter ainsi dans la solitude de la rue chaude, un pauvre enfant que je ne vois pas! Là-bas, dans la poussière et l’air qui brûle, grésillent les allées de Tourny.

_Mercredi 16 août._--Bordeaux. --Ils sont enfin revenus: les Bordelais sont rentrés de Trouville, Royan nous les a rendus; ils fourmillent rue Sainte-Catherine, ils arpentent le cours de l’Intendance, ils font les cent pas place du Théâtre, ils prennent le frais aux tables des cafés, astiqués, sanglés, haut cravatés de soies voyantes, pantalonnés de blanc, coiffés de sombreros d’_afficionados_, les larges feutres gris lancés à Biarritz et très anglais de raideur et d’attitude (on voit qu’ils y tendent de tous leurs efforts), arrivent à ressembler à d’élégants Brésiliens, mais à des Brésiliens muets dans la plus triste et la plus ennuyeuse des villes!

Bordeaux, la ville des merveilleuses églises, Saint-Jean, Sainte-Catherine, la cathédrale; le Bordeaux du Palais Galien et des allées de Tourny; le Bordeaux des marchés rutilants, savoureux et gourmands; le Bordeaux des grands crus et de la chère exquise! en avoir fait cette ville de gourme protestante, de pose triste et suante d’ennui! Mauvais goût méridional et morgue anglaise, c’est là tout l’aspect de Bordeaux. Ah! combien je regrette la gaieté bon enfant et l’entrain et le bruit de Marseille, Marseille à la vie débordante. Heureusement, rencontre de Cora Laparcerie; ses beaux yeux noirs ensoleillés et doux me remettent un peu de joie au cœur; elle part, elle aussi, le lendemain, pour Royan, mais sera le 27 à Béziers. «N’oubliez pas, vous y venez, vous avez promis. --Oui, j’irai, Déjanire!»

_Jeudi 17 août._--Bagnères-de-Bigorre. --Bigorre et sa somnolence heureuse de petite ville assoupie sous un éclatant ciel bleu; Bigorre et le jet d’eau jaseur de son jardin public aux beaux ombrages, ses rues étroites aux maisons closes, aux toits irréguliers et sa large allée abritée de platanes de ses fameux «Coustous», la promenade des oisifs attablés aux cafés et des naturels du pays échoués sur les bancs; Bigorre et l’Adour torrentueuse et bleue sur un lit de pierrailles, Bigorre et son cirque lumineux de montagnes indécises et grises de chaleur.

O petite ville de mon cœur, on a changé ta physionomie benoîte et provinciale, on a troublé ton reposant ensommeillement. Là aussi, l’Affaire, la terrible Affaire et le procès de Rennes ont partagé la population en deux camps, et aux Coustous, dans l’étonnante estampe du siècle dernier que forment toutes ces vieilles demeures à balcon de fer forgé apparues dans l’ombre verte des platanes, vous croyez peut-être que baigneurs et touristes, installés au frais, sont venus humer leur café en écoutant l’orchestre du Casino juché sur une estrade ornée de branches de pins, comme l’estrade de musique d’une gouache de Saint-Aubin? Non pas: tous et toutes y sont venus lire les nouvelles et dévorer les feuilles de Paris et de Bordeaux que vient d’apporter le dernier train.

Les camelots inondent aussi la ville: «Demandez le _Journal_, l’article de Barrès; l’article de Judet. Qui veut le _Petit Journal_, l’_Aurore_, la _Libre Parole_, le _Gaulois_, la _Petite Gironde_, le _Petit Parisien_?» Les crieurs font prime, vont de table en table; chaque groupe commente les nouvelles, discute les événements, se roule des regards torves; on se mesure de l’œil, on affiche, on étale hostilement la feuille que l’on lit; chaque attitude est un défi, il y a une provocation dans le geste avec lequel on déplie son journal. Tout ce monde de flâneurs est près d’en venir aux mains. L’attentat Labori a déchaîné toutes les haines; le Comité du Salut public siège en permanence; Sébastien Faure dénonce et la milice arrête... L’Affaire nous aura fait reculer d’un siècle; nous sommes en 93.

_Mercredi 23 août._--Bigorre. --Une lettre de Paris... Croquis d’émeute: --«Vous êtes loin des muffes, vous! Mais, ce qui me console, c’est, qu’en ce moment, ils sont en train de se casser soigneusement les mâchoires. J’ai revu Gavroche, pas plus tard que dimanche dernier, au plus beau de l’émeute: un gosse qui, grimpé sur le dos d’un agent et accroché à son cou par le bras gauche, lui pilait du poing droit dans le nez et les yeux. Et le petit était preste et rageur; il devait se venger de tous les horions que lui avait octroyés l’autorité.

