Pour la patrie: Roman du XXe siècle
Chapter 7
Le premier ministre ouvre le feu par un petit discours mielleux et cauteleux, où il essaie de cacher sous des fleurs de rhétorique le venin de son oeuvre. Il adresse même des compliments très flatteurs aux Canadiens français, les comble d'éloges, rappelle les principaux traits de leur histoire. Il termine sa harangue en exprimant l'espoir que, toute agitation cessant, on votera son projet. La paix, la prospérité et la grandeur future du pays l'exigent.
À peine le premier ministre a-t-il prononcé son dernier mot que Lamirande est debout, terrible dans sa colère de chrétien et de patriote. Pendant deux heures et demie, il parle, il tonne, il fulmine. Sous sa puissante logique, toute la perfidie de cette constitution élaborée au fond des loges apparaît en pleine lumière. Il met à nu tous les pièges, toutes les chausse-trappes qu'une main sournoisement habile avait cachés dans chaque article du projet. Il démontre que sous le régime Proposé l'autorité des provinces ne serait plus qu'un vain mot; que les législatures, dépouillées de leur autonomie, seraient à la merci du gouvernement central; que les tribunaux provinciaux seraient sans prestige; que toutes les sources du revenu seraient absorbées par le fisc d'Ottawa; que sous prétexte de favoriser l'instruction, l'État s'en emparerait; que la langue française pourrait être abolie comme langue officielle, même dans la province de Québec, le jour où la majorité de la Chambre des communes le voudrait; en un mot, qu'on menait le pays tout droit, mais hypocritement, à l'union législative.
À mesure qu'il déchirait tous les voiles et mettait à découvert les ruses du gouvernement, une émotion croissante s'emparait des députés et du public qui encombrait les tribunes. Quand il eut fini de parler, la consternation était peinte sur le visage des ministres et de leurs principaux partisans. Un grand silence se fit, suivi bientôt d'une sourde rumeur. Les députés se réunirent par groupes, inquiets, bouleversés. Personne ne se levait pour prendre la parole.
Enfin, sir Henry Marwood, très agité, se contenant à peine, fait remarquer au président qu'il _est six heures_. La séance est levée au milieu de la plus grand confusion. Presque tous les députés français, Lawrence Houghton et ses amis, entourent Lamirande et le félicitent chaleureusement.
Sir Henry jette un coup d'oeil sur cette scène tumultueuse et son expérience des assemblés délibérantes lui dit que Lamirande l'emporte, que le projet sera sûrement rejeté. Il quitte précipitamment la salle des délibérations. Dans le couloir il rencontre Montarval.
--Nous sommes perdus, dit le premier ministre, à voix basse. Le projet ne passera pas. Lamirande l'a tué du premier coup. Nous avons trop forcé la note. Qu'allons-nous faire?
--C'est bien simple, répond Montarval; vous allez me faire dissoudre cette chambre-là dès ce soir. Rendez-vous immédiatement à Rideau Hall et conseillez la dissolution au gouverneur. Il faut qu'il soit ici à ait heures pour renvoyer les députés devant le peuple.
--Mais se sera un coup d'état!
--Sans doute, mais c'est de l'audace qu'il faut maintenant. Nous n'avons plus que cette ressource et nous devons en user largement. D'ailleurs, vous avez un prétexte tout trouvé, et pour le gouverneur et pour le public: en face de cette opposition inattendue, vous désirez consulter l'électorat.
--Et si le verdict populaire nous est défavorable?
--Il faut prendre les moyens voulus pour qu'il ne le soit pas. Il faut semer l'argent à pleines mains; mettre le trésor à sec, si c'est nécessaire; exciter le fanatisme des provinces anglaises et compter sur la corruption et l'esprit de parti dans la province de Québec. De l'audace, vous dis-je, de l'audace!
--Mais je vais avoir une crise ministérielle sur les bras. Après le discours de Lamirande, les ministres français vont démissionner.
--Qu'importe! J'en remplacerai un, et vous trouverez toujours deux imbéciles ambitieux pour prendre les autres portefeuilles. D'ailleurs, l'émotion va se calmer, car nous l'étoufferons avec de l'or. Ne perdez pas votre sang-froid et marchez.
