Part 10
Et tandis que le sculpteur achève sa phrase dans le silence et le recueillement de l’assistance, il me plaît de comparer les deux hommes, l’artiste créateur, le pétrisseur de rêve et de réalité, l’homme dont le cerveau enfante et dont le pouce anime, le sculpteur de conception grandiose et d’exécution géniale, et, presque vis-à-vis de lui, le dilettante, l’homme politique et moderne, d’intelligence avertie et de culture affinée, le Parisien en éveil qui, à travers les soucis d’une situation à garder ou à prendre, les intérêts de la ville à défendre et les sollicitations des partis, a su, conseiller municipal de Montmartre (et pesez ce mot, Montmartre, l’art de la Butte!), a su imposer aux politiciens étroits de l’Hôtel de Ville ce Titan de l’Humanité; et c’est en opposition à la physionomie aiguë du conseiller, face pâle et tourmentée de nerveux, petite tête d’aristocratie et de volonté, yeux clairs et mobiles dans un visage de roux, comme en ont peint Porbus et Clouet, l’air presque d’un Valois, s’il ne rappelait aussi un portrait d’échevin flamand sous la régence de Marie d’Autriche, au gré du souvenir bourgeois têtu de Gand ou même Charles-Quint; et c’est donc en opposition à cette fine et coupante physionomie, l’aspect de bonhomie et de timidité un peu fruste de Rodin, sa barbe de fleuve ou d’apôtre, ce visage en apparence fermé, le nez et le front d’un seul plan comme dans certaines faces d’anachorète, les yeux on dirait endormis sous les sourcils en broussailles, derrière le verre des lunettes, le geste tâtonnant et hésitant des mains, l’air d’ennui que l’artiste traîne un peu dans ce salon comme un chèvrepied au milieu de l’Olympe, et c’est l’image du faune qui s’impose à moi et qui me reste; le faune capturé par Apollon et mené par l’oreille, au milieu de l’empyrée, pour avoir traité la forêt en femme, et qui tout à l’heure éblouira et terrifiera les dieux quand il entonnera son hymne à la Beauté, et c’est le poème même de Victor Hugo, l’aventure de Pan, de sa _Légende des siècles_, qui m’empliront tout et m’apparaîtront dans la réalité quand, l’œil tout à coup allumé derrière ses lunettes, le rustique et le timide que semble être Rodin va s’animer dans l’éloge passionné des formes mouvantes de la Nature et de la Beauté!... Et dans ce long visage d’anachorète, sous ce front rocheux de solitaire, tressailleront de vibrantes narines, s’épanouiront d’imprévues pommettes; et des mains tout à coup devenues éloquentes aux veines gonflées des tempes, et jusque dans l’œil inspiré éclatera une divine et formidable sensualité.
La sensualité frissonnante, intense et douloureuse qui court le long de ses gorges et de ses torses, le cri de volupté, désir et convoitise, désespoir et regret, qui tord des muscles dans ses marbres et y fait palpiter de la chair, la joie de vie et de souffrance de l’_Homme et son Rêve_ et des _Femmes damnées_, l’audace de ses symboles, leur infinie tristesse, le _Premier baiser_, la _Dernière étreinte_, l’ivresse éperdue et peureuse de ses monstrueux chèvrepieds, la cruauté inconsciente, l’indifférence imméritée et pourtant vengeresse de ses femmes, l’hallucinante séduction de leurs nudités, tout Rodin et son œuvre me sont tout à coup expliqués, tout et même l’immense effort de son _Balzac_ dans la soudaine illumination de ce visage artiste, révélation de tout un être qu’Escudier, penché à mon oreille, résume d’une phrase: «Rodin, c’est le faune guettant la Beauté.»
_Vendredi 22 juillet._--Une heure, rue de Rivoli. Paris fournaise, la chaleur la plus torride, une odeur de bitume et de terre échauffés; de tout le sol éventré pour les travaux du Métropolitain montent des effluves et des bouffées, effluves d’étuve mal tenue et bouffées de brasier; le jardin des Tuileries crépite dans du soleil et de la poussière, le ciel est bas, comme craquelé; des trôlées de provinciaux, d’Anglais Bon Marché et de nègres coloniaux processionnent en s’épongeant, sous les arcades; sur la chaussée, des équipes de terrassiers, Piémontais blonds aux moustaches cendreuses, Bretons trapus aux joues cuites de soleil, yeux verdâtres de Celtes sous des fronts bas ternis de poussière, peinent fort, suent ferme et odorent. Des camelots dans la foule: le marchand d’éventails: _Un sou mon petit vent du Nord, Demandez mes petits vents du Nord_. Le marchand de journaux: _Demandez l_’Antijuif, _voyez le portrait du Traître_!