»Le «fort Chabrol», c’est ça, aussi, un plaisir de quartier; un 14 Juillet de l’émeute. On s’attroupe, on braille, mais, somme toute, on s’amuse. Ceux qui s’embêtent, ce sont les agents et les gardes, et Jules Guérin qu’on ne laisse pas dormir. Le bougre a maintenant le faciès d’un fanatique, les orbites creuses, les yeux luisants et une résolution véridique dans ses poings qui martèlent de coups, par instant, la barre d’appui de sa fenêtre. Les petits marchands de glaces arborent des pancartes «fusils à vendre»; les anarchistes tiennent la rue et les journaux conservateurs les appellent «ouvriers parisiens qui n’approuvent pas les doctrines antisémites»! Les Dreyfusards bafouillent et écrivent «la Rue livrée aux Antisémites.» Ils ne peuvent plus s’entendre.

»Ces gueules d’anarchos: tous de seize à vingt ans. J’ai vu là la racaille des ergastules, les bas fonds de maisons centrales, des faces blêmes et vertes, des triques sèches de voyous rageurs, des lèvres pincées de vieilles filles soumises, des gueules jaunes aussi de soldats malades et de garçons plongeurs. La Rue! elle puait, elle malodorait vraiment: elle sentait l’égout, le vin bleu, les odeurs humaines, et le soleil ardait, faisait sur les nuques, sur les fronts, aux plis de toute la trogne, ruisseler la sueur. Villégiatures d’été!

»Les cuves des théâtres sont vides, la Comédie s’exténue; aux cafés-concerts, c’est l’annuelle venue de la province et de l’étranger: on nous promet, à Marigny l’arrivée de J. Jeffries, le fameux boxeur américain. On se cassera la gueule partout.

»Tout ce qui ne boxe pas va à bicyclette, et c’est des automobiles aussi; toutes les routes puent désormais: sueur et pétrole, pétrole et sueur. C’est bon, l’air pur de la campagne à la fin du dix-neuvième siècle!

»Le monument de Bartholomé au Père Lachaise est achevé; quant à l’architecture et à la sculpture, c’est une merveille.

»Odette Valéry, par ses danses, a troublé des gens qui étaient allés aux villes d’eaux pour s’y soigner, sinon s’y guérir. J’ai lu qu’un médecin demandait l’interdiction de ces spectacles scandaleux. Pauvre fille, elle est la bête impure!

»Les temps sont troubles. Un journal libertaire demande la mise en jugement de nos princesses de Lamballe et votre ami Coquiot, qui, l’autre lundi, à propos du portrait de La Gandara, dénonçait à l’opinion la beauté de la comtesse de Noailles.

»La Gandara, vos dîners du Pavillon-Bleu. Revenez-y. On hante le parc de Saint-Cloud, les pages d’Hugo (les _Misérables_) consacrées à Tholomyes et à Fantine revivent; mais la grisette est bien défunte; elle a maintenant, celle qui la remplace, un égout dans la bouche. Elle hante les vidangeurs.

»Le décor est toujours là, mais ce ne sont plus les mêmes couples. Des fourrés du parc il y a des filles qui surgissent en tas: des émules des revisionnistes, des démolisseuses de l’armée! J’en ai vu une qui n’avait qu’un bras! Une autre cognait aux arbres une rotondité d’aérostat, toute la semence d’une caserne. Et le soleil était bon, le ciel léger.

»J’ai revu aussi Ringel le sculpteur, installé là en pleine forêt, dans une ancienne faisanderie de l’empereur! Oh! ses masques! Il fait maintenant du motocycle comme un enragé. Il vit en philosophe, cultive son jardin et mange, aux saisons favorables, des petits pois onctueux et des pêches juteuses et douces. C’est un sage!»

_Mardi 29 août._--Béziers, quatre heures de l’après-midi, aux Arènes:

Béziers, noble cité, sœur des cités latines, Salut! Ferme et debout sur d’antiques ruines, Ta haute basilique aux féodales tours, Ainsi qu’une Acropole, aux clairs rayons du jour, Se dresse, et tes regards, entre les Pyrénées, Et les Cévennes vont à l’horizon lointain Chercher, sous le grand ciel, la Méditerranée, Ondoyante et changeante, aux reflets de satin, Où chantent dans l’azur les antiques sirènes, Où les voiles d’argent des légères carènes Passent dans le brouillard transparent du matin.

Et la coryphée remonte lentement les degrés qui conduisent à la scène, balaye de ses longs voiles les dalles du proscenium: encore un escalier, et les portes de bronze du gynécée se referment sur elle.

Sur la piste, un orchestre de trois cents musiciens éclate: le bâton de Fauré les conduit; les arènes sont combles. Dans l’immense hémicycle des gradins est entassée, vibrante et haletante, attentive et en joie, la foule multicolore et gesticulante des courses de taureaux: larges sombreros de feutre gris, pantalons blancs, vestons clairs, fleurs éclatantes des chapeaux et nuances fleuries des corsages de femmes, tout cela papillote et remue au soleil comme un mouvant kaléidoscope, et sous la gaze comme sous le feutre, c’est l’éclair des yeux et des sourires, et, chauffée de soleil, la face de médaille de la race latine.

