Pour la patrie: Roman du XXe siècle
Chapter 6
Homme de talent réel, mais peu sympathique, le rédacteur du _Progrès_ avait dans le regard quelque chose de faux et de froid qui faisait éprouver un étrange malaise à tous ceux qui venaient en contact avec lui. Doué d'une certaine allure énergique, violente même, il passait, aux yeux de ceux qui ne voient que la surface des choses, pour un homme fortement trempé, pour un caractère. Avant l'époque où commence notre récit, il s'était jeté avec une grande ardeur dans le mouvement séparatiste, à la suite de Lamirande et de Leverdier. Mais tout en les proclamant ses chefs, tout en arborant leur drapeau, il ne voulait pas toujours suivre leurs conseils ni adopter leur langage ferme et modéré, leurs procédés marqués au coin de la sagesse. Depuis un mois surtout il semblait s'être fait casseur de vitres de profession.
Sans doute, il faut parfois casser les vitres, en réalité, comme au figuré. Un homme est renfermé dans une chambre où l'air respirable manque complètement. La porte est fermée à clé, barricadée; toutes les issues sont hermétiquement closes. L'homme étouffe. Déjà il est sans connaissance. Que faire? Vous cassez une vitre. L'homme respire, il est sauvé. Dans le monde moral, il y a des situations analogues où il est nécessaire de casser les vitres. C'est le seul moyen qui reste de faire circuler un peu d'air pur dans les prisons où la routine et les préjugés ont renfermé et asphyxient leurs victimes. Mais M. Saint-Simon ne faisait guère plus autre chose que casser les vitres. Il en cassait partout, toujours et à propos de rien. Le bruit des vitres cassées avait attiré sur lui tous les regards sans toutefois lui gagner les coeurs.
Le rédacteur du _Progrès catholique_ répondit donc à l'article de la _Nouvelle-France_ par un éclat formidable. Il intitula son écrit: _Est-ce la guerre que l'on veut?_ Dans cet écrit, non seulement il demandait la sortie de la province de Québec de la Confédération, mais il poussait les Canadiens français à s'organiser militairement, à se procurer des armes et à se rendre à Ottawa pour surveiller les délibérations du parlement. Il fît une charge incroyable contre tous les protestants, sans distinction, déclarant qu'ils étaient tous ligués contre les catholiques pour les massacrer. Et il terminait son article d'énergumène en donnant clairement à entendre que le jour où la province de Québec serait délivrée du joug fédéral, les Anglais qui s'y trouveraient n'auraient qu'à se bien tenir.
En lisant cet article, Leverdier eut un mouvement de sainte colère. Il quitta précipitamment le cabinet de lecture du parlement, traversa le couloir et, appelant un page, fit mander Lamirande qui était à son siège de député.
--As-tu vu la dernière bêtise de Saint-Simon? s'écria-t-il.
--Oui, fit tranquillement Lamirande, j'ai vu cet écrit, c'est plus qu'une bêtise, c'est un crime.
--Cet homme-là est-il fou?
--Non, mon ami, il n'est pas fou. Il est quelque chose de pire qu'un fou.
--Je ne vois guère rien de pire et de plus dangereux qu'un fou qui se mêle d'écrire, répliqua vivement Leverdier.
--Un traître est plus dangereux qu'un fou, fit Lamirande.
--Grand Dieu! s'écria le journaliste, tu le soupçonnes de nous trahir! Tu vas plus loin que moi, je ne l'accuse que d'un manque incroyable de tact et de jugement.
--Je vais plus loin que toi, en effet. Je ne porte pas un jugement téméraire en te disant que Saint-Simon nous trahit froidement.
--Mais sur quoi te bases-tu pour croire à tant de perfidie chez cet homme qui, après tout, prétend défendre la même cause que nous?
--Tu n'ignores pas que l'on peut trahir une cause tout en prétendant la défendre. C'est même le procédé favori de nos jours. C'est le raffinement de la trahison.
--Oui, mais enfin, as-tu quelque preuve contre lui? Sur quoi s'appuient tes soupçons?
--Ce ne sont pas des soupçons, c'est une certitude morale, une conviction profonde.