Le traître est délaissé pour le petit vent du Nord, le vent du Nord ne vient plus de Bretagne: l’Affaire de Rennes laisse on ne peut plus froids les Anglais de Cooks et les messieurs colorés, en ce moment à Paris.
Le vent qui souffle à travers la Bretagne Ne les rend pas fous.
_Dimanche 21 juillet._--Après dîner stagnante et torride. --«Que je serais malheureux si j’avais des seins et étais nourrice! Ou si, un de ces musiciens militaires, je devais, sanglé dans un uniforme, souffler dans un trombone des Danaïdes, au jardin public! Ah! être une mouche dans une cuisine au carrelage arrosé, en province! Ou plutôt une éponge passive, un corail au fond de la mer... ou une fleur de rideau dans le salon propret et nu d’une vieille fille à Quimper!»
_Vendredi 28 juillet._--Aux Ambassadeurs, au concert annuel offert par Jules Rocques à ses abonnés, la fête de Cabotinville, car ils sont tous là, les Mastuvu des beuglants, et ceux que les engagements expirés font maîtres de leurs loisirs avant le départ pour le bagne estival des villes d’eaux et des bains de mer, et ceux qui ne figurent pas au programme de la fête, et ceux qui ne reprendront le collier de misère que ce soir: ils sont venus applaudir et débiner les bons camarades et les petites amies, tous frais, bien rasés, les cuisses moulées dans des pantalons tendres, tous uniformément coiffés de chapeaux carrés de picador.
Des demoiselles les accompagnent, du bâtiment ou de celui d’à côté, des grues aussi, de tout poil et de toute espèce, troupeau de volailles bruyantes, voyantes et pavoisées de toutes les nuances des jardins en fleurs; tout ce monde papote excité, rougeaud, l’œil émérillonné et la chair moite: on sort de table et l’on va voir des filles, songez!
En effet, sur la scène, la toile à peine levée, des femmes grasses et charnues sont là, groupées en cercle, la poitrine offerte; la légendaire et désuète «corbeille», aujourd’hui disparue des cafés-concerts. Les seins saupoudrés de farine, le bas de la face coupé comme d’un trait rouge par le fard mouillé des bouches: c’est l’étal, le morne et sexuel étal; à tour de rôle, les poupées se lèvent et bêlent, ou tout à coup émoustillées, se trémoussent sur des musiques de ménageries ou de gourbis, on boit, des marronniers, déjà cuits par juillet, des feuilles choient et tombent dans les verres. C’est, à la lumière crue du plein jour, la hideur, maquillée le soir par le clair-obscur et le jeu des éclairages, de cette chose hideuse: le café-concert.
Des danseuses espagnoles suivront, tout le clan déhanché des fausses Otero et des Guerrero au rabais, l’inquiétante armée des «noires comme des taupes», toutes une fleur rouge piquée derrière l’oreille, et toutes si chevelues des aisselles que les narines se crispent alarmées! Il sévit une telle chaleur.
Et c’est l’intermède d’une revue, et puis défile le dessus du panier des concerts, et c’est Sulbac, et c’est Jane Avril, flexible, et longue, et mince, mince, et sa danse, un gigottement preste et fol, un pas fouetté qu’elle mène avec une grâce de fille heureuse de jouer avec ses jambes comme avec des lanières! Et ce sont encore des danseuses, et des robes orange, et des robes turquoise, et des robes rouge-sang et bouton d’or, et dans des clameurs et dans du délire voici Polin, l’_imperator_ des Dumanet, accueilli avec de tels trépignements de joie que la vision de mademoiselle Guilbert défaillante de dépit s’impose immédiate dans l’air.
Mais la voici qui fait son entrée, entrée savante, entrée voulue après l’ennui d’un numéro plutôt répugnant: une lutte de femmes.