Le premier ministre suivit ce conseil, et à huit heures du même soir la Chambre était dissoute.
Chapitre X
Sum ego homo infirmus.
Je suis un homme faible.
Sap. IX, V.
Sir Vincent Jolibois, collègue de sir Henry, remit son portefeuille dans un mouvement de véritable indignation. C'était son premier acte d'énergie depuis plus d'un quart de siècle qu'il était dans la politique. Ce fut aussi son dernier. Peu habitué à vouloir, à penser par lui-même, à agir avec indépendance, à former des résolutions viriles, et à s'y maintenir, le peu de caractère qu'il avait reçu de la nature s'était peu à peu complètement atrophié.
Au sortir de l'émouvante séance où Lamirande avait démasqué la perfidie du premier ministre, tout bouleversé encore par cette parole brûlante, sir Vincent s'était rendu chez sir Henry et l'avait prié d'accepter sa démission. Si celui-ci avait résisté un peu, peut-être serait-il revenu sur ses pas. Mais le vieux chef fit l'indigné et posa en victime. Il accepta la démission de son collègue, séance tenante, et lui fit sentir, en même temps, toute l'inconséquence de sa conduite. Est-ce au moment où la tempête gronde, dit-il, que les officiers doivent abandonner le navire? Si vous ne pouviez pas accepter ma politique il faillait me le dire plus tôt et ne pas attendre qu'elle fût soumise aux députés.
Ce reproche était fondé. Sir Vincent avait eu connaissance du projet, mais n'en avait pas vu la perfidie. Il était donc dans une fausse position. Il sortit de chez sir Henry le trouble dans l'âme: sans portefeuille et avec la conscience d'avoir mal rempli son devoir.
Lamirande apprenant que sir Vincent s'était retiré du cabinet alla le trouver aussitôt.
--On m'apprend, sir Vincent, dit-il en entrant chez l'ex-ministre, que vous avez démissionné. Je viens vous offrir mes respectueuses félicitations et vous prier de vous mettre immédiatement à la tête du mouvement séparatiste.
--Oui, j'ai démissionné, malheureusement... je veux dire forcément; car je ne puis pas prendre la responsabilité de la politique du gouvernement en face de l'interprétation que la chambre semble y donner à la suite de votre discours.
--Mais cette interprétation n'est-elle pas la seule possible?
--Oh! je le suppose. C'est bien malheureux, tout de même. Voilà les esprits excités, le parti conservateur exposé à un désastre. Ne pensez-vous pas, mon cher monsieur Lamirande, qu'il eût été mieux de ne pas critiquer si vivement le projet du gouvernement? Il aurait sans doute été facile de s'entendre et d'introduire dans le projet certains amendements, certaines garanties pour la province... Vous avez sans doute très bien parlé; mais un peu de diplomatie ne nuit pas, voyez-vous. C'est bien malheureux, tout cela.
--Ne voyez-vous pas, sir Vincent, que quelques amendements n'auraient pas pu sauvegarder notre position. Le projet est radicalement mauvais, d'un bout à l'autre. C'est un vaste piège. Vous en êtes convaincu, puisque vous avez démissionné.
--Oui, j'ai cru que c'était un piège... Le projet est certainement mauvais; mais peut-être aurions-nous pu nous entendre. C'est trop tard maintenant, le mal est fait. Les esprits sont excités, ma démission est acceptée, je ne suis plus ministre, et je ne puis plus rien.
--Oui, sir Vincent, vous pouvez encore beaucoup, précisément parce que vous n'êtes plus ministre. Vous pouvez vous mettre à la tête de la province. À part les radicaux, qui sont relativement peu nombreux, tous les Canadiens français se rallieront autour de vous si vous arborez résolument le drapeau national.
--Mais ce mouvement national bouleverse les esprits. Le parti conservateur en souffre. Je suis essentiellement conservateur, moi, je ne veux rien de révolutionnaire, rien d'extrême. Je suis partisan de la modération et de la conciliation. Puis les protestants et les Anglais, il ne faut pas les irriter. Saint-Simon va trop loin, et il se dit de votre parti. Croyez-moi, monsieur Lamirande, il vaut mieux s'en tenir au _statu quo. C'est_ un moyen terme, voyez-vous, entre l'union législative et la séparation; tout le monde devrait en être satisfait.