--Mais encore, dis-moi sur quoi elle repose, cette certitude morale? Tu n'as pas l'habitude de juger à la légère et sans preuves. J'avoue que l'article est affreux, abominable. En le lisant, j'ai frémi d'indignation, et si j'avais eu le malheureux sous la main, je ne sais pas trop ce que je lui aurais fait. Mais, après tout, ne peut-on pas mettre cet écrit sur le compte de la bêtise humaine, qui est grande, tu le sais.
--Oui elle est grande, mais la perversité humaine est grande aussi. Ce sont deux immensités dont Dieu seul peut voir les limites. Si je n'avais que l'écrit de Saint-Simon pour me guider, je jugerais l'incident probablement comme toi. Mais je sais que ce malheureux était naguère affreusement travaillé par le démon de la richesse et j'ai lieu de craindre qu'il n'ait succombé à la tentation. J'ai appris, ce matin même, que depuis quelque temps Saint-Simon voit M. Montarval dans l'intimité.
--Je sais, en effet, qu'ils sont intimes.
--Je l'ignorais jusqu'ici. Mais ce que je n'ignorais pas, c'est que M. Montarval est l'homme le plus épouvantable que j'aie jamais vu... un monstre... J'en frissonne encore. Je ne puis t'en dire davantage, je me suis engagé au silence sur certains détails. Cet engagement ne me lie peut-être pas d'une façon absolue; mais, enfin, qu'il me suffise de te dire que celui qui fréquente assidûment Aristide Montarval ne saurait être autre chose qu'un misérable. Les événements ne me donneront que trop tôt raison.
Bien que quelque peu intrigué, Leverdier n'insista pas davantage. Il connaissait trop bien son ami pour douter de la sûreté de son jugement. Après un moment de silence, le journaliste reprit:
--Mais l'article, que faut-il en faire?
--Je viens de faire tout en mon pouvoir pour réparer le mal. Au commencement de la séance, j'ai désavoué l'écrit et son auteur. J'ai déclaré que cet article insensé n'exprime pas nos sentiments; que nous ne sommes pas animés par la haine des autres peuples qui habitent ce pays, mais pas l'amour de notre race, de notre nationalité, de notre religion, de notre langue et de nos traditions; que nous croyons mieux sauvegarder toutes ces choses sacrées en nous retirant de la Confédération, maintenant que l'occasion s'en présente; mais que nous ne menaçons personne. Je crois que tu feras bien de répéter la même chose dans ton journal. Pour le moment; il n'y a rien autre chose à faire. Les événements vont se précipiter. Attendons.
Chapitre VIII
Nihil est iniquius quam amare pecuniam: hic enim et animam suam venalem habet.
Il n'y a rien de plus injuste que d'aimer l'argent; car un tel homme vendrait son âme même.
Eccli. X, 10.
Hercule Saint-Simon s'était lancé dans le journalisme sans préparation morale, sans avoir purifié ses intentions. Il voulait faire le bien au moyen de son journal; mais, tout en faisant le bien, il comptait arriver en même temps à l'aisance d'abord, puis à la richesse. Le pain quotidien, c'est-à-dire le nécessaire pour un homme de sa position sociale, n'était pas assez: il lui fallait les douceurs de la vie. Et comme le journalisme vraiment catholique est plus fécond en déceptions et en déboires qu'en succès financiers, il s'aigrissait et s'irritait de plus en plus. Voyant qu'il n'avait pas l'abnégation voulue pour continuer son oeuvre, ingrate au point de vue mondain, il aurait dû l'abandonner et chercher ailleurs, par des moyens légitimes les biens terrestres qu'il convoitait. Mais il aimait le journalisme à cause du prestige et de l'influence que cette profession confère à celui qui l'exerce avec talent. Le bruit des polémiques le grisait, les discussions auxquelles on se livrait autour de son nom flattaient sa vanité. Rester journaliste honnête, même journaliste catholique, tout en devenant riche, tel était d'abord son rêve.