Sèche et les lèvres en fil de couteau, l’air d’une chauve-souris dans une robe gris-cendre, mademoiselle Guilbert annonce _l’Idiotie du café-concert_, et d’une voix acide blague les _Grosses Dames_, puis, neurasthénique, épuisée, mademoiselle Guilbert débite ingénument pour la neuf cent quatre-vingt-dix-neuvième fois l’_Eros vanné_ de M. Maurice Donnay, que le public applaudit à tout rompre, cette fois enfin reconnaissant à l’artiste de la sincérité de son répertoire et de la conscience de son choix.
Pour finir, les torsions de ventre cosmopolite de mademoiselle Fougère; d’abord en Espagnole, ajustée d’orange et de brun chocolat, et puis en Bersaglière avec le ruban de l’Annonciade en sautoir sur de jolis dessous et de savoureux coins d’épaule. Mademoiselle Fougère roule les mots comme des cailloux dans une bouche vraiment appétissante, et sait mettre en valeur la provocation hardie d’une croupe de picador.
Clôture, et maintenant, jusqu’à l’année prochaine: Mastuvus coiffés de sombreros, demoiselles aux cheveux vrais et faux éclaboussés de toute la flore des jardins, la foule s’écoule, heureuse et repue. Propos de sortie: --Vous êtes donc encore à Paris? --Non, je suis à la campagne, dans la forêt de Marly. --Et vous êtes venu exprès pour cette fête? --Oui, tous les ans, j’y viens avant de quitter définitivement Paris, l’ipéca final, je viens m’y griser une bonne dernière fois de l’horreur de ça et du boulevard; alors je vomis mon Paris et je pars pour trois mois, guéri de tout regret, de tout revenez-y... n, i, ni, fini et bien fini, Paris et ses plaisirs, Paris et ses potins, Paris et son snobisme, son immense snobisme et ses petites gloires. --Et vous allez? --Moi? à Luchon ou à Allevard.
_Lundi 31 juillet._--Rue de Grenelle, au ministère de l’instruction publique et des beaux-arts, les dernières audiences de M. Leygues: Le comte Prozor, le traducteur de Tolstoï, d’Ibsen et de Dostoïevski, le comte Prozor de la _Puissance des Ténèbres_, de l’_Ennemi du peuple_, des _Revenants_, de _Peer Gynt_ et de la _Dame de la mer_, le comte Prozor, que j’ai retrouvé dans l’antichambre du ministre, où nous attendons tous deux notre tour, me documente assez curieusement sur son ami Tolstoï, et prend un évident plaisir à démentir la fameuse légende établie sur le cordonnier qui serait devenu l’écrivain de _Guerre et Paix_ et d’_Anna Karénine_. Tolstoï ne s’est jamais fait cordonnier par humilité ou zèle nihiliste; à un moment donné, très surmené et exténué par vingt ans de production continue, tout travail intellectuel lui étant interdit, pour occuper ses journées et tromper son ennui, il eut l’idée de demander à un cordonnier de son village de lui apprendre à confectionner une paire de chaussures. Il fit de la cordonnerie pour passer le temps; les reporters s’emparèrent du fait et créèrent la légende: mais il ne parvint même jamais à tailler un talon de soulier parfaitement rond, ce qui est, paraît-il, la difficulté du métier.
De là, naturellement, la conversation tombe sur l’Affaire, et de l’Affaire remonte à l’empereur d’Allemagne qui n’est pas du tout pour les Allemands le grand homme qu’il est pour nous. Ses côtés décoratifs, sa perpétuelle agitation étonnent et détonnent au milieu du sérieux des cerveaux de là-bas, et le _Kaiser_ se trouve être bien plus près du caractère français que de l’esprit de ceux de sa race. Son amour affiché des artistes et des littérateurs n’est, d’ailleurs, pas encore près de leur faciliter l’accès de la cour; il n’y a qu’en France, affirme le comte Prozor, où l’art est une aristocratie et prête un véritable prestige à l’artiste. En Allemagne comme en Russie, en Autriche comme en Angleterre, la noblesse et la haute société ont la curiosité du poète comme du sculpteur, du peintre comme de l’écrivain, mais ne les tiennent pas moins à distance respectueuse.
En attendant, ce sont les députés et les sénateurs qui pénètrent chez le ministre, sur la présentation de leur carte; le comte Prozor est enfin reçu. Quand passerai-je? Je ne suis ni cadet de Gascogne, ni Allemand, ni Russe; j’ai bien peur de ne pas encore être reçu aujourd’hui.