Béziers, noble cité, debout.

Tout le Midi est là: on est venu de Toulouse; Narbonne et Perpignan sont émigrées sous les allées Paul-Riquet; Agde a donné, et tous les environs de récoltes et de vignes; on est même venu de Marseille, et d’Arles en Provence, et d’Avignon en royaume d’Avignon; on est même venu de Paris, car dans ce tohu-bohu de clartés et de couleurs, je reconnais des visages: le marquis de Castellane, le prince Edmond de Polignac, Ferdinand Herold, le poète; la baronne de Lansdorf, Durand, l’éditeur. D’Esparbès, qui assistait à la représentation du dimanche, est parti hier... Et pendant que le chœur des Héraclides défile et évolue avec le chœur des Œchaliennes autour du proscenium, l’œil ne peut se rassasier de la merveille, jusqu’alors inconnue, de la gigantesque et prodigieuse décoration de Jambon, un décor de plein air envahissant le tiers de ces arènes où s’entassent douze mille spectateurs, et d’escaliers en escaliers, de praticables en praticables et de portiques en portiques, montant par de vertes pelouses et des jardins plantés d’oliviers et de cyprès jusqu’aux remparts d’une Acropole antique, toute de palais, d’arcs de triomphe et de temples: héroïque silhouette se profilant dans le vrai ciel, non plus dans des frises, mais dans le bleu aujourd’hui presque blanc de chaleur du ciel de Béziers...

Des glaciers d’un côté, des crêtes rocheuses de l’autre se hérissent en demi-cercle autour de l’Acropole, et, avec les jeux de l’ombre, se violacent ou s’éclairent, selon l’heure, harmonisés avec l’espace et la couleur de l’air par le talent d’un prodigieux artiste.

Et l’orage de la partition de Saint-Saëns, déchaîné par l’orchestre et les chœurs, tour à tour gronde, menace, et s’apaise, et soupire.

Comme la Ménade en délire, Comme le souffle ardent de son dieu, Comme la pâle Tysiphone Dans le vol noir de ses cheveux, Déjanire accourt, furieuse, Les doigts crispés, les yeux ardents.

Des clameurs! Interrogeant l’horizon, le revers de la main sur les yeux, la foule se porte en avant et mime la terreur et l’attente, et, sur un char attelé de quatre chevaux, quatre chevaux mal maintenus par quatre hommes suspendus à leurs mors, Déjanire entre au galop sur la piste; Déjanire et Phénice, Cora Laparcerie et Odette de Fehl; Déjanire et son grand manteau orangé déployé comme une nuée derrière elle. Déjanire! Hercule aura beau invectiver le destin et les dieux; Philoctète maudire les rigueurs de l’Héraclide et la tendresse d’Iole; Iole, blanche et pure dans sa robe de vierge, développer des gestes étudiés d’après les plus authentiques Tanagra, maintenant je ne connais et je ne verrai plus que Déjanire!

A la minute où elle a mis le pied sur le proscenium, elle a conquis la scène et le public, elle est à la fois la pièce et l’intrigue, et la fable et l’intérêt du drame: elle est Déjanire!

Déjanire impérieuse, Déjanire outragée, menaçante, irritée, et puis tendre, implorante, toute de caresse et de langueur, Déjanire éperdue se traînant à genoux, les bras jetés, comme deux liens, autour du torse cabré d’Hercule. Et quelle éloquence dans le moindre geste, quel sentiment et quelle pensée dans chaque attitude!

Son entrée d’épouse et de reine offensée dans le gynécée où gémit la princesse captive devenue sa rivale, la mimique de son apostrophe à Iole... puis, à l’acte suivant, quand elle a décidé la jeune fille à fuir le palais d’Œchalie et à la suivre à Calydon pour échapper à l’amour du héros, son apparition furtive à la porte du palais, enveloppée de la tête aux pieds dans son manteau d’or safrané, toute sa souple nudité comme sculptée dans les plis de l’étoffe, et le geste dont elle en écarte la traîne au-dessus de son front, le rythme de la voix et des attitudes pendant le récit du meurtre de Nessus, et la remise à Iole du coffret qui contient la précieuse tunique destinée à rallumer l’ardeur de son époux.

Comme me le chuchote le marquis de Castellane à mon oreille:

Reine de l’attitude et princesse de geste.

Nous en avons deux maintenant.

Mais voici le dernier acte, le plus tragique et le plus propre au développement des masses et à l’émotion!

Autour du bûcher nuptial, la foule se presse pour assister à la cérémonie; les Œchaliennes et les Héraclides se livrent à des danses, et le cortège descend les marches: les présents qu’Hercule destine à sa nouvelle épouse sont portés par de nombreux serviteurs.

Iole sort du gynécée; elle offre à Hercule la tunique de Nessus: Hercule va la revêtir et prie Iole d’aller de son côté se parer du voile nuptial.