Il commença par faire des réclames, moyennant finance, en faveur de certaines entreprises commerciales et industrielles. Comme ces entreprises étaient honorables, il pouvait, à la rigueur, se dire qu'il recevait le prix d'un travail légitime; mais ses besoins factices augmentant toujours et ce genre d'affaires lui paraissant bientôt restreint, il agrandit le cadre de ses opérations. Lorsque les promoteurs de grandes entreprises ne venaient pas à lui, il allait à eux, et leur donnait habilement à entendre que le moyen le plus sûr de ne pas trouver en lui un adversaire acharné, c'était de payer grassement son concours. Puis, glissant toujours sur la pente, il mit sa plume au service d'affaires douteuses, interlopes, enfin absolument mauvaises.
Pourtant la richesse n'arrivait pas encore assez vite. Son caractère de journaliste catholique, qu'il conserva toujours, apparemment, le gênait. Aux temps agités où commence notre récit, il entrevit la possibilité de faire fortune d'un seul coup. Mais pour atteindre ce but, il lui faudrait abandonner ses nationaux dans leurs luttes patriotiques, se livrer aux ennemis de sa race, favoriser leurs menées ténébreuses, trahir, en un mot, la cause sacrée de la patrie et de la religion. Le malheureux se cramponnait à cette idée qui lui revenait sans cesse: je n'irai pas jusqu'au bout, et quand je serai riche, indépendant de tout le monde, je pourrai facilement, et en peu de temps, réparer le mal que j'aurai fait.
Il en était là, lorsque nous l'avons entendu émettre ses sophismes sur la puissance de l'or et la nécessité de la richesse pour accomplir le bien dans le monde politique. À l'époque de sa conversation avec Lamirande était-il déjà perdu? Depuis longtemps il était tenté, affreusement tenté par le démon qui fit tomber un des Douze. Toutefois, comme nul n'est jamais éprouvé au-dessus de ses forces, il aurait pu résister à ce redoutable assaut, s'il eût suivi le sage conseil de son véritable ami: une courte et fervente prière, un seul cri de détresse vers le Coeur de Jésus, et il était sauvé.
Lorsque les disciples allaient être engloutis par les vagues, ce fut une prière de quatre mots qui écarta le danger: _Domine, salva nos, perimus!_
Mais un mouvement d'orgueil étouffa ce cri qui montait déjà à ses lèvres. C'était une dernière grâce qu'il repoussait.
En quittant Lamirande, il était entièrement sous l'empire du Tentateur. Une rage étrange contre tous ses anciens, et particulièrement contre le meilleur de tous, s'était emparée de son âme. Autant il estimait et admirait jadis le jeune député, autant maintenant il le détestait. Auparavant, même au milieu de ses faiblesses et de ses misères, il aurait voulu imiter les vertus de Lamirande, posséder son désintéressement, sa force de caractère. Ces salutaires aspirations s'étaient subitement changées en une jalousie atroce et cruelle. Trop lâche pour s'élever jusqu'aux hauteurs où se tenait son ancien ami, il aurait voulu l'entraîner avec lui dans la fange où il allait se plonger. Et se sentant impuissant à ravaler ce chrétien à son propre niveau, il prit la détermination de lui faire autant de mal que possible.
Il était dans cette disposition d'esprit lorsqu'un soir il rencontra M. Montarval au club qu'il avait la mauvaise habitude de fréquenter sous prétexte d'y recueillir des nouvelles et des idées.
--Eh bien! monsieur Saint-Simon, s'écria M. Montarval, comment va le journalisme à bons principes? À merveille, sans doute, car lorsqu'on travaille pour votre bon Dieu il parait que tout le reste, la bonne chère, les beaux habits, les meubles de luxe et les chevaux pur sang, il parait, dis-je, que tout cela vous vient par surcroît. Est-ce bien le cas? Dites donc?
Au lieu de répondre avec fierté à ce persiflage blasphématoire, le malheureux rougit en balbutiant:
--Il ne faut pas prendre tout à la lettre dans la Bible.... On y trouve beaucoup d'allégories et de choses obscures.... Tout ce que je puis dire, c'est que le journalisme comme je l'ai fait jusqu'ici ne donne malheureusement pas la fortune. C'est bien dommage, car c'est une profession que j'aime.