_Mardi 1er août._--Maisons-Laffitte, dans une des jolies villas de l’avenue Eglé: Eglé, Cléante, Araminthe, Tyrcis! quelles suggestions dans tous ces noms! et comme ils évoquent bien les lointains bleus et les hauts ombrages de l’ancien parc à la Watteau, qu’est encore, à certains endroits, le parc de Maisons. Huit heures du soir, la table est mise parmi les hautes roses trémières du jardin, l’ombre de leurs grandes hampes fleuries tremble sur la nappe. Ils causent: --Et vous avez eu le courage de voir ça? --Et en pleine canicule! --_La douceur d’y croire_, la douceur de ne pas l’aller voir surtout, ça dépasse tout ce que j’imaginais. --Et même ce qu’en a dit la presse? --C’est une honte d’avoir reçu ça aux Français, c’est même au-dessous de l’imagerie d’Epinal! Epinal, c’est brutal, mais naïf; mais ça c’est de la bondieuserie de l’_Augustinerstrasse_ à Munich, c’est une douceâtre et rondouillarde chromo-lithographie allemande. Une fable bête comme une panade et des phrases comme celle-ci: _Des yeux chéris où ton image est peinte_. --Non. --Et des vers de cet acabit:
Des mains blanches et lisses, Ouvertes en calices
--Et ils ont reçu ça à l’unanimité? --Mieux, ils viennent de lui en recevoir une autre. --Ah! c’est beau le décret de Moscou, et nous pouvons être fiers du Comité. --L’auteur est si bon garçon! --Et il donne de si bons dîners.
Oui, de son cuisinier il s’est fait un mérite, Et c’est à ses dîners que chacun rend visite.
Nos sociétaires connaissent leur répertoire. --C’est beau, la fortune. --Et les _Romanesques_? --Toujours le joli décor, le fameux «le long, le long, le long du mur», et Leloir, merveilleux en portrait de famille dans l’avisé Bergamin. --Et la nouvelle interprétation? --M’a fait regretter l’ancienne, la petite Henriot n’est pas la Sylvette qu’était Reichenberg. --Vous regrettez Reichenberg, vous? --J’y arrive. --Et Beer, dans Percinet? --Percinet, Coquelinet, vous voulez dire, on ne pastiche pas à ce point l’accent d’un comédien, Frontinet, si vous aimez mieux; Effrontinet même au besoin; mais jouer avec ce physique de valet, le Léandre de conte bleu créé par Le Bargy, il ne manque pas d’aplomb, ce petit Beer. --Et Straforel, par Coquelin II? --Joué en pitre, comme tout ce qu’il fait; il serait si bien au Palais-Royal: d’ailleurs, public d’été, tous les trains de plaisir de province, il y avait toute une loge de bicyclistes. --En costumes? --En costumes. Jamais je n’ai tant aimé les vers des _Romanesques_. --Je vous crois, après du Jacques Normand. --Parole d’honneur, j’ai l’idée que c’est Rostand qui lui fait recevoir ses pièces. --Vous n’êtes pas rosse à moitié. --Je vous assure qu’il en prépare une pour Sarah.
_Jeudi 3 août._--Au fil de l’heure, au fil de l’eau, Poissy, dans l’île aux Bœufs, dite aussi l’île de Migneaux... L’île de Migneaux, que de souvenirs!
Le soir tombait, soulignait d’un trait rouge les lointains coteaux de Triel, et dans l’île de pêcheurs où nous étions venus dîner en tête-à-tête, relativement sûrs de ne rencontrer âme qui vive dans cette auberge de canotiers; de vastes pelouses de folle avoine ondulaient devant nous, pareilles à des vagues, avec au bord des berges, des frissons argentés de roseaux et de saules.
Du côté des Migneaux, un grand rideau de peupliers, de ces peupliers d’Italie au feuillage éternellement inquiet, jalonnait ses hautes quenouilles, à la fois grises et vertes, sur la profondeur orangée du ciel; au loin, de l’eau luisait.
