Poussières de Paris

Part 1

Chapter 13,714 wordsPublic domain

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Poussières de Paris

DU MÊME AUTEUR

=La Petite Classe= 1 vol.

=Histoires de Masques= 1 vol. (Couverture de HENRY BATAILLE).

=Monsieur de Phocas= 1 vol. (Couverture de GEO-DUPUIS).

_Pour paraître très prochainement_:

=Le Vice errant= (Coins de Byzance) 1 vol.

=Princesses d’ivoire et d’ivresse= 1 vol.

_EN PRÉPARATION_:

=Le Châtiment de la Lumière.=

=Le Valet de Gloire.=

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.

S’adresser, pour traiter, à la librairie PAUL OLLENDORFF, 50, Chaussée d’Antin, Paris.

JEAN LORRAIN

Poussières

de Paris

-- CINQUIÈME ÉDITION --

[Logo: P O]

PARIS SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES _Librairie Paul Ollendorff_ 50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50

1902 Tous droits réservés.

_Il a été tiré à part cinq exemplaires sur papier de hollande._

POUSSIÈRES DE PARIS

_Dimanche 1er janvier_:

J’aime ma vie et j’aime aussi la vie, Toute la vie éparse et douce malgré tout, Comme on aime l’année avec ses raisins d’août, Avec sa neige de janvier, avec sa pluie.

GEORGES RODENBACH.

Et cet amant fervent de la vie, de la vie avec ses joies et ses douleurs, dont il a rendu les plus fugitives nuances, vient de mourir, à peine âgé de quarante ans. Cette année 98 l’a emporté, comme elle en a emporté tant d’autres; elle a cruellement fauché parmi le clan des artistes (puisqu’on ne peut plus écrire _intellectuels_, l’intellectualité étant devenue un parti politique). Oui, elle a été farouchement meurtrière de poètes et de penseurs, cette veule et vénéneuse année 98. Déjà lourde de mensonges et de trahisons, elle a été aussi assassin: elle a tué chez nous Gustave Moreau, Puvis de Chavannes, Stéphane Mallarmé, Auguste Lauzet; en Angleterre, Burne Jones. Et voilà qu’en s’enfuyant comme une voleuse, elle nous ravit le pur et délicat poète que fut M. Georges Rodenbach.

M. Octave Mirbeau a dit ici la genèse de cette poésie ardente et triste; mieux que personne, M. Mirbeau a expliqué les frissonnements de cette âme de sensitif, en racontant l’enfance de Georges Rodenbach passée toute dans les cimetières de Bruges, cette Bruges-la-Morte dont il a noté, dans un style de reflets et de larmes, l’atmosphère de jadis reflétée dans l’étain des canaux et pleurée goutte à goutte par la chanson des carillons.

Quelque chose de moi dans les villes du Nord, Quelque chose survit de plus fort que la mort.

En leurs quartiers lépreux qu’affligent des casernes Quelque chose de moi pleure dans les tambours,

Et par les soirs de pluie, en leurs mornes faubourgs, Quelque chose de moi brûle dans les lanternes.

Et, tandis que le vent s’exténue en reproches, Quelque chose de moi meurt déjà dans les cloches.

Poète de la vie, certes, mais poète de la vie attristée par la perpétuelle obsession du néant, poète déjà frappé de mort et poursuivi dans toutes ses œuvres par le souvenir d’une enfance assombrie; et dans la mélancolie de ce 1er janvier, la plus morne journée de l’année, celle dont M. Edmond de Goncourt a pu écrire dans son journal: «Le jour de l’An, pour moi, c’est le jour des Morts», c’est à Rodenbach que je songe, Rodenbach dont je n’ai pas voulu suivre le convoi par horreur du mensonge des visages de circonstance et de la banalité prévue des discours. Il me semble que c’est un peu de son âme que je respire à travers les pages feuilletées de son ultime et dernier poème, le _Miroir du ciel natal_. Oui, tout Rodenbach s’évoque dans la résignation et la somnolence apaisée de ces beaux vers:

La vieille église rêve en un vaste silence; La ville morte, avec sa tristesse, est autour; On en sent comme d’un malade, la présence, Et tout est assombri par l’ombre de la tour.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Oh! cette maladive odeur de vieille église, Fade, mais sensuelle, et qui fait qu’on défaille; Lys, crèches de Noël dont se fane la paille. Encens irrésolu qui meurt dans l’ombre grise:

Vin d’or évaporé des burettes, bougies Dont la souffrance aura racheté nos péchés; Et tant d’odeurs encor: les nappes défraîchies Et les voiles de noce aux bouquets d’orangers.