--Il y aurait peut-être moyen de rendre cette profession plus lucrative, répliqua Montarval qui dardait sur Saint-Simon son regard perçant.
Le journaliste se troubla, baissa les yeux et murmura un _peut-être_ à peine intelligible. Mais c'en était assez pour fixer Montarval sur la valeur de son homme.
--Venez chez moi, dit-il; nous converserons là à notre aise.
Saint-Simon le suivit, et quelques instants après ils gravissaient le perron qui conduisait à la somptueuse demeure du jeune Français. Cette résidence princière dominait la terrasse Frontenac et le fleuve Saint-Laurent. De ses fenêtres Montarval avait une vue magnifique. À droite, Saint-Romuald et les campagnes du sud bornées au loin par une frange de montagnes bleues; en face, Notre-Dame et Saint-Joseph-de-Lévis; à gauche, l'île d'Orléans et la riante côte de Beaupré adossée aux Laurentides. La maison était meublée avec un luxe oriental. Tout y respirait la mollesse et la volupté. C'était la réalisation du rêve de Saint-Simon.
Montarval conduisit le journaliste à une vaste pièce, moitié salon, moitié cabinet de travail. Un valet, répondant à son appel, apporta du vin et des cigares.
--Maintenant, dit-il, nous pouvons causer sans crainte d'être dérangés. Ainsi, continua-t-il, le journalisme à bons principes ne mène pas à la fortune! Un sage a dit que la vertu sans argent est un meuble inutile.
--En effet, répliqua Saint-Simon, le manque de ressources paralyse la presse en ce pays; il paralyse, en général, nos hommes publics. Dans un pays constitutionnel, pour pouvoir se livrer avec avantages au journalisme ou à la politique, il faut posséder la fortune. Pourquoi vous qui êtes riche ne vous lancez-vous pas dans la politique? Vous y feriez bientôt votre chemin.
--J'y ai songé quelquefois, et j'y songe dans le moment, répond Montarval. Il me serait facile, sans doute, de me faire élire; mais un député, pour arriver rapidement, a besoin d'un journal sur lequel il puisse compter. Je pourrais bien en fonder un, me direz-vous. Oui, mais, je l'avoue, je m'entends peu aux affaires. J'aurais peur, si je m'aventurais dans le journalisme, d'y laisser la peau et les os. Je serais prêt à payer une somme ronde pour avoir l'appui d'un journal, sans être disposé à risquer ma fortune.
Montarval s'arrêta ici pour donner à ses paroles le temps de produire tout leur effet sur le journaliste. Il versa un verre de vin et le présenta à Saint-Simon qui le saisit d'un mouvement nerveux et le but d'un trait, sans regarder son tentateur. Celui-ci, dégustant son tokai tranquillement, continua:
--Ne pourrions-nous pas en venir à une entente, vous et moi? Vous êtes journaliste, vous connaissez votre métier, mais les fonds vous manquent. Moi, j'ai des fonds, mais pas d'expérience. Nous possédons chacun un excellent avoir, mais, pour faire fructifier nos capitaux respectifs, il faudrait les unir. Qu'en dites-vous?
--L'idée me parait excellente. Veuillez me faire connaître les détails de votre projet.
--Oh! c'est bien simple. Je vous donnerai, disons vingt mille piastres; ou plutôt, pour que l'affaire soit plus régulière, je vous les prêterai contre billet; mais avec l'entente formelle que je ne vous en demanderai pas le remboursement aussi longtemps que le journal me donnera satisfaction.
--Mais quelle ligne de conduite le journal devrait-il tenir pour vous donner satisfaction? Faudrait-il changer entièrement de ton?
--Pas du tout. Je ne demanderais guère de changements, car si je me présente ce sera comme conservateur....
--Comme conservateur! fait Saint-Simon avec étonnement. Il me semblait que, sans vous mêler de politique, vous aviez des idées un peu....
--Avancées, vous voulez dire. Des folies de jeunesse! Pour faire quelque chose de sérieux, il faut en rabattre beaucoup et devenir conservateur, bon gré mal gré. Si je veux avoir un journal à ma disposition, c'est uniquement pour reproduire mes discours et me tourner discrètement un petit compliment de temps à autre, sans que la réclame y paraisse trop.