--Mais pouvez-vous nous garantir un _statu quo_ véritable? Ne craignez-vous pas que les intrigues de sir Henry ne l'emportent sur nous et qu'il ne réussisse à nous imposer une union législative déguisée, si nous traitons avec lui sur son terrain?
--Sir Henry est très habile, c'est incontestable, et je ne saurais promettre de l'empêcher de nous jouer quelques mauvais tour. Si j'étais resté dans le cabinet, peut-être... Je crains qu'il ne soit difficile maintenant d'obtenir un projet de confédération acceptable. Il aurait fallu beaucoup de diplomatie. Nous devons conserver nos droits, sans doute, tout en faisant des sacrifices... C'est bien malheureux!
--Puisque la politique du _statu quo_ présente tant de difficultés et de périls, ne vaut-il pas mieux en adopter une autre? Vous savez ce que veulent les séparatistes--les vrais, non pas Saint-Simon. N'est-ce pas une politique juste et raisonnable, une politique nettement définie qui ne saurait admettre aucune surprise?
--C'est si contraire aux traditions du parti conservateur! C'est un projet vraiment révolutionnaire. Que deviendrait le grand parti conservateur fédéral si votre politique venait à prévaloir?
--Vous ne mettez pas les intérêts d'un parti au-dessus de ceux de la patrie!
--Non, mais votre politique est-elle pratique? La province de Québec peut-elle former un pays indépendant?
--Rien ne s'y oppose. Grâce au retour d'un grand nombre des nôtres des États-Unis, nous avons aujourd'hui une population homogène de plus de cinq millions. N'est-ce pas suffisant pour former un état autonome, vivant de sa vie propre?
--C'est un état catholique et français que vous voulez fonder; une Nouvelle France.
--Certainement. C'est vers ce but que notre peuple aspire depuis qu'il existe, c'est vers ce but que la divine Providence nous a conduits à travers mille obstacles. L'heure de Dieu sonne enfin. C'est le moment pour nous de prendre notre place parmi les nations de la terre.
--Et que ferez-vous des protestants et des Anglais que nous avons au milieu de nous?
--Vous le savez, leur nombre diminue avec une telle rapidité qu'il est facile de prévoir le jour où nous aurons pratiquement l'unité religieuse et l'unité de langue. En attendant, nous traiterons la minorité avec la plus large générosité, comme nous l'avons toujours fait, du reste.
--Vous voudriez une religion d'État. Cela n'est guère compatible avec la liberté de conscience et la liberté des cultes qui sont le fondement de la société moderne.
--Fondement peu solide, il faut l'avouer, puisque tout s'écroule. La reconnaissance par l'État de la seule véritable religion n'exclut pas, du reste, une juste tolérance civile des autres cultes là où cette tolérance est nécessaire pour éviter un plus grand mal.
--Je ne veux pas discuter ces questions avec vous. Vous avez peut-être raison, en théorie, mais je ne puis pas me mettre à la tête de ce mouvement. C'est contraire aux traditions du parti. Si ce projet venait à manquer, que ferais-je? Compromis à tout jamais, je serais réduit à l'impuissance. Ne pouvez-vous pas trouver un moyen terme, quelque chose que tout le monde puisse accepter?
Convaincu que ce serait une perte de temps d'argumenter davantage avec cet homme sans volonté et sans dévouement, Lamirande se retira et alla retrouver son ami Leverdier.
--Tu avais bien raison, mon ami, dit-il, impossible de rien faire avec sir Vincent. Il faut pourtant un chef. Les deux autres ministres français ont-ils démissionné?
--Non, certes, et ils ne le feront pas. Je viens de rencontrer le directeur du _Mercure_ qui sort d'une conférence avec eux. C'est presque incroyable, mais ils restent dans le cabinet, par patriotisme, bien entendu! S'ils quittaient leurs postes, vois-tu, sir Henry les remplacerait par des Anglais. En y restant, ils pourront peut-être obtenir l'introduction de quelques amendements dans le projet. C'est brillant, n'est-ce pas?