C’était comme un soir des temps antiques, un soir de légendes et d’idylle, comme en ont noté, dans d’impérissables rythmes des poètes amoureux, inspirés de jadis: une fraîcheur montait des berges en même temps qu’un vent léger s’élevait dans les feuilles, et, délicieusement ému, je gardais le silence, les yeux attachés sur les siens, comprenant que l’instant que nous vivions était irréparable, unique, et que la fuite de l’heure n’en amènerait jamais le retour.--(Tiré de _Buveurs d’âmes_.)
Après neuf ans passés un hasard me ramène ce soir dans l’île... Les hautes quenouilles des peupliers sont aujourd’hui immobiles sur l’or enflammé du ciel; à droite et à gauche, c’est toujours la grande allée d’eau sombre doublant les hauts ombrages de Migneaux et de Villennes; mais un restaurant parisien a remplacé l’auberge de pêcheur; il y a maintenant un lac, des escaliers compliqués entre des balustres, des tables sous véranda, des balançoires et des tonnelles, et sur la terrasse du restaurant des couples de dîneurs; le propriétaire du lieu, qui s’y connaît, a fait photographier par un amateur les différentes vues de l’île qui paraîtront l’été prochain en album et seront distribuées à qui de droit, dans Paris, pour lancer le site et l’établissement avec... On veut bien m’en communiquer la primeur.
«Mon petit Rosa Bonheur», insiste le propriétaire, en me faisant remarquer une curieuse vue de prairie semée de bétail. De l’autre côté de l’eau, dans le noir des ombrages et de la nuit, la trépidation d’une automobile et une voix d’homme hélant et réclamant un madrier pour caler les roues. «Ce sont mes pensionnaires. On y va; ils rentrent de Meulan; ils sont partis depuis six heures. Ohé le passeur!...» Et c’est, accompagnée d’un homme en casquette de chauffeur, l’entrée d’une grande femme blonde, cache-poussière d’alpaga, des flots de tulle blanc lui encageant la tête, qui, gantée de frais, rayonnante et toute rose, déclare qu’on ne respire vraiment bien qu’en teuf-teuf, jeunesse exubérante de santé et de grand air.
O ma petite auberge d’il y a neuf ans où ne fréquentaient que des pêcheurs!
Maison triste et charmante, ô maison du passé, au fil de l’eau, au fil de l’heure.
_Vendredi 4 août._--Maisons-Laffitte: la baignade des forains. --Par l’étroit raidillon encaissé de grands murs de villas, qui conduit à la Seine, ils remontent disséminés par groupes, les forains dont la dernière séance a lieu ce soir. Ils viennent de se baigner dans l’émoi des feuilles et la fraîcheur des grands peupliers de la berge, dans le joli établissement de bains froids dont on voit le ponton du pont du chemin de fer. C’est là que les familles des boursiers et des coulissiers en villégiature à Maisons viennent prendre le frais, le soir de six à sept, avant d’aller cueillir les pères et les maris à la gare; et c’est un clapotis, et une joie de se tremper dans l’eau et de s’y sentir revivre, rafraîchi par la caresse fluide du fleuve, qui font des bains de Maisons-Laffitte une minuscule plage de casino.
Depuis quinze jours que la fête bat ici son plein, les forains sont devenus assidus de l’endroit, et, tout ragaillardis par le bain, les voici qui reviennent, et ce sont, les cheveux crépus encore emperlés d’eau, minces sous les camisoles de percale claire, les deux danseuses de la baraque de la Danse du ventre. Un jeune colosse blond les accompagne, de la baraque d’Adrien Marseille, celui-là, Raoul le Boucher. Ce grand brun est le pétomane, en blouse dans la journée, en habit rouge le soir, et voici Ajax connu pour l’avoir vu cet hiver aux Folies-Bergère, et voici Marius de Rennes, le modèle de l’atelier Gérôme, et le clou des tableaux vivants, une gloire foraine rencontrée jadis à Toulon (excusez du peu), Raoul de Bel-Castel, tout l’armorial des entresorts.
Brun, olivâtre, trapu, les cheveux grisonnants, méridional d’allure et d’_assent_, Olivier de Perpignan, vieux rempart du Midi, dont les camarades blaguent le physique, déclare d’une voix tonitruante: «Té! si vous m’aviez connu zeune, z’étais si mignon qué ma pauvre mère, elle, a usé plus de cent francs de çandelles pour me regarder dormir!»
Boutade emphatique qui me remémore la réponse quasi-shakespearienne entendue, il y a dix ans, dans la bouche d’un forain désemparé et triste, échoué lui, dans je ne sais quelle fête d’hiver. Comme on lui demandait s’il avait une famille, des enfants, une femme: «Moi, répondait le bohème, je suis marié avec la lune, pour engendrer le brouillard.» Vraie boutade de bouffon dans la lande où rôde le roi Lear.
_Samedi 5 août._--Le dernier dîner de la saison. Poissy dans l’île. La table est dressée sous la véranda, devant le grand bras du fleuve et les coteaux de Triel; un vase bleuté de Lachenal, d’après madame Fumery, s’y contourne en spirale sous l’ardente chevauchée d’une nudité de sorcière; autour d’elle, un orchestre de grenouilles, en vieux saxe, s’évertue, et, çà et là, entre les couverts, des crapauds de bronze et des magots de grès japonais, très grimaçants et très hideux, grouillent parmi des jonchées de glaïeuls roses: délicate attention à un ballet déjà oublié, la _Princesse au Sabbat_.
Ils et elles dînent. «Cette fois, est-ce bien sérieux, au moins, vous partez? --Et pour trois mois. --Alors, ça tient toujours, ce séjour à Venise? --Si ça tient, je ne pars que pour ça. --Mais vous commencez par Luchon: de la santé d’abord et de la joie ensuite. --Oui, vous dépenserez là-bas vos réserves et rentrerez encore malade à Paris. --Courte et bonne, que voulez-vous! Le présent est à nous, l’avenir est à Dieu. --M’avez-vous apporté des livres, au moins! --Mais oui, _Voluptés_, de Maxime Formont, ça vous plaira, et _Reflets sur la sombre route_. --Du Loti: cela se lit toujours; cela se relit surtout. Ah! son _Désert_ et sa _Galilée_! Que faut-il relire pendant cet été? --Mais du d’Annunzio, du Renan, du Paul Adam ou de l’Anatole France! --Vous vous moquez, _Bysance_, est-ce bien de Jean Lombard? --Très beau, mais connaissez-vous l’_Agonie_? --L’_Agonie_? --Oui, son roman sur Héliogabale. --Sur Héliogabale? --C’est surtout cela qu’il faut lire. --Vous savez qu’on en a tiré une pièce? --Ah! --Tout un drame en vers et qui sera joué cet hiver. --Qui ça et où ça? --Villeroy, l’auteur d’_Héraclée_, et au Cirque d’Hiver. --Au Cirque d’Hiver? --Oui, avec un déploiement de foule et de mise en scène inouï, extraordinaire, une série... de représentations limitées, dix soirées en tout et cent francs le fauteuil; c’est un richissime Américain qui en fait les frais. --Et l’interprétation? --Hors pair... Marie Laurent dans l’aïeule Mœsa, Segond-Weber dans l’impératrice Sœmia, Laparcerie dans la Vestale, Liane de Pougy dans la Courtisane et de Max dans Héliogabale. --De Max dans Héliogabale! Il sera superbe. --Et le drame est osé? --Je vous crois, à la fin du troisième, à l’acte du Palatin: Héliogabale, tout en écarlate, en prêtre du soleil, coiffé d’une tiare en cône, avec, enchâssée au frontal, la fameuse Pierre Noire, apparaît au milieu des huées et des clameurs du peuple tassé au pied des terrasses, et les insultes de la foule ameutée montent avec d’horribles invectives: --«Es-tu prêtre ou grande prêtresse? Es-tu l’Auguste ou bien l’Augusta?» Ce sont, crachées et vomies sur le César asiatique, toutes les ordures de bouges de Suburre et des poètes des Attelanes. Alors, César, avec un geste d’une obscénité grandiose et que cherche et n’a pas encore trouvé de Max, quelque chose comme une _épique bazane_, se tourne vers le peuple, et dans une pose cynique: «Qui je suis? La Vestale que je violerai cette nuit, te le dira demain!» C’est chaud, vous en avez de bonnes! --Ah! l’an 1900 nous en promet des raides. --Nous n’aurons pas froid aux yeux, pendant l’Exposition.
Et le dîner continue dans la chaleur lourde, suffocante; pas une feuille ne bouge... Au loin, dans un ciel d’encre, des grondements d’orage: tout près, des luisances d’eau sombre entre des herbes pâles, la Seine.