--Dans ces conditions, répond Saint-Simon, devenu très pâle, je ne vois rien qui s'oppose à l'affaire que vous voulez bien me proposer.
--Alors, terminons-la sans plus de retard. Je vais vous faire un chèque pour la somme mentionnée et vous me donnerez votre billet à vue....
Une demi-heure après, Saint-Simon sortait de chez Montarval. Il était un homme vendu, un vil esclave. Il le comprenait parfaitement et avait un profond dégoût de lui-même. Mais le démon de l'argent était toujours à ses côtés et lui tenait ce langage: "Après tout, on ne te demande pas un si grand sacrifice; quelques bouts de réclame par-ci, par-là. Presque tous les journaux en font".
--Mais, lui disait son ange gardien, si l'on te demande quelque infamie, que feras-tu?
--Tu remettras l'argent en payant le billet, et tout ,sera dit, murmura le démon.
--Et si tu as dépensé l'argent, pourras-tu payer le billet qui est fait à présentation?
--Dépose l'argent à la banque, et contente-toi de toucher l'intérêt. De cette façon tu seras toujours en état de faire honneur au billet si l'on veut exiger de toi quelque chose qui répugne à ta conscience.
Ce dernier argument du démon prévalut sur les avertissements de l'ange, et Saint-Simon déposa à la banque le prix de sa liberté. Et le démon, qui est habile, le laissa en paix pendant quelques jours. Quand la première horreur qui avait envahi l'âme du journaliste se fut émoussée, le mauvais esprit revint à la charge.
--Il te faudrait faire telles améliorations dans ton établissement, mieux monter ta maison afin de recevoir convenablement ceux qui vont te visiter; ta table, ta cave, tes habits laissent à désirer.
--Et le billet, disait tout bas l'ange gardien comment paieras-tu le billet si l'on te demande de te déshonorer?
--Oh! tu pourras facilement trouver à faire un emprunt si le public voit que tes affaires ont l'air de prospérer. L'argent attire l'argent. D'ailleurs, ajoutait effrontément le malin esprit, il ne faut pas se méfier de la Providence.
--Il faut s'y fier, mais non pas la tenter, répondit l'ange.
Mais, comme la première fois, Saint-Simon écouta le Tentateur, et se livrant à ses penchants naturels, dépensa, en quelques jours, plusieurs milliers de piastres.
Montarval, qui faisait surveiller tous les mouvements de sa victime, jugea que le moment était venu de faire un pas de plus. Rencontrant de nouveau Saint-Simon au club, il lui dit:
--Je n'aime pas tout à fait le ton de votre journal, et comme vous ne voudriez sans doute pas le changer, à cause de vos principes inflexibles, il serait peut-être mieux de rescinder notre marché avant qu'il soit trop tard.
Le journaliste bondit sous ces paroles méprisantes comme si un bras vigoureux lui eût cinglé le visage d'un coup de fouet. Que n'aurait-il donné en ce moment pour être en état de jeter à la face de son corrupteur son or maudit! Il eut un instant la pensée de rompre avec Montarval, d'emprunter de l'argent pour payer son billet; ou s'il n'y réussissait pas, de laisser son séducteur saisir son imprimerie et ses meubles. Il eut une violente aspiration vers la liberté et un profond dégoût pour l'ignoble esclavage où il se voyait descendre. Mais c'était un mouvement purement humain, sans vraie force, par conséquent. Les difficultés de sa position, les sacrifices qu'il lui faudrait faire, difficultés et sacrifices que le démon avait soin de grossir démesurément, l'effrayèrent. Allons, se dit-il, pas de sottise voyons au moins ce qu'il me veut. Puis, tout haut:
--En quoi le journal ne vous plaît-il pas, monsieur?
--Vous le savez, répondit Montarval, je me fais conservateur. Je demande, par conséquent, le _statu quo._ Je suis également opposé à l'union législative et à la séparation des provinces. Votre journal est séparatiste.
Cela ne pourra pas faire, vous le comprenez comme moi.
--Si je cessais, pour un temps, de parler de cette question brûlante....