--Pauvre pays! soupira Lamirande; pas d'hommes, pas de chefs!
--Il n'en faut pas tant de chefs! Un seul suffit. Tu es notre chef, soit dit sans vouloir blesser ta modestie.
--Moi, chef!
--Oui, toi, il n'y a pas à en douter. C'est toi qui nous mèneras à la victoire si nous devons y aller, à la défaite, si c'est la volonté de Dieu. Mais il n'y a que toi qui puisse conduire notre petite armée. Inutile de chercher ailleurs.
--Mais les masses ne voudront pas me suivre, et aujourd'hui il s'agit d'avoir la majorité au parlement.
--Il s'agit de faire son devoir. Dieu fera le reste.
--Tu as raison, mon ami, ne cherchons pas des chefs humains. Tout nous manque de ce côté. Nous n'avons guère de prestige politique, il est vrai, mais nous ferons notre devoir. Nous exposerons au peuple de la province aussi clairement et aussi énergiquement que possible les périls de la situation et le moyen de les écarter, et à la grâce de Dieu!
Chapitre XI
O generatio infidelis et perversa!
Ô race incrédule et dépravée!
Luc IX, 41.
Quelques jours plus tard Lamirande, Leverdier et un petit groupe d'amis, hommes de valeur réelle, mais peu connus dans les cercles politiques, lancèrent un manifeste fen-ne et calme, aux quatre coins de la province. Cet appel produisit une profonde émotion. On eût dit d'abord que tout le parti conservateur allait se rallier autour du jeune député. Dès le commencement de la crise, tous les journaux catholiques canadiens-français furent unanimes à dénoncer le projet de sir Henry comme une trahison, une infamie, un attentat contre le Canada français. Même le _Mercure_ ne put résister au courant populaire: il publia des articles violents contre le premier ministre. Partout on convoqua des assemblées. La politique du gouvernement fut vigoureusement condamnée et la nécessité de faire sortir la province de la Confédération hautement proclamée. Si les élections eussent eu lieu dans les quinze jours qui suivirent la dissolution du parlement, pas un seul partisan de sir Henry n'aurait été élu dans toute la province.
* * * * *
À peine sir Vincent eut-il démissionné que la nouvelle se répandit que M. Montarval l'avait remplacé. Ce choix augmenta le mécontentement général. Les conservateurs n'avaient guère confiance en lui, car ses anciennes accointances avec les radicaux n'étaient un secret pour personne. Son manque de religion le rendait plus que suspect aux yeux des catholiques. La _Libre-Pensée_ et les autres journaux révolutionnaires avaient beau répudier le nouveau ministre, le traiter de rétrograde, de réactionnaire et même de clérical, ils ne réussirent guère à donner le change à l'opinion qui se souleva contre le cabinet et menaça de l'emporter.
Pendant quinze jours, les ministres ne donnèrent pas signe de vie. Ils ne se montrèrent nulle part, ne firent aucune communication aux journaux, ne se laissèrent même pas interroger par les reporters. C'était une tactique habile, car en se tenant cois, ils n'ajoutèrent aucun aliment nouveau au feu qu'ils avaient allumé. Ce n'était certes pas un feu de paille; mais même le bois le plus dur, même la houille finit par se consumer. Contre des gens qui ne se défendent pas le bras le plus vigoureux est à moitié désarmé.
Seule la fureur de Saint-Simon allait toujours _crescendo_. Le _Progrès_ n'était plus un journal, c'était un volcan en pleine éruption, vomissant, à jet continu, flammes, fumée, cendres, eau bouillante, pierres brûlantes et lave; de la boue, surtout. Il en amoncela des montagnes sur la tête des ministres. Il leur appliqua des épithètes tellement injurieuses, tellement outrageantes que même ceux qui étaient les plus outrés contre eux finirent par dire: c'est trop fort! De plus, il prêcha une véritable guerre d'extermination contre les Anglais et les protestants. Ses écrits furent reproduits par la presse anglaise des autres provinces et passèrent au loin pour être l'écho fidèle des sentiments et des aspirations de la masse des Canadiens français. Lamirande et Leverdier avaient beau répudier de toutes leurs forces le langage atroce du _Progrès_, ils ne parvenaient pas à détruire entièrement l'effet désastreux de ces appels insensés. Pendant les quinze premiers jours, Saint-Simon avait réussi à faire, dans les provinces anglaises, un mal incalculable à la cause du Canada français.