Et vous aussi, votre immortelle odeur humaine, Foule venue ici dont Dieu seul sait le compte; Larmes du repentir et sueur de la honte, Odeur des siècles, lourde et qui toujours se traîne...

Odeur de mort aussi, car tout ici se meurt! Cette église est trop vieille et la ville est trop morte; Ce ne sont que tombeaux dans les nefs et le chœur, Et combien de cercueils en ont franchi les portes!

Oui! tout est mort! Oui! tout se meurt sans cesse ici! L’encens dans le néant, aujourd’hui dans naguères; Les visages des vieux tableaux meurent ainsi; Et chacun pense aux ossements des vieux reliquaires...

_Mercredi 4 janvier.--Ce qu’ils en disent, ce qu’ils en pensent._ --«Et vous y êtes allé, à ces luttes? --Oh! le Casino de Paris m’a suffi, depuis que j’ai vu Pons y étrangler Pytlasinski. --C’était ignoble? --Je vous crois: Pytlasinski était plein de sang. --Aussi ignoble que la séance des lutteurs turcs au Cirque d’Hiver? --Celle où Yousouf?... --Parfaitement, celle où Yousouf essayait, à travers le caleçon de cuir... de préparer son adversaire à entrer au sérail... --Quelle horreur! Et dire qu’Héloë n’en manque pas une! --Comme on écrit l’histoire! je n’ai été que deux fois au Casino. C’est surtout la physionomie de la foule qui m’amuse; les spectacles de force y développent une atmosphère spéciale très curieuse à observer: les femmes ont, en regardant ça, une acuité d’œil et un brusque avancement de mâchoire très démonstratifs. J’ai vu là de vraies figures d’une fête sous Néron, tant elles étaient atroces et crispées de luxure, de vraies physionomies de meurtre! Pour peu que ces spectacles durent et que l’_Affaire_ s’éternise, d’ici peu on se massacrera dans les restaurants de nuit. --Non. --Attendez un peu les bals de l’Opéra; je guette mes contemporains à la sortie, chez Paillard ou au café de Paris, à l’heure du chaufroid de bécasses. Une fois les femmes grises, pour peu que les hommes parlent révision, on se tuera, je vous le dis.»

_Jeudi 5 janvier.--Ce qu’ils en disent, ce qu’ils en pensent. Autres délicieux._ --Et aux Folies-Bergère? --Oh! ceux-là valent la peine; il y a là Sabès et Pietro II qu’on peut regarder. Moi, je n’admets que les lutteurs du Midi. --Constant le Boucher, pourtant? --Constant le Boucher! Oui, c’est tout à fait la jeunesse de Guitry. --Non. --Vous ne l’avez donc pas regardé? Vous avez vu _Georgette Lemeunier_? --Deux fois. Hein, comme c’est joué! --Au naturel, c’est Guitry dans les rôles de Guitry. Il a vraiment trop l’air de se moquer du public. Un rôle, il faut sembler y croire. --Moi, je le trouve parfait. --Mais vous êtes vous-même un petit Guitry; et puis, il n’y a pas de pièce. --Voilà qui m’est égal si je m’amuse. --Avouez que cette erreur du bijoutier, ces bagues envoyées l’une pour l’autre, faire reposer quatre actes là-dessus, ce n’est pas du théâtre, c’est trop facile. --Trop facile! Essayez donc pour voir. --Si c’était mon métier. Et puis une pièce jouée par Réjane, ça a toujours du succès. --Servez _Calice_. --Resservez au contraire, car au fond c’est la même pièce. Si vous regardez bien, c’est toujours _Amoureuse_ de Porto-Riche, accommodée par Vandérem aux endives tragiques ou par Donnay potage bonne femme au kari. --En effet, il devient bien popote, Maurice. --Vous savez que Réjane ne veut plus jouer que des rôles de femmes honnêtes. --La conversion de Zaza. Je l’aime mieux autrement. --Le fait est que c’est surtout une amoureuse. --Ah! elle joue avec sa peau, elle a la science innée du frôlement. Déjà, dans _Viveurs_, elle avait une façon de prendre contact avec Mayer. --Et dans _Zaza_, une manière de mettre ses seins sous le nez de Gautier. --Cette Réjane, quand elle joue, toutes les maisons de nuit font recette. --Quand Réjane va, tout va. --Qu’est-ce qu’on reprend à la Renaissance? --La _Dame aux Camélias_. --Et avec quoi ouvre le théâtre des Nations? --Avec la _Tosca_. --J’aime autant retourner voir la _Reine Fiammette_. --Vous avez aimé Yahne là-dedans? --L’idéale mercière? Aucun abandon, aucune nature, tout cela est sec, étudié, voulu; pas de recul dans le passé; elle a l’air d’une petite bourgeoise costumée tout le temps. Savez-vous qui j’aurais voulu là-dedans? --Dites? --Lucy Gérard. C’est bien la petite folle du rôle. --En effet... Avez-vous vu Otero valser la valse tourbillon?

_Samedi 7 janvier._--Aux Folies-Bergère, entre quatre et cinq dans les limbes d’une répétition. Sur scène, le clair-obscur d’un décor de roches et de montagnes peint par Jusseaume, trente danseuses, engoncées de lainages et en jupons de dessous, évoluent d’un pas frénétique sous la direction de Mariquita, debout devant le trou du souffleur. Nous sommes dans la chaîne libyque, et les danseuses qui tourbillonnent et s’agitent, étroitement épaulées l’une à l’autre et comme enchaînées par une guirlande de bras, figurent la ronde du sabbat au milieu duquel Tylda, reine des sorcières, torturera demain Jeanne Margyl, princesse d’Egypte. L’orchestre, dirigé par Ganne, entonne maintenant une sorte de marche sacrilège sur le thème du _Dies iræ_, et tout le corps de ballet, s’écartant et se groupant en quatre files humaines, figure une énorme croix de Saint-André qui tourne et vire sur le mode funèbre au pied des montagnes abruptes, tout à coup apparues singulièrement reculées sous la lune montante, et mon impression de messe noire et de rites maudits est encore aggravée par mon voisin de loge, le sculpteur Carabin, qui me raconte ses souvenirs d’enfance paysanne dans la superstitieuse Alsace, l’Alsace, où la croyance au sabbat, encore vivace dans l’esprit des populations, veut que la sorcière, surprise par l’aube hors de son logis, n’y puisse rentrer que dépouillée de tout vêtement, sa nudité voilée sous la chevelure éparse... Des paysannes ont été ainsi souvent rencontrées au coin d’une ruelle de village, à l’orée des champs, et comme je hoche la tête, Carabin, pour me convaincre, me raconte la sauvage et belle légende de la pauvresse, la mendiante de campagne qui, le jour de Noël, monte sur le Ballon d’Alsace, et là, s’y étant mise nue, secoue du charbon pilé sur les champs de tous ceux qui lui ont refusé l’aumône dans le courant de l’année; et ce charbon jeté est la malédiction qui stérilise la terre des avares.

La nuit, quand des cheveux de lune Baignent, lisses et froids, les épaules des dunes, Elle s’éveille en leur lumière bleue; Sa volonté se darde alors de lieue en lieue; Les vieux pays et leurs minuits de flamme Hallucinent si vivement son âme Qu’elle en devient voyante et prophétesse, Et démêle, parfois, la joie ou la tristesse, Et les sombres ou lumineux présages Qui font des gestes d’encre et d’or dans les nuages.

Les feuilles choient sur les chemins Immensément de bruines trempés, Comme des mains Coupées. Et la vieille point ne mourra.

EMILE VERHAEREN.

Ce qui prouve que toujours les artistes se rencontrent.

_Mercredi 11 janvier._--Galerie Georges Petit, exposition annuelle des femmes-artistes. Il ne faut pas frapper une femme même avec une fleur, mais pourquoi ces dames s’acharnent-elles à broyer tant de bleus et de jaunes inutiles sur tant de pavots, de bleuets, de roses et de capucines! Et je passe les œillets et les roses-trémières, et les chardons que j’oubliais (chardons, éventails, un rien comme vous voyez), toutes pauvres et innocentes corolles, toutes attristées et déconfites de se voir portraiturées, peinturlurées et exposées dans des cadres dorés ou laqués de blanc ou de vert.

Que de beaux cadres! et que de beaux noms! Des noms connus même, du moins par les maris, Brouardel, Fleury, Métra, Dampt et Séailles, et que de Madeleines, comme si toutes aspiraient à signer Lemaire. Beaucoup d’aspirations en somme, beaucoup de convictions, pas mal de prétentions et même de la sincérité; oh! cela, je n’en doute pas; l’enfer est pavé de bonnes intentions, et les toiles de ces dames en sont pleines; mais sur quarante peintresses représentées, chacune, par une moyenne de six envois, pourquoi n’y en a-t-il que trois qui m’attirent et me retiennent? Madame Madeleine Carpentier, encore une Madeleine qui fait vraiment l’aquarelle comme l’autre, même perfection de dessin, mais plus d’humidité et de moelleux dans la matière. Madame Carpentier envoie des violettes de Parme, des anémones simples et des prunes, mais surtout des artichauts et des pêches qui condamnent toutes les fleurs et natures mortes exposées auprès des siennes.

Madame Hélène-Gertrude Cohen, des tableaux de genre, des petites figures de femmes Louis XV dans des intérieurs du siècle dernier: des intérieurs froids et secs aux tons délavés, où de mélancoliques et frêles madame de Warens, à moins qu’elles ne soient d’Epinay, s’accoudent en peignoir à des petites tables de marqueterie ou s’accotent, nonchalantes, à des canapés un peu raides, tendus de vieux lampas à gros bouquets.

Et les déshabillés d’un bleu de lin ou d’un mauve assombri s’éparpillent en jolis plis sur le satin des meubles; les tailles qu’on sent fines et souples ont, les unes des redressements de guêpe, les autres d’adorables langueurs, telles les _Belles Ecouteuses_ chères à Paul Verlaine et c’est le _Bouquet_ et c’est au _Boudoir_, délicieux tableautins à peine peints, mais si savamment nuancés de coquetteries et de nonchaloirs.

Enfin, Louise Desbordes: le mystère de l’eau, l’attirance et le sourire ambigus des profondeurs glauques, des ténèbres mouvantes des étangs et de la mer.

Des luminosités les traversent et, dans de l’or en fusion, de la chair ou de l’ivoire s’irradie découpé, déchiqueté, enroulé autour de souples tiges, ivoire ou chair qui sont des visages de nymphes ou de fleurs.

Les fleurs regardent, les yeux fleurissent.

Et c’est le _Printemps_ et c’est _Méduse_, _légende des algues_ ou tout simplement des _fleurs_. A côté de ces fantasmagories un précieux, un hallucinant paysage représente les quais de Paris vus du pont de Sully, un Paris de brume et de rêve à l’heure où s’allument les premiers réverbères et cette élève de Stevens me fait pour la première fois songer à Whistler.

_Jeudi 12 janvier._--A l’Opéra-Comique: _A Fidelio, une loge de délicieux, c’est le second acte_: --Il est tout à fait bien, ce décor. --Cette citadelle de briques rouges! Vous allez voir comme elle va s’éclairer tout à l’heure au soleil couchant, et quelles belles ombres portées; inutile de demander de qui elle est. --C’est un Jusseaume? --Naturellement. --Très Vélasquez le gouverneur et ces arquebusiers de Philippe III. --Si vous nous laissiez écouter Beethoven! --Si on ne peut plus admirer la mise en scène! --Surtout chez Carré. (_Un silence, puis les hostilités reprennent._) --Décidément Caron est maladroite au travesti. --Vous perdez toujours la belle occasion de vous taire; ce n’est pas un travesti, puisque Léonore est déguisée en homme pour parvenir jusqu’au cachot de son mari, son travestissement ne doit tromper que le geôlier et la garnison de la citadelle, mais non le public qui, dès son entrée en scène, doit savoir qui elle est: le rôle est très bien composé au contraire. --Oh! vous d’abord, dès qu’il s’agit de Caron. --Oh! comme la citadelle rougit, on dirait le feu. --Mais non, c’est un crépuscule d’Espagne; les premiers plans s’obscurcissent, tandis que les lointains et les hauteurs s’exaspèrent dans la clarté: vous n’avez donc jamais vu un soleil couchant à Valence ou à Grenade, ou même à Alger? --Oh! vous savez, moi, quand je vais à Monte-Carlo!... --C’est vrai, vous avez découvert la _Riviera_. Il paraît qu’il y fait un temps de chien. --Comme ici, pluie et vent. --Si vous consentiez à nous laisser écouter cependant.

_Pendant le dernier entr’acte, dans les couloirs_: --Mais c’est tout à fait l’Affaire, ce livret de _Fidelio_; ce Beethoven avait tout prévu; le bon geôlier ou le major Forzinetti. --Vous délirez, vous la voyez partout, l’Affaire; il faut soigner ça, mon cher. --Superbe, hein! tout l’acte, ce trio, puis ce quatuor. --Cet acte, dans le noir; je croyais lire les _Mystères de l’Inquisition_; et puis, ce prisonnier dont on creuse la tombe dans son cachot, ça m’impressionne, moi. Si on allait faire un tour aux Folies? --Allez, monsieur, allez, vous êtes bien de votre siècle; allez subodorer la sueur de vos lutteurs.

_Vendredi 13 janvier._--L’Elysée à _Georgette Lemeunier_, ou le spectacle dans la salle... Tous les yeux sont en effet fixés sur la grande avant-scène de droite, où Monsieur Félix Faure vient de faire son entrée avec Mademoiselle et Madame, Mademoiselle toute scintillante de jais noir, Madame épanouie en un superbe velours mauve broché sur satin blanc: dans la pénombre de l’avant-scène, des chapeaux clairs et des fracs, la Cour. La Cour à Fontainebleau, la Cour à Rambouillet, la Cour au Vaudeville. Monsieur Félix Faure s’installe entre Madame et Mademoiselle; il bedonne un peu, Monsieur Faure, et en bon souverain ne trompe pas son peuple, car il offre exactement la silhouette vulgarisée par Hermann Paul. Sur scène, c’est le papotage élégant de Réjane et de Suzanne Avril, avocates, l’une du mariage et l’autre de l’adultère; mais la salle est toute à l’avant-scène présidentielle, chacun escomptant, dans son for intérieur, la joie d’observer et de dévisager le Président pendant l’acte politique, l’acte du fameux déjeuner où l’on parlera de l’_Affaire_.

L’acte a eu lieu, Monsieur Faure a sauvé la situation en gardant obstinément sa lorgnette collée sur ses yeux durant toute la scène entre le Magistrat et le Général; mieux, il a évité de lorgner les acteurs, et, pour ne marquer aucune préférence, absolument neutre entre la magistrature et l’armée, cette lorgnette diplomatique, il l’a obstinément tenue braquée dans la salle.

Mademoiselle Emilienne d’Alençon, qui se trouve être ma voisine de baignoire, prétend être l’objet et le but des regards de Monsieur Faure. --Peut-être qu’il me prend pour... --Et j’ai toutes les peines du monde à convaincre la douce enfant que cette attitude de nos gouvernants est voulue par le Protocole.

_Samedi 14 janvier._--Cinq heures du matin, rue Pirouette, aux Halles, à l’_Ange Gabriel_. On n’est pas des saints, mais on n’est pas non plus des bœufs: public de loupeurs, de maraîchers, de filles, de garçons bouchers, de calicots en bordée et de rôdeurs des Halles. On a commencé par Maxim’s, et, du _Grand Comptoir_ au _Caveau_, on s’est échoué devant une soupe au fromage et des huîtres, escortés d’une bande de joyeux inconnus, tricots marrons et casquettes molles, attachés à nos pas depuis le _Grand Comptoir_.

C’est Mademoiselle Odette Vallery, qui nous vaut ce cortège et cet honneur, Mademoiselle Odette Vallery, jeune Grecque un peu cosmopolite aussi, émigrée de la Scala de Milan sur la scène des Folies-Bergère, Mademoiselle Odette Vallery, la souple, la nerveuse, la bien musclée aussi, la chercheuse d’inconnu, voire même d’impossible, qui a voulu, cette nuit, connaître les bas-fonds de Paris et demandera demain, si la lubie lui prend, de remplacer de Max dans le duc de Reichstadt, Mademoiselle Vallery fait, cette nuit, la tournée des grands-ducs.

Au fond de l’étroite salle en boyau à l’atmosphère épaisse tant elle est bondée de consommateurs, Pierre et Jacques tour à tour se font entendre; chacun en pousse une de sa façon: Pierre vocalise et Jacques déclame les _Cuirassiers de Reichshoffen_, après _Ma Gigolette elle est perdue!_ tout le répertoire populo. Deux demoiselles de la rue Joubert, deux superbes filles, ma foi, reprennent les refrains en chœur; le maître de l’établissement dégoise lui-même pour amuser sa clientèle, et je vois le moment où l’on va demander à Odette Vallery de vouloir bien esquisser un pas, tout comme il y a huit jours, les soupeurs du Café de Paris, le demandaient, à la même heure, à la señora Carolina Otero.

Aux millions près, c’est la même atmosphère et le même public, mais nous n’aurons pas à répondre l’apostrophe devenue légendaire de la belle malagaise. Il n’y a ici que des loqueteux, des ouvriers et, à part notre bande d’artistes, des turbins et des gens de métier, quelques-uns inavouables d’ailleurs; nous sommes tous pauvres, il n’y a que des chrétiens. Dehors, c’est l’heure où les maraîchers déchargent leurs légumes autour des pavillons incendiés de lumière électrique. Paris s’éveille, c’est l’heure du mal aux cheveux, de la gueule de bois et des calamiteux retours en fiacre dans l’aube grognonne et la boue de six heures du matin; la pluie bat aux vitres et l’on a les moelles transies. Et maintenant, dormir jusqu’à midi.

_Vendredi 20 janvier._--Le «Monsieur aux camélias»; les soiristes n’ont pas exagéré, c’est le «Monsieur aux camélias». M. de Max semble vouloir gâter à plaisir des dons admirables.

Servi par un physique, une voix et un tempérament qui le classent immédiatement après Mounet-Sully, il compromet ce capital dans des mièvreries, des pâmoisons gracieuses et des râles qui en font le plus dangereux parodiste du jeu de madame Sarah Bernhardt. A propos du _Roi de Rome_, la presse a lancé le mot travesti; il y a de la vraisemblance dans cette rosserie. Corseté comme un vieux beau sous l’habit de satin blanc du duc de Reichstadt, un tour de cou de velours épinglé sous le menton, haut cravaté, sanglé, busqué, il se cambre, plie sur les jarrets, marche sur les pointes, pirouette, roucoule, gémit, tousse et s’abandonne, et, sous sa perruque blonde bouclée à l’enfant, arrive à ressembler à une Déjazet tragique, lui, Napoléon II, le futur Aiglon.

L’_Aiglon_, que doit créer en 1900 madame Sarah Bernhardt, si bien que le Nouveau-Théâtre semble paraître, sans s’établir pour cela, prendre à tâche de démolir les établissements rivaux. _Aux Courses_, un mois avant le _Résultat des Courses_, malice évidente de M. Paul Franck à M. Antoine; _Roi de Rome_, un an avant l’_Aiglon_ de M. Rostand.

M. de Max a cependant des moments superbes et c’est justement là ce qui enrage de le voir tour à tour si bon et si mauvais. Il donne princièrement sa main à baiser à la princesse Camarata pendant le bal de la cour; sa scène de révolte contre le prince de Metternich (ils prononcent tous Metterniche! pourquoi?) est jouée avec une émotion et un mouvement admirables; son _ode à la Colonne_, alternativement reprise par lui et le demi-solde Chambert, fait prime dans les milieux bonapartistes et chaque soir emplit à heure fixe toutes les loges.

M. de Max est une mode, il est de bon goût de venir conspirer rue Blanche en l’écoutant; mais, s’il est un déclamateur passionné, M. de Max est un amoureux déplorable: il s’agenouille comme M. Mérante, ses duos d’amour relèvent du maître de ballet. D’ailleurs M. de Max révolutionne le cœur des danseuses, et quant à son agonie, elle est aujourd’hui classique: râles, petits spasmes et adieux au miroir, c’est, à côté de la mort de Croizette dans le _Sphinx_ et de celle de madame Sarah Bernhardt dans la _Dame_, l’agonie à grand orchestre du «Monsieur aux Camélias».