--Cela ne suffirait pas. C'est du positif et non du négatif qu'il me faut.... Je crois qu'il vaudra mieux rescinder notre marché. C'est si facile. Remettez-moi mon chèque et je vous remettrai votre billet. Nous n'en serons pas moins amis....
--Alors vous exigez que je combatte le mouvement séparatiste dont j'ai toujours été le défenseur enthousiaste! C'est ce qu'on appelle vulgairement virer de bord. En navigation, c'est une manoeuvre assez facile à exécuter; en journalisme, cela se pratique souvent, mais c'est toujours désagréable.
--Précisément, fit Montarval, et c'est parce que je prévois que vos principes seront un obstacle à cette manoeuvre que je vous propose tout de suite la rupture de notre marché... Quand serez-vous prêt à payer le billet, ou à remettre le chèque, car vous l'avez peut-être encore en votre possession? Je ne désire pas vous presser. Il est aujourd'hui mercredi, disons samedi prochain, avant midi....
Le journaliste eut un nouveau mouvement de révolte, mais plus faible que le premier. Le démon lui souffla à l'oreille:
--Après tout, c'est une question purement politique. D'excellents catholiques sont opposés au mouvement séparatiste et favorables au _statu quo._ Tu peux facilement expliquer ton changement de front par des raisons spécieuses.
--Malheureux, dit l'ange, tu ne vois donc pas que tu glisses rapidement vers l'abîme? Tu ne vois donc pas que ce qui peut être une opinion honnête chez d'autres serait, chez toi, le fruit de la corruption et une trahison. Puisque l'on emploie de tels moyens en faveur du _statu quo_, c'est que cette solution cache quelque piège. D'ailleurs, tu connais l'homme qui te tente tu sais que c'est un misérable....
Montarval regardait fixement sa victime. On eût dit qu'il suivait sur la figure pâle et défaite du journaliste les péripéties de la lutte qui se livrait dans cette âme affaiblie.
--Eh bien! dit-il, en se levant comme pour s'en aller; c'est entendu que vous me remettrez les vingt milles piastres d'ici à samedi midi... Je passe toujours les matinées chez moi.
--Attendez! s'écria le misérable journaliste. Après y avoir bien réfléchi, je ferai le changement que vous désirez. C'est une question où il est bien permis de modifier son opinion. Je me prononcerai graduellement en faveur du _statu quo_.
Un sourire diabolique crispa les lèvres du tentateur, mais Saint-Simon ne le vit pas car il avait les yeux baissé.
--Je n'exige pas autant que cela, dit Montarval. Je vous demande de combattre les séparatistes, mais je ne veux pas que vous donniez votre appui au _statu quo_; pas pour le moment, du moins. Et pour rendre votre tâche plus facile, je veux que vous combattiez l'idée de séparation, non en la blâmant, mais en l'exagérant de toutes manières, en faisant de ce mouvement un épouvantail pour tous les Anglais du pays, en le compromettant aux yeux des Canadiens français. Vous saisissez bien ma pensée, n'est-ce pas?
--Oui, parfaitement.
--Eh bien! au revoir. J'espère que, désormais, votre journal aura des articles _très forts_ en faveur de la séparation. Si la chose ne vous convient pas vous avez toujours l'alternative que vous savez. Au revoir Et là-dessus ils se quittèrent.
Dès ce moment, Saint-Simon cessa de lutter. Il se livra à son rôle infâme avec tant de zèle que Montarval lui en témoigna son admiration. D'exagération en exagération, d'excès en excès, il en était arrivé finalement à écrire l'article criminel que Lamirande désavoua publiquement devant le parlement.
Ce désaveu lui valut un torrent d'injures de la part du journaliste déchu qui traita son ancien ami de pusillanime, de peureux, de lâche, de traître à sa race. Il poussa le cynisme jusqu'à dire que Lamirande était vendu corps et âme aux Anglais!
Chapitre IX
Notus a longe potens lingua audaci.
L'homme puissant et audacieux en paroles se fait connaître de bien loin.
Eccli. XXI, 8.
La mine a éclaté. Sir Henry a déposé son projet de constitution et la discussion est engagée.