La province de Québec, toutefois, restait unie. Les majorités que les ministres auraient pu obtenir dans les autres provinces n'auraient probablement pas été suffisantes pour tenir tête à la députation compacte du Canada français. Il fallait donc, à tout prix, briser l'union qui s'était momentanément établie parmi nos compatriotes.
* * * * *
Oh! la puissance maudite de l'or! _Auri sacra fames!_ s'écriait le poète latin, il y a deux mille ans. La nature humaine n'a pas changé depuis lors: l'exécrable soif de la richesse est toujours sa plus honteuse infirmité. Sans doute, l'orgueil, la luxure, l'intempérance font de terribles ravages, de nombreuses victimes. Mais existe-t-il une autre passion qui dégrade l'homme autant que l'affreuse cupidité? Existe-t-il un autre vice qui le conduit dans d'aussi insondables abîmes d'infamie? Qu'on ne l'oublie pas, c'est la soif de l'or qui a fait commettre le crime unique de Judas. Il avait été choisi par le divin Sauveur et élevé par lui à la dignité suréminente d'Apôtre; il était destiné à devenir une des colonnes de l'Église, un des évangélisateurs des peuples, un de nos pères dans la foi.
Il devait donc posséder des qualités réelles qui le désignaient au choix du divin Maître. Mais il avait un défaut: il aimait l'argent d'une manière désordonnée. Et ce défaut, malgré les grâces surabondantes qu'il dut recevoir pendant les trois années qu'il passa dans l'intimité de Jésus, le conduisit au crime le plus énorme et le plus invraisemblable qui ait été commis depuis que le monde existe. Le plus énorme, puisque jamais on n'avait vu et que jamais on ne verra pareil attentat contre une semblable Personne; le plus invraisemblable, parce que jamais mobile aussi chétif n'a fait commettre forfait aussi grand. Judas ne pouvait avoir aucune haine à assouvir, aucune injure à venger, aucune ambition à satisfaire, aucun triomphe à espérer. Il a livré son Maître, qu'il devait pourtant aimer un peu, pour la misérable somme de trente pièces d'argent, le prix d'un petit champ!
Ou l'argent qui est ainsi maître des âmes, dit Huysmans, est diabolique, ou il est impossible à expliquer.
C'est en méditant sur le crime de Judas que l'on parvient à se faire une idée de la puissance épouvantable de l'or sur le coeur de l'homme.
Cette puissance infernale, Montarval et sir Henry Marwood la connaissaient. C'est sur elle qu'ils comptaient surtout.
Deux semaines après la dissolution de la chambre, Lamirande et Leverdier se rencontrèrent au bureau de rédaction de la _Nouvelle-France_. Ils avaient bien travaillé, chacun de son côté. Dans une série d'articles, brillants et solides, le journaliste avait exposé la situation avec autant de force que de dignité. Le député s'était prodigué dans les réunions publiques, électrisant ses auditeurs par sa parole vibrante et chaude, par son patriotisme aussi éclairé qu'ardent.
--As-tu remarqué le _Mercure_ depuis trois jours? demanda le journaliste à son ami.
--Je dois t'avouer qu'à part le tien je n'ai guère lu les journaux depuis que la campagne est ouverte. Que dit le dieu du commerce... et des voleurs? _Mercure_, singulier nom pour un journal catholique!
--C'est un nom prédestiné. Qu'est-ce que le dieu du commerce dit? Il ne dit rien. Il fait beaucoup, par exemple; il fait son métier: du commerce, des affaires.
--Explique-toi donc; je n'y comprends rien. Il me semble avoir vu dans ton journal des articles pas trop mal tournés reproduits du _Mercure_.
--Oui, mais cela a cessé net. Avant-hier, pas un mot sur la situation, mais un long article sur le monopole de la lumière électrique à Montréal. Hier, même silence sur la crise, accentué par une savante étude sur le commerce des grains à Chicago. Voici le numéro de ce matin qui m'arrive; pas une allusion à ce qui préoccupe tous les esprits; par contre, on y parle chemins de fer le long de trois colonnes.
--Les rédacteurs se sont peut-être épuisés. Tout le monde n'a pas ta fécondité, mon cher journaliste.
--Si les rédacteurs n'ont plus rien à dire, ils pourraient au moins jouer des ciseaux. Surtout, ils pourraient laisser faire leurs correspondants et leurs reporters. Plus de comptes rendus des réunions publiques. Quelques lignes perdues au fond des _Faits divers._ Un étranger qui lirait le _Mercure_ des trois derniers jours ne pourrait jamais s'imaginer que nous passons par une crise qui met en péril notre avenir national. Mon cher ami, tu connais assez les hommes pour savoir que ce n'est pas là un simple effet de l'épuisement intellectuel de ces messieurs. C'est le coeur qui est épuisé.
--J'avoue que cela a mauvaise mine.
--Oui, très mauvaise mine. Du reste, voici un mot que je viens de recevoir d'un ami de Montréal. Il dit: "Tu as dû remarquer le silence du _Mercure_ depuis trois jours, et tu dois en soupçonner la cause: les gens de ce journal sont gelés. Le directeur est monté à Ottawa, ces jours derniers. Je sais qu'il s'est entretenu longuement avec les ministres. Depuis son retour le _Mercure_ a pris l'intéressante attitude que tu vois. Je tiens de bonne source que les impressions gouvernementales abondent dans les ateliers du _Mercure._ On y travaille jour et nuit". Voilà ce que m'écrit mon correspondant de Montréal. Comme tu vois, le dieu du commerce fait des affaires.
--C'est-à-dire que ces malheureux se sont vendus au gouvernement, corps et âme!
--Ils appellent cela "recevoir des explications"
--Mon Dieu! s'écria Lamirande, vous n'aurez donc jamais pitié de nous! Hélas! Nous ne méritons guère que vos rigueurs, car nous ne savons plus faire le moindre sacrifice pour Vous. Nous ne savons même pas nous dévouer à la défense de nos propres intérêts, du moment que ces intérêts ne se traduisent pas par des chiffres. Voilà le fruit de cette éducation pratique à outrance qu'on nous donne depuis un quart de siècle. Les mots: honneur, dignité nationale, patriotisme, dévouement, sont des expressions vides de sens pour un grand nombre.
--Pourtant, dit Leverdier, il y a encore du bon chez nos populations rurales. Tu as dû le constater ces jours-ci, plus que jamais.
--Oui, sans doute, il y a encore du bon, il y a encore de la foi; mais aussi il existe je ne sais quelle apathie, même au milieu de l'effervescence actuelle. On sent qu'il faudrait peu de chose pour tout compromettre, pour arrêter l'élan patriotique, et nous livrer, impuissants, au pouvoir de nos ennemis. Les masses sont indignées contre le gouvernement, mais elles ne voient pas ce que nous sentons, toi et moi et quelques autres; elles ne voient pas que la politique des ministres est d'inspiration maçonnique. Il faudrait quelque fait éclatant pour leur crever les yeux; il faudrait prendre les loges en flagrant délit de conspiration, les montrer au peuple décrétant notre ruine. Nous savons, nous, que la secte infernale est au fond de ce qui se passe. Mais comment le _prouver_, de manière à créer chez le peuple la certitude voulue? Pour remuer les masses il faut des _faits indéniables._ Une preuve par induction ne suffit pas. Que ne donnerais-je pour pouvoir déchirer le voile qui cache à nos compatriotes la perfidie des loges!
--J'ai souvent songé à cela, répond le journaliste. Si j'étais riche, il me semble que je dépenserais volontiers toute ma fortune à fabriquer une clé d'or assez longue pour ouvrir toutes les loges et toutes les arrière-loges